‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 6 sur 112 · LA CAUSE DE LA REVOLUTION · texte numérisé non relu

LA CAUSE DE LA REVOLUTION

Mais en dehors du philosophisme, il n'y avait rien qui pût amener un mal profond, et les autres causes signalées par les historiens, nos prédécesseurs, sont indirectes, c'est-à-dire qu'elles aidèrent la Révolution en tant qu'elles procurèrent puissance et gloire aux philosophes.

Les parlementaires, avec leur activité ambitieuse, et les jansénistes, avec la partie du clergé gallican qui se rapprochait d'eux, furent sans doute de plus puissants aides de la Révolution.

Beaucoup de parlementaires ressemblaient à ce Lambert, maître des requêtes et rapporteur au procès de Lally-Tolendal, dont on disait : « fanatique parlementaire, antiroyaliste ». C'était bien cela : les parlementaires poussaient l'esprit de corporation jusqu'au fanatisme et jusqu'au mépris de la monarchie.

Dès longtemps avait percé, chez le Parlement, le désir de devenir le Sénat national de la France, une sorte de délégation inamovible, une représentation persistante, une chambre de vacation des États généraux.

Pour en arriver là, il ne fallait pas seulement réduire la royauté, mais soumettre un autre corps, plus indépendant encore que la magistrature, plus légitimement fier, et qui puisait sa force à la source même de V invincibilité^ si je puis dire. Il fallait abattre le clergé. Pour cela, il suffisait de l'éloigner de cette source.

xxxvm L'ANCIEN REGIME

Le Parlement essaya donc de serrer un peu plus la chaîne que le clergé s'était mise au cou en épousant les défiances politiques de la royauté contre la cour de Rome. Il travailla à pousser l'épiscopat vers cette secte qui attirait TÉglise gallicane hors de l'Église universelle. On devine que je veux dire vers le jansénisme.

Dès 1733, on disait que le jansénisme n'était qu'un drapeau de rébellion : « Ils se nomment jansénistes pour cacher qu'ils sont des factieux. » En 1784, on écrivait tout ouvertement : « les jansénistes, c'est-à-dire les républicains ».

Voltaire, qui voyait clair et qui parlait net, disait en 17G2 : « Les jésuites et les jansénistes se déchirent; il faut les écraser l'un par Tautre. » Il constatait un autre effet de cet appel violent que les philosophes et leurs alliés inconscients, les jansénistes et les parlementaires, faisaient à l'opinion, et qui établissait les sots comme les libertins juges des principes constitutifs de l'Église et de l'État. Les sots concluaient par des inepties, les débauchés par des calomnies joyeuses qui révoltaient même Arouet, avant qu'il fût vieux et patriarche de ces genslà. « Tout le monde se mêle déraisonner, écrivait-il en 173b, on croirait que les Allemands ont conquis ce pays-ci. » Comment raisonnait-on ? C'est à Voltaire lui-même que le prince de Ligne le confiait : « Les athées sont dans les antichambres, les déistes dans les salons, et si instruits que, l'autre jour, le marquis de B. disait : <c Je viens d'en- « tendre si bien parler contre l'existence de Dieu que je me suis fait « déiste. » Les sots impies de ce temps-ci ont de quoi dégoûter de l'être.»

C'étaient bien là les premiers éléments de la Révolution; mais, pour qu'elle fût possible, il fallait que le philosophisme vînt envenimer les idées hostiles, donner un corps aux pensées éparses, ramener à un fondement dogmatique les aspirations vagues. Ainsi pouvait-on atteindre la vraie base de l'édifice, et ainsi seulement rendre un changement de gouvernement possible.

Ce fut là l'office de V Encyclopédie,

Mais il ne suffisait pas d'attaquer les principes de l'ordre gouvernemental. La France ne se fût pas intéressée à une discussion politique et purement philosophique. Il fallait attaquer l'Église et le prêtre, l'une et l'autre parce que seuls ils parlaient chaque jour, à chaque heure, au peuple ; parce que tout Français, jusque dans ces hameaux lointains où

L'ANCIEN RÉGIME xxux

les bruits de la grande ville parvenaient difficilement, entendait les bruits du ciel et croyait que les choses de Dieu sont les seules absolument nécessaires.

C'est du jour seulement où les philosophes auraient versé la goutte de venin dans cette artère principale, que le mal pouvait se répandre jusqu'au bout des membres. Ainsi le danger créé par V Encyclopédie s'accentuait davantage, car ce n'était plus le gouvernement qui était en péril, mais encore la société.

Ce fut la besogne de Voltaire.

Puis, quand l'attaque, qui avait été plus particulièrement théologique jusqu'en 1746, presque exclusivement philosophique jusqu'en 1770, devint surtout politique, il fallut en venir au fait et proposer des modèles de gouvernement pour remplacer celui qu'on attaquait.

Ce fut l'affaire de Rousseau.

Celui-ci, en eflfet, n'était pas un produit de la décadence de l'Ancien Régime; il éiait l'homme de cette heure crépusculaire qui précéda la nuit révolutionnaire. Aussi les Encyclopédistes le raillaient-ils, et Diderot, dans un langage qui semble sortir du club des Jacobins, disait: « Jean-Jacques tourne autour de la capucinière. »

La capucinière! je cite ce mot parce qu'il est caractéristique de l'espèce de guerre qu'on fit alors à l'Eglise. La capucinière, c'était le catholicisme, et cette injure était à peu près tout l'argument qu'on employait non] seulement contre la divinité du Christ, mais contre l'existence de Dieu. On connaît la suite du raisonnement basé sur ce mot.

Première période : <c Nous attaquons la capucinière, c'est-à-dire les jésuites et les capucins. Pourquoi pas ! c'est très amusant. D'ailleurs les jésuites et les capucins ne sont pas tous les ordres religieux; et nous respectons les ordres religieux. »

Deuxième période : « Après tout, jésuites et capucins ne diffèrent guère des autres ordres. Les moines en général ne valent pas mieux. Nous allons le prouver d'une façon amusante, parce que, en somme, les moines ne sont pas les vrais prêtres; l'Église peut s'en passer, et nous respectons les vrais prêtres. »

Troisième période : « En y réfléchissant bien, il y a beaucoup de points de ressemblance entre le moine et le prêtre séculier. Reconnaissons donc que le clergé ne vaut pas le diable et moquons-nous

XL L'ANCIEN RÉGIME

gaiement de l'un et de l'autre. Mais, encore une fois, nous ne prétendons pas attaquer l'Église chrétienne. Vraiment non. »

Quatrième période : « Toutefois, l'Église se compose de prêtres et d'évêques, et les prêtres sont partout les mêmes. Bon! décidément l'Église n'est qu'une vieille capucinière, et, quand nous penserions que Jésus ne fut qu'un philosophe, cela n'importe guère à la puissance de Dieu. »

Cinquième période : « En fin de compte, nous voyons que ce sont ces moines, ces prêtres, ces chrétiens, qui défendent surtout la cause de Dieu. Concluons philosophiquement que s'ils sont des fourbes et des hypocrites, c'est que Dieu n'existe pas; et, au nom de l'esprit, nous interdisons à tout ce qui n'est pas sot d'y croire. »

Pour la masse du peuple ce fut toute l'argumentation. Pour les gens des hautes classes, la formule ne variait pas, seulement elle devenait laïque. C'était le dépotj non plus le Jésuite^ qui servait de prémisses à ce dilemme en cinq parties ; du même coup la société chrétienne était désarmée de sa double arme : la foi et la morale. Toutes les voies étaient ouvertes à la Révolution.

Nous n'avons pas à dire quelle suite d'incidents poussa Louis XVI à consulter la nation, à convoquer les grandes assises de la France, les États généraux.

Mais nos pères étaient des hommes trop sensés et trop pratiques pour choisir à l'aventure les gens chargés de les représenter et pour s'en fier entièrement à leur bonne foi et à leur intelligence. Ils tracèrent un programme, c'est-à-dire que tous les électeurs exprimaient leurs vœux et leur volonté, vœux à l'égard du pouvoir royal, volontés imposées à leurs mandataires, les députés. Ces vœux et ces volontés sont contenus dans ces documents, fort connus, souvent analysés et résumés, qu'on nomme les Cahiers des Etats généraux.

Ils prouvent énergiquement que si la France désirait toutes les sages réformes, elle ne voulait pas la Révolution.

LA

Page 1