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LES COMITÉS PARLEMENTAIRES

Le comité^ gouvernement impersonnel et anonyme, administration irresponsable et sournoise, de même essence que le Conseil des Dix vénitien, ne cadrait pas aisément avec l'instina foncièrement monar-

L'ADMINISTRATION 25i

chique et libre, très ouvert, très frondeur de la nation française.

Aussi fut- il, à ses débuts, fort antipathique à Topinion. L'enfant terrible de la démocratie, Camille Desmoulins, en septembre 1791, appelle les sept comités de la Constituante « les sept plaies d'Egypte».

Les plus célèbres de ces comités furent d'abord le comité Ecclésias^ tique^ qui devint le concile secret et permanent de l'Église gallicane révolutionnaire ; enfin le fameux comité des Recherches. C'est le germe des grands comités de la Terreur, et c'est une des plus tristes inventions de la Constituante, car ce germe contient les deux produits odieux de la Révolution, non seulement la bête sanguinaire, mais la bête salissante ; créé pour recevoir les dénonciations, il inaugura le règne de la délation.

Le i5 octobre 1791, la Législative organise ses comités. Elle en établit vingt-trois, avec un nombre de membres variant suivant l'importance des attributions. Le 26 novembre 1791, le cordelier Bazire demande et l'assemblée décrète la création d'un comité de Surveillance^ chargé de connaître des faits contraires au bon fonctionnement de la Constitution ; nouvelle édition du comité des Recherches^ embryon de l'horrible comité de Surveillance et de Sûreté générale de l'an II.

La Convention, dès les premiers jours (2 septembre 1792), arrête la création de vingt et un comités, dont l'organisation est complète le 6 novembre suivant. Nous nous bornerons à dire quelques mots des deux grands comités : Salut public et Sûreté générale.

Le comité de Surveillance et de Sûreté générale avait été créé avec trente membres (25 novembre 1792). Le mercredi 23 janvier 1793, après l'assassinat du Roi, on , le réduit à douze membres et six suppléants^

Le 22 mars, Isnard, Quinette, Bancal, demandent la création d'un comité de Salut public. L'assemblée, le 25, décrète l'organisation d'un comité de Défense générale et de Salut public. Il y a vingt-cinq membres; tous les partis y sont représentés, mais les Girondins y ont la majorité.

Dès le I*'' avril, Marat l'attaque. Robespierre déclare qu'il ne veut plus faire partie d'un comité « où l'on professe des principes contraires à l'égalité ». Isnard, le voyant impuissant à sauver ses collègues de la Gironde, demande que l'on en crée un autre. Il revient à la

la^i^mm

charge le 5, et, avec , l'aide de Bréard et de Bazire (chaque parti comprenait l'utilité ^de ne pas abandonner à l'ennemi la paternité d'un tel pouvoir), il fait voter à la Convention la nomination d'une commission chargée de créer un comité secret « pour veiller au salut de la patrie ». Le 6, on décide que l'on va diviser le précédent comité en deux : le comité de Défense générale et le comité de Salut public.

Ainsi naît le grand comité de Salut Public. Il doit compter neuf membres, délibérer en secret (contrairement aux autres comités, dont les délibérations sont publiques pour tous les conventionnels), et présider à toutes les mesures de défense intérieure et extérieure.

La droite républicaine (elle gardait toujours ce nom, bien qu'au début de la Convention elle se trouvât à la gauche du président), la Gironde, comprend définitivement que la mère Révolution va la dévorer, comme elle a dévoré ses fils aînés les Libéraux et ses fils plus jeunes les Constitutionnels. Les sections -de Paris deviennent menaçantes; la Commune est insolente. Elle vient d'établir un comité In* surrectionnel évidemment dirigé contre la partie de la Chambre qui ne subit pas volontiers le despotisme des Jacobins parisiens.

La Gironde fait un dernier effort. Le i8 mai, on crée le fameux comité des Dou^e^ objet d'exécration pour la Commune. Il est substitué à l'autorité des autres comités, il doit prendre connaissance de tous complots et examiner les arrêtés de la municipalité parisienne; il invite tous les citoyens à exterminer et à dénoncer ; il a tous les pouvoirs. Les Girondins y sont maîtres absolus. Mais, sur Tordre des insurgés parisiens, ce comité est détruit le 27 mai, rétabli le 28, dans une suprême tentative qui amena, le 3i mai et le 2 juin, la proscription de Vergniaud et de ses amis.

Jusqu'au lo juillet, le comité de Salut public fonctionne au hasard, le nombre des membres s'augmente illégalement. Le 27 juillet. Robespierre y entre; le 14 août. Prieur (de la Côte-d'Or) et Carnot; le 6 septembre, Billaud, Collot. Il reste définitivement avec douze membres. Le 28 juillet, on lui donne le pouvoir, jusque-là réservé au comité de Sûreté générale, de décerner des mandats d'arrêt.

Le 4 décembre suivant, après l'organisation définitive du gouvernement révolutionnaire, le comité de Sûreté générale a la police de la république; tous les autres pouvoirs sont délégués au comité de Sakit

public. Tous les fonctionnaires, tous les corps constitués sont mis sous ses ordres immédiats. Il a particulièrement dans ses attributions la diplomatie, la guerre, la nomination de tous les agents du gouvernemeqt.

Le 12 décembre (22 frimaire an II), la Convention essaye d'échapper, par un biais, à la tyrannie qui s'appesantit sur elle. Elle déclare que le comité doit rentrer dans la loi, d'après laquelle les commissaires sont renouvables chaque mois. Le lendemain, épouvantée de son audace, elle revient sur sa décision. .

A partir de cette époque, la Convention n'existe plus, elle n'est qu'un bureau d'enregistrement. La responsabilité de toutes les mesures qui vont procurer la victoire aux armées françaises, comme de tous les crimes de la Terreur, appartient directement au comité de Salut public.

Le 12 germinal an II ( i**" avril 1794), sur le rapport de Carnot, le Conseil exécutif (les six ministères) est supprimé. Il est remplacé par douze commissions, dont les membres sont nommés, le 20 août, par la Convention, sur la présentation du Comité.

La plus importante de ces commissions est celle des administrations civiles^ police et tribunaux^ dont le titre indique les attributions nîultiples, et qui devient la cheville ouvrière de la nouvelle organisation. Ces commissions sont organisées comme les directions générales de nos ministères actuels^ avec des divisions et des bureaux.

La légende révolutionnaire s'est fort exarcée sur les membres du comité de Salut publie et de son émule le comité de Sûreté générale. On en a fait l'honneur de la France régénérée, les dii majores de rOlympe nouveau. Ils étaient, dit-on, les mandataires de la Convention, qui était elle-même la libre expression de la France libre. Mais les comités n'étaient même pas les mandataires de la Convention. Robespierre le proclamera franchement quand il pourra craindre une révolte des Conventionnels outrageusement tyrannisés par ces comités : « Les comités ne tiennent leur pouvoir que de la Patrie. » Tout ambitieux pouvait en dire autant.

Quels étaient-ils réellement? L'un des hommes les pFus dignes, les plus intelligents de cette époque, l'ambassadeur républicain des États- Unis, Governor Morris, les a dépeints en une phrase : « Je me sentais

souillé par les rapports que j'étais forcé d'entretenir avec cette lie de l'humanité. »

Le Représentant en mission. — Tandis que la commune, sous prétexte qu'elle était la collection des électeurs, se déclarait pouvoir générateur de la souveraineté, et en prétendait exercer la puissance; tandis que la Commune parisienne s'attribuant le droit de parler au nom de toutes communes, partait de là pour décimer à son gré la Convention, celle-ci prétendait aussi posséder l'omnipotence à ce point qu'elle la pouvait déléguer à un comité, lequel la déléguait à un individu quelconque, la plupart du temps à un représentant qu'on nommera le Représentant en mission. Ce dernier se trouvait ainsi revêtu d'un pouvoir divin, absolu, au-dessus de toute loi logique, humaine ou morale.

C'est toute l'histoire du proconsulat parlementaire de ce temps-là.

A la fin de la Législative, après le lo août, nous voyons le « représentant en mission » prendre la physionomie qu'il gardera désormais.

Le 26 et le 28 août 1792, l'Assemblée, voulant aider à une levée de trente mille hommes, nommait douze commissaires, pris dans son sein, pour presser cette levée dans le département de Paris, puis dans les autres.

C'est auprès des armées que les Conventionnels parurent surtout utiles. « Les généraux se faisaient craindre par leurs victoires, )» dit un contemporain. Le 10 avril, la Convention décida qu'il y aurait toujours au moins trois de ses membres auprès de chacune des armées de la République. Ces armées furent parfois au nombre de dixhuit. On compte jusqu'à cent députés qui furent détachés ainsi avec la mission « d'observer les généraux, de suspendre tous les officiers suspects, de fraterniser avec les soldats ». Ils servirent fidèlement la jalousie de la Convention.

Pendant les derniers mois de la Terreur, on guillotinait un général chaque décade. Beugnot croit que, au commencement de l'an II, c'est deux ou trois généraux qu'on guillotinait par décade. Je vois, rien qu'à l'armée du Nord et pendant le mois de brumaire an II, arrêter cinq généraux, sans compter Custine et Houchard, et « une grande quantité d'officiers muscadins».

Dans Tordre civil, on compte trois grandes fournées ou missions générales.

En dehors de ces occasions solennelles, il y eut un grand nombre de missions spéciales. Chaque fois qu'il s'agissait d'exciter de nouvelles fureurs, de fortifier quelque point menacé du gouvernement républicain, d'apaiser quelque querelle dangereuse , d'arrêter quelque personnage puissant, de lutter contre les modérés, de réveiller les endormis, d'opérer quelque gigantesque confiscation, enfin de mettre quelqu'un ou quelque chose, ville ou province, au pas^ on envoyait un député. Nous trouvons en Vendée jusqu'à quarante Conventionnels, vingt dans les Pyrénées, autant dans les Bouches-du-Rhône, dix en Alsace. L'armée du Nord en vit cinquante-deux se succéder auprès de ses généraux.

Nous avons dit que ces potentats déléguèrent leurs pouvoirs. Barère l'avoue, le i6 brumaire. « Ils ont délégué leurs pouvoirs illimités à des hommes qu'ils ne connaissaient pas bien ! »

Dans le principe, nommés par la Convention , ces représentants ne dépendaient que d'elle. Mais bientôt ils devinrent les simples commis du comité du Salut public, qui les rappelait à son gré, les morigénait avec insolence, à qui ils devaient rendre leurs comptes avant de les poner devant la Convention et devant la société des Jacobins. Au retour, nous l'avons dit, ces collègues devenaient les esclaves du Comité, car nombre d'enfre eux avaient à se reprocher des faiblesses, vilenies, friponneries, qui composaient un excellent dossier pour Fouquier-Tinville.

A part cette surveillance brutale, ils n'avaient aucune règle de conduite. L'un d'eux,. Sevestre, le reconnaît : « Nous n'avions qu'à suivre l'impulsion de nos divers caractères. La latitude de notre liberté n'a point eu de limites. Chacun de nous exerçait la puissance nationale, i

Comment l'ont-ils exercée? Nantes, Arras, Bordeaux, Lyon, Toulon ^ peuvent répondre. Mais Carrier, Le Bon, Maignet, Fouchet, Collot, Fréron, sont des exceptions? Nullement, Il n'est aucun des représentants en mission qui, avec quelques raffinements de cruauté ou quelques actes de folie en moins, n'ait commis, n'ait été obligé de commettre les mêmes crimes. Je prends au hasard plusieurs des moins célèbres; je néglige ceux que la postérité a mis au carcan. Eh bien !

aSrt LA POLITIQUE RÉVOLUTIONNAIRE

parmi les premiers il n'en est aucun qui ne puisse ajouter quelques feuillets au dossier de Verres.

Voici Laignelot et Lequinio. Ils n'ont pas un méchant nom, ils n'étaient pas naturellement de méchantes gens. Le premier avait fait Agis^ le second, VÉcoledes laboureurs^ une mauvaise tragédie et une homélie ennuyeuse; ce n'étaient pas, sans doute, des crimes suffisants pour devenir des révolutionnaires farouches. On les envoie à Rochefort.

JEUX DE Cartes révolutionnaires [suite)

Un républicain remplifinl le vilel de pique.

Ils ont bientôt nommé tous les membres du tribunal révolutionnaire excepté le guillotineur. Ils veulent fournir aux patriotes a la gloire de se montrer librement les vengeurs de la République ». Ils demandent À la Société populaire quel est le membre qui veut être bourreau pour amour de la République. Ance se présente « avec un noble enthousiasme »; on le nomme bourreau, et le rimeur Laignelot et le laboureur Lequinio l'engagent à dîner. Mais ces deux hommes de lettres trouvèrent qu'on n'avait pas assez ambitionné le bonheur de couper

des tètes pour la patrie, et, de ce chef, nos bonnes gens devinrent féroces. On donna beaucoup d'ouvrage au noble Ance, et c'est ce que

' TRANSLATION DE LOUIS XVI ET DE SA FAMILLE AU TEMPLE LE l3 AOUT 1792

Au 10 loAt, l'AsMmbliie ligialatire, hésitante <l trcmbliole tant qu'elle n'a p» lu de quel cSié se âécideraïl la victoire, Yayanl les réTOlationniire* maUrei des Tuileries, suspend les pouvuirs du Roi. Obiisiant ■UK menace! 4e la commune de Puis, elle l'envoie prisonnier Bu Temple, avec U Reine, M*' EUsabetli, le

Laignelot et Lequinio appelaient « montrer au peuple le flambeau de la raison avec douceur et fraternité » .

Danigoyte avait inventé ceci : il faisait attacher les aristocrates pri- Fbanci BivOLUT. — Lirr. 33.

sonniers devant des auges, par des licols, comme des bêtes ; on leur Jetait là les plus répugnants aliments et ils y restaient jusqu'à ce qu'ils eussent tout mangé. Pendant ce temps, il faisait réquisitionner les femmes, les mères, les filles des prisonniers ; on les conduisait au spectacle où il paraissait « vêtu de manière à révolter la pudeur » ; et il écrivait à la Convention que « la liberté triomphait » et que « la raison faisait du progrès ».

Un de ses collègues, Pinet aîné, fit guillotiner trois militaires dont Tunique crime, à ce qu'assure Bourdon, de l'Oise, peu suspect de modérantisme, avait été de « monter dans la loge de sa femme » . Un autre Borie, rien que dans la petite ville d'Alais, et dans une seule matinée, avait fait incarcérer trois cents personnes; c'est la commune d'Alais qui le constatait en l'an III, et l'on ajoutait qu'il dansait agréablement la farandole, en costume de représentant, autour de la guillotine. Forestier, de l'Allier, Bernard, de Saintes ( Pioche Bernard, c'est le nom de baptême républicain qu'il choisit), ne sont pas non plus d'illustres terroristes. N'est-ce pas le premier qui disait : « Rien de plus beau qu'un tribunal révolutionnaire, que cette foule d'accusés qui y passent avec une rapidité incroyable, que ces jurés qui font feu de file !» — « Vous avez besoin de blé, disait-il encore, les fermiers et les propriétaires ne paraissent pas contents que vous le leur preniez, mettez-les sur l'échafaud. Avons-nous besoin de logements, nous autres représentants, nous prenons les hôtels des détenus. » C'était l'avis du digne Pioche : « Mon coup d'essai à Dijon a été de prendre gîte chez le président Micault, et j'ai eu assez bon nez, car, outre que la cave est meublée de fort bon vin, il s'est trouvé quelques petites armoires... » Il faudrait des volumes pour exposer les crimes et les vilenies des moins vils et des moins criminels de ces apôtres des idées nouvelles.

Ils ne dissimulaient pas, en effet, que c'était un apostolat qu'ils entendaient exercer par le pillage, la débauche et la férocité. Carrier assurait, avec toutes les apparences de la conviction, qu'il propageait la philosophie! Ils avaient tous des mots charmants pour expliquer la guillotine, Dartigoyte disait qu'il tamisait la France; un autre dira sans-culottiser la France, ou bien employer du purgatif révolution-naire. L'huissier Hentz, en pillant les « riches égoïstes », dira qu'il nationalise les superfluités liberticides^ et il ajoutera avec componc-

tion que « la richesse conduit rarement à la vertu ». Cest encore lui qui avait fait incendier une ville du département des Ardennes, pour allumer^ disait-il, le patriotisme des habitants. Cet Alsacien voulait représenter l'esprit français en même temps que la Révolution.

Laplanche se met à la tête des « colonnes infernales » en Vendée ; il s'agit de changer en désert quatre cents lieues carrées de la terre française. Il crée des comités de Bienfaisance pour mieux Taider à exterminer les malades dans les hôpitaux. Quand il expliquera sa conduite, il dira naïvement qu'il a voulu forcer le peuple français à sourire au doux charme de la liberté,

Albitte, dans l'Ain, prend les filles et les garçons des détenus et des guillotinés, afin de leur faire donner une éducation conforme aux principes^ par des instituteurs choisis sur les indications des clubs. Nous voyons aujourd'hui encore que les successeurs d' Albitte, à mesure que les évolutions successives de la Révolution les amènent au pouvoir, n'ont pas perdu le désir de confisquer les enfants de la France pour les élever conformément aux principes.

« Nous nous attachons, écrit de Bordeaux Tallien, à faire tomber la tête des meneurs et à saigner la bourse des riches égoïstes... Nous ne sommes pas encore aussi avancés en philosophie qu'à Paris, pourtant on nous apporte l'argenterie des églises. Avant-hier, tous les sujets du Grand-Théâtre ont été mis, au nombre de quatre-vingt-six, en arrestation. Nous avons fait cerner la salle du théâtre, où il y avait deux mille personnes, et nous avons fait incarcérer tous ces suspects. Cette nuit, plus de deux cents gros négociants ont été arrêtés ; la commission militaire va en faire justice ; la guillotine et de fortes amendes vont opérer le scrutin épuratoire du commerce. L'emprunt forcé va son train. Bordeaux fournira plus de cent millions. La commission militaire fait tomber les têtes ; décadi prochain, nous célébrerons le triomphe de la philosophie. »

Voilà le prospectus commun, le vade-mecum des représentants en mission, il semblerait que ce doive être un programme suffisant pour satisfaire les appétits ordinaires de la Révolution. Non pas pourtant; Tallien fut rappelé comme modérantiste.

§ 2. — l'administration départementale

U organisation générale. — Le 11 novembre 1 789, la Constituante décréta que la France serait divisée en départements, dont le nombre varierait de soixante-quinze à quatre-vingt-cinq.

Le 12 novembre, elle coupa le département en districts, et le district en autant de municipalités qu'il y avait de villes, bourgs ou communautés champêtres.

Le 14 décembre 1789, l'Assemblée termina le projet, en soixante articles, constituant l'organisation des municipalités. Cette organisation dura jusqu'à ce que, à la fin de 1793, le gouvernement révolutionnaire y apportât les changements que nous signalerons.

Cette organisation est peu connue. Elle amena ou facilita la plupart des incidents qui rendirent la Révolution chaque jour plus exigeante et plus folle. Elle est, du reste, facile à comprendre.

Éliminons d'abord le canton^ qui n'est, dans le principe, qu'un rouage latéral, une division purement électorale, et qui servit (16 avril 1 790) à asseoir la juridiction de chacun des juges de paix. Nous avons donc un pouvoir central, le département; un pouvoir intermédiaire, le district (qui répond à peu près à un arrondissement d'aujourd'hui); et la municipalité, qui se trouve à la base. La municipalité est ainsi la principale puissance de la nation. C'est par elle que la Constitution de 1793 commence son chapitre sur l'administration. Celle de 1791, encore préoccupée de la vieille division en province, part, non pas de la commune, mais du département.

Le département a les attributions d'un pouvoir central. Il a toute l'administration, la police de sûreté, l'emploi de la force publique, la juridiction et la perception de l'impôt, tout ce qui concerne les pauvres, les hôpitaux, les routes, les canaux, l'agriculture, l'industrie, l'éducation, les prisons, etc. Sans doute la loi réserve la part de l'administration générale pour celle de ces attributions qui p'ourraient intéresser l'ensemble du pays, mais comme rien n'est clairement défini là-dessus et que toute loi part d'un principe d'hostilité au pouvoir royal, les départements deviennent de véritables principautés qui tendent plus à se fédéraliser entre elles qu'à obéir au gouvernement central.

Le district, pour ce qui regarde sa circonscription, prépare ou exécute le travail du département. Il distribue entre les communes l'impôt réparti par le département émt les districts.

La municipalité, outre les attributions que la Révolution lui octroya plus tard, de gré ou de force, et que nous indiquerons, défendait cette série d'intérêts que chacun connaît et qui concernent les routes', impôts, bâtiments, propriétés de la commune, etc.

Les administrateurs communaux étaient nommés par les électeurs primaires ou du premier degré; les administrateurs du district ou du département par les électeurs du second degré, soit du district, soit de tout le département, selon qu'il s'agissait de l'un ou de l'autre.

ÉrUlS DONNANT LES SILHOUETTES DE LOUIS XVI ET DE MAHIE- ANTOINETTE

Ces administrateurs sont au nombre de trente-six pour le département, de douze pour le district. Ils se divisent en deux parties, qui représentent à peu près le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif.

Les trente-six membres nommés pour l'administration départementale choisissent parmi eux huit membres qu'on nomme directoire du département, et qui règlent les affaires à peu près comme le ferait un préfet actuel. Les vingt-huit autres se nomment conseil du département; i\s se réunissent chaque année, pour arrêter le travail et le budget de l'année qui vient, et contrôler l'administration de leurs collègues du directoire. Il y a, chargé des détails de l'exécution, un personnage nommé aussi par. les électeurs, un procureur général syndic, qui a voix consultative et. qui doit connaître de tous les rapports.

Appliquons les mêmes règles aux districts. Notons seulement que le directoire du district se compose de quatre membres, et que le^ro-

cureur général syndic devient simplement procureur syndic. A la municipalité, il sera simplement procureur de la commune.

Dans l'organisation de la municipalité, il faut distinguer le corps municipal et le conseil général de la Commune, et diviser le corps municipal en deux parties : le bureau et le conseil municipal. Le nombre des conseillers, ou plutôt des officiers municipaux^ variait selon la population. Il était de trois pour les communes de moins de cinq cents âmes, de six jusqu'à trois mille, de neuf jusqu'à dix mille, etc. On comnait toujours le maire dans ce nombre. Outre ces officiers, on élisait tm nombre double de personnages que l'on nommait notables. Comment ces trois divisions fonctionnaient-elles ? Le bureau^ qui se composait toujours du tiers du nombre des officiers municipaux ( le maire le composait seul quand il n'y en avait que trois), était chargé de tout ce qui constitue simple régie. Le conseil s'assemblait pour les affaires plus importantes. Enfin, les causes plus graves étaient soumises au conseil général de la commune, qui se composait des officiers municipaux et des notables réunis.

On rencontra, quand on mit en mouvement le nouvel appareil, le défaut caractéristique de toutes les œuvres révolutionnaires : l'indiscipline considérée comme le plus saint des devoirs. La rivalité et la jalousie, recommandées aux pouvoirs subordonnés, pour éviter les chances de tyrannie, amenaient nécessairement l'anarchie. Comme, en outre, tout était hâtit, mal défini, institué par des rêveurs, des ambitieux ou des libertins, les limites de chaque action étaient mal précisées. Le 27 juillet 1792, un décret ordonne la publicité des séances de tous les corps administratifs. Ce décret les fait esclaves de la populace, qui dirige ainsi une part importante de Tadministration.

« Ils n'en ont pas moins, en 1793, les pouvoirs « énormes », comme dit le ministre Garât, de mettre en mouvement la force armée et de décerner des mandats d'arrêt ; non pas tous pourtant, car on a retiré ce dernier droit aux petites communes qu'on suppose disposées à la modération. Mais, outre les quatre-vingt-quatre départements et les cinq cent cinquante districts, il reste quatre mille communes qui le possèdent ; il est vrai que, si elles peuvent arrêter,- elles ne peuvent mettre en liberté.

Elles ont surtout la mission d'accorder ou de refuser les certificats

de civisme. Or, ce certificat est nécessaire, non seulement pour l'exercice de tous les droits civiques, de tous les droits civils, mais il peut être requis de tout passant, à chaque heure, et ne pas Tavoij: c'était être suspect et emprisonné. A partir du 29 juin 1793, les municipalités peuvent le refuser sans déclarer les motifs de leur refus.

Mais à mesure que leur pouvoir croît pour vexer les faibles, il diminue en face des forts; c'est la loi révolutionnaire. Les communes, après avoir obéi servilement au peuple des tribunes, deviennent les humbles esclaves des comités des gouvernements et des représentants en mission. Le 4 brumaire, leurs élections sont suspendues, sauf l'autorisation du représentant, qui les épure ou les renouvelle à son gré.

Sections et comités. — Les communes des grandes villes se divisaient en sections, très puissantes, jalouses de la municipalité, dont elles exerçaient les pouvoirs légaux. Ainsi, c'est elles qui faisaient marcher la milice et l'artillerie de la circonscription, qui donnaient le mandat d'arrêt, le certificat de civisme ( toutefois à viser par la ''commune), etc.

Les sections de certaines villes comme Lyon, Marseille, sont aussi connues de l'histoire que les sections de Paris. Elles ont, comme les communes ordinaires, leurs assemblées générales, d'abord intermittentes, puis journalières ; enfin, le 5 septembre 1793, ces assemblées deviennent bi-hebdomadaires ; elles ont lieu le jeudi et le dimanche, puis le quintidi et le décadi quand le nouvel almanach sera en honneur. On y lisait les Bulletins de la République, les arrêtés de toute sorte ; on y pérorait sur toutes les affaires générales et communales; on y dénonçait, on y discutait les demandes de certificats ; on y lisait le Père Duchesne, Dès le 5 septembre aussi, les citoyens peu fortunés ont droit à quarante sous pour assister aux assemblées générales. Ils venaient en effet, se faisaient inscrire, allaient boire et venaient toucher leurs deux livres, en bénissant la liberté.

Pour les besoins de l'administration municipale, il y avait divers comités : parfois le comité Militaire, souvent le comité de Bienfaisance, et le comité de Correspondance; mais toujours le comité Civil, qui est le vrai bureau municipal de la section, et dont les membres touchent trois livres par jour.

Au-dessus de tout, se trouve le comité Révolutionnaire ou de

Surveillance. C'est là l'œuvre propre et chère à la Révolution. Le 12 mars 1793, nous voyons ces comités installés dans les sections parisiennes. Le 21, Jean de Bry fait décréter qu'il y en aura un dans chaque commune et section, pour surveiller les étrangers. Mais leurs fonctions s'étendent; au fond, c'est la municipalité qu'ils vont surveiller, menacer, terroriser, mettre au pas de la Révolution.

Le 5 septembre, on leur reconnaît le droit de désarmer et d'arrêter les suspects sans l'intervention d'aucune autorité. Le 20, on décrète que nul certificat de civisme ne sera valable s'il n'a été visé par eux. Le 2 octobre, on les épure; après quoi, l'on augmente encore leurs pouvoirs : ils peuvent arrêter les magistrats de leur circonscription, les suspects, même hors de leur territoire. Il y a bien quelques conflits entre les municipalités et eux, parce que, disent les espions du comité de Salut public, « les limites des deux autorités ne sont pas bien placées ». En effet, la loi du 14 frimaire les charge tous deux de prendre les mêmes mesures de sûreté générale. Mais la faveur est pour les comités Révolutionnaires. C'est à leurs membres seuls que, dans les assemblées, on devrait accorder la parole, et bien des présidents de section furent dénoncés et arrêtés pour avoir « indistinctement » donné la parole à tous les citoyens. Enfin ces comités furent la cheville ouvrière de la Terreur. Après le 9 thermidor, la Convention n'eut rien de plus pressé que de les transformer (3 fructidor, 7 fructidor, etc.)

L'organisation purement révolutionnaire. — Le i5 mai 1793, Saint-Just, parlant au nom de la Montagne, laquelle craint que les administrations départementales n'obéissent pas assez docilement au mot d'ordre venu de la Commune parisienne , demande la destruction de ces administrations. Il propose de conserver seulement des 'arrondissements et des communes, trois arrondissements pour un département', divisés en communes de six cents habitants chacune. Le projet est ajourné. Le 21, les Montagnards reviennent à la charge. Ils trouvent que des communes de six cents habitants peuvent offrir encore trop de résistance , et demandent qu'on supprime les districts. La Convention garde provisoirement départements et districts, et elle inaugure la division du district en cantons.

Quand la Montagne fut au pouvoir, elle n'oublia pas ses théories et elle détruisit cette ombre qui inquiétait sa tyrannie.

La loi du 14 frimaire an II annule les départements : ils n'ont

STATUE DE LOUIS XIV ABATTUE PLACE DES VICTOIRES LES II, 12 ET l3 AOUT 1792

Le II ■oDl, décict qui ordonne que les ilataes de Henri IV, de LnaU XIV et de Louii XV seronl ■battue*. Un ofGriet, que cette deilruction ne Balisfàii pas, tu a>s»>siné au pied de [a stalue de Louis Xy. Le 13. le peuple magnanlaie forfi U voilure qui conduisait le Roi ei sa famille à la piiion du Temple â ■'«rrcler sur I* place Venddme, afin que le tyian pDl se rtjouir k voir la statue de Louia XIV prtcipilée de toD pMdestal.

F>AKCB hëvolut.— Livr. 34.

plus désormais à s'occuper que des routes^ canaux, contributions, mafactures. Tous les pouvoirs qui touchent à la politique ou à la police leur sont enlevés. Les pouvoirs passent, quant à la surveillance, au district, qui doit chaque décade donner directement le résumé de ses travaux pu de ses vues aux comités du Salut public ou de Sûreté générale, et quant à l'application, aux municipalités et aux comités révolutionnaires, qui à leur tour, chaque décade, devront rendre leur compte aux districts.

A Paris, par exception, les comités révolutionnaires correspondront directement avec le comité de Sûreté générale, et les pouvoirs du district passeront au département. Il n'y a plus de procureurs. Mais des agents nationaux^ chargés de surveiller et de dénoncer, chaque décade, les administrations auprès desquelles ils sont installés.

C'est là le dernier mot de la conception administrative de la Révolution. Le comité de Salut public n'a plus à redouter que des résistances communales, paralysées p^r la terreur, par la délation qu'elles exercent et subissent.

En somme, la Révolution a divisé la France en quarante-quatre mille parcelles, afin de mieux assurer la liberté, disait-elle, mais, en fait, afin que chacune de ces faibles parcelles se trouvât seule pour lutter contre la tyrannie centrale. C'est encore le but qu'elle poursuit aujourd'hui. En créant la toute - puissance communale, la Commune de Paris n'a d'autre but . que de pouvoir tyranniser aisément toutes les communes de France.

}j 3. — LA COMMUNE MODELE

La municipalité de Paris. — La première municipalité parisienne se forma spontanément. Elle développa et exploita, sous prétexte dé la guider, l'émeute du 12 juillet 1789.

Elle se composa surtout des électeurs choisis par les soixante districts entre lesquels la bonne ville de Paris avait été divisée pour la nomination des députés aux États généraux. Chacun de ces districts avait pris le nom de la principale église du quartier..

Quand on régularisa cette commune improvisée, chaque district désigna cinq membres, dont soixante formant le conseil exécutif et

deux cent quarante Vassemblée des représentants de la corpmune. On les nomma les Trois Cents,

Ils administrèrent jusqu'à ce que la Constituante eut voté (novembre 1789) les principaux articles de la nouvelle loi administrative. Cette première commune reste célèbre dans l'histoire par son comité des Recherches, C'est le règne de la délation qui commençait. Ce comité se composait de six membres. Nous donnons les noms de ces premiers officiers de l'inquisition révolutionnaire : Agier, Oudart, Perron, Lacretelle aîné, Garan de Coulon, Brissot.

En novembre, une nouvelle municipalité est installée. Elle compte soixante administrateurs divisés en huit départements. Il y avait, en outre (en plus du comité des Recherches qui persistait), un tribunal de police, un tribunal municipal (contentieux) et un bureau de ville, chargé de mettre l'harmonie entre les divers services. Ces huit divisions sont : subsistances, police, établissements publics, travaux publics, hôpitaux, domaines de la ville, impositions, garde nationale. Il y a, de plus, quatre cent quatre-vingts notables, parmi lesquels on choisit les huit du tribunal de police. Bailly est maire ; La Martinière, procureur; du Port du Tertre et Mitoufflet, substituts.

Le département de Paris avait un territoire pris dans un rayon de trois lieues tout autour de Notre-Dame. Notons la nomination de ses trente-six administrateurs (février 1791), avec La Rochefoucauld pour président; Pastoret, procureur général syndic; Blondel, secrétaire.

La loi du 22 juin 1790 proclama définitivement les règles constitutives de la municipalité parisienne. Paris, divisé en quarante-huit sections, nomme d'abord le maire, le procureur syndic et ses deux adjoints (la commune de Paris a les attributions d'un district, c'est pourquoi elle a un procureur syndic ; ce sont les sections qui représentent les communes ordinaires). Les quarante-huit sections élisent ensuite chacun trois membres, dont l'un est officier municipal et les deux autres notables^ pour former le conseil général de la commune. Il y a toutefois cette clause, que le choix de chaque section doit être ratifié par la majorité des autres ; et nous voyons que Danton, nommé par la section du Théâtre-Français (Cordeliers), fut exclu par toutes les autres, sauf deux.

Mais à peine le provisoire municipal est-il remplacé par le défi-

nitif, que tout se détraque. Le sage Bailly est devenu Coco; Tillustre La Fayette c'est, pour le peuple, le Traître Moitié^ et, pour les savants, Gilles César; les gardes nationaux, ce sont « de beaux plats bleus qui sont neufs, qui ne vont pas au feu »; et cette municipalité, — c'est toujours même spectacle, — si puissante contre Tautorité centrale, n'ose pas faire arrêter les patriotes filous qui tirent sur les agents de la police, ni emprisonner les fraudeurs et les voleurs qui invoquent la liberté.

Le peuple souverain se fatigue de Texercice de sa souveraineté : Petion, le dieu Petion, sera nommé par six mille voix maire de Paris; il y a quatre-vingt mille électeurs.

On connaît les hauts faits de la commune Insurrectionnelle du 10 août et de ses comités de Surveillance et de Salut public. Un des bons républicains du temps en disait : « De tels amis de la liberté épouvantent autant que les tyrans. » C'est à partir de là pourtant que la commune et les sections parisiennes deviennent vraiment redoutables. Elles gouvernent réellement la république jusqu'à l'établissement du Gouvernement Révolutionnaire.

Cette commune Insurrectionnelle, le véritable vainqueur de la monarchie, se distingue des autres collections de l'espèce par une nuance. Comme toutes les communes insurgées, elle est formée de hasard, par qui veut y entrer, pourvu qu'il soit violent, dégradé, et qu'il plaise à l'un des ambitieux exploitant le mouvement; mais à la somme ordinaire des assassins, elle joignait un nombre plus grand de voleurs. Elle fit rindignée ou l'étonnée quand on en vint à parler des masses énormes d'argent et de bijoux que le pillage lui fit passer par les mains. Huguenin, son président, ne put jamais rendre les comptes, et Sergent, son principal meneur, les rendit mal. Je parle des deux plus illustres. Huguenin se sauva avec la caisse, et Sergent, à qui ses opérations en septembre 92 avaient valu d'être élu député, assura que s'il avait gardé des bijoux c'était avec Tintention de les payer, si on lui en demandait jamais un prix convenable. Ses collègues trouvèrent que c'était le raisonnement d'un homme sage, qui honorait la République. Les gens qui avaient encore quelques préjugés vieillots le surnommèrent Sergent-Agathe. 11 n'en fut rien de plus. Il devint un des chefs de la Montagne, de la sainte Montagne.

On ne trouvait pas aisément de maire qui voulût être le complice et l'esclave de cette ignoble troupe. Petion, étonné que les Parisiens n'aient pas songé à faire de lui le roi ou le régent de France, ne veut plus être leur maire» On songe à Antonelle, à Hérault de Séchelles. Lefèvre d'Ormesson est nommé; cette fois il y a eu quatorze mille votants. Ormesson refuse.

Enfin, le 3o novembre (on est retombé à dix mille votants), on nomme Chambon. La coalition des honnêtes gens indignés par les massacres, soutenue par la majorité de la Convention, l'a emporté; elle est, pour un instant, maîtresse du terrain, et elle met au pouvoir... un trembleur.

Quelques jours auparavant, le 24, on avait constaté qu'il ne restait plus que douze membres en exercice de toute la municipalité parisienne. On décrète qu'on va en renommer cent trente-deux autres (pour revenir au nombre normal, quarante-huit officiers municipaux, quatrevingt-seize notables).

Le i5 février 1793, le triste Chambon disparaît. Il est remplacé par le Suisse Pache, qui vient d'être chassé du ministère de l'intérieur. Chaumette est procureur-syndic; Hébert, substitut du procureur; Santerre, commandant général de la garde nationale. C'est le groupe plastique de la Révolution.

La Commune e^t donc enfin bien représentée. Elle ne craint plus de montrer le fond de ses théories politiques. Les sections se présentent à la Convention; elle viennent lui poser leur ultimatum : « résiliation de tous les baux; contribution sur les riches, sur ces bases qu'aux possesseurs de plus de deux mille francs de rente on prendra

la moitié de leurs revenus ; sinon, insurrection. »

Nous n'oublions pas que l'insurrection est non seulement un devoir et un droit, mais un moyen de gouverner. C'est la loi martiale à l'usage de la populace. La Commune emploie le mot insurrection comme le pouvoir central emploie le mot révolution. De même que les représentants de celui-ci proclament que la Révolution est au-dessus de l'humanité normale, les représentants de celle-là annoncent que l'Insurrection est au-dessus de la loi ordinaire. Nous nous rappelons que la Commune du 9 thermidor eut un mot pour définir la chose : « Quand le tocsin sonne, la Convention n'est plus rien ; » et, comme

l'expliqua un des législateurs d'alors : « Dépositaire immédiat de la souveraineté populaire, la municipalité insurgée ne connaît plus légalement d'autre autorité que la sienne. »

Les faits ne tardèrent pas à suivre la menace. Le 2 avril, Barère dénonce à la Convention la formation d'un Comité central parisien de salut public. La Commune prétend naturellement qu'on la calomnie. Mais Barère était bien renseigné. Le mouvement insurrectionnel se développe.

Les administrateurs de police, dès le commencement de mai, convoquent les délégués des comités révolutionnaires des sections pour (( dresser une jiste des suspects et les faire arrêter ». C'est ainsi qu'avaient commencé les massacres de septembre.

Les Girondins, irrités de la mollesse ou plutôt de la duplicité du ministre Garât, et apprenant par une nouvelle révélation de Barère que vingt-deux Conventionnels sont notés pour la proscription, nomment alors ce comité des Dou^e dont nous avons parlé. Fureur des hommes de la Commune; ils jurent de plus en plus qu'on les calomnie, et... ils chargent un comité des Neuf de continuer à tout préparer pour la prochaine insurrection.

Ils ne cessent de crier à la calomnie que quand ils sont les maîtres, au 3r mai. La Commune prend ouvertement le nom de Conseil général révolutionnaire .

Arrivée au comble de la gloire par la proclamation du culte de la Raison (qui était, avec la suppression des riches et des loyers, un des desiderata municipaux), elle reçut une première blessure par la défaite de Chaumette et d'Hébert. Le 21 floréal an II, Fleuriot-Lescot remplace Pache; c'est lui qui va conduire la bataille du 9 thermidor, avec Payan, l'agent national, et Henriot, commandant général.

Ils voulurent copier le plan qui avait si merveilleusement réussi au 3i mai. Le Conseil général s'assemble ; il fait sonner le tocsin à l'Hôtel de ville, signal officiel de l'insurrection; il fait fermer les barrières, appelle toutes les troupes sectionnaires sur la place de Grève, prend le nom de commune révolutionnaire^ nomme un comité d'exécution.

Mais le mouvement, qui devait presque infailliblement réussir, «choua par l'irrésolution poltronne de Robespierre, par l'ineptie d'Henriot, et l'inénarrable sottise de la plupart des chefs; les épurations

successives et défiantes de la Révolution n'avaient guère laissé à la tête des démocrates que des lâches ou des imbéciles.

Qu'était donc cette municipalité, ou plutôt, qu'étaient les sections qui l'avaient créée ?

Un républicain, un ardent démocrate, raconte l'histoire de celle même qui gouvernait le quartier le plus riche de Paris, la section du Bonnet-Rouge (Croix-Rouge). Il nous donne le portrait des membres du comité Révolutionnaire, pouvoir directeur de la section: « Daire, marchand chandelier, hypocrite, faisant métier de la petite loterie ; Poincelot, peintre héraldique, taux, hypocrite, recevant de toutes mains ; Laloue, peintre en miniature, souteneur de biribi ; Laquerrière, peintre en équipages, usurier et prêteur sur gages; Seguin, commissionnaire au coin des bornes, garçon vidangeur, recevant de tous côtés et demandant à tout le monde; Tosy, ancien domestique de la ci-devant duchesse de Fleury, Autrichien (c'est lui qui dit qu'un bon républicain ne connaissait ni justice ni humanité); Vernet, cocher de ci-devant Monsieur^ féroce surtout envers ceux qui l'avaient secouru quand il était cocher; Rein, vendeur de billets de loterie, condamné pour avoir fait des faux et pour avoir volé en levant les scellés ; Luthun, commissionnaire au coin de la rue, ci-devant garçon maçon, chassé de ses places comme voleur, ivrogne, débauché; Piccini, Italien, musicien; Renaud, savetier, féroce, mais prêt à tout pour de l'argent; Thaer, marchand de vinaigre, enrich à la loterie, faisant le mal par faiblesse ; Ledru, salpêtrier, faisant tout ce quç voulaient ses collègues, pourvu que ce soit des cruautés ; Pigeot de Villiers, notaire chassé de son corps comme banqueroutier et voleurs Lebrun, le meneur de la section, ancien gendarme chassé, ivrogne, insolent, lâche, se cachant pendant le danger, recevant tous les soufflets, le plus terrible terroriste; Parault, Suisse, ex-portier de la citoyenne Narbonne-Pelet, ivrogne ; Bâillon, cocher d'un officier suisse. »

C'est cette collection d'étrangers, de vidangeurs, de commissionnaires, de filous, de domestiques, aussi lâches que cruels, bons à acheter ou à souffleter, que la Révolution avait rassemblés comme ses plus dévoués enfants, pour en faire la nouvelle classe dirigeante de la France. En réalité, comme en légalité, la vie et la fortune de tous les Français étaient à leur libre disposition.

PORTRAIT DE BtlZOT Avocat 1 Evrcui, député aux États généraux, où, quoiqu'il dércadit toujours lu opiaioils citrétnci parfois les. pli» furieuses, cl qu'il allli juiqu'l placer 1« matiicreurs de la Glàcitre d'Avignon parmi Ici ■aJDts apAirci dt la liberté, il ne parvint pai i se faire admirer. Son organe sourd et ion parler iraloanl donnaienl à son éloqueuce une tournure provinciale. Comme il a'étail mis à la remorque de Robespierre pour dénoncer, sans ceise, des complots ridicule», on le surnommait le Prophète du malheur. A la Convention, où il fui nommé par le département de l'Eure, il prit une situation de premier ordre, et quoique Normand, il fui un des chefs de la Gironde. Le niveau du goflt était fori abaissé, la lociél* polie avait dis-

«ans vergogne à la tribune parlementaire. On ne vil plus que le fond de l'éloquence de Buiot,el ce fond était

par la couleur et par l'improvisation. Mais son intelligence était moins vigonreuse ei le discours de Buiot ■ui la tyrannie parisienne, le 8 octobre 95, est le plus puissant qu'on ait prononcé 1 la Convention. Set

les MoDlagaardi et lors du procès de Louis XVI, un véritable courage, qui peut faire oublier bien des causes d'antipathie. Il faut pourtant chercher l'infirmllé intellectuelle et morale qui lui valul d'être aimé de d( M** Roland el d'aimer la République. Décrété d'accusation, il essaya vaillammeni et vainement de soulever ta France contre la tyrannie parisienne. On le trouva mangé par loups de la Gironde i c&tt de Petion. Il méritait de mourir en meilleure compagnie. En somme, il parait avoir été probe ei il fut courageux- Mais il y a lonjouTs ce mysttre dans sa vie : Quel vice cacb£ lui valut d'être 'aimi de M~< Roland et d'aimer la République 7

LA FAYETTE S ENFUIT DU CAMP DEVANT SEDAN, LE 19' AOUT I792 Li I-'iyeltt, iprti l> iaurntc du ao {uid. eit vinii conieiller lu Roi de quitter Paris cl de » rifugier dtns l'armée que Jui, la Fayelle, commande devant Sedan, ti qui est toute i lui. Le Roi comprend que ie général tcuI sauver la royauté, mais non la constitution, qu'il s'obstine i régarder comme son œuvre «tie remède à loua lei maux de l'humanité. Louis XVI, persiste à voir en La Fayette un ambitieux de médiocre valeur, DOiquement capable de détruire. Il lui imputa beaucoup des crimes de la Révolution ; il aime mieux courir toute chance que de déshonorer la monarchie en devenant un rai fainéant, entre lei mains de La Fayette, de Lamelh, de la Tour-Maubourg, de Ions ceux qui lui rappellent M capitlvité de Varenaea.

Aprca le 10 aoOI, La Fayette, exaspéré du soufflet que lui donnent ses anciens amis et alliés, les Jacobin), en délruisinl la co nui tut ion, sa fille bien^aimée, montra de la logique, de l'énergie, de l'activité. 11 fait prêter i son armée un nouveau aenneni de fidélité 1 la constitution, en lui demandant ai elle aime mieux Peiion pour roï que Louis XVI. Il fait arrêter par la municipalité de Sedan tes trois représentants, étrangement choisis, le vaillant Kersalul, le répugnant Anionelle, le neutre Peraldi, chirgés par l'Assemblée législative de l'arrêter lui-même. Il poursuit son éternel rêve d'enchaîner la Révolution et de l'arrêter ta point précis où elle satisfait les plans, les théories et l'ambitioD de La Fayette. La Révolution lut répond comme elle a répondu juiqu' ici, en allant de l'avant. L'armée, travaillée par les émissaires des Jacobins parisiens, parut prèle 1 ae mutiner. Dans la nuit du 19 au 30 août. La Fayette quitte se» troupes accompagné par MM. Alexandre de Lametb, de la Tour-Maubourg, Bureau de Puiy et dix-sept autres personnes. Ils s'en vont tomber entre les mains des Prussiens.

Framcb BiTOLVT. — Livr, 35.

RÉSUMÉ DE l'histoire DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE.

Nous avons pu constater deux périodes bien distinctes, de 1789 à 1794 : la période du travail révolutionnaire^ c'est-à-dire la destruction de l'autorité; la période du triomphe révolutionnaire^ c'est-à-dire Id destruction de la liberté. Première période, folie de la liberté; deuxième période, exacerbation de Tautorité.

Qu'avait produit, au point de vue gouvernemental et administratif, la période soi-disant libérale qui s'arrête au 10 août 1792?

Le cerveau humain paraissait avoir reçu un de ces ébranlements que l'on constate à certaines époques de l'histoire : il ne goûtait plus volontiers que les conseils de l'enthousiasme. Mais il s'agissait de choses politiques, où l'imagination et la fièvre sont les plus mauvaises conseillères !

Le but, auquel tout avait été sacrifié, était double : destruction de la civilisation chrétienne, triomphe de la Révolution. Les représentants de l'ancienne société avaient été, les uns proscrits, les autres marqués comme suspects. Les hommes que cette société avait tenus à mépris pour leur bassesse, ou morale ou intellectuelle, avaient été remis en honneur. L'Europe avait été défiée et attaquée; la France envahie. Les finances, le commerce, l'industrie, avaient été mis à mal.

La Révolution demanda ces sacrifices, expliqua ces ruines, ces tolies^ au nom, à l'aide d'un seul mot : la liberté. C'était l'idole nouvelle. La Révolution triompha.

Alors elle laissa voir que la liberté avait été pour elle, non un principe, mais un instrument de combat. Elle ne le voulut pas laisser aux mains de ses adversaires : elle inaugura la période autoritaire.

Que produisit celle-ci ?

L'ébranlement cérébral, amené par l'abus de la liberté, créa, chez ceux où il continuait, le délire furieux; chez ceux où il cessait, l'atonie. La civilisation recula.

On trouva des formules qui excusaient tout. Avait-on besoin de l'arbitraire? on nommait cela roj/er la statue de la Loi; d'une tyrannie inconnue? on disait: détruire les préjugés; d'un crime sauvage? on annonçait qu'on voilait la statue de l'Humanité. Les faits admis comme vicieux par la conscience de toute l'humanité, on les procla-

L'ADMINISTRATION ayS

mait vertueux; les antiques vertus, on leur donnait le nom des vices contraires : la modération était inhumaine, l'assassinat était Théroisme, la bassesse était le patriotisme, le despotisme la liberté.

Cette cohue de vices divinisés et de vertus débauchées conduisait le gouvernement nouveau. Les plus violents représentants de ces vices étaient les chefs politiques et les administrateurs modèles.

La liberté révolutionnaire, pendant son règne, avait proscrit tous ceux qui se défiaient de ses faveurs. L'autorité révolutionnaire enfermera en masse tous ceux qui sont suspects de blâmer ses fureurs, et elle réduira en esclavage ceux qui paraissent ne pas les admirer.

La partie politique de cette folie peut s'expliquer. La Révolution ne comprit jamais que tout organisme gouvernemental se compose d'éléments inégalement distribués selon les époques, mais toujours unis, d'éléments à la fois libéraux et autoritaires. Elle voulut mettre au pouvoir, ou bien toute la liberté, ou bien toute l'autorité. Le bon sens de la nation se ruina à expérimenter cette utopie.

Comment la France, au milieu de cette longue agonie morale et politique, ne rendit-elle pas l'âme? C'est que la vieille société avait^ amassé des trésors de générosité, de patience, de bon sens, de piété. A côté du vice codifié, la nation conservait un fonds de vertus chrétiennes, à côté de l'utopie, de la fureur haineuse, de l'extravagance impraticable et anarchique, le vieil esprit français gardait de sa netteté, de son ressort, la clarté dans l'exposition, la logique dans les déductions, la méthode, qui s'opposaient aux plus grotesques effets de la passion révolutionnaire.

Mais c'est à la guerre que nous devons la plus grande reconnaissance, non seulement parce que, malgré tout, elle entretint la fierté, parce que les camps servirent d'asile, et parce que la victoire empêcha le désespoir ; elle produisit un bien plus profond et moins connu.

La théorie politique de la plupart des révolutionnaires reposait sur cette idée, vraie d'ailleurs, quoiqu'elle vienne de Jean-Jacques, à savoir que la République est impossible pour de grands États, dans lesquels elle amène nécessairement ou l'anarchie ou le despotisme.

Les révolutionnaires étaient donc portés vers le fédéralisme. Les Girondins (méridionaux) partaient du mtt/nnjpe; les Montagnards (septentrionaux), de la commune. Beaucoup d'entre eux songeaient à une

fédération de mille petites agglomérations, fédération dont le lien eût ' été assez lâche sous le régime girondin, très tyrannique sous l'empire de la municipalité parisienne. La guerre força les uns et les autres à chercher dans l'union la plus grande somme de forces.

L'unité française fut ainsi maintenue par la guerre, comme la civilisation, nous allons le voir, le fut par la résistance du clergé. Le prêtre et le soldat sauvèrent l'honneur et la patrie, tandis que l'administration des Libéralistes révolutionnaires amenait la ruine, et le gouvernement des Montagnards, l'hébétement.

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