‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 57 sur 112 · TENTATIVES DE RÉORGANISATION · texte numérisé non relu

TENTATIVES DE RÉORGANISATION

Les révolutionnaires avaient compris fort bien qu'il n'y avait pas pour eux de règne durable s'ils ne s'efforçaient de pétrir à nouveau les jeunes cerveaux. Chacun se précipita vers cet amas d'utopies, de rêves, de sensibleries et de philosopheries que ce siècle actif et attendri avait formé.

Le premier besoin que l'on sentit fut naturellement d'avoir une jeune espèce humaine à l'image de Mirabeau et de Talleyrand. Le cours des choses devait amener le besoin d'en former une à l'image de Petion et de Chabot, puis de Léonard Bourdon et de Danton, puis de Marat et de Chalier, puis de Saint-Just et de Robespierre, puis du père Duchesne et de Chaumette.

Cabanis recueillit les idées de Mirabeau et les publia en trois discours. Mais l'image du patriarche de la Révolution était devenue fort terne, et cela ne fit aucun bruit.

En septembre 1790, Talleyrand avait mis à jour son plan d^éducation nationale. Les journaux trouvèrent le plan ingénieux; ils admirèrent surtout ridée d'établir dans chaque département un collège

de femmes ; mais on y conseillait trop l'étude de la religion et de la morale. Talleyrand conseillant Tétude de la religion, et de la morale n'était pourtant pas bien terrible!

Pendant ce temps, avant cela même, en 1789, Tliomme qui devait devenir le type exquis du pédagogue révolutionnaire, le lâche et féroce instituteur que nous avons plusieurs fois nommé, Léonard Bourdon, avait publié, lui aussi, son plan <ï éducation nationale^ dont Tidée originale était de « partager le pouvoir classique entre le maître et les élèves ». Cette idée saugrenue était faite pour plaire. En septembre 1790, la municipalité parisienne découvrit que cela était « basé sur des principes conformes à ceux des droits de Thomme et du citoyen ». Elle décida qu'on ouvrirait, en octobre suivant, une école conformément à ce programme, pour les fils des Vainqueurs de la Bastille. L'école s'ouvrit peu; elle fut aussi grotesque que son patron. Bref, on arriva à la Législative sans avoir rien fait, bien que Daunou se fût mis de la partie. Il avait réédité pour les Constituants le plan qu'il avait proposé à l'Oratoire, peu de temps avant 1789.

A la Législative, Condorcet développa, lui aussi, un plan. Mais le personnage était un mathématicien et non un philosophe, encore moins un politique; je veux dire qu'il voyait très clair dans le détail, sans pouvoir arriver à une vue d'ensemble : il était de ces hommes qui font un nuage en rassemblant des étincelles. Les contours des plus lucides de ses idées se perdirent dans le vague. Son plan, ingénieux par l'agencement, et ravissant encore aujourd'hui pour tout esprit étroit, fut trouvé impraticable, et fort raillé.

Quand la Convention inaugura son règne, le libéralisme révolutionnaire avait achevé si parfaitement l'œuvre de désorganisation que l'opinion s'inquiéta. Il n'en était pas ici comme des principes politiques ou religieux : l'école était un fait, l'instruction une utilité pratique; il fallait bien constater qu'il n'y avait plus d'école. Les plans fleurirent de plus belle.

Ce fut un esprit démanché^ Jacob Dupont, qui commença cette danse de Saint-Guy pédagogique. Il alla franchement au but et découvrit tout, le système de l'avenir; il proposa d'établir l'enseignement sur la base de l'athéisme. Il venait un peu tôt pour les hypocrites comme pour les niais. On lui dit qu'il était un jongleur, et on le conspua.

Daunou revint à la charge. Il fut de mode, pendant quelque temps, d^admirer son projet.

Robespierre ajouta quelques touches d'extravagant dogmatisme au pédantisme de Condorcet. Il inventa ceci pourtant, que de cinq à douze ans, tous les enfants devaient être contraints de vivre hors de la famille 2t en commun. D'autres conventionnels, Delagueule, Raffron du Trouillet, Romme et Jean-Bon Saint- André, Wandelincourt et Lequinio, Lakanal et Grégoire, Rudel, Deleyre, Calés, l'huissier Hentz, Duval (des hommes tigres), Faure, Delacroix, Massuyer, Bonguiod, publièrent leurs projets.

Le plus sérieux fut celui de Massuyer, qui prouva sans réplique que tous les autres étaient ineptes, et qui demandait que les jeunes élèves commençassent par apprendre à confectionner leurs souliers.

En dehors de la Convention, Tavalanche est égale. Il y a le jeune citoyen Mittié fils; l'instituteur Paillet, « Versaillais plein de chaleur )», qui combat l'immixtion des prêtres dans l'éducation ; Jacques Mignard, qui considère la morale de Jésus comme la source des maux, qui jure qu'il n'y a pas d'autre enfer que les remords, et qui, à la fin de son nouveau plan d'éducation nationale ^ dévoile qu'il est apothicaire et propose l'élixir de gayac, anti-goutte, « avec la manière de s'en servir d \ Chalvet, de Grenoble , qui assure que les trônes reposent sur la turpitude des peuples, qu'il faut détruire les patois parce qu'ils blessent « les oreilles délicates des voyageurs », et qu'il faut arranger l'enseignement de telle sorte que chaque laboureur porte Télémaque ou le Contrat social dans sa panetière.

Les journalistes ne se taisaient pas. Je prends toujours Prudhomme comme le type moyen ; que demande-t-il ? Que chaque père soit maître d'école, que chaque semaine les enfants de la République soient tenus de dévoiler publiquement ce que leurs parents leur ont conseillé, enseigné, surtout au point de vue du civisme. L'éducation n'est plus que la dénonciation du père par le fils. Il réclame, pour Paris, quatre-vingts écoles primaires, mais vainement. Le 24 novembre 1792, «• on ne trouve pas sur son chemin, dit-il, la porte ouverte d'une seule école primaire ». Un peu plus tard, il constate <c qu'on remet de semaine en semaine le rapport sur les écoles primaires » .

L'ENSEIGNEMENT 3y3

Le peuple se fâche et ^ à la fin de 1792, les citoyens de Lyon enTOÎent à la Convention une députation réclamant un plan d'éducation républicaine. La Convention parut vouloir s'exécuter. Le 3o mai 1793, on décréta l'établissement d'écoles primaires dans toutes les communes qui auraient au moins quatre cents habitants.

En décembre, Prudhomme s'écrie ; « Il n'y a rien de fait i 11 et il confesse naïvement le crime de la Révolution : depuis ces quatre années c le peuple a appris beaucoup de sottises qui lui ont enlevé la docilité sans lui avoir donné rien du côté de l'intelligence ». Le Père Duchesne se fâche aussi : « Voilà quatre ans de perdus, dit-il; s'il y avait des écoles primaires, on ne serait pas à la merci des calottins. » En mars 1 794, rien encore. Les espions du comité de Salut public ne lui cachent pas que les bons citoyens « ont de l'avidité à voir organiser des écoles républicaines d.

On n'avait pas encore organisé l'enseignement^ mais on en avait proclamé la tyrannie. Tout père qui n'enverrait pas ses enfants aux institutions républicaines serait puni de peines sévères et de la privation<, pour dix ans, de ses droits civib.

Quelles étaient ces institutions républicaines destinées k remplacer réducation et à compléter l'enseignement ? Il y avait, pour les définir, un comité d'instruction publique : il ne servait guère qu'à discuter sur les oripeaux des fêtes publiques et à entériner les lettres où les prêtres apo^ats proclamaient leur infamie. Quand ce comité fut réduit à s'annuler plus encore, la Révolution eut un grand-maître de l'instruction publique ; ce fut JuUien fils, celui, disions-nous, qu'on appelait « l'espion morveux de Robespierre » . Il reste célèbre dans l'histoire de la pédagogie française par ce trait de génie : « En attendant l'organisation définitive des jeux dont le comité d'instruction publique va s'occuper sous peu, les jeunes élèves se livreront au jeu de la mort des tyrans. » Il s'agissait de tirer à l'arbalète contre une poupée couronnée.

Pour varier, la Convention (janvier 1794) déclarait les œuvres de Marat propriété nationale, les imprimait aux firais de l'État et en faisait la Bible du nouveau monde. Les Jacobins (25 décembre 1793) donandaient que, pour faire oublier les singeries des prêtres, on forçât les villes de quatre mille âmes à bâtir des salles de speaacle où les jeunes élèves seraient forcés de venir jouer des pièces sentimentales et

révolutionnaires. Un bon citoyen , le sensible Théophile Mandar, publiait un gros livre dans lequel il se faisait fort de sauver l'humanité si l'on anribuait dans l'éducation une grande place à « l'art de faire, à un instant donné, une insurrection générale ».

En fait, il n'y avait plus d'enseignement, à part ce qu'on en pouvait donner dans les villages où les habitants étaient courageux et les anciens instituteurs respectés, et où les uns et les autres résistaient aux injonctions des clubs voisins. II y avait peu d'écoles, sauf dans les villes. Là, on trouva enfin le vrai plan de l'éducation nationale révolutionnaire : les instituteurs étaient obligés de conduire leurs élèves aux exécutions. Déjà les maîtres du collège des Quatre-Nations avaient amené leurs élèves, en corps, voir l'exécution de Louis XVL et on avait fait belle place à un enfant pour qu'il vît de bien près les massacres de l'Abbaye. Dans les distributions de prix on jouait au Tribunal révolutionnaire.

On y jouait également pendant les récréations. On se préparait à condamner, à accuser, à dénoncer. Cette guillotine était si doucement entrée dans ces jeux puérils qu'on nous dit paisiblement des faits comme celui-ci :

« Lorsque Cailleux-Verroux, administrateur de la police de Paris, condamné à mort comme complice de la conspiration du camp de Grenelle, passa, en allant au supplice, devant sa maison, sur le boulevard Montmartre, son âls, âgé de douze à treize ans, jouait avec ses camarades, il accourut aux cris pour voir son père sur la fatale charrette. ■

Le père était emprisonné, en jugement, condamné, marchant au supplice, l'enfant jouait. Il vint voir passer son père, en jouant. C'est tout.

Aussi la guillotine était-elle devenue un jouet recherché, et Daunou nous dit : a Les jeux de l'enfance consistaient à imiter ces épouvantables scènes. >

Au milieu de cette expansion de l'enseignement souverainement laïque, voici deux faits qui tranchent sur le reste : le Lycée des Arts, qui s'est formé librement sur les ruines de l'Académie royale des Sciences, couronne Lavoisier et repousse Robespierre; te 29 juillet 1793, Lakanal apprend à la Convention que le citoyen Chappe a bien réellement découvert la télégraphie.

L'ENSEIGNEMENT SyS

C'est à un Montagnard, le plus actif des membres du comité de l'instruction publique, que nous demanderons le secret des pensées suprêmes de la Révolution pure, en fait d'éducation : « Ils regardaient les lumières comme les ennemies de la liberté, la science comme aristocrate. Si leur règne eût été plus long (le règne des vrais révolutionnaires, des Jacobins, des Montagnards, du comité de Salut public), ils eussent fait brûler les bibliothèques, égorgé les savants et replongé le monde dans les ténèbres. »

Quand, après le 9 thermidor, le sans-culottisme fut obligé de reculer d'un pas, la civilisation française tenta de passer par la bien petite place qui venait de lui être faite ; elle essaya de secouer cette grotesque barbarie et de reprendre la voie traditionnelle. Se mit à l'œuvre cette masse de savants que le dix-huitième siècle avait préparés. Le groupe était nombreux. La Révolution ne les saurait réclamer : leur intelligence, leur labeur, leur érudition, étaient plus vieux qu'elle.

Dans les conceptions supérieures qu'avait fournies le développement du génie français et où la démocratie révolutionnaire n'avait pu atteindre pour les salir ou les étouffer, dans l'organisation des hautes études qui étaient la résultante des travaux du dix-septième et du dix-huitième siècle, la Convention, délivrée du Jacobinisme, sut montrer quelque intelligence. L'École normale, de l'invention de Lakanal, échoua misérablement. On y devait donner des leçons sur « l'art d'enseigner la morale et de former le cœur des républicains à la pratique des vertus publiques et privées». L'œuvre parut impossible, sans doute; l'école, ouverte le i" pluviôse an III, fut fermée le 26 prairial de la même année, faute d'avoir trouvé de jeunes républicains désireux de former leur cœur à la vertu publique et privée. Mais on reconstitua trois écoles de médecine. Nous nommerons aussi le Muséum et rÉcole centrale des travaux publics, qui devint l'École polytechnique. Le révolutionnaire Fourcroy nous dévoile les obstacles que la Révolution apporta à la formation de ces établissements : « Les savants avaient été proscrits et obligés d'interrompre leurs études, les objets nécessaires à l'instruction avaient été détruits ou exportés. »

Ces diverses créations étaient belles sans doute ; elles n'étaient pas tout, ni même le plus important. On réclamait toujours de quoi

^ ^oiCtJ-E

^glléges et les pclites écoles, c'est-à-dire l'enftBi^*"' ^ .^T^ " pri"**"- ïl ^^ ^lait surtout répuUkain.

I.A KAMILLI^ ROVALE : LOUIS XVI, MARI S- ANTOINETTE, MAOAHE ROVALE ET LE OADPHIN PROKILS EN BLANC (ESTAMPE DE 1795}

Le 3 brumaire de l'an IV, paraît le grand code pédagogique, fruit de ce long enfantement. On organisait toute l'instruction publique, écoles primaires, centrales, spéciales, institut national, fêtes nationales. Cette fois, on avait en&n une éducation républicaine. Ce fut le cri général. Tout se boçna à ce cri.

Au mois de germioal de cette même année, Fourcroy reconnaît, à la tribune, que dans les villes les plus peuplées on peut à peine

JOURKÉES DES 3l MAI, l" ET 2 lUlN 1 793 C'at une de* ptriodci imporlanu* de 1i Révolulioa. Celle-ci devient diliuitivemeal maltrCKC de 1i Fnnee. Elle peat rï«1i*cr ion idtal, iod iitai de civiliolioD, loo idtii de I* République. Elle peut mon* irer non plut ce qu'elle prtiead rêver pour le bonheur de l'huminiti, mait ce qu'elle lui rfiervc réelle* roenl. Et elle crte le Terreur. Les Girondioi, bien que rêpublicaioi rjvaiieurs, pasiionn^i pour la tyrannie TcligieDK, et foncièrement corrompui par l'admiration de leur propre éloquence, avalent coniervé quelque tendreise pour la civilisaliaa, quelque reiped pour les tradïliont. Ils avaient parbis quelques retours ven le acDi commun, et quelques resles de dignité morale. Ils u liiiièreni. ayant la majorité dans la Convention, bailre par Ici Montagnards. Ayant preique toute It France pour eux, ils se liissirent arrêter le i juin pat Ici représenunti de la Commaue de Parii.quisedébarraisa >io>i, sans plut de cérémonie, d'une cent* lac de députés qui, par leur lalcut, leur intégrité et leur propreté, lui étaient particulièrement antipaibiques. Francs it£voLt;T, — Livr. 48.

faire donner les premières notions de récriture et de la lecture.

Cette même année, un autre orateur constate que la France ne sera bientôt plus qu'une « peuplade ignorante et corrompue ».

En Tan V, les Cinq-Cents sont accablés de pétitions demandant qu'on « organise l'instruction primaire, qu'on établisse des écoles ».

Un document officiel nous indique que là où Ton en a établi, par exemple à Paris, « on y trouve à peu près le vingtième des élèves qui devraient y venir».

En l'an VI, Français, de Nantes, écrit : « Il n'y a point encore d'écoles primaires. »

L'année suivante, un rapport officiel dit qu'on en a établi quelques-unes, mais qu'elles sont désertes.

Le grand rapport du conseil de l'instruction publique de l'an VIII constate le complet insuccès des écoles centrales. Les cours de morale et de législation « créés pour former des hommes vertueux » sont absolument vides; les jeunes républicains persistent à n'y point venir; l'histoire, les belles-lettres attirent peu d'élèves. Déjà la Révolution est parvenue à son but, qui est d'abaisser l'homme à la terre et de séparer illogiquement la science de la philosophie : les jeunes élèves ne se montraient guère un peu nombreux qu'aux cours de dessin et de sciences applicables à l'industrie.

Toutefois, et c'est une donnée curieuse, les rapporteurs officiels insistent pour qu'on ne change rien à cet état, si défectueux soit-il, car on est tellement effrayé des folies de la Révolution, que toutes les fois que l'on annonce une amélioration les élèves se sauvent, les professeurs tremblent ; tant le progrès révolutionnaire était toujours gros de menaces. On constate qu'en l'an III, les districts favorisés ont 28 écoles sur 72 communes; en l'an IV, 17, instituteurs et 3 institutrices ont disparu, sur ces 28 qui restaient. A Nancy, par exemple, ville d'ailleurs lettrée, il reste 46 élèves, en l'an II, sur les 3oo qu'il y avait en 89. Prenons, pour ne pas quitter cette Lorraine sur laquelle on nousj a si savamment renseigné, l'arrondissement de Lunéville, il parle pour presque toute la France : en 1789, 162, sur les i63 communes dont son territoire se composait, avaient au moins une école; en 1792, il y a 168 communes, il n'y a plus que i25 écoles;

en 1794, il n'en reste plus que 5i. Voilà, en chiffres, Thistoire de l'enseignement pendant lia Révolution.

Grégoire l'avoue à la tribune le 14 fructidor an II :

« L'éducation nationale n'offre plus que des décombres. Il nous reste des collèges agonisants. Sur près de 600 districts, 67 ont quelques écoles provisoires, cette lacune de six années a fait presque écrouler les maîtres et les sciences. »

D'autres rapports constatent que : « il n'y a pas lé dixième des enfants qui sache lire. Il n'y a pas d'écoles, moins encore de professeurs. Ces derniers ne savent même pas l'orthographe, ils sont ivrognes, dévergondés; on les fuit, parce qu'ils sont cyniques et impies. Les élèves n'ont nulle subordination, pas plus de tenue que les professeurs n'ont de conduite. Encore, ces misérables professeurs, fait-on ce qu'on peut pour les garder, mais vainement. »

En 1799, Grégoire écrit : « Les écoles primaires sont encore à naître. » Un autre orateur annonce que, en l'an XII (1804), personne ne pourra plus exercer ses droits de citoyens « parce qu'on ne saura plus ni lire ni écrire».

Alors intervient l'éternelle et ineffable bouffonnerie de la Révolution. Elle n'a pas pu trouver des maîtres ni organiser des écoles; elle l'avoue dans des rapports confidentiels ; publiquement, ce sont « les ennemis de la République qui, pour détruire le plus sage des gouvernements, ont poursuivi le but perfide d'empêcher la Révolution d'organiser l'enseignement ». Et l'on conclut : « Guerre aux écoles privées qui osent rivaliser avec les écoles publiques et qui l'emportent, grâce aux menées ténébreuses des royalistes et des calottins. »

D'autres rapports encore nous montrent comment, après cette débauche de l'instruction athée, l'on revenait par l'expérience à la vérité : « Les parents fuient les écoles où l'on n'enseigne pas la religion. » — « On apprendra aux élèves la religion catholique , il est reconnu que c'est un mal inévitable. » — « On ne vous parlera pas de la nécessité d'élever les enfants dans une religion quelconque, vous en sentez tous l'utilité. »

Le résumé de l'histoire de l'instruction publique, de 1789 à i8o#, c'est Ghaptal qui nous la donne : « La masse de la nation croît sans instruction. »

aSo LA MORALE

Leç autres rapports oflSciels commentent et expliquent ce résumé. Fourcroy répète : « Dans les villes, même les plus plus peuplées, à peine trouve-t-on quelques maisons particulières où Ton puisse faire donner à ses enfants les premiers éléments de la lecture et de récriture. Voilà rétat, au vrai, de l'instruction publique en France. »

« La génération qui touche à Tadolescence, dira en 1 799 un député, ne saura ni lire ni écrire, d Nous avons vu qu'on en était là en 1804.

Mais c'est surtout la situation des maîtres d'école, les enfants chéris de la Révolution, les émancipés de 89, qu'il faudrait étudier plus longuement que nous ne pouvons le faire ici.

« Toutes les âmes honnêtes, écrira encore le pape révolutionnaire Grégoire, répugnent à envoyer leurs enfants à des magisters presque tous ignorants ou crapuleux, qui occupent les presbytères et perçoivent un traitement sans fonctions. Ils ont grand soin de ne parler de religion aux élèves que pour la ridiculiser, de ne pas prononcer le nom de Dieu, d'empêcher qu'ils n'apprennent à le prier ! »

Tous les rapports que nous ont laissés les instituteurs répètent en effet :

« Il y a longtemps que je déteste la superstition. Je cherche à la déraciner, à semer les vertus républicaines... Ma tâche est pénible. » Il l'avoue. Un autre écrit : « J'espère qu'ils deviendront bons républicains, mais je suis en peine de savoir où j'aurai un poêle pour l'hiver. » Il n'a plus d'illusions, mais il est homme pratique. Voici le vrai magister de 89, il a pris le nom de Brutus. Il est à la fois esprit fort et mélancolique, un peu libre sur la syntaxe :

« Avant que j'étais instituteur, j'étais patriote. Je n'ai que onze élèves au lieu de quatre-vingts portés sur ma liste. Je n'ai pas besoin de livres; je fais réciter aux enfants au Temple de la Raison. Je leur inspire la haine aux tyrans, au fanatisme, à la superstition... L'agent de la commune va quitter. Je ne sais où je me mettrai en pension. Ceux qui pourraient me prendre chez eux sont des aristocrates et des fanatiques, lesquels ont déjà voulu me voir crever de faim, et le couple de patriotes qui me prendraient sont de pauvres citoyens sans-culottes. »

Les institutrices n'avouent pas aussi hautement que « il y a beau jour qu'elles n'ont plus de préjugés. » Mais la question du poêle et du logis est également pour elles d'une importance capitale, et l'orthographe leur est revêche. Elles se réunissent pour mettre en com-

L'ENSEIGNEMENT 38i

mun les économies qu'elles ont pu faire là dessus, et voici le modeste trésor d'orthographe qu'elles ont réuni :

If Depuis le i*' nivôse jusqu'au i**^ ventôse au II, leurs traitement leurs est dû sur le pied de quinze franc par ans pare chacun enfant, à récupérer sure les municipalité. Or, comme les mois nivôse et ventôse leur sont dû a raisons de six cent franc, ce qui fait pour chacune des exposantes cent franc, elles sont obligées de recourir a vous, citoyens, et elles de mandent d'être payer. »

Je me suis permis d'ajouter uniquement quelques virgules à ce modèle de composition qui honore évidemment la Liberté.

Les hautes classes républicaines n'étaient pas indignes de leurs instituteurs. « On vient de reprendre (1798) Panurge dans Vile des Lanternes. Une femme placée aux premières loges attirait tous les regards. Sa toilette était de la plus grande élégance. Son cou était chamarré d'or; son front et ses doigts resplendissaient de diamants* Elle suivait les deux premiers actes avec un air d'indifférence et d'ennui. Enfin vient le ballet et le moment où l'inimitable Vestris occupe la scène, l'inconnue paraît se réveiller et elle s'écrie du ton de madame Angot : « Ah I le mâtin, comme il saute. »

On a redonné aussi au théâtre de l'Odéon le Cid de Corneille. Après la pièce, quelques voix se mirent à crier selon l'usage^ l'auteur 1 l'auteur ! Une belle dame, placée aux premières loges, jette un regard de pitié de ce côté. <c Qu'ils sont bêtes, dit-elle, de demander un auteur mort, il y a dix ans. » — On annonce que les magistrats nouvellement nommés travaillent avec ardeur à apprendre à lire et à écrire. Ils n'y sont pas encore tous exactement parvenus. « Je vient de recevoir une lettre signée X..., guge de paix. »

La première de ces princesses des temps nouveaux était le fruit de l'enseignement révolutionnaire dans toute sa candeur primitive : c'est le terrain primaire. Le terrain secondaire avait produit la belle qui avait des notions peu précises sur un nommé Corneille dont elle avait toutefois entendu parler et qu'elle distinguait de l'oiseau du même nom. Le terrain tertiaire, c'est le citoyen en ébullition*qui gugait le peuple français. Nous sommes aujourd'hui à la période quaternaire, à l'époque de la pierre polie, et nous avons l'enseignement athée.

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