‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 39 sur 112 · LES 1 RIBUNES ET LA RUE · texte numérisé non relu

LES 1 RIBUNES ET LA RUE

La Révolution n'avait pas inventé le Libelle. Mais on l'avait regardé jusque-là comme un mal; elle l'admit comme un bien, elle en fit une institution sociale. La liberté illimitée de la presse n'est autre chose que l'émancipation du Libelle et la proclamation des droits civils du Pamphlet.

La Révolution fit à peu près de même pour l'émeute. Elle ne l'inventa pas; elle lui donna droit de cité, droit d'élection, de justice et de législation ; elle proclama le droit divin de la révolte, qui devint le plus saint des devoirs.

L'institution politique de l'émeute et l'institution sociale du pamphlet étaient absolument logiques. La souveraineté populaire étant illimitée, toujours active, doit tout surveiller avec la plus vigilante défiance. Aussi, pour les bons docteurs en droit révolutionnaire et les définiteurs autorisés, les députés n'étaient pas des représentants, mais des mandataires, des commis travaillant toujours sous l'œil ouvert du maître peuple. Voici l'axiome fondamental proclamé même dès le début :

Le Roi et l'Assemblée doivent le respect au plus ignorant électeur primaire du plus sauvage des hameaux de France, car il est membre du souverain^ les autres n'en sont que les domestiques.

Il fallait pourtant conduire le principe, c'est-à-dire cette activité toujours défiante et vigilante de la souveraineté populaire, il fallait le conduire à un fait pratique. On avait donc admis, ainsi que nous l'avons dit, que toute portion du peuple, agissant révolutionnairement, représentait tout le peuple ; que toute manifestation populaire devait être tenue pour une manifestation du souverain, si nulle autre portion dudit souverain ne protestait ou s'il protestait dans un sens qui ne parût pas conforme aux principes révolutionnaires.

C'était, après avoir établi l'insurrection comme source de l'autorité, proclamer la guerre civile comme moyen pratique de gouvernement. En fait, c'est de là qu'était né le pouvoir reconnu à la Rue, aux Tribunes, aux Clubs.

Les tribunes sont plutôt bourgeoises, et les rues, populaires, dans leur composition et l'expression de leurs idées. Les unes et les autres sont dominées par ce qu'il y a de plus violent, de plus crédule, de plus mobile, de plus avili dans les deux classes inférieures de la nation, dans la populace et la petite bourgeoisie. La Tribune représentait l'oisiveté; la Rue, la paresse; la première, les gens qui n'ont pas grand'chose à faire; la seconde, ceux qui ne veulent rien faire. La première attirait plus les bavards; la seconde, les filous. La première procurait l'exaltation du cerveau, la folie du paradoxe, la violence du sentiment; la seconde traduisait en fait brutal cette violence et cette folie.

A ces êtres, la Révolution confiait l'exercice d'une part importante de la souveraineté; dans ces milieux se décidèrent souvent les destinées de la France.

C'est bien la Rue, la Rue des rues, le Palais-Royal, qui affirma la Révolution et qui prit la Bastille. Après les hommes de la Rue, logiquement conduits par Desmoulins, un étourdi, et par Saint-Huruge, un repris de justice, les femmes de la Rue, conduites par Théroigne et Reine Audu, confirmèrent la Révolution, en octobre, à Versailles.

Dès lors la place publique eut sa puissance légitime et son armée. Il y avait plus de cent mille pauvres inscrits à la charité des paroisses de Paris. A côté de ceux-là, mettons les voleurs, les meurtriers, les proxénètes, les filles, les déclassés, les aventuriers, les fainéants qui grouillent dans les bas-fonds des grandes villes, les ouvriers des ateliers nationaux. Tous ces gens-là, la Révolution, à l'aide de la

misère et de l'impiété, les a déchaînés, accrus en nombre et exaspi en vice. Plaçons à leur tête les enthousiastes, les utopistes, les dét chés ruinés, les envieux et les bilieux, les prêtres renégats, les f tilshomoies apostats. Écoutons cette foule d'aboyeurs de groupes, motionnaires, de bavards ineptes, de chanteurs obscènes, lisant à hi

JEUX DE CARTES RÉ VOLUTIONK AIRES Voluirs i«pr«Mnl*DI le roi de cccur.

voix les journaux et les pamphlets, ramassant les échos des tribu des clubs, des assemblées de sections. Voilà la Rue, l'un des po\i\ politiques de la Révolution.

La garde nationale avait été créée pour restreindre un pet ébats de cette nouvelle reine. Mais quand, après BaiUy, la mairit Paris tomba aux mains du vaniteux Petion, du faible Chambon e l'hypocnte Pache, les gens de la Rue, les hommes à piques, s'ir duisirent peu à peu dans les rangs de la garde nationale. Us y d( nèrent. L'on eut ainsi la Rue armée. Ce qu'elle était, la Chron du 21 janvier 1793, va nous le dire.

23o LA POLITIQUE RÉVOLUTIONNAIRE

Le bon Roi (ils l'appelaient Louis Néron) venait d'être assassiné: « Les volontaires s'empressèrent de tremper dans le sang du despote le fer de leurs piques, la baïonnette de leurs fusils, ou la lame de leurs sabres. Beaucoup d'officiers imbibèrent de ce sang impur des enveloppes de lettres, qu'ils portèrent à la pointe de leur épée, en tête de leur compagnie, en disant : « Voici le sang d'un tyran. » Un autre monta sur la guillotine même et plongea tout entier le bras nu dans le sang de Capet. »

Avant d'en venir là, la Rue avait su dogmatiquement affirmer sa puissance. Quand on demandait à ses représentants au nom de quel ordre ils agissaient : « Notre ordre, répondent-ils, il est dans les fourreaux de nos sabres; — Le peuple a toujours le droit de requérir ce qui lui plaît. »

Mais si Ton n'a pas limité les droits du peuple dans la rue, on eût dû, au moins, établir ce qu'il faut entendre par peuple ? Non, la définition reste toujours nébuleuse. « Un rassemblement de citoyens, plus ou moins nombreux^ légal ou volontaire^ à défaut des lois^ ou subit selon l'impérieuse nécessité du moment^ constitue véritablement le peuple, et mérite les honneurs que Valérius fit rendre aux Romains. »

En réalité, et en dehors de Valérius, qu'est-ce que ce peuple vénérable ? « Les voleurs sortis des prisons, au 2 septembre, font des rassemblement et prennent rendez-vous à la Courtille, au Puits-de- Jacob, au Déserteur, au Grand-Saint-Martin, aux Trois-Cuillers, rue aux Ours. » Les autres membres de ce souverain sont les soldats indisciplinés, volontaires revenus des armées en criant à la trahison, en « courant les cabarets, parcourant tumultueusement les galeries du jardin de la Révolution par groupes de trente ou quarante, envahissant les cafés et chantant partout des couplets obscènes ».

Ces gens-là étaient décidément les maîtres, non seulement au nom des principes, mais en fait: ils avaient continué, au 10 août, au 2 septembre, au 3i mai, la Révolution qu'ils avaient commencée le 14 juillet et le 6 octobre.

Ils sont les frères de ces autres représentants supérieurs de l'opinion, les habitués des tribunes. En 1790, c'est-à-dire au début, ces derniers, ces contrôleurs suprêmes de la souveraineté du peuple, sont salariés par les factieux. On en compte sept cent cinquante ; ils ont

5 francs par jour, ils sont à la solde des Jacobins; ils ont eu un capitaine qui est un gentilhomme dégradé, puis un autre, qui est un vendeur d'emplâtres. Voilà les plus utiles coopérateurs de la Révolution.

Ils dominent, en effet, la Constituante. On se rappelle en quels termes le député Bouche proclama leur suzeraineté sur l'Assemblée. Ils la pratiquent sans ménagement. Les pix)positions des députés révolutionnaires sont toujours appuyées « par d'horribles hurlements ». — « Pendons tous ceux qui refusent, » crient les Tribunes.

La Rue ne manque pas d'accourir à la rescousse. Tel Jour, — le 27 septembre 1790, — il y a quarante mille hommes qui viennent entourer l'Assemblée. Tel autre (c'était le jour où le clergé était sommé de prêter serment à la constitution civile, 4 janvier 1791), on entendait jusque dans la salle crier du dehors : « A la lanterne ceux qui refuseront! » Et à l'entrée comme à la sortie, les représentants, d'abord les royalistes, puis les libéraux, sont hués, maltraités. Ils sont obligés de fuir, de se réfugier dans les maisons et les cafés du voisinage. Enfin, Tun des législateurs nous confie qu'on allait rarement à l'Assemblée sans ses pistolets.

Au commencement, on n'avait pas osé faire un règlement contre les violences des tribunes. La Convention, instruite par l'expérience, voulut se montrer plus ferme que la Constituante et la Législative. Elle imposa le silence aux citoyens et citoyennes, sous peine d'expulsion et d'emprisonnement. Mais cet article ne fut pas plus observé que ne fut pratiquée la loi contre les attroupements. L'un et l'autre étaient contraires aux principes révolutionnaires. Après une tentative d'application, loi et article tombèrent en désuétude.

Le vendredi 10 mai 1793, la Convention avait quitté la salle du Manège, pour aller occuper, aux Tuileries, l'ancienne salle de spectacle ou des Machines, laquelle passait pour pouvoir contenir six mille personnes. On avait transformé une partie des loges en tribunes pouvant recevoir, les uns disent neuf cents, d'autres trois mille spectateurs. Mais écrit Brissot, « les brigands et les bacchantes ont trouvé moyen d'occuper les abords et l'intérieur de la nouvelle salle comme ils avaient fait de l'ancienne ». Dans les jours ordinaires, les habitués étaient, « des rentiers oisifs, des ouvriers sans travail, des femmes », c'est-à-dire ce qu'il y a de moins capable de raisonner, de plus vio-

lent dans la démocratie. Aux grands jours, venaient tes terroristes salariés, les furieux, les clients des plus vils montagnards. Ils occu-

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