‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 47 sur 112 · S 2 . — LA PERSÉCUTION SOUS LA REPUBLIQUE · texte numérisé non relu

S 2 . — LA PERSÉCUTION SOUS LA REPUBLIQUE

Dès le 26 août, des milliers de prêtres avaient commencé à marcher vers l'exil. Marcher, le mot est doux. On les chassait, on les traînait par bandes, avec l'escorte obligée des -injures^ des coups, de la prison et de la faim.

Tantôt on les laissait partir un à un, et, malgré leur passeport, ils étaient forcés de prendre des chemins détournés, de voyager la nuit, de se fier à des guides jacobins qui les volaient. Tantôt on les acheminait en troupe vers le lieu du débarquement; c'était une chaîne de galériens. On les liait deux à deux ; les faibles, on les poussait à coups de baïonnette; les impotents, on les aidait à coups de crosse. Mais qu'ils descendissent les fleuves, qu'ils suivissent les routes, malgré leur escorte de gardes nationaux et le plus souvent avec la complicité de ceux-ci, à chaque ville ils étaient arrêtés, menacés, privés de nourriture, battus ou blessés. Plusieurs restèrent en chemin, qu'on noya ou qu'on assomma, qu'on fit mourir de fatigue.

Avant de leur laisser dépasser la frontière, on les pilla; en plu-

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sieurs circonstances, après les avoir embarqués, on les ramena à terre parce qu'on les avait mal pillés. Là où la Révolution voulut se montrer aussi magnanime que spirituelle, on leur laissa des assignats qui n'avaient pas cours à l'étranger.

Nous avons cent récits poignants des incidents de cet exil.

Les évêques fuyaient, comme les plus pauvres prêtres, jusqu'à ce qu'ils succombassent en chemin, comme eux. Ainsi arrive-t-il notamment à l'évêque de Gand, dont le froid avait gelé les jambes, et qui meurt à Munster. A côté de lui, dans cette même ville, tombent sept prêtres qu'on sauve en faisant des incisions aux bras pour rétablir la circulation du sang.

Ainsi guéri ^ on reprend la route, le sac au dos , et on arrive, le soir, les souliers pleins de neige, les pieds ensanglantés, l'estomac vide, les membres raidis par le froid^ tout le corps abattu par l'épuisement. Bien souvent ces pauvres gens sont reçus par des paroles dures, des regards défiants; on les enferme comme des voleurs; car les révolutionnaires, par un raffinement de coquinerie, ont fait précéder leur venue de pamphlets où on les accuse de tous les vices.

Parfois ils parviennent à s'installer dans une contrée à peu près hospitalière. Les plus paisibles sont ceux qui, dans un pays catho* lique, sont acceptés comme prêtres auxiliaires. Les autres exercent les métiers qu'ils peuvent. Bon nombre sont colporteurs. Mais voici les armées de la Convention. Il faut fuir de nouveau, car la première et la plus chère besogne des carmagnoles c'est de fusiller tout ce qui est suspect d'être prêtre et émigré.

« Comment dire les humiliations, les privations, les souffrances de tout genre auquel est exposé chaque jour le malheureux voyagear. Inquiet du présent, incertain de l'avenir, errant à l'aventure dans un pays complètement inconnu, pressé par la fatigue, accablé pas la faim^ obligé de mendier, telle est la situation du prêtre émigré. Un jour, c» passant à Dusseldorf, je parcourais, mourant de faim, les rues de la ville, en demandant l'aumône. Une seule femme eut pitié de moi et me jeta de sa fenêtre une pièce de monnaie équivalant à deux liards de France. En ce moment je faiblis. Je me mis à pleurer, et s'il m'eût fallu marcher à genoux jusqu'aux frontières de France, pour y rentrer, je l'eusse fait volontiers. Mais on nous en avait chassé ! Alors

il me revînt une belle parole de saint Cyprîen , qui me releva Tâme : « Le prêtre de Dieu peut être mis à mort. Il ne saurait être vaincu. »

Eh bien! ceux-là sont heureux.

En France, on commençait à mettre en oeuvre un nouveau moyen que la Révolution avait trouvé pour faire régner la liberté de conscience.

A Paris, la Commune avait accordé vingt-quatre heures aux prêtres pour faire leurs préparatifs de départ. Le décret du 26 août don. nait quinze jours, mais les gens de Septembre étaient pressés. Quand les prêtres parisiens eurent rassemblés leur pécule, au lieu de leur donner un passeport, comme ledit décret le voulait, on les enferma, en dépôt, aux Carmes, et au séminaire Saint-Firmin , rue Saint- Victor. On les réservait pour le 2 septembre. On avait enfermé là aussi les prêtres arrêtés après le 10 août, vieillards de quatre- vings ans, et impotents de tout âge, comme coupables d'avoir tiré sur le peuple à Tattaque des Tuileries. Enfin, on avait amené là encore tout un hospice de prêtres âgés et infirmes, Thospice de Saint-François-de-Sales. Le prétexte des massacres était ainsi trouvé : ces foudres de guerre ayant tiré sur le peuple souverain, il était juste que le peuple souverain les jugeât et les punît.

Ce peuple fut, dans chaque lieu d^égorgement , représenté par une vingtaine des plus ignobles êtres que Paris pût renfermer. Ils étaient payés à tant par jour de massacre, loo sols, 6 livres, un louis, selon les individus. Nous avions, avant Tincendie la Préfecture de Police, en 1871, les bons distribués aux assassins. Ils avaient été donnes le 4 septembre 1792 par Delaconté et Prévôt, membres du Comité civil de la section des Quatre-Nations, qui avait son siège dans le réfectoire de r Abbaye. L'héroïque Lanjuinais le déclara le 8 février 1793 à la tribune de la Convention : « Ces forfaits ont été payés. » Billaud-Varennes était le caissier de cette comptabilité révolutionnaire; il était chargé de donner 24 livres à chacun de ces représentants du peuple. Il y avait aussi les profits; on vit les massacreurs se désespérer parce que, dans l'entraînement de la fureur révolutionnaire, ils avaient donné aux égorgés plus de coups de sabre qu'il n'était nécessaire, et qu^ils avaient ainsi abîmé les vêtements qui leur revenaient. On vit aussi quelques prisonniers épargnés parce qu'ils avaient de vieilles culottes qui ne valaient pas la peine d'être emportées.

Ces égorgeurs, à la tête desquels se trouvaient Maillard, Henriot, Héron, étaient désignés et payés par la commission insurrectionnelle du xo août, par les Panis, les Sergent, auxquels on adjoignit Marat et quelques autres. Si Billaud-Varennes peut être considéré comme un des principaux inspirateurs, Manuel, Tallien, Danton, Robespierre, sont les principaux complices. Du reste, la lâcheté révolutionnaire avait déjà fait de tels progrès que rien ne protesta, ni l'Assemblée, ni la Société des Jacobins, ni l'immense population parisienne. Celle-ci resta pendant quatre jours, du 2 au 6 septembre, terrorisée par une bande de trois cents brigands, que, de l'aveu des contemporains, cinquante hommes de bonne volonté eussent mis en fuite.

Nous ne nous occupons en ce moment que des prêtres. Nous rappelons que la Révolution ne pouvait leur reprocher réellement qu'un seul crime : ils ne pensaient pas comme les massacreurs.

Les arrangements avaient été minutieusement pris. C'était le canon du Pont-Neuf qui devait donner le signal. Au troisième coup, en effet, une bande de fédérés marseillais et avignonnais, rassemblée à la Mairie, se précipita sur une masse de prêtres renfermés en partie dans la grandeVsalle. Elle les divisa en trois troupes qui devaient être menées à la Force, à la Conciergerie, à l'Abbaye. Des deux premières, on sait seulement qu'elles furent massacrées en chemin. Celle qui allait à l'Abbaye contenait vingt-quatre prisonniers, dont vingt et un furent égorgés.

A l'Abbaye, suivant des^ calculs qu'il est difficile de contrôler exacement, il périt de soixante à quatre-vingt-seize prêtres.

On avait placé dans la cour, où avaient lieu les massacres, des bancs pour les messieurs et dames du voisinage. Le spectacle était tellement attrayant que, le soir venu, les dames se plaignirent de ne plus voir assez distinctement les têtes des aristocrates. Les travailleurs se plaignaient aussi que le plaisir ne durât pas assez longtem(>s : on frappait trop fort, l'aristocrate était mort immédiatement. On obvia à ce double inconvénient. On acheta des lampions pour la satisfaction des dames, et l'on fit galamment les choses; le mémoire se monte à 127 livres 14 sous. Pour le plaisir des travailleurs, on décida que les victimes passeraient entre deux haies, et que les derniers des opérateurs auraient seuls le droit de se servir du taillant du sabre, les autres devant frapper du dos de la lame. Nous ignorons si les mes^

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sieurs et les dames spectateurs prirent part aux festins qui suivirent, et nous le supposons, car il en coûta 265 francs pour repaître les patriotes de l'Abbaye, tandis qu'à Saint-Firmin, où Ton ne signale pas de dames, la patrie en fut quitte pour 19 livres 11 sous.

Quand il ny eut plus rien à faire à l'Abbaye, Maillard et sa bande coururent aux Carmes. Là encore il est difficile d'établir le nombre des victimes. La liste officielle porte cent quinze, mais elle renferme des preuves évidentes de mauvaises informations. D'après les renseignements fournis par les prêtres échappés au massacre, il doit y avoir eu près de deux cents égorgés. Ajoutons de soixante-seize à quatre-vingt-douze à Saint-Firmin, qui coûtèrent à tuer 2, £87 livres et 2 sous, payés par la section des Sans-Culottes. Comptons encore dix qui périrent à la Force.

Les prêtres une fois égorgés, les révolutionnaires sont dans l'enthousiasme. Ils tuent tout, non seulement les aristocrates, mais les galériens aux Bernardins, les femmes à la Salpêtrière, les fous et les enfants à Bicêtre, et de simples voleurs, des amis, à la Conciergerie.

La liste officielle porte quinze cents victimes. Elle doit être augmentée. La Commune dépense, pour les frais de cette tuerie, 84,664 livres, et elle mécontente bien des gens, notamment un ouvrier boulanger, qui se plaint amèrement de n'avoir reçu que 24 livres, quoiqu'il en eut tilê plus de quarante pour sa part.

Pour la Commune insurrectionnelle, d'ailleurs, ce n'était qu'un humble conimencement. Elle adresse une proclamation à toutes les communes pour les engager à imiter cet acte de justice. En même temps, elle envoie dans les départements quatre-vingts coquins qu'elle décore du nom de commissaires et qui sont chargés officiellement de faire la chasse aux conspirateurs. A Reims, on prit six prêtres, et on les bxûla à peu près vifs. A Meaux, on en dépeça huit en si petits morceaux, qu'on ne put les enterrer. A Lyon, on ne put achever que trois prêtres; neuf à Versailles, etc.

Pour Robespierre, ces événements étaient un sublime résultat. Danton assurait que le peuple ne saurait se tromper. Le journal de Roland criait : Honneur à la Commune! Roland lui-même appelait cela quelques excès d'un peuple toujours juste ^ et il voulait qu'on blâmât seulement la continuité de ces massacres. Le maire Petion

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à jeter un voile^ ce fameux voile qui servait d'innocence à

n. Quant à Vergniaud, il jurait que les massacreurs

o conspirateurs royalistes envoyés de Coblentz! — Bientôt

ins et démocrates, Girondins et Jacobins allaient s'unir en-

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AUTOGRAPHE DE DANTON Fragment d*une lettre à sa femme.

core pour faire passer à l'état général et permanent l'horreur de ces Massacres de septembre.

Dans cette course à la tyrannie, les libéraux girondins parurent devoir l'emporter. Lors de la discussion de la constitution de gS, ils s'opposèrent nettement à la proclamation de la liberté des cultes. Le discours prononcé par Vergniaud, le 19 août gS, est resté célèbre; il est fort applaudi par les historiens de la Révolution : « Ce jour-là, dit le plus effronté d'entre eux, Vergniaud et ses amis dépassèrent de

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vingt coudées les Jacobins. » Vingt coudées, je le veux bien; mais les Jacobins ne tardèrent pas à grandir. Danton et Robespierre, qui s'étaient alors trouvés d'accord pour déclarer que c'était un crime et une absurdité que d'enlever au peuple sa religion, démontreront bientôt que ces discours étaient un moyen de guerre contre l'ennemi girondin et non un cri de conscience. Quand Vergniaud et ses amis furent écrasés, la persécution redoubla.

Mais il nous en faut suivre les étapes.

Décret du 14 février gS qui accorde cent francs de récompense à tout citoyen qui arrête un prêtre sujet à la déportation.

Loi du 18 mars gS qui ordonne à tout citoyen de dénoncer les prêtres réfractaires rentrés en France, et nomme des jurés chargés de les condamner à mort dans les vingt-quatre heures. .

23 mars gS, loi qui condamne à la déportation dans l'île Saint- Vincent tout prêtre ou frère qui n'aura pas prêté serment; les infirmes seront renfermés dans les chefs-lieux de départements.

Loi du 19-21 octobre qui récapitule et aggrave les peines précédentes, augmente les catégories de gens obligés au serment, y comprend les instituteurs, confisque les biens des déportés, considère comme émigrés les prêtres déportés par la volonté de la loi, condamne à la déportation tout individu qui a recelé un prçtre sujet à déportation.

Puis, une loi du 22 floréal an II ordonne que tous les prêtres sexagénaires ou infirmes qui ne se seront pas constitués prisonniers aux chefs-lieux de départements seront condamnés à mort.

Les enterrements doivent désormais se faire sans cérémonie. La statue du Sommeil remplace la croix dans les cimetières, qui seront plantés de fleurs, « afin qu'on puisse y respirer J âme de son père ». « La vente de croix, médailles et autres drogues falsifiées » est interdite, et les statues de la Vierge doivent être, dans les niches, au coin des rues, remplacées par les bustes de Marat.

Pendant ce temps, la Révolution imposait un nouvel effort à son clergé; elle engageait le prêtre constitutionnel à se marier. Bientôt elle l'y força, sous peine de mort.

Enfin elle lui demanda l'effort dernier, celui auquel elle tendait depuis la première heure de la Constitution, l'abjuration (loi du 22 décembre 1793). Si bien, comme on le dit alors, qu'après avoir tout

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donné aux prêtres Jureurs^ elle n'accorda plus rien qu'aux prêtres abjureurs.

La persécution avait redoublé contre les prêtres fidèles :

i5 février 1794, les condamnations contre eux sont prononcées sans appel;

12 mars, les biens des infirmes internés sont acquis à la nation;

1 1 avril, le receleur des ecclésiastiques et ses domestiques sont con damnés à mort;

12 mai, les prêtres infirmes sont condamnés, non plus à Tinternement, mais à la réclusion.

D'ailleurs, ces décrets particuliers sont inutiles : tous les prêtres sont emprisonnés comme suspects et destinés à Téchafaud.

Voilà le bref résumé du code ecclésiastique. Voyons comment les faits le commentaient.

Nous avons indiqué les souffrances des déportés bannis'^ elles peuvent être considérées comme des bénédictions à côté de celles qu'eurent à endurer les déportés internés.

Cette nouvelle série se composait, en général, des prêtres qui avaient été amenés et gardés aux chefs-lieux de départements, à cause de leur grand âge et de leurs infirmités qui les exemptaient de la loi du bannissement. Cette exemption, accordée par les premières lois de persécution, se trouva être devenue un piège. Piège aussi les caresses faites par la Révolution aux apostats qu'elle avait séduits. Elle montra enfin que tout ce qui avait ou rappelait le caractère sacerdotal, elle Texécrait. Elle condamna les jureurs, parfois les abjureurs, comme les fidèles.'

Ces internés^ on décide de les transporter à la Guyane. On les dirige vers quatre ports d'embarquement. Mais on redoute les croiseurs anglais; on les garde dans ces ports. Nous suivrons ceux des déportés qui vont à Rochefort. Il y en avait huit cent vingt-sept. On était à la fin de novembre. Nous ne dirons pas les misères de la route, les coups, la faim, les injures, les chaînes, le froid. Ils étaient tellement blancs de neige,- ces pauvres gens, qu'on les prenait tous pour des moines dominicains. On n'oublie pas que tous sont infirmes ou pour le moins sexagénaires.

Les citoyens de Limoges se font remarquer entre tous ceux qui

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frappèrent et volèrent ces vieillards. Ils attendaient ces prisonniers, à l'entrée de leur ville, en compagnie de toutes espèces d'animaux revêtus d'ornements sacerdotaux; en tête marchait un pourceau, orné d'une tiare et d'un écriteau : Pape. On fit descendre les prêtres de leurs charrettes, on les accoupla chacun avec un animal. Le génie limousin, chauffé par le génie républicain, avait trouvé cela. On les mena sur la place. La guillotine fonctionnait; on avait gardé un prêtre pour ce mo-

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