‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 45 sur 112 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Corrompre l'individu, asservir la société, c'est là le but que nous avons trouvé à la politique révolutionnaire. Quelle prenne son masque

LA LIBBRTÉ DE LA PRESSE (CARICATURE DE l'ÉPOQUE)

libéral et souriant ou sa physionomie jacobine et brutale, qu'elle agisse par les promesses ou avec les coups, qu'elle proclame la vertu ou utilise le vice, elle tend toujours là.

Pour corrompre Tindividu il faut, avant tout, affaiblir le maître ressort de la dignité humaine, Tinstinct religieux ; pour asservir la société, il est nécessaire de détruire le refuge suprême de la liberté, l'Église chrétienne.

La Révolution voulut parfois faire alliance avec quelques-uns des hauts représentants de la civilisation, bien qu'ils soient tous ses enne* mis naturels; ainsi elle sut, au siècle dernier, séduire la Philosophie, comme, en ce siècle, elle caresse la Science. Mais jamais il n'y eut d'alliance réelle avec l'Église.

Elle essaya de lui proposer l'un de ces traités menteurs où elle excelle et par où elle commence toujours à désarmer ceux qu'elle veut détruire. Ce traité fut la constitution civile du clergé.

L'Église le repoussa, seule clairvoyante de toutes les victimes marquées pour l'extermination.

La Révolution, dans son combat contre le christianisme, a employé les meilleures de ses armes habituelles, les plus perfectionnées de ses ruses ordinaires. Jamais elle ne fut plus correcte à développer toutes les nuances de son jeu diplomatique. Elle commença par la bonhomie hypocrite qui essaye d'attendrir, qui prodigue les promesses, en enlevant, après chaque sourire, après chaque caresse, une pièce de l'armure, une clairvoyance de l'âme. Vint enfin l'insolence railleuse quand l'ennemi fut affaibli, la fureur féroce quand l'ennemi fut désarmé. C'est là sa stratégie de tous les temps.

L'Église, elle, a employé les armes qu'elle a montrées pour la première fois il y a dix-huit siècles, toujours les mêmes et toujours victorieuses dans ce merveilleux combat où eUe triomphe, non pas en tuant ses ennemis, mais en se faisant martyriser par eux.

L'histoire de la guerre de la Révolution contre l'Lglise nous montre trois périodes. La Révolution offre à l'Église son alliance, au nom et par l'intermédiaire de la Philosophie. L'Église ayant refusé cette alliance traîtresse, la Révolution charge la République de la persécuter. L'Église ayant triomphé de la trahison philosophique comme de la persécution républicaine, la Révolution lui offre, au nom de la politique, une paix qui n'est qu'une persécution hypocrite.

§1. — l'alliance des philosophes : LA CONSTITUTION CIVILE.

« Unissez-vous à nous au nom du Dieu de paix. » C'est par cette supplication faîte aux représentajits du Clergé par les représentants de la Philosophie que commencèrent les relations de la Révolution et du Clergé aux États généraux.

L'église gallicane comprenait parfaitement l'utilité des réformes, et elle pouvait croire encore que l'évolution serait prudente comme le voulaient les cahiers^ c'est-à-dire la France. Elle commença donc par s6 montrer débonnaire.

Le Clergé, en se réunissant au Tiers, lui donna le pouvoir, le soin de conduire seul désormais les destinées de la nation, et, comme preuve de sa bonne volonté, il abandonna ses dîmes, le 11 août 1789. Le remerciement ne se fît pas attendre. Le 26 septembre, l'Assemblée demandé au Clergé d'envoyer à la Monnaie l'argenterie des églises. Le Clergé accepte. Le 2 novembre, au milieu des menaces furieuses des tribunes et de la rue, on lui confisque ses propriétés territoriales.

Le 2 avril suivant, quand il s'agit de régler la rente que l'État s'engageait à fournir en guise de restitution, l'archevêque d'Aix, M. de Boisgelin, dans un discours d'une logique incomparable, prouva que cette confiscation était une des plus lourdes sottises que les Constituants pussent faire. Il démontra que là serait l'origine de toutes les misères financières, économiques, commerciales, morales de la Révolution.

Mais il ne s'agissait pas de logique. Il fallait ruiner le Clergé; c'était, pour les révolutionnaires, le premier point. En vain les évêques proposèrent de prendre à leur compte les dettes de la nation et de vendre de leurs biens tout autant qu'il serait nécessaire. Ils demandaient seulement que cela se fît canoniquement, c'est-à-dire légalement. Les révolutionnaires préféraient la violence, qui satisfaisait mieux la haine et donnait plus de chance de pillage.

On vendit bientôt ces biens. La bourgeoisie les acheta, sans se dire qu'une nouvelle couche de révolutionnaires, les prolétaires, pourrait les enlever à ses petits-fils à Taide des mêmes raisons et des

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mêmes moyens ; car, du moment que la propriété ne repose plus sur un principe général et sacré, mais sur la légalité, du moment que la loi ne se contente pas de réglementer le droit, mais qu'elle le crée ou le détruit à son gré, il n'y plus là qu'une question de majorité ; et un autre décret révolutionnaire peut confisquer à la bourgeoisie ce que celle-ci a confisqué au clergé.

Il fallait plus. Après l'indépendance matérielle, il s'agissait d'enlever à l'Église de France l'indépendance spirituelle et morale. Cela fait, les philosophes supposaient que {'infâme serait bien près d'être écrasée. Le i3 février 1790, on vota en principe la suppression des congrégations de religieux, sans qu'il fût possible d'en rétablir d'autres. On réserva la question des couvents de femmes.

L'Assemblée avait nommé ce fameux comité Ecclésiastique qui devint le maître omnipotent, conseil d'État et concile œcuménique en même temps. II eut pour consulteurs et avocats Camus, qui représentait le jansénisme, Barnave et Rabaut, qui représentaient le protestantisme, et Mirabeau, qui représentait l'incrédulité. Tout cela réuni devait ramener le catholicisme à sa ferveur primitive, â l'aide d'une loi en quatre titres. Elle fut votée le 12 juillet 1790. Des annexes, du 18 octobre et du 24 novembre, la complétèrent. C'est ce qu'on nomme la Constitution civile du clergé.

Elle partait de ce principe que les prêtres n'étaient que des magistrats comme les autres, des officiers de morale qu'il fallait réduire par le s^ilariat à une dépendance absolue. Là-dessus, les philosophistes et les jacobins étaient d'accord. Seulement les premiers s'arrêtèrent d'abord à mi-chemin. Ils commencèrent par déclarer que k droit de la force politique se bornait aux manifestations extérieures, que tout ce qui n'était pas salarié conservait sa liberté, et que la conscience de chacun devait être respectée. Ils firent ensuite un pas en avant, en disant que tout prêtre, même non salarié, était tenu à un servage spécial envers l'État. En étendant cet ilotisme aux religieuses, bientôt à tous les catholiques, puis à tous les chrétiens, ils rejoignirent la théorie jacobine qui n'accorde à aucun citoyen le droit de croire autrement que ne le veut la souveraineté populaire, et qui admet que toute tyrannie est légitime, si elle a pour but de procurer l'unité de penser dans le sens jacobin.

Je ne puis songer à analyser tous les articles qui composent cette

HISSACRES DES 2, 3, 4, 5 ET 6 SEPTEMBRE I793 [■nur faiimiJcr li« <lcci(tirB et utiiftirc u hain« contre les honnêtes gens, contre les prflrei surioui, Is Conimiiiu de Paris commiodc et l'Aiaeniblfe lé giaUtive laisse eitculerlemissicre des prisonniers. Elle psye mis cents issusias qui, pHteodint représenter 11 volonlé de Piris et de la France, égorgirenli du 1 au 6 seplcmbra, quiuu cents personnes dsns les diverses prisons de Paris; quinze cents est le chiffre avoue par les r^voluiionniires. 11 est évidemment inférieur i la réalité. Les plus connus des directeurs des massacres de septembre sont Maral, Tallieo, Uillaud-VsreDnes, mandataires de Is Commune de Paris, qui fut l'ordonnaleiir en chef de ce gigantesque aisasiinai, avec la complicité passive de l'Assemblée législative et la compliciK active de Danton, ministre de la {ustice. On tait comment la Convention, aprts quelque ditcoaaion st héiïtatbn, ratifia, légalisa, prit ji son compte, pour ainbi dire, ces maasacres. Les révoluliouiliïres iMargeois, épouvantés par l'injustice et l'horreur de ce crime, essayèrent de défendre la théorie jacobine, qui voutsit voit li une ciptosion sponlanée de la colère du peuple, et montrer dans ces assassins dlwnDJtcs répnblicsins eiaspérés par la lirannie. Ces honnêtes ripublicaini étaient des assassins gagés. Billiud était chargé de leur donner vingt-quatre livres par jour d'assassmai. Nous avons eu leurs reçus, rinnl il reste les fac-similés, et dont les originaux ont été brOtés par leurs petils-enfanls i la Préfecture de police en 1871.

Fbahck aivoLuT. — Livr. 36.

constitution civile : le titre II à lui seul en a quarante-trois. Je signale quelques-uns des points qui ne laissèrent place à aucune entente. Les constituants déclaraient, de leur uni^jne autorité, — et ils supposaient que cette autorité devait non seulement être obéie, mais engager la conscience comme émanant d'une puissance infaillible, — qu'il n'y aurait plus désormais qu'un évêché par département. Ils en supprimaient ainsi environ cinquante et changeaient la contenance de tous les autres. — Les évêques comme les curés devaient être nommés par les électeurs, desquels seuls ils recevaient leur pouvoir et juridiction spirituelle. — On adjoignait aux évêques une certaine quantité de vicaires qu'ils ne pouvaient révoquer et en dehors desquels ils ne pouvaient agir. — Une fois nommés, ces évêques devaient se garder, sous peine de déposition, de demander au pape aucune consécration ou ratification. — Ils étaient tenus de s'adresser pour cela au métropolitain. Si celui-ci refusait, ils avaient à comparaître devant le tribunal du district. Si celui-ci jugeait que leur doctrine n'avait rien de répréhensible, il les renvoyait devant un autre évêque. — Tous, métropolitains, évêques, curés, vicaires, devaient prêter serment, non seulement de respecter et d'aimer, mais de défendre la constitution telle qu'elle était, telle qu'elle pourrait être.

Les objections étaient faciles. Elles furent nombreuses. Je n'en citerai qu'un petit nombre. — Connaître une loi mieux que ceux qui. l'ont faite, ceux pour qui elle a été faite, ceux qui sont chargés de la défendre comme de l'interpréter, c'est inadmissible. Or, le pape, les conciles, l'Église universelle, sont d'accord pour dire . que le pouvoir temporel, ne pouvant conférer la juridiction aux évêques, ne peut légitimement enlever des chrétiens à leur pasteur pour les donner à un autre; que nul évêque ne peut être déposé par une autorité laïque; qu'il est contraire à l'essence du catholicisme de soumettre l'autorité épiscopale à un conseil de prêtres. Il est absurde de donner la nomination des évêques et des prêtres à des électeurs qui peuvent être en majorité des protestants, des juifs ou des incrédules. Il est contraire à la loi très claire de l'Église d'établir un tribunal, peutêtre impie ,^ au moins laïque, juge de la doctrine des évêques. On ajoutait que tout cela pouvait faire une religion nouvelle, comme était l'anglicanisme, mais que ce n'était plus le catholicisme*

Les constituants prétendaient que le clergé n'y entendait rien, et qu'ils n'avaient d'autre but que de ramener l'Église à la pureté du catholicisme primitif et à la rigueur de la parole évangélique. Là-dessus on s'émerveillait de voir Camus l'hérétique se proclamer plus catholique que les conciles, le prédicant Rabaut se déclarer plus zélé envers le catholicisme que la papauté, et Mirabeau servir d'exemple, à titre de principal tenant de la morale évangélique.

Malgré ce que tout cela avait d'illogique, les meneurs révolutionnaires paraissaient sûrs du triomphe. Leur plan était habile. Ils présumaient que les prêtres très intelligents, les saints, les désintéressés, refuseraient de prêter le serment; l'église gallicane resterait donc représentée par la portion moins digne du clergé. Ils supposaient que le peuple, voyant les mêmes cérémonies, entendant les mêmes paroles, suivrait ces nouveaux guides, jusqu'à ce que, constatant leur indignité, il en vînt à les mépriser, et avec eux la religion dont ils ressentaient les seuls modèles. Comme dans l'homme ils connaissaient surtout Vanimal, comme ils niaient la puissance surnaturelle de la foi et n'admettaient pas la Providence, ils additionnaient le nombre d'ambitieux, d'avares, de lâches, de paresseux, de sots qu'il pouvait y avoir dans ces cent mille individus qu'ils déclaraient hébétés ou démoralisés par le sacerdoce. Ils comptaient combien il y avait de jansénistes, de gallicans outrés, de prêtres aveuglés par les théories nouvelles; combien, parmi les tenants de l'honnêteté vulgaire, qui ne voudraient pas quitter leurs ouailles fidèles, tes livrer à d'indignes successeurs, et courir les chances du schisme ; combien, parmi les cœurs tendres, qui succomberaient aux prières des parents et des amis; combien, parmi les timides, qui reculeraient devant les menaces, les coups, les humiliations. Ils furent convaincus que la très grande partie du clergé français rentrerait dans l'une ou l'autre de ces catégories, d'autant qu'ils protestaient ne vouloir porter aucune atteinte au catholicisme. De plus, ils s'appuyaient sur des théories défendues par d'habiles canonistes, par des sectaires ' pieux, théories n'attaquant pas effrontément le dogme, et touchant par bien des points à des thèses chères au gallicanisme.

Le i3 avril 1791^ la Constitution civile fut solennellement déclarée schismatique par lè pape.

Mais déjà il n'y avait plus de doute sur la conduite qu'allait tenir rÉglise de France. Cent vingt-sept évêques avaient refusé le serment. Quatre seulement l'avaient prêté, dont trois, Talleyrand, Jarente, Lonlénie, étaient la honte du clergé français, et le quatrième, Tévêque de Viviers, venait de tomber en démence. Le coadjuteur de Loméniet et Gobel, coadjuteur de Tévêque de Bâle, se joignirent à ces quatre apostats, et ce fut tout.

Une portion considérable du clergé paroissial suivît l'exemple de Tépiscopat. Il n'est pas encore possible de préciser le chiffre des prêtres fidèles. L'enquête que nous avons pu faire nous autorise à croire qu'en tenant compte des rétractations et des réserves quant au spirituel, les trois quarts des curés et des vicaires refusèrent ce serment.

Je crois qu'on peut prendre pour type le département de la Loire- Inférieure, où l'enthousiasme révolutionnaire est ressenti aussi vivement que l'ardeur de la foi, et qui doit nous donner une bonne moyenne.

Voici le relevé qui a été fait là, très soigneusement :

District de Nantes,

prêtres ,

45 assermentés

— d'Ancenis,

— de Blain,

— de Châteaubriant,

— de Clisson,

— de Guérande,

— de Machecôul,

— de Paimbœuf,

— de Savenay,

prêtres,

Total

i53 assermentés.

Mais sur ces cent cinquante-trois prêtres, trente-trois avaient prêté le serment avec restriction, — et, dans ces termes, il était considéré comme orthodoxe, puisque les évêques et la Constituante avaient offert de le prêter et que les révolutionnaires ne l'admettaient pas, — ou bien s'étaient rétraaés immédiatement. Il y avait donc cent vingt prêtres sur six cent quatorze. Plus tard, un grand nombre se rétracta encore.

Les évêqi^es de la Constituante avaient publié ( 1 3 oaobre 1 790) un manifeste vigoureux. Dans cette Exposition des principes^ ils démontraient avec une ferme logique et une {merveilleuse perspicacité

PORTRAIT SB MIRAT Od ■ loat dll de ce pcrionntge. tt étail flringEr, il Ctait fou, il »lil U moaoLniDic II plu< repugnnls, Ij ptoiTidootoble, cdle du meurtre; )n dibaBcti» de u rMDene«B lui paarriinuit le corpi aTiiaoi wojta *a folie oalnrclle ju^n'à U fureur; il <UiI puaui, il tlûi ignoblemeal laid, il avait rime iuaal pourrie que Ie corpi, riatelligcace auiil ridicnie que l'appareuce, il <taii tlehc, il était flDhron-, il iviii du charla- Ua, vendcor de panacée nalierielle eomiae Tabarin, il avail icril qu'il ofpriaait le peuple; il prtebahtaat ce qu'il y avui de plui avilinant diai rnumiDilt ; l'eipioniuge, l« dOalion, la irahîMO, Ttgorgemeat dei talHci, le meuTUt de la f<mme et de renfaot, du Tielllard, le vol, te pillage, la Blootcric. C'eat cel homme, Icderoicr de) hommaa, la hoau, le digottl de rtinmanirH. une mooatraosité igooniiiiiesaei c'eat «et être que la Révolution a clioiii uon pat Mulemeat pour aou amie, noa pat •eulement pour md conaell, noo pai lenleaicnl ponT aan guide, non pat leatamenl ponr acn héroa, mail pour aon Nen 1 1 1 Ce moasire. c'était Dieu. Il eut les égllaet,aa chapelle eu pleiu Paria-, it cul ion culte, *c* pridioMeuia, aea&dMea, aet litanlea, (on Cretfo, lou Piler, ion ligne de croix : ■ Mon Dien Maiat. qui tlea mort pour uout cl qui ret. ajrei pitié de nooa. •

qu'il y avait au fond de cette constitution qu'un plan de tyrannie générale. Pour rendre le fait plus clair, ils offraient, disions-nous, de prêter le serment demandé, dans les conditions mêmes où le plaçaient les affirmations des Constituants, c'est-à-dire en constatant qu'il n'engageait en rien la conscience sur tout ce qui était purement spirituel, La majorité de la Constituante s'y opposa.

Dès lors, les arrière-pensées des meneurs devenaient évidentes : il s'agissait uniquement de faire de l'Église de France la très humble servante des libertins comme des incrédules, des Girondins comme des Jacobins, et de tous les personnages que la Révolution, suivant son cours, voudrait mettre à la tête du ministère des cultes ou de l'instruction publique.

Les fidèles suivirent les évêques et les prêtres. Ils n'avaient pas tardé à constater, en effet, que le clergé constitutionnel .était dans son immense majorité digne des Loménie et des Jarente.

Prêtres indignes et lâches, moines apostats, curés interdits, vil ramassis d'étrangers diffamés, vicaires ambitieux ou aspirant au mariage, collégiens, bedeaux, chantres ordonnés sans études, c'était presque tout ce qu'on rencontrait dans ce clergé. L'évêque constitutionnel d'Angers, Pelletier, admettait aux ordres un vieux manufacturier, deux fois banqueroutier et concubinaire scandaleux; je cite ce fait entre beaucoup d'autres de même nature.

Ces reçues étaient donc de même espèce que ce que l'Église constitutionnelle avait choisi parmi le clergé déjà existant. Les curés étaient nommés à l'élection. On sait ce qu'étaient ces électeurs dévoués à l'Église constitutionnelle. Les juifs ni les protestants n'étant exclus de cette élection des curés catholiques, et les plus crapuleux débauchés étant appelés à ramener l'Église de France aux vertus de la primitive Église, on choisissait souvent les plus mauvais dans la liste des assermentés.

« Ils votaient pour des prêtres inconnus, qui ne leur étaient désignés à haute voix, par ceux qui les avaient pratiqués, que sous les qualificatifs de bons lurons^ bons riboteurs^ et qui convenaient hautement qu'ils n'étaient que le rebut, la lie du clergé ; et cet aveu n'a pas été fait seulement, publiquement, dans l'église, pendant l'élection, la ville même en a retenti. »

Ce clergé cher à la Révolution, en voici le type le moins effronté :

« Après une longue assise au cabaret, le nouveau curé qu'on venait de nommer n'était pas plus en état d'offrir le saint sacrifice que de vérifier le saint-ciboire, où il ne vit qu'une hostie, quoiqu'il y en eût plusieurs. Il eut du moins la décence de ne pas dire la messe. » Ainsi, la plus grande marque de zèle qu'on pouvait attendre de ce clergé, c'était de ne remplir aucune fonction ecclésiastique. Les bons lurons n'y allaient pas par quatre chemins. « Il convenait qu'il ne jouait qu'une farce, à laquelle il se prêtait pour mériter le salaire promis à sa complaisance. Il en fît, dans le cabaret, en présence de la municipalité et de la garde nationale, la déclaration en ces termes : « Je ne suis venu ici que « pour avoir de l'argent. » C'était bien cela : les gardes nationaux étaient les pères du concile de l'Église nouvelle, et le cabaret la salle synodale.

Le peuple, nous le verrons, traita avec mépris, parfois avec colère ces intrus. Le catholicisme officiel ne servit plus qu'à la garde nationale; les églises furent hantées uniquement par les gens qui n'y avaient jamais mis les pieds jusque-là et qui y allaient comme au club.

Les plus modérés d'entre eux se contentaient d'être grotesquement insolents. L'église était pour eux la succursale de T Hôtel de ville, en attendant qu'elle devînt salle de festin et cabaret, et le curé était devenu une sorte de garde champêtre en chambre.

Un maire du pays chartrain nous donne une bonne esquisse des rapports de la magistrature constitutionnelle avec son clergé. On n'oublie pas qu'il s'agit de rapports amicaux. Ce maire de Mainvillier, dans le district de Chartres, envoie au Patriote français, au mois d'août 1792, le récit d'une expédition dont il est très fier. Il se nomme Périer-Mondonville. Il espère que son nom passera à la postérité. « Un officier municipal et moi, avec le secrétaire et un détachement de la garde nationale, nous nous sommes acheminés vers Lucé. Le tambour et les baïonnettes ont jeté la crainte. Plusieurs se sont enfuis de l'église. La messe était à moitié. J'ai fait taire les chantres d'un geste. Le prêtre s'inclinait pour la consécration. Je suis monté à l'autel. Je lui ai dit de suspendre un instant ses fonctions. Sa réponse a été : Le sacrifice est commencé.

« Je lui ai répondu : Il n'importe ; nous avons à parler au peuple. Puis, revenu un peu en avant du détachemennt, rangé en bataille dans

le chceur, j'ai fait ranger les assistants autour de nous pour nous entendre, et |'ai fait le prôoe. L'on commença par la leaure de rÉvai^gile du soir, c'est-à-dire l'arrêté municipal, l'avis du district^ l'arrêté du département. Ensuite je leur ai prêché, au nom de la patrie, la nécespsite de se réunir pour le bien de tous. En finissant j'ai dit : Que l'office se continue. Et l'office s'est continué avec le plus grand calme.

« Après l'office, je suis remonté à l'autel; j'ai exhorté le prêtre à ne faire aucune prédication contre les vœux de la loi, ni en public ni en particulier. Ça ira! »

Le majestueux imbécile, qui termine sa fettre en disant que tout cela se lie à la grande chaîne^ ne prenait pas le temps d'attendre qvE^ cette chaîne fût soudée. Lui et ses nombreux pareils dévoilaient insolemment le véritable but du plan qu'avaient formé les voliairiens de la Constituante.

Si ces prêtres sectaires étaient traités avec mépris par leurs propre ^ partisans, on devine quelles colères se déchaînaient dans le peupl^ fidèle. On leur rendait la haine dont ils poursuivaient les prêtres ^ orthodoxes*

« Samedi, me promenant dans mon jardin, je fus atteint et rude^^ ment frappé d'un coup de pierre à l'épaule; c'est l'un d'eux qu^ l'écrit, et sa lettre pourrait être écrite par cent autres. Hier^ de^ vachères firent entrer leurs vaches dans mon verger et y dévalisèrent les fruits. Je me présentai pour les chasser. Dans ce même temps^ on. crie sur moi : Au chien foui au coquin! au scélérat! On courut sur moi pour me lapider. Je n'eus que le temps de m'enfuir dans morm presbytère... Tout cela se fait dans Fintention que leurs anciens prêtres reviennent. »

Un autre réclame à grands cris un vicaire pour lui tenir coxnpa^ gnie. Il n'est pas difficile : « Envoyez-moi un vicaire, fût-ce un ignorant, pourvu qu'il sache dire la messe. S'il ne savait ni chanter ni administrer les sacrements, ce n'est pas la mer à boire que de lui apprendre les cérémonies. » .

Un autre, cent autres écrivent qu' « ils sentent le besoin de s'évader n'ayant pas le courage de souffrir le martyre pour la Constitution ».

« Nous sommes insultés jusque dans l'église. Il n'y a ni Dieu ni diable qui puisse me retenir ici. »

a S li 1

Fbakcb ftivoLUT. — Livr. 37.

2go LA MORALE

Dans certains villages^ les habitants, pour ne pas voir leur église souillée par la présence de ces prêtres indignes, y mirent le feu.

Le plan, si habilement hypocrite, n'avait servi à rien qu'à payer très chèrement une religion à ceux qui, les détestant toutes, usaient momentanément de celle-ci parce qu'elle devaient servir à les détruire toutes.

Il restait donc à punir le clergé qui repoussait l'alliance de la Révolution, à acheminer vers l'échafaud ceux qui avaient refusé l'esclavage. La Révolution ne songea pas encore à détacher son masque, bien que désormais inutile.' La persécution commença, mais elle continua à s'appeler la liberté. Il fut bientôt périlleux de discuter la constitution civile. Ses inspirateurs devinrent vénérables. Les directoires des départements s'attribuèrent l'infaillibilité doctrinale.

On vit, en 1790, un recteur d'université saisi par les soldats et mené devant l'un de ces directoires, parce qu'il avait, dans un discours latin, attaqué quelques philosophes. Pendant ce temps, Mirabeau affirmait que la Révolution était préoccupée d'accroître le prestige de l'Église.

Elle l'accroissait, en augmentant les catégories de victimes. On avait d'abord posé ainsi la question : « Nous vous avons volé votre bien, nous vous en rendons une petite portion à titre de salaire, si vous prêtez un serment qui blesse votre conscience. Nous ne nous vous y forçons pas ; mais nous ne voulons payer que ceux qui nous obéissent. » Cela paraissait logique.

On ajouta : « Nous ne permettons l'exercice public des fonctions ecclésiastiques qu'à ceux que nous payons.)) Cela était conforme aux idées régnantes : on était habitué à une religion d'État. Ainsi le serment ne se proposait encore qu'aux prêtres fonctionnant publiquement, et comme conséquence du salaire. Il n'y avait d'autre sanction que la pauvreté : « Jurez ou allez-vous-en. Toutefois, remarquez-le, ce n'est pas nous qui portons atteinte à votre liberté, c'est vous, curés et vicaires, qui êtes assez perturbateurs pour préférer la misère à un serment. )>

Mais bientôt il ne s'agit plus de fonctions publiques. Tous ceux qui voulurent prêcher furent astreints au serment ; puis ceux qui conessaient; puis les aumôniers des hôpitaux et des couvents; puis les

frères des écoles chrétiennes, et Jusqu'aux instituteurs laïques euxmêmes.

Bientôt aussi il ne s'agit plus seulement de la pauvreté. Dans bien des villes et des villages, la populace, au jour désigné pour la prestation du serment, parcourait les rues, entrait dans les églises en hurlant : Le serment ou la lanterne! Bien des prêtres furent maltraités; quelques-uns, massacrés : « les uns furent battus, jetés dans des mares; lès autres, arrachés de leurs presbytères, traînés ignominieusement jusqu'aux confins de leur paroisse, avec menace de les pendre si jamais ils y reparaissaient ». Beaucoup d'administrations départementales légalisèrent ces procédés.

On devine que la Révolution ne tarda pas à songer aux religieuses : elles étaient faibles, elles étaient pures, on pouvait les maltraiter sans danger. Aussi les mêla-t-on bientôt à cette affaire du serment. On courut dans les couvents. On les pilla d'abord ; puis on saisit les sœurs pour les mener devant quelque magistrat. « C'était horrible à voir. Ces pauvres filles étaient assaillies de pierres, couvertes de boue dans toutes les rues qu'elles traversaient pour sç rendre devant leurs juges. » Plus souvent on les déshabillait et on les fustigeait. Ce fut le menu régal des révolutionnaires en ce début.

La constitution civile étendit encore ses bienfaits. Des évêques, des prêtres, des religieuses, elle descendit aux laïques. Elle avait pris ses biens au clergé, aux fidèles leurs églises et tout ce qu'elles contenaient, mais elle ne leur avait pas défendu, dans le commencement, de louer ou d'acheter quelque maison et de s'y réunir. La populace souveraine ne l'entendit pas ainsi. Ces nouvelles églises furent saccagées, on se mît à fouetter les vieilles femmes comme les jeunes filles, pour peu qu'elles fussent suspectées de sortir d'une chapelle catholique. <c J'ai vu l'une de ces jeunes femmes baignée de pleurs, dépouillée de ses vêtemens, le corps renversé, la tête dans la fange; des hommes de sang l'environnoient, ils froissoient de leurs mains impures ses membres délicats, ils abîmoient leur victime de honte et de douleur. J'apprends qu'elle expire à cette heure... La force armée arrive pour le renfort plus que pour l'effroi des brigands. Aux Pénitentes^ c'est au prêtre que la sentinelle présente la baïonnette. A Sainte-Claire, la garde laisse échapper des hommes qui fouettoient une femme et saisit un

29i LA MORALE

homme qui la vengeoit. Quelques soldats du guet voient ces horreurs et y applaudissent. Le guet à cheval laisse assassiner une femme aux pieds des chevaux. »

Aux hommes qui veulent défendre leur femme, leur mère ou leur fille, on coupe les cheveux ; on les lie sur des ânes, sur des boucs, ou on les mène à la messe de l'intrus dans des brouettes. Les maisons des catholiques sont notées. C'est là qu'on va piller au moindre trouble. On épie les plaintes de leurs femmes pour venir saisir l'enfant nouveauné et le porter au baptême constitutionnel. On épie leurs pleurs pour venir saisir le père mort et le mener à l'enterrement 'constitutionnel.

La Constituante a fini son œuvre. La Législative commence la sienne. Une grande partie du mois de novembre 1791 est consacrée aux affaires religieuses. Le 3, Gensoqné, dans un discours fort réfléchi, résume franchement toute la théorie des Girondins, c'est-à-dire du libéralisme révolutionnaire. Il part de ce pompeux axiome qui paraît renfermer toute liberté et qui est en tête de toute persécution religieuse : « Puisque aucune religion n'est une loi, qu'aucune religion ne soit donc un crime. » L'orateur établit : 1" que le respect le plus religieux est dû à la liberté individuelle; 2^ que la Constituante a regretté de s'être trop occupée des affaires religieuses; et il conclut... en demandant qu'on aggrave les peines portées par la Constituante \ contre le Clergé.

On les aggrave en effet. Le 29 novembre, paraît un décret qui ne permet l'exercice du culte, même dans les propriétés particulières, qu'aux prêtres assermentés; qui condamne tout prêtre dans le voisinage duquel naîtraient des troubles à être expulsé de son domicile, car tout prêtre qui n'a pas prêté serment est suspect de révolte.

Après la misère à domicile, on leur imposait la misère vagabonde. Mais on constate bientôt que la misère ne réussit pas à réduire ces défenseurs de la liberté de conscience. On va essayer de l'emprisonnement.

Ce que fut la persécution par l'emprisonnement, l'un des emprisonnés nous le dit ; il est un témoin bien renseigné. On l'envoya dans cent trente prisons. Comment Vy transportait-on? c< Les gendarmes se jetoient sur moi, me frappoient à coups de poing le long de l'escalier, me précipitoient à travers les guichets et me crachoient

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