CHAPITRE II
La Révolution, étant donné son principe, devait s'occuper beaucoup de bienfaisance, s'en occuper avec une jalousie haineuse; sacrifier complètement la charité à la philanthropie, c'est-à-dire la tendresse pour l'être souffrant au soin exclusif de la charpente humaine.
C'est bien là ce qui arriva. Je compte quatre-vingt-sept décrets ou lois concernant la bienfaisance légale de 1790 à la fin de l'an VU. Quelques-unes de ces lois, les plus longues et les plus travaillées, c'est-à-dire celles qui sont dues uniquement au génie révolutionnaire, en dehors du sens français et chrétien, sont tellement impraticables qu'elles ne reçurent même pas un commencement d'exécution. Citons les décrets sur l'Organisation des services publics, sur la Commission centrale de bienfaisance, sur l'Organisation des secours, sur les Dons à faire aux filles mères, sur la Formation du Livre de la bienfaisance
nationale.
Que cherchent, au fond, toutes ces lois? Une seule chose, celle que la Révolution ne perd jamais de vue : détruire toute influence pouvant contrarier la sienne auprès de la classe la plus nombreuse, qu'elle veut aveugler et fanatiser.
La Rochefoucauld-Liancourt, un des types vénérables de ces philanthropes candides qui furent à la fois dupes et victimes de la Révolution, avait posé le principe. Il annonçait, le 3o janvier 1791, que les pauvres ne seraient rassurés que quand « la nation s'emparerait du droit de les secourir » . Ct jnaif euphémisme encourageait la Révolution à prendre « tous les biens des hôpitaux et de tous les instituts de bienfaisance ». Elle n'y manquera pas.
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Ces biens valaient huit cents millions. Il ne faut pas croire qu'ils tussent régis sans soin, ni qu'on eût attendu la Révolution pour mettre dans cette administration Tordre et la méthode. Le code de la charité sous TAncien Régime est des plus complets.
Le Bureau général des pauvres, créé en 1544, était dirigé par une commission de notables, sous la présidence du prévôt des marchands et des échevins. Il avait le droit de frapper chaque année un impôt spécial en faveur des pauvres. Nul habitant n'en était exempté. Ce bureau avait juridiction pour le lever, pour contraindre les mendiants à travailler, etc.
La Constituante s'empressa de mettre à sa place un comité, le comité de Mendicité. Il inventa cet idéal de la démocratie, V atelier de secours ou de charité. On en établit d'abord à Montmartre, puis à Chaillot, puis aux Récollets. On décréta quinze millions pour en former dans les départements.
On remplaçait la charité chrétienne par la paresse organisée et insolente. En même temps, on tenait les ouvriers dans une sorte de servage, qui les mettait à la dévotion de l'administration révolutionnaire. Seulement, comme ce serf apprenait en même temps qu'il était souverain, il voulut se perpétuer dans ces écoles du travail désordonné et en faire d'aimables abris de repos civique. Ces ateliers nationaux devinrent un des grands soucis de la bourgeoisie libérale qui gouverna pendant les premières années de la Révolution.
Ce ne fut pas le seul que lui procura sa haine contre la charité chrétienne.
La Constituante avait décrété l'abolition des congrégations religieuses. Le 2 novembre 1 789, elle avait mis leurs biens à la disposition de la Nation. Avec ce reste de bon sens et d'esprit pratique qu'elle gardait encore, en ces premières heures, elle avait excepté les congrégations hospitalières et les biens des hôpitaux. Mais ce trésor *ormé en faveur des pauvres par la piété de nos ancêtres était bien tentant.
D'autre part, la "misère augmentait avec la révolte et le vice. Les nobles, pillés, pourchassés, massacrés, ne donnaient plus; les prêtres, ruinés et proscrits, ne donnaient plus; les prêtres Constitutionnels, avec leurs 1,200 livres annuelles, ne donnaient guère; et.
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pour entrer dans le menu détail, la rareté des espèces monnayées ne permettait même plus au petit sou de se montrer. Les journaux, au . lîeu de reconnaître que cette misère générale, ainsi que la ruine de l'agriculture et de l'industrie, était ta conséquence nécessaire de la Révolution, déclaraient que c'était évidemment ■ une coalition aristocratique pour faire regretter le temps passé ». Après avoir inutilement augmenté le nombre des ateliers de chanté, la Constituante perdit la tSte. Le 6 avril 92, l'exception faite en faveur des congrégations hospitalières est annulée.
Dès lors commence la série des décrets chargés de limiter les conséquences désastreuses de cette situation : création d'impôts nouveaux,
TÊTE DE PrÈCB CE l'ÉPOQUB
attribution d'amendes et de confiscations, vote de secours aux hospices (8 juillet 91* 19 janvier, 10 août 92, 3 février, 14 juillet gS, 26 fructidor an VI, etc.). Tantôt {18 août 93) on voulait piller les hôpitaux, tantôt on s'arrêtait au milieu de la confiscation ( i" mars 93). En messidor an II, le redoutable adjectif national bondit de nouveau sur le bien des hospices. Le g fructidor an IV, on surseoit à la vente de ces biens. L'année suivante, on restitue aux hospices la jouissance de leurs propriétés, toujours, comme le dit le décret de brumaire an IV, > en attendant une organisation définitive».
Mais cette organisation ne venait pas, et encore en l'an IX on continuait de restituer, ce qui semble démontrer qu'on avait continué de prendre.
Pendant ce temps, la philanthropie fait rude guerre à la mendicité-
Les mendiants sont emprisonnés ; toute distribution de secours par les particuliers est interdite, elle est permise aux municipalités seules. L'homme qui a fait l'aumône est emprisonné comme celui qu'il- a secouru. ^
La Révolution, une fois qu'elle est décidément maîtresse, ne craint plus de montrer le fond de sa fraternité; en l'an II (18 vendémiaire \ elle déclare décidément qu'il faut, pour avoir droit à des secours, « justifier d'un inviolable attachement à la république ». Par compensation, elle annonce ( i8 brumaire an II) qu'après avoir confisqué le bien de ceux qui sont suspects de ne pas posséder cet inviolable attachement, elle confisquera leurs enfants et les mettra à l'hôpital. Enfin, elle trouva l'idéal de l'organisation laïque de la charité, le bureau de bienfaisance (frimaire an V, vendémiaire an IX), et c'est pour son ^établissement que fut créée (7 frimaire an V) la perception sur les billets de spectacle d'un décime par franc.
Il faut bien comprendre que la lutte était entre la bienfaisance philosophique et la charité chrétienne. Après avoir essayé, par la persécution religieuse, de prendre au christianisme l'âme de l'homme, elle cherchait par la persécution charitable à lui enlever le corps humain. Ainsi s'explique cette haine redoublée que la Révolution laissa percer partout où il fut question de la charité et de ses représentants. Il y eut là ce quelque chose d'implacable que la jalousie ajoute à la fureur, et cette ténacité de sectaire qui entrevoit le pillage comme conclusion d'une discussion dogmatique.
Aussi fut-ce par le pillage de Saint- Lazare que commença la semaine mémorable^ illustrée par l'affaire de la Bastille. En septembre 92, ce fut à Saint-Firmin, autre maison de lazaristes, que le sang monta le plus haut aux bras des fondateurs de la République. Contre les Filles de la Charité, la fureur était si grossière, que l'auguste sérénité de La Fayette même s'en émut. « C'est avec une sorte de douleur, écrit-il dans ses fragments de mémoires, que je rappellerai ici l'infâme complot contre ces filles respectables connues sous le nom de Sœurs de la Charité. » L'impuissance des ministres de Louis XVI essaya de se soulever. <c Comment des filles qui se sont consacrées au secours du peuple n'ont-elles point trouvé de protecteurs et d'appuis ? » écrit M. de Lessart.
35o LA MORALE
Ce n'était pas bien vigoureux , et cela valut à ce ministre d'être assassiné.
Enfin, la grande voix de Burke se fit entendre et consola l'humanité épouvantée : « Filles de saint Vincent de Paul, anges de la charité chrétienne, vous qui avez subi le plus infâme châtiment, venez..,, vous n'avez pas une minute à perdre pour fuir le martyre qui vous attend dans votre patrie. »
Elles le savaient. Dès l'année 91, on les traînait par les rues, entre les soldats, au milieu des huées, des coups, des cris de mort, devant des magistrats tellement républicains déjà qu'ils les menaçaient de les livrer au peuple. Et ces filles avaient des mots héroïques, en même temps que doux; elles se jetaient aux genoux des juges et elles s'écriaient : « Que le plus humain d'entre vous. Messieurs, nous serve de bourreau plutôt que de nous livrer au peuple. » Pourquoi non ? Le député Lagrevol, de la Haute-Loire, ne disait-il pas, aux applaudissements de la Législative , que « ce n'étaient que des vermines » ?
Le jocrisse jacobin ne pouvait manquer à de telles fêtes. Il y déploya tout son charme. « Le P. Clément Yves, supérieur de l'ordre de la Charité, écrit, avec une fourberie dont un moine ambitieux seul est capable...» Quoi donc, grand Dieu! qu'écrit-il, ce moine épouvantable? Il écrit à l'Assemblée (février 1790) pour dire qu'ayant trente-deux hôpitaux à desservir, et la Constituante venant de décider que les ordres hospitaliers étaient exceptés de la loi qui détruisait les ordres monastiques, il demande d'être autorisé à avoir des novices. Voilà la fourberie. L'augurai Prudhomme, avec ce mélange d'imbécillité candide et de venimeuse perfidie qui distingue le bourgeois révolutionnaire, racontait de temps à autre les anecdotes saugrenues, d'où il résultait que les Sœurs faisaient des neuvaines pour le roi de Prusse. On prouvait la fausseté du fait; mais le tour était joué, et l'on pouvait fouetter les religieuses dans les rues, aux applaudissements du patriotisme.
Si le tour était joué, le but était atteint aussi. La charité chrétienne était forcée de se cacher. L'État philosophe était chargé d'exercer méthodiquement la philanthropie.
Qu'en résulta -t-il? Très logiquement, un développement inoui d'égoïsme, ou plutôt l'égoïsme élevé à l'état d'institution sociale. Le
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LA CHARITÉ 35i
pauvre n'était plus qu'un impôt ; on le soignait par Tintermédiaire du percepteur des finances ; on le consolait par l'entremise d'un infirmier payé pour cela. Qu'en doit-il toujours résulter? Non moins logiquement, la misère. L'État prospère ne négligera pas les pauvres, mais au premier embarras, — mauvais gouvernement, mauvaise administration , guerre , malaise social , — les misérables , les infirmes, les orphelins, les vieillards, les moribonds doivent être négligés, puis dépouillés.
Ainsi voyons-nous poindre, dès les premiers temps de la Révolution , l'une des plus noires misères et des plus abandonnées que l'histoire ait enregistrées. Faim partout, partout désespoir; pour toutes les mères l'angoisse de l'heure présente, pour tout travailleur l'inquiétude du lendemain. S'il en était ainsi pour le foyer domestique bien organisé, pour l'homme vigoureux, on devine ce que pouvaient être la veuve, le malade, l'infirme. Dès le mois d'août gr, voici le résumé de la correspondance officielle des administrations départementales : « Les ressources diminuent de jour en jour, le nombre des pauvres augmente. » Je prends le plus riche département de France, le Nord : « Nous avions 480,000 livres de revenus provinciaux, il nous en reste 10,000, disent les députés à la fin de 94; nos hôpitaux sont sans ressources; nos communes ont hypothéqué leurs biens, deux cent quatre- vingt mille personnes sont sans pain. » En 92, le rapporteur du comité des Secours publics avait déclaré officiellement qu'il n'y a rien d'égal à la pénurie des hôpitaux. Il faut entendre, en effet, ceux des contemporains qui les ont visités.
Pendant ce temps, les révolutionnaires naïfs, comme Français, de Nantes, persistaient à dire qu'avant peu d'années il n'y aurait plus besoin d'hôpitaux, parce que la vertu de la Révolution aurait détruit la pauvreté! Dès lors, pourquoi ne pas commencer doucement à les supprimer? Il y en avait quarante-cinq à Paris en 89; il n'y en a plus que quinze en 1801. Les huit millions de revenus qu'ils possé* daient avant la Révolution étaient gaspillés, il en restait uniquement de quoi payer les administrateurs républicains. Ceux-ci se succédaient si vite en ces grasses fonctions qu'on pouvait gager, en voyant entrer dans un hôpital un patriote et un malade, que le premier partirait enrichi avant que le second ne sortît guéri.
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discipline que d'interdire la porte extérieure aux habitans de la son- P^^ "^^ vivres, pas de vètemens. Tous les malades descendent la cour avec leur couverture jetée sur leurs épaules et retenue col par des broches en bois au Heu d'épingles; le reste du corps u ou à peine couvert de quelques lambeaux de toile. » Il était d'ailleurs notoire que les infirmiers révolutionnaires empoisonnaient les malades pour en hériter. Aussi pariait-on que ceux qui avaient des économies mourraient les premiers, et l'on gagnait toujours. Quand il s'agissait des pauvres diables qui n'avaient rien ji voler, la thérapeutique devenait un jeu délicieux. On tirait les drogues au sort. « Attrape, Limousin 1 » criait-on à l'un. « Avale, Normand lu hurlait-on à l'autre. Le Limousin attrapait. Le Normand avalait. C'était une joie parfaite de voir le Limousin enfler comme une barrique, et le Normand tourner de l'œil. D'ailleurs on n'attendait pas qu'ils fussent bien finis. Quand les purs représentants de
la charité révolutionnaire les jugeaient près de leur fin, on les prenait par les bras et les pieds, et on les jetait dans la salle des cadavres. On était pressé d'hériter.
On le voit, la laïcisation des hôpitaux n'est pas une invention d'aujourd'hui. Elle eut des partisans dont elle peut être fière. L'un des premiers que je rencontre et le plus enthousiaste, c'est Simon, le savetier Simon, le Simon qu'on connaît, le précepteur révolutionnaire du petit Capet. Un jour M"* Elisabeth lui demandait comment allait sa femme malade à l'Hôtel-Dieu.
« Ah! il n'y a plus de ces coquines de religieuses! C'est un plaisir de les voir aujourd'hui, ces dames de l'Hôtel-Dieu. Elles sont habillées comme ma femme, comme vous, ni plus ni moins. »
Les successeurs de Simon au conseil municipal de Paris ont hérité de ses goûts. Simon put voir, du reste, l'ère des forçats-infirmiers qui succédait, dans l'ordre de la laïcisation, à l'ère des dames de l'Hôtel- Dieu, et il put mourir guillotiné et satisfait.
Toutefois, dans plusieurs hôpitaux, faute d'avoir pu trouver des gardes laïques, on avait bien été forcé de conserver quelques religieuses; mais la Révolution ne perdait pas tout. Comme le dit un contemporain, « on les abreuvoit de fiel et de vinaigre ».
Quand Bonaparte, en arrivant au pouvoir, fit faire la grande enquête sur l'état de la France, il constata officiellement ce que valait la philanthropie révolutionnaire. Ici, sur vingt enfants placés dans les hôpitaux, il en mourait dix-neuf. A Marseille, sur six cent dix-huit, dix-huit seulement avaient survécu ; à Toulon, trois sur cent quatre. Presque partout les malades étaient sans linge et vêtus de lambeaux. Les lits étaient sans couvertures; les paillasses, sans paille; les fenêtres, sans vitres. Les riches hôpitaux avaient sept livres de viande par jour pour quatre-vingts malades ; les autres ne leur donnaient que des fèves. Les médecins, les employés, restaient deux années sans être payés. Dans les hospices, ceux qui venaient chercher refuge ne tardaient pas à devenir « des squelettes vivants ».
Au moment où les incorrigibles du libéralisme révolutionnaire protestaient que « sous l'égide des immortels principes de 1789, tout Français rougirait désormaisde mendier», la mendicité devenait un emploi public.
On ne comptait pas moins de trois cent mille mendiants de pro-
fession en France, et les personnages les plus aisés réclamaient des secours ; on en voyait venir en carrosse aux portes des bureaux de bienfaisance. Ces effrontés se disaient que, la charité étant un impôt distribué par l'Etat, il ne voyaient pas de raison qui les détournât de chercher à prendre cette miette du budget.
Ainsi devait naître le socialisme. En changeant la formule de la charité chrétienne, qui disait : Tout homme a le devoir de secourir son semblable^ en celle-ci : Tout homme a droit à sa subsistance^ les philanthropes commençaient une évolution. Ils croyaient seulement donner une tournure plus fière à la maxime chrétienne, et en fait, ils créaient un despotisme nouveau.
Ce n'était plus abaisser la propriété vers la pauvreté, c'était donner au pauvre un droit sur le bien du voisin. Ce droit à la subsistance devint orgueilleusement le droit au travail. Or, comme on reconnaissait en même temps la souveraineté du nombre, c'était la multitude qui était logiquement l'interprète et le juge de ce droit. Il devait donc être interprété comme le droit de travailler autant, c'est-à-dire aussi peu, qu'il convient au souverain, à l'ouvrier représentant le nombre.
La conséquence dernière, mais nécessaire, c'est la mission donnée à l'Etat de recueillir toutes les successions et de les distribuer, toujours comme il convient au souverain, au représentant du nombre, et aux habiles, aux ambitieux, aux intrigants, aux filous, qui ont persuadé à ce souverain de leur confier le soin de répartir les fonds publics.
La Révolution nous montra, dès le début, quel est son but suprême, le but auquel elle sacrifiera tout, la vie et la liberté de l'homme, le patriotisme comme la morale, le bon sens comme la conscience. Elle ne s'arrêtera que quand elle Paura atteint. Ce but ce n'est ni la République comme le croient les niais, ni l'impiété comme l'espèrent les libertins, ni la liberté comme le disent les ambitieux. Ce but suprême, c'est la Confiscation universelle, le Partage, le Socialisme. Le reste. Liberté, République, Athéisme, ne représente qu'une série de moyens. Il s'agit de faire de l'humanité un immense et aimable hospice. Le peuple ne s'y trompa pas un instant. La Constituante partageait les biens du Clergé. Elle socialisait les biens de la Noblesse. La populace l'imitait, brutalement et logiquement, comme elle sait faire. Elle s'en allait brûlant les châteaux et les abbayes, de temps en temps les maisons
des bourgeois révolutionnaires, — avertissement que ceux-ci ne comprenaient pas et que leurs descendants peuvent comprendre aujourd'hui. Elle détruisait tout ce qui affirmait la propriété aussi bien, que le propriétaire même. Les convois de grains, les marchés, les magasins de subsistances, les archives, les chartriers, les terriers, les pouillés, lés registres de cens et de redevances, les études de notaires, tout lui était bon. Elle se sentait tellement dans le droit révolutionnaire que ces pillards assuraient que cette mission destructive, ils la tenaient du Roi, de l'assemblée; et, avec une logique admirable, ils proclamaient qu'ils pratiquaient VEgalité^ le nouveau principe qui vient d'être décrété.
Plus tard, la Convention et les conventionnels en mission appliqueront légalement, changeront en lois, en décrets, en usages ces principes émis par les Jacques des premières années de la Révolution. Les proclamations abondent. « La République a le droit de s'emparer du superflu du riche. » « Le peuple doit partager le superflu du riche. » ce Dénoncez les riches. » « Sortez de votre servitude, ouvriers, pour demander raison au riche qui vous comprime avec des biens dont il est le ravisseur et qui sont le patrimoine des sans-culottes. Renversez la fortune, les débris vous appartiennent. » Les débris^ c'est bien cela. La Révolution ne peut dissimuler qu'elle travaille à former un peuple de saccageurs, à qui elle n'ose presque pas promettre la fortune mais des débris de fortune.
Ces proclamations du plus intelligent et du plus sagace des conventionnels ont été répétées avec plus ou moins d'hypocrisie par la plupart de ses collègues. Elles ont été cautionnées par les faits aussi longtemps que la Révolution a pu agir en maîtresse souveraine. Les principes qu'elles posaient découlaient logiquement et naturellement des arguments employés par Mirabeau, Garât, Thouret, Chapelier, Treilhard, pour essayer de légitimer la confiscation des biens du clergé et des nobles.
La Révolution suivit la marche habituelle. Elle commença par prendre, sous prétexte de nécessité publique, puis pour cause (inutilité publique; elle prit, d'abord en proclamant la nécessité d'indemniser les spoliés, puis en imposant à l'indemnisable des conditions difficiles, puis impossibles, comme de représenter des titres qu'il n'avait pas pu conserver ou qui avaient été détruits. On commença, par exemple, en déclarant qu'on devait au clergé une indemnité pour les biens qu'on lui volait, et on
finira par cet article (i8 septembre 1794) : « La République ne paye plus les frais d'aucun culte • »
Enfin, la Révolution ne jugera plus utile d'user de dissimulation. Les propriétés des associations laïques, scientifiques ou littéraires auront le sort des propriétés cléricales. Les biens, les bibliothèques, les jardins botaniques, les collections, les livres de ces sociétés scientifiques et littéraires sont confisqués comme ceux des tyrans féodaux.
Rousseau avait posé le principe fondamental : l'Etat est maître de
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