‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 70 sur 112 · LES PRISONS · texte numérisé non relu

LES PRISONS

Pour les peuples sauvages, le prisonnier est un ennemi; pour les chrétiens, c'est un coupable; pour les philanthropes, c'est un malheureux.

Les premiers le gardent furieusement, les seconds charitablement, les troisièmes tendrement. Les premiers veulent le faire souffrir, les seconds le corriger, les troisièmes le plaindre. On le torture, ou on le respecte, ou on le choie. Il y a, sans doute, dans cette dernière tendance philanthropique, quelque chose d'excessif, qui oublie le crime commis, la victime de ce crime, le tort fait à autrui, et qui tend à supprimer la responsabilité morale.

Les philosophes de l'école de Jean-Jacques allèrent donc trop loin dans leur partialité pour tes coupables. Maïs, en fait, leurs efforts, se joignant à ceux de la philosophie chrétienne, avaient assaini les prisons, adouci le sort des prisonniers.

La Révolution les ramena à l'état primitif et sauvage. Ils rede-

vinrent pour elle des ennemis exécrés, qu^il fallait torturer, qu'on pouvait abandonner à la merci des geôliersj; et ceux-ci on les choisissait parmi les pires brutes dont on excitait encore les instincts grossiers ^t féroces. On avait réussi à les dépouiller de tout ce qui n'était pas animal et à les amener à un état bestial de férocité naïve, très curieux à étudier. Verney, après avoir été geôlier au Luxembourg, avait été transféré au même titre au Plessis. On lui demandait ce qu'il pensait des affaires publiques : « La guillotine allait bien au Luxembourg; elle va bien ici depuis que j'y suis. Je porte bonheur à la maison. »

A la vérité, la France était une vaste prison. L'ensemble de la législature révolutionnaire et particulièrement la loi des suspects arrêtaient toutes les manifestations de la pensée. Au sein du foyer domestique, la loi poussait les domestiques à l'espionnage et récompensait ieurs dénonciations; elle excitait les époux à rassembler des arguments pour le divorce, toujours en perspective; à l'école, elle interrogeait même les enfants sur les opinions de leurs parents. On n'osait plus parler, à peine penser dans l'iniimité même de la famille. On n'osait plus circuler, plus rien regarder, plus rien écouter. Écrire, il n'y fallait pas songer. La saisie et l'ouverture des lettres était devenue une chose banale. Il y avait, nous Tavons dit, un corps d'agents institués pour cela. Toute relation était rompue.

Quand la Terreur cessa, les routes étaient dans un tel état qu'on fait courir la poste dans des charrettes attelées de bœufs, et nul ne savait ce qu'étaient devenus ses plus proches parents, pour peu qu'ils habitassent à quelque distance.

Chaque Français libre pouvait donc être considéré comme un homme qui promène — et le moins possible — les murs d'une prison, d'une cellule qui lui sert de vêtement.

Mais à côté de ces hommes si singulièrement libres, il y avait ceux qu'on nommait spécialement des prisonniers. Ils étaient de diverses sortes. Ils étaient d'ailleurs si nombreux que les prisons ne suffisaient pas même lorsqu'on eut changé en geôle une quantité de couvents, d'églises, de monuments publics. On les consigna donc chez eux sous la responsabilité d'un gardien ou d'un factionnaire. Les bourgs, particulièrement, étaient émaillés de ces gardes nationaux déguenillés qui,

armés d'un vieux sabre ou d'une pique, passaient leur journée, assis, fumant leur pipe à la porte des plus importantes maisons, espionnant, injuriant, galantisant, jusqu'à ce qu'on les eût régalés. Outre ces geôliers du dehors, il y avait ceux du dedans.

Il faut lire dans les mémoires contemporains ce que c'étaient que les gardiens de suspects. Cela était devenu un métier où se précipitait tout ce qui était paresseux, ivrogne, débauché et bon républir cain. On peut deviner quelle tyrannie exerçait le grossier et crapuleux savetier devenu le représentant de toute la puissance de la République dans une maison de riche bourgeois ou de grande dame. Ici, comme avec ses collègues de l'extérieur, on obtenait parfois un peu de répit à force de les gorger et de les enivrer. Il faut redire, comme un des exemples des curiosités de cette société révolutionnaire, que ces prisonniers ambulants étaient parfois de hauts agents du gouvernement. Notamment le personnage qui remplissait sous la Terreur des fonctions analogues à celle du ministre actuel des finances était de cette sorte. Un gendarme ne le quittait ni jour ni nuit, et c'était avec ce gardien assis en son voisinage qu'il gérait les plus importantes affaires de la République. Ce fut parmi ces enfants gâtés de la Révolution, parmi ces gardiens, parasites insolents, « trop lâches pour se battre, trop paresseux pour travailler », que se recruta l'armée des garnisaires qui furent une des plaies de l'agriculture sous le Directoire.

Ce n'était pas seulement la maison du citoyen, c'étaient des bourgs entiers qu'on avait changés en prisons. Il y avait des villages de prisonniers. On reléguait une certaine quantité d'individus ou de familles dans des hameaux déterminés, où ils vivaient sous l'œil vigilant des patriotes du cru et à condition de comparaître deux fois, chaque jour, devant la municipalité du lieu.

C'étaient là les garde-manger champêtres de la Révolution, laquelle était sûre de trouver une nourriture de choix quand les prisons ordinaires seraient un peu vidées. En attendant, c'était là qu'elle torturait, par les plus insultantes exigences des êtres les plus abjects de la contrée, les personnages les plus délicats, comme les plus élevés.

Mais on n'arrivait pas à exterminer tout ce qui représentait la dignité sociale, ou morale. La guillotine, bien qu'elle supprimât à Paris soixante personnes par jour, les fusillades, les noyades, les mitraillades, Texter-

mination en masse, ne suffisaient pas pour faire quelque vide dans ces prisons. On avait les massacres pour y faire un peu de place, on inventait les conspirations de prisons pour préparer l'opinion à des tueries plus amples encore qu'en septembre 1792. On rêvait de faire sauter à la mine les plus encombrées de ces geôles. On travaillait à perfectionner la guillotine de telle sorte qu'elle pût supprimer sept personnes d'un coup. Enfin la Révolution cultivait la famine et la peste, afin de les acclimater et de les faire prospérer dans les lieux où elle détenait les plus innocentes de ses victimes. Nous avons vu comment elle faisait assassiner par le typhus les enfants vendéens dans les prisons de Nantes ; par la famine, la vermine, par la misère '

sous toutes ses formes, les prêtres sur les pontons; par les fièvres de la Guyane, les vieillards qu'elle y internait.

Dans les moments où elle était le moins féroce, elle disait, par la bouche du général commandant la citadelle de Besançon , où Ton avait enfermé deux cent cinquante-six prêtres, pour qui l'on demandait de la paille : << De la paille, c'est bon pour les animaux, mais des chiens de cette espèce peuvent bien coucher par terre. » Ces chiens n'étaient pas toujours des vieillards, ils étaient parfois des enfants, parfois des femmes. Il faut lire, pour bien juger de l'âme de la Révolution, l'effroyable odyssée des prisonnières de l'Anjou. Elles sont huit cents. Huit cents femmes ! On les promène de prisons en prisons, par le grand froid du rigoureux hiver. Elles sont en loques, on les a attachées deux à deux. Le soir, on les jette dans les caves humides, sans feu, sans linge. Elles ont une botte de paille, quand elles n'ont pas déplu à leurs gardiens, et du pain noir, quand on ne l'oublie pas. Des femmes ! huit cents femmes qui n'avait commis d'autre crime que d'être d'honnêtes femmes ! Elles arrivent enfin au château d'Angers. Le typhus entre avec elles dans la prison. Il en meurt deux cents avant qu'on ne songe à les soigner, et la mortalité devient telle, que les registres municipaux ne daignent même plus les nommer : « Aujourd'hui, il est mort trente des prisonnières du château. » C'est tout.

Nous avons cent tableaux des prisons de la République, peints par ceux des prisonniers qui furent délivrés après le 9 thermidor. L'un des moins connus est celui qu'a tracé, de cette même prison

de Besançon, Dieche, un futur évêque constitutionnel qui y fut enfermé. I^ Révolution ne pouvait voir sans fureur ces quelques restes d'apparence sacerdotale que les apostats conservaient. Après qu'ils se fussent déshonorés et avilis pour elle, elle les écrasait. Quelquesuns de ces misérables, comptant sur leur infamie, réclamaient leur

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