‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 50 sur 112 · SIÈGE DE LILLE, EN OCTOBRE I · texte numérisé non relu

SIÈGE DE LILLE, EN OCTOBRE I

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reculent. En 1791, i^ trouraienl deTapl eui les 61) d

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lia petite congrégation de persécutés s'agenouilla, et Von récita en commun la prière des agonisants.

Le P. Ignace marcha à Téchafaud, les yeux fixés vers le ciel. Pendant qu'il s'avançait, un bon bourgeois républicain s'écria : « Bravo ! C'est ainsi qu'il faut traiter les prêtres réfractaires. » Dom Ignace laissa tomber sur lui son regard plein d'une sérénité céleste. Il releva de nouveau ses yeux vers le ciel, qui lui souriait; et il fut guillotiné à la grande satisfaction du bourgeois républicain.

Barthélémy Javaux passa le lendemain 26 avril au tribunal. Ce fut à son tour d'encourager sa famille qui comparut avec lui. Le martyr avait tenu sa promesse, et Dieu avait exaucé sa prière. Le paysan avait retrouvé tout son calme. Il entendit avec courage sa condamnation. Il marcha au supplice avec assurance. Le Seigneur avait exaucé complètement la demande de son serviteur: Barthélémy avait gravi avec une pieuse tranquillité les degrés de réchafaud. Arrivé sur la plate-forme, il tomba mort. Il ne sentit pas le couperet de la guillotine.

Le tombeau du P. Ignace Lessus, au pied du mur de l'église de Pontarlier, est encore aujourd'hui couvert de fleurs. On y vient prier, et la mémoire du martyr est vivante.

Voilà le type complet. Il représente le courage, l'esprit, la générosité, la piété de la France. Il en représente aussi la mémoire noble et sagace : le souvenir des persécuteurs a disparu, usé par l'exécration. La tombe du persécuté fleurit, et elle reçoit les confidences et les supplications des cœurs qui aiment et qui souffrent. « La mémoire du Juste s'épanouira comme le palmier, elle embaumera comme le lis. » Cela est vieux comme l'humanité, et la Révolution n'est qu'une nouvelle-venue dans les rangs des ennemis de la vérité.

Nous ne pouvons résister à nommer encore un de ces vaillants persécutés. Le P. Séguin et dom Ignace Lessus étaient de petits bourgeois. Voici le paysan, le très pauvre paysan. Il faut que ceci soit su et redit sans lassitude : Ce n'est pas le peuple que la Révolution aime, c'est l'esclave; et les républicains ne sont pas venus pour sau-ver le^ petits, mais pour les exploiter.

Celui-ci se nomme Blanchard. Il est le fils d'un journalier du hameau de Cordamble, près de Langres. Ses parents ne pouvaient lui faire donner d'autre instruction que la primaire. Il se mit à appren-

dre le latin, seul, économisant quelques sous sur son travail pour acheter des livres. Quand il eut vingt ans, il confia à un prêtre son goût pour le sacerdoce, et il put achever ses études.

Il fiit nommé vicaire à Viraux. Il refusa de prêter serment. Le i6 mars 1792 les gendarmes vinrent le prendre dans sa maison, lui mirent les menottes, et le faisant marcher devant leurs chevaux, ils l'emmenèrent à Auxerre. On l'y mit en prison. Son procès s'instruisit avec lenteur. Il n'avait commis d'autre crime que de ne pas prêter un serment qu'il n'eût pas pu tenir.

Un matin, sa sœur le vint voir. Elle l'embrasse et le prisonnier sent qu'elle lui a glissé une pelotte de ficelle dans le gilet. Elle profite d'un moment de distraction du gardien pour dire à voix basse : « Ce soir, à onze heures, il fera nuit noire. Les anciens annoncent un fort orage. Fais descendre cette ficelle. Je serai sous la fenêtre de prison. J'attacherai une grosse corde à cette ficelle. Tu la remonteras et tu te sauveras. »

Le frère et le sœur s'agenouillèrent, récitèrent VApe Maria et se quittèrent.

Le soir vint, puis la nuit, obscure et orageuse, comme les anciens l'avaient annoncé. Onze heures sonnèrent. Blanchard se pencha. La rue était déserte, le vent violent. La pluie ne permettait pas de voir jusqu'au pied de la muraille. Sa sœur était comme lui de cette vaillante race de la campagne française, persévérante et dévouée. Il savait qu'elle ne se laisserait pas effrayer. Il lança sa ficelle.

Bientôt il la sent se raidir et s'agiter. Il tire et remonte une grosse corde à nœuds. Le chien de garde, réveillé par le bruit, se mit à aboyer avec fureur, et, chose singulière, en un homme si ferme et qui devait donner tant de preuves d'intrépidité, Blanchard se sentit trembler. Ce fut d'une main hésitante qu'il attacha le câble au fermoir de la croisée. Enfin, avec un efibrt de volonté considérable, il saisit la corde et descendit. Bientôt cette cordé fut ensanglantée par le sang de ses mains. Il arrive pourtant en bas, à demi pâmé. Sa sœur le traîna chez une bonne femme qui les cacha l'un et l'autre pendant huit jours, et qui, bien qu'elle y risquât sa vie, ne les laissa partir qu'en pleurant.

Ils purent arriver à Cordamble, où l'abbé reprit ses vêtements de

laboureur. Il commença cette vie apostolique qui devait le conduire à la mort. « Vous aurez bien à souffrir, disait-il à ses parents. Pour moi, les patriotes me prendront, me guillotineront, je le sais. Je n'ai donc pas à me plaindre.»

Sa mère pleurait ; mais la foi l'emportait sur tout, dans ces âmes généreuses, et la pauvre femme disait en sanglotant : « Quand vous aurez donné votre vie pour le bon Dieu, vous le prierez pour nous. »

L'abbé Blanchard parcourait tout le pays, confessant, baptisant, mariant, passant les journées dans les bois, voyageant la nuit. Traqué, harcelé, poursuivi par tous les républicains des environs de Langres, il parvint longtemps à leur échapper, grâce à une série de hasards providentiels ou par un développement infatigable de courage et de présence d'esprit.

Mais cette race française n'est bonne qu'à la condition d'être chrétienne. L'abbé Blanchard fut livré par un de ses cousins germains, qui était devenu républicain. Cinquante hommes armés, amenés par le traître devant une maison où l'abbé avait été appelé par un mourant, la cernèrent, se précipitèrent et saisirent le prêtre. On lui lia les mains derrière le dos. On l'accabla des injures les plus ignobles et on se mit en marche vers la ville.

Le chemin était rocailleux, entre des haies d'épines. Cela ouvrit l'imagination révolutionnaire des patriotes. Ils enlevèrent les souliers à l'abbé. Ils le firent ainsi marcher, pieds nus, le poussant de temps en temps au milieu des épines pour les lui faire traverser. Il fut bientôt tout ensanglanté. Ce fut une joie sans pareille.

Le prisonnier entre ainsi dans la ville, se traînant^ ensanglantant les pavés des rues, où on le promène, au milieu des rires, des chants, des plaisanteries obscènes de son escorte , très fière de cette capture : cinquante républicains armés contre un curé sans volonté de se défendre! C'était héroïque. Les bonnes révolutionnaires champenoises lui montraient le poing, les enfants dansaient autour de lui, et le bourgeois républicain, que nous avons dit, le montrait avec sévérité : « Voilà l'ennemi de la patrie ! »

Le lendemain, ses parents vinrent le voir. Ils voulurent lui enlever les épines dont ses chairs étaient hérissées : « A quoi bon, dit-il, en souriant. Ce sont là de bien petites douleurs. »

LA RELIGION 3a5

On ne put trouver que deux témoins contre lui. Uun déclara qui Pavait vu dans une ferme :

« Que faisait-il?

— H mangeait.

— Que mangeait-il ?

— Du pain et du fromage. »

Ce fut tout. Le bourgeois républicain déclara que c'était bien là une preuve de l'hypocrisie sacerdotale. L'autre témoin l'avait vu dans un bois. Cette fois-là il lisait dans un livre, et il avait à côté de lui quelques jeunes gens, qu'il poussait évidemment contre le recrutement, car, après avoir lu, <c il faisait avec la main les signes cabalistiques de la superstition y>. Ce fut l'avis du bourgeois républicain.

Blanchard fiit donc condamné à mort le 3 juin 1793.

Pendant ce temps, le bourgeois républicain avait décidé qu'on célébrerait la Fête de la Nature, sur un monticule, en face de la ville de Langres, et tout près du hameau de Cordamble. Il fit un discours où il disait entre autres choses :

« Combien l'homme de la nature diffère de l'homme des prêtres ! L'homme des prêtres est cruel, dur, avare, intolérant. L'homme de la nature est humain, doux, indulgent et désintéressé. L'homme des prêtres persécute sa famille, l'homme de la nature aime la vertu pour elle-même et ne peut vivre heureux sans elle. »

L'homme de la nature retirait les souliers de l'abbé Blanchard et les gardait, le poussait dans les épines, se préparait à lui couper le cou, et c'était lui qui était humain, doux, indulgent et désintéressé. Que disait l'homme des prêtres, cruel, dur, avare, intolérant et persécuteur de sa famille?

Nous lui laissons son doux, naif et naturel langage que traverse le reflet des pensées sublimes.

<c Mon cher père, ma chère mère, mes frères et mes sœurs, mes beaux-frères et belles-sœurs, et tous mes parents et amis, ainsi que tous ceux qui prennent part à ma situation actuelle, je vous demande pardon du chagrin que je vous cause aujourd'hui. Mais c'est la Providence qui a tout conduit. Nous, nous n'avons qu'à faire notre devoir, à ne jamais rien faire contre notre devoir, ensuite elle dispose comme elle veut de nos jours, qu'elle tient entre ses mains...

Le genre de mort que je vais souffrir ne doit point vous faire de déshonneur. Vous seriez obligés de combattre tous, jusqu'à la mort, -si la Providence l'exigeait de vous, pour votre foi, et je ne suis pas au-dessus de mes frères, les anciens martyrs, ni vous non plus... Je prie mes frères et mes sœurs de rester unis toute leur vie. Qu'ils ne suivent pas la Constitution en ce qui est contraire à la religion catholique, apostolique et romaine... Ne vous laissez pas épouvanter par cette puissance qui fait aujourd'hui tout trembler. Elle n'est que de chair. Mais ayez bien attention à ne pas troubler l'ordre public. Je ne vous laisse point de bien. Si mon portefeuille est retrouvé, il contient 46 francs, que je destinais aux pauvres. Je vous prie d'assurer tous ceux qui me veulent du mal ou qui m'en ont fait, que je prierai pour eux dans le paradis, où j'espère aller bientôt. »

Puis les doux gendarmes de la nature prirent le cruel homme des prêtres^ et le menèrent à l'échafaud.* Ce féroce, qui avait pour compagnon de supplice un jeune paysan comme lui, mais faiblissant en pensant à sa jeunesse et à ceux qu'il aimait ici-bas, ce féroce homme des prêtres demanda à être guillotiné le dernier, de crainte que la vue de son supplice n'enlevât tout courage à l'adolescent»

Bien qu'il fût naïf au point de croire qu'un portefeuille, touché par des mains révolutionnaires, pouvait se retrouver, il gardait jusqu'au bout ce vigoureux amour de la vérité et de la justice qui sacrifie la vie mais qui conserve toute sa fermeté à l'intelligence. Le bourgeois républicain lui avait dépêché un capucin que la Révolution avait acheté et corrompu, et qui voulut haranguer la victime en lui vantant les vertus du schisme. Le vaillant paysan prit bientôt le dessus, et pendant la marche funèbre, c'est lui qui se mit à presser d'arguments l'apostat. — On le nommait Père Gardien^ en souvenir des fonctions jadis exercées par lui dans son couvent. — Mais le capucin était bien l'esclave de la Révolution.

Quand l'abbé Blanchard fut au pied de l'escalier, il se tourna vers le prieur :

« Père Gardien, dit-il, je vous ai sollicité de rentrer dans le devoir. Mes raisons n'ont pu vous convaincre, je vous assigne dans quarante jours au tribunal de Dieu. C'est devant lui que nous discuterons ensemble. »

LA RELIGION Siy

Arrivé sur la plate-forme, il voulut dire encore à cette foule un mot de vérité. Mais le tambour était là, le tambour qui aide le couteau dans le développement de l'éloquence révolutionnaire. Les vociférations de la multitude ignoble, qui est le troisième élément de cette éloquence, s*y mêlèrent. Le martyr se détourna patiemment, murmura une prière et s'agenouilla.

Le trente-neuvième jour au soir. Père Gardien, en quittant quelques-uns de ses amis, dont le nom et le témoignage sont restés, dit :

(( Je ne me sens pas un mal sérieux, mais j'ai du malaise. )> Le lendemain, on le trouva mort, dans sa chambre. Il s'était assis en rentrant, son corps avait glissé sous une table. Il y avait justement quarante jours que l'abbé Blanchard l'avait assigné pour apprendre ce que vaut le jacobinisme devant le jugement du Seigneur.

Cet abbé Blanchard que nous trouvons en Champagne, ce dom Ignace Lessus que nous avons vu en Franche-Comté, ce P. Séguin qui évangélisait la Picardie, nous pouvons les rencontrer dans chacune des provinces de France, presque dans chaque paroisse.

Dans les grandes villes même, malgré l'espionnage, les trahisons, les visites domiciliaires, l'exercice du culte était presque continuel. A Narbonne, notamment, il y avait dix-huit chapelles, si bien cachées qu'elles échappèrent à toutes les perquisitions pendant la Terreur.

Dans beaucoup de nos maisons nous gardons avec fierté la cachette des prêtres. L'on montrait avec mépris à nos pères le fils du prêtre marié, la fille de l'acheteur de biens nationaux, que nul enfant d'honnête mère n'eût voulu épouser.

Aujourd'hui encore les recherches de l'érudition nous permettent de découvrir, dans les hommes qui mènent le branle de l'impiété, les descendants des bourreaux; et quand nous voyons se tarir vite une fortune, se flétrir vite une famille ; quand nous voyons l'imbécillité et l'infirmité prendre possession d'un foyer domestique, entrons dans cette maison, écoutons, nous y entendons les échos lointains du Ça ira^ le murmure des vieilles dénonciations.

Quand dans l'une de nos assemblées politiques nous entendons quelque personnage défendre l'athéisme, conseiller la persécution contre le

clergé, poursuivre la destructioD de la civilisation, au nom du socialisme, de l'anarchisme, de l'individualisme, au nom de quelqu'une de ces extravagantes théories qui se divisent à l'infini pour fournir, à l'infini, un piédestal à chaque exploiteur de l'ignorance populaire, deman-

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