‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 54 sur 112 · AUTOGRAPHE DE CLÉRY · texte numérisé non relu

AUTOGRAPHE DE CLÉRY

tous les biens de ses membres. Jamais la Révolution ne Ta oublié et ne l'oubliera; comme l'Etat, en théorie, c'est le représentant de la majorité, fût-elle d'une voix; comme, en fait, cette majorité est toujours déterminée par un petit nombre de turbulents, d'ambitieux, et souvent intimidée, achetée ou faussée par les agents du pouvoir, on voit et on a vu où mène ce principe fondamental.

En voici quelques applications : Le 16 septembre 1792, la Convention déclare que tous les propriétaires de grains ne doivent se considérer que comme de simples dépositaires.

Il en fut de même pour les marchands, et deux lois (26 juillet et 17 septembre 1793) les forçaient à vendre dans la huitaine toutes les

marchandises qu'ils avaient en magasin, et cela sous peine d'être punis de mort, à titre d'accapareurs.

Ce ne fut pas, comme on sait, une vaine menace. A côté du millionnaire que le tribunal révolutionnaire de Paris condamna comme accapareur pour avoir jeté du blé aux poissons d*un étang, nous pouvons placer les deux mendiantes que le tribunal criminel de TOrne condamna comme accapareuses pour avoir caché sous leurs guenilles du pain moisi et six fromages gâtés.

Le droit d'étendre à l'infini le nombre des assignats et de donner à ce papier une valeur réelle, le droit à la banqueroute, la loi du maximum, c'est-à-dire le droit d'enlever au commerce toute activité indépendante et individuelle; le droit de réquisition, c'est-à-dire de disposer de tout ce qui appartient à tout habitant, sont les conséquence du principe.

*On sait qu'elles furent toutes appliquées, sous peine de mort.

C'est sous peine de mort qu'il fallut à tout possesseur de souliers les aller déposer à la municipalité. Ainsi le voulait le droit de réquisition.

C'est sous peine de mort qu'il fallut aux citoyens qui avaient traité avec le gouvernement en 92, par exemple, subir en 94 la diminution qu'il plaisait à ce gouvernement d'imposer, au nom de cette loi du maximum que le gouvernement établissait à son gré.

L'État arrivait ainsi à s'adjuger non seulement les denrées, les matières premières, les instruments de labour, à des prix dérisoires, payés par une monnaie avilie, ou plutôt par un signe sans valeur, par une monnaie qui n'existait plus; on confisquait également les hommes, les ouvriers comme les paysans, pour qui cette Révolution jurait qu'elle avait été faite. Ils en étaient les victimes. Après avoir réquisitionné aux bourgeois leurs souliers, on réquisitionnait les ouvriers qui avaient fait ces souliers et qui s'étaient réjouis de voir les bourgeois forcés d'être en sabots comme les prolétaires. C'était le commencement du socialisme et de la charité révolutionnaire. Ces ouvriers réquisitionnés devaient fournir cinq ou six paires de souliers par décade, sous peine de mort. C'était la suite du socialisme et de la charité révolutionnaire.

Enfin le 18 brumaire an III on est obligé de décréter que l'Etat va se charger de faire faire des sabots, parce qu'il n'y en a plus et que

« les gars de la campagne de toutes les classes de la population en manquent absolument ».

C'est la conclusion du socialisme et de la charité révolutionnaire.

Il ne doit plus y avoir de pauvres. L'égalité s'y oppose. On commence donc par déchausser le riche, et on mettra en magasin toutes les chaussures confisquées.

On est arrivé à la réalisation du principe suprême de la Révolution, le principe posé par Rousseau, et dont la réalisation est poursuivie sous peine de mort :

L'Etat est le seul propriétaire.

Et l'Etat fournira des sabots à tout le monde. Du moins il y essayera, jusqu'à ce que, pour cause d'utilité publique, il demande à tous les citoyens, non fonctionnaires, le sacrifice civique de marcher pieds nus, jusqu'à la paix et l'extermination de la bourgeoisie universelle.

L'idéal de la charité révolutionnaire — qui se confond toujours avec la politique — c'est de changer l'Etat en un grand Bureau de bienfaisance. Le bureau ne sera pas toujours bien approvisionné; mais i^es administrateurs en seront guillotinés souvent. Ce sera la nourriture politique et morale, et la consolation du peuple souverain quand il mourra de faim.

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