LA JOURNÉE PHILOSOPHIQUE. — LA FÊTE DE LA RAISON
La nouvelle divinité eut un prophète. Ce fut Chaumette. Elle avait ^u deux précurseurs : un fou, Jacob Dupont, qui le premier parla 4'athéisme à la tribune, et dont Mercier, qui était son voisin, dit ■qu'on le conspua, et que c'était un homme à enfermer ; l'autre est le répugnant Prussien Cloots, que nous connaissons fort bien.
Le prophète valait ses précurseurs. C'était un fils de cordonnier nivernais qui, lui voyant l'esprit malin et la parole facile, le poussa aux études. On le chassa de l'école. Il pratiquait, dès ce jeune âge, <e culte de la Nature qu'il devait formuler. Il devint mousse, s'éleva jusqu'au grade de timonier, se retrouva à Paris copiste, s'éleva encore jusqu'au grade de clerc de procureur. Camille Desmoulins reconnut en lui un confrère en effronterie, et comme il avait un organe sonore ^t une grande facilité pour jacasser, on lui donna quelques sous pour -aller prêcher la vertu civique dans les rues. Il fit dans la carrière révolutionnaire un chemin plus vif que dans la marine et dans la basoche. Nous le rencontrons, illustre père de la République, à la suite du noble voleur Huguenin, et des membres de la Commune insurrectionnelle, qui détruisirent la monarchie au 10 août.
Le voici procureur de la Commune de Paris, un des maîtres de la France. Il paye sa bienvenue en belle monnaie : « Ce n'est pas de
ma faute, frères et amis, si je m'appelle Pierre-Gaspard. C*est que j'ai eu pour parrain un imbécile qui croyait aux saints. Moi, je ne crois qu'à la République^ et je me nomme Anaxagoras. C'est' un saint qui a été pendu pour son républicanisme. » Les bons démocrates l'en voulurent bien croire. Il devint une puissance considérable à laquelle la Convention obéit docilement quand il lui plut de vouloir lui commander des inepties tyrannîques. Il eut beaucoup de petites inventions d'une grâce vraiment républicaine, et trois grandes idées. Parmi ces menues inventions il faut en noter plusieurs qui ont une physionomie toute moderne. Il avait, — nous allons voir, que ce fut pour son malheur, — inventé la Mairie centrale avec toutes ses conséquences de tyrannie parisienne exercée sur le reste de la France. Il commença même à pratiquer cette tyrannie : ce ne fut pas de sa faute si l'affaire du 3i mai, au lieu d'être seulement la décapitation .de la Convention, n'en fut pas l'entière destruction.
L'invention du culte de la Raison ne fut rien autre qu'une tentative de confiscation de l'intelligence française au profit de ce savetier et de son confrère Hébert, le vendeur de contremarques. Il avait également découvert, à Taide d'une taxe exorbitante sur la richesse, une équivalence du socialisme d'aujourd'hui, l'ennemi de l'infâme capital.
Il trouva ensuite que le meilleur moyen de développer la société moderne était de calomnier d'abord, puis d'anéantir le passé, et c'est à lui qu'on doit la destruction de milliers de monuments et d'objets d'art, « vestiges impurs de la religion et de la royauté ». Enfin, car il faut s'arrêter, il découvrit le pendant du mot an-archîe, par où l'on essaye actuellement de donner à la Révolution un piédestal solide en boue : il ne cacha pas qu'il inventerait une religion d'orgies destinées à dé-moraliser le peuple français.
Les moyens ne l'embarrassaient pas ; ils étaient dans la droite voie révolutionnaire. Il proposait de réunir tous les réquisitionnaires dont le civisme serait hésitant, pour les mitrailler; de joindre aux bataillons de l'armée révolutionnaire des guillotines à quatre roues, pour répandre le sang à profusion. Et le misérable , dont nous verrons bientôt toute la lâcheté, envoyait à Louis XVI, enfermé au Temple, les images représentant des supplices de rois, et au dauphin de petites guillotines en guise de jouet.
Il avait eu, disions-nous, trois grandes idées. La première était de peupler d'étrangers la commune de Paris ; et cette mère et maîtresse de toutes les communes de France était gouvernée par un ramassis d'Allemands, de Suisses, d'Espagnols, de Belges, de Polonais, d'Italiens. Guzman était son confident, et Lazowski son capitaine des gardes. Aussi lui fit-il faire de belles funérailles, et ce Polonais devint sous-dieu dans cette religion de Tathéisme qui niait Dieu pour le remplacer par deux idoles : l'une symbolique, la Raison ; l'autre charognesque, Marat. La seconde idée fut donc l'établissement de cette religion de l'athéisme. La troisième était de former une Convention parisienne. Le conseil municipal était fort et hardi, sans doute, et il maîtrisait la situation; mais il manquait un peu de prestige. Ahaxagoras conseille de réunir en assemblée plénière les quarante-huit sections.
Robespierre et Danton trouvèrent l'idée aussi ingénieuse que dangereuse, et d'un homme qui avait peut-être bien inventé les sabots — pour être, avec le bonnet rouge, le signe de la magistrature civique — comme Brutus simulait la folie. On vous envoya ce grand politique en prison.
C'est ici qu'il montra toute son âme de cordonnier parvenu. « Il était honteux, comme un renard pris dans ses filets. Il portait la tête basse, son œil était morne et baissé, sa contenance triste, douloureuse, sa voix douce, suppliante. Ce n'était plus le terrible procureur de la Commune qui faisait tout trembler sous ses lois. »
Ses compagnons de prison, dont un grand nombre lui devaient la captivité, se contentèrent de le bafouer. Sa fille, la République, ne fut pas si débonnaire ; et plus malheureux que le philosophe , son patron, qui mourut tranquillement dans son lit, il fut guillotiné.
Ce puissant sabotier, parlant au nom de la Commune de Paris et de la logique révolutionnaire, avait terrorisé la Convention, au point d'obtenir l'établissement d'une religion d'État. L'athéisme devenait obligatoire, sous peine de mort. Mais avant la fête, qui devait marquer cette ère nouvelle, il y eut le prologue. Il fut effroyable.
Gobel, l'évêque constitutionnel de Paris, terrorisé lui aussi par Chaumette et les meneurs de la Commune, se présente à la Convention le 7 novembre. Il vient apostasier publiquement. Il a résisté
longuement. Nous avons le récit de la scène. II pleurait, il demandait grâce. Chaumette, Momoro, Hébert et les autres tinrent bon. ,11s avaient besoin de ce scandale retentissant. Ils feignaient de croire que cet évèque schismatique représentait la religion catholique et que son apostasie la tuerait. Elle continua de prouver sa force par la faiblesse de ceux qui s'en séparent. La crainte de la mort l'emporta dans Gobel, le lâche et ambitieux prélat, sur un reste de foi et d'honneur. -^
Il se présenta donc h l'Assemblée, suivi de ses vicaires épisco-
(l JE SUIS LE Vl^RlTABLE PERE DUCHESNE, K... ! "
Fac-timilc du frontispice du Pire DucliaHe. — Htbert c*l rcprtseaU avec udc pip« à U boocbc, ia
piitokts i ta ceiature, une hach« à la main, auprt* d'un fourneau, lyinbolc de ton ■ ardcDt patrioIiaoK ■-
Au bas, i droite, au-deiHiui de la figure d'un pr^re, od lie i Memeitto Mori, ou plutAl : • SouTiEiu-tat.
Miur; ■, par allusion i i'àbbi Haurjr. Eu I7g3, le Pire Oitchetie âtiil enioy^ officiel lemenl aux armto-
paux, du curé de Vaugirard et de quelques autres prêtres, escorté, comme gardé à vue par Anaxagoras, Momoro, par des présidents de sociétés populaires, par les membres les plus enragés du Département et de la Commune. Momoro donna le ton. Il annonça que le premier des évêques citoyenSy — c'était une leçon providentielle pour tous ceux qui chercheraient désormais à faire du civisme épiscopal, — • veut se régénérer, maudire le caractère qu'il tient de la superstition et redevenir un homme, comme le Père Duchesne et les autres qui honorent l'humanité par leurs vertus. Gobel déclara k son tour qu'il était plébéien, qu'il avait accepté t'évêché uniquement pour combattre le fanatisme, et que, puisque la superstition était vaincue par la raison,
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F^^ commençai cette parade qui devait, jusqu'au mois d'août
hirc de la Convention le reposoir d'une descente de la Cour- ^"^ Fo Courtille de l'impiété et de la bassesse. Robert Lindet déclare ,.". peiionce également à l'épiscopat et qu'il ne va pas tarder à se ^^ . j. Gay-Vernon fait la même déclaration^ mais il ne va pas jusqu'au "^ *age;^' pense à la garde nationale et fait cadeau à cette vaillante titution de sa croix épiscopale. Quelques prêtres viennent apostasier plus ou moins d'effronterie. Un curé de Bpissière-la-Bertrand ! trouvé la phrase qui sera répétée par les besogneux. Il déclare qu'érant prêtre, il est charlatan, et il demande quelques sous à la Convention. Julien de Toulouse, ministre protestant, sent le besoin d'abjurer lui aussi.
Grégoire, ambitieux comme Gobel, mais plus courageux, déclare qu'il est prêt à renoncer à ses fonctions épicopales. Il n'a pas besoin, dit-il, de proclamer qu'il renonce à la superstition puisqu'il l'a toujours combattue, ainsi que la royauté. - Chaumette, vainqueur, demande qu'on inscrive ce grand jour dans Talmanach et qu'on célèbre une fête à la Raison. La Convention applaudit et nomme une commission chargée de préparer une loi pour substituer au culte catholique un culte raisonnable.
Le surlendemain" la parade continua. Le curé de Binos déclara que le sacerdoce est un pur métier et que toutes les religions sont des mensonges. Romme, enthousiasmé, demande que cette belle renonciation, celles qui sont venues et qui vont venir, soient traduites dans toutes les langues.^La Convention décrète. On annonce que la Commune envoie à' la Monnaie la châsse de sainte Geneviève et tous les « hochets des églises » !
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La Convention termine la séance en ordonnant à tout citoyen qui aura plus de six chemises d'en donner au moins une aux défenseurs de la patrie. Nulle religion ne va sans générosité I
Mais voici le grand jour. La journée se divise en deux actes; il y a l'acte religieux et l'acte parlementaire.
Le premier a lieu à Notre-Dame, où l'on a établi une baraque, avec des pilastres en bois peint et qui est intitulé « la Philosophie». Le buste de Voltaire indique le Génie du lieu. La divinité est représentée par trois déesses, deux actrices et l'épouse d'un imprimeur. Afin qu'il n'y eût pas de doutes sur les particularités de la dévotion à la République, on avait choisi parmi les épouses d'imprimeurs celle qui n'était que sa maîtresse, et, parmi les actrices, les deux dont les mœurs empestaient même les coulisses. La Maillard et la Aubry, avant d'être les déesses de la République et du temple de la Raison, avaient été celles de la petite maison de Passy, où le vieux duc de Soubise rassemblait l'élite de la corruption parisienne. Ces deux déesses y révoltaient même Guimard, même Sophie Arnould, même Tilly, même Laclos, même Rivarol. Elles étaient incontestablement belles. La Aubry avait, comme on disait malignement, une beauté mâle. Maillard, moins ignoble, se réhabilita un peu par le mépris qu'elle cachait médiocrement à ces révolutionnaires, ses dévots. Pour Sophie Momoro, elle était jolie, sans dents, elle sentait mauvais, et son patrioiisme \a poussait à la plus extrême générosité envers Barbaroux, Desmoulins et les autres révolutionnaires, jeunes, qui étaient les amis de Momoro.
Il y avait dans te nouveau temple la déesse de la Raison et celle de la Liberté. La déesse de la Raison était double. L'une restait à Notre-Dame pour recevoir, en compagnie de la Liberté, l'encens des sans-culottes; l'autre allait en ville.
On commença par chanter deux hymnes mises -en musique par Gossec et que Chénier avait composées en l'honneur de la Liberté et de la Raison. Elles ont l'ampleur et l'élan, et ne sont ridicules que quand on regardait ceux qui les chantaient, ceux pour qui on tes chantait, surtout quand on comparait la poésie à la réalité.
Le Père Duchesne, Hébert, substitut de l'agent national, et bon compère de Chaumette, s'avança, tenant à la main une femme couverte d'un voile :
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« Mortels ! s'écria-t-il, cessez de trembler devant les foudres impuissantes d'un Dieu créé par vos terreurs. Ne reconnaissez plus d'autres divinités que la Raison. Je viens vous offrir Timage la plus belle et la plus pure. S'il vous faut des idoles, ne sacrifiez plus qu'à celies-ci.» ,
Il tira le voile et montra la noble et pure Aubry.
On applaudit avec transport. Les mœurs de la Momoro et du Père Duchesne, offertes comme modèles de la vertu régénérée, Taimable gaieté de la guillotine, et ce peuple de frères dont la moitié mettait l'autre en prison, excitèrent l'enthousiasjne universel, non moins que le culte noble et pur qu'il fallait rendre à la Maillard.
Les discours blasphématoires, les danses échevelées , la chanson gaillardement patriotique constituèrent le nouveau rite.
Quelques-uns des chantres de cette chapelle républicaine s'étaient transportés à la Convention et l'avaient régalée de cantiques « appropriés à la circonstance ». La sérénade se terminait ainsi :
Pour évangile ayez vos loix, Pour l'Enfer l'empire des rois,
Et l'air Ça ira pour cantique; Pour Paradis la République.
Les Pères de la Patrie ne cachèrent pas leur admiration. Dufourny s'avança, Dufourny, l'ami de Desfieux, dont le patriotisme légitimait les filouteries. Il prit la parole au nom du département de Paris, dont il était ï orateur. Il somma la Convention de venir, avec lui, célébrer à Notre-Dame la fête de la Maillard et l'inauguration de la Momoro. On n'avait rien à refuser au Département, à la Commune et à Dufourny. On décréta que l'Assemblée se rendrait en masse au temple. Léonard Bourdon arrive précipitamment, le Bourdon des petits Elèves de la Patrie, dont l'obscénité faisait rougir le front de la Police. Il "informe l'Assenxblée que la Divinité nouvelle vient lui faire visite.
Une fanfare annonce son approche. Les élèves de Léonard Bourdon et leurs semblables s'avancent en chantant des hymnes patriotiques. Les Pères conscrits entonnent le refrain. Une foule hurlante, et criant : « Vive la République ! » escorte les Vestales de la Révolution, vêtues de ceintures tricolores et de quelques accessoires. Deaî ecce dea! C'est la Aubry, la beauté mâle, la déesse tricolore; elle a le
bonnet rouge, la robe blanche et le manteau bleu. Elle est assise dans un fauteuil, entourée de guirlandes de chêne, portée par quatre pieux lévites de la Halle au Bled. Elle tient une pique à la main et son pied foule le crucifix.
Chaumette est là. C'est le grand officiant. « Vous le voyez, citoyens législateurs, le fanatisme a lâché prise. Ses yeux louches n'ont pu soutenir Téclat de la lumière. Le peuple a dit : Plus de prêtres, plus d'autres dieux que ceux que la nature nous offre. » Et Ton offrit Aubry aux augustes législateurs, qui l'embrassèrent avec dévotion.
« Nous allons nous rendre en corps, dit docilement le président, au temple de la Raison que vous venez de consacrer à cette déesse. »
La journée philosophique n'est pas terminée. Les prêtres viennent à la suite de la déesse. Les prêtres, ce sont d'abord les soldats de 'armée révolutionnaire. Ils apportent les offrandes du nouveau culte, des ornements sacerdotaux qu'ils ont pillés. Ils y mettent le feu dans la salle des séances et dansent la carmagnole. C'est l'encens, et l'office divin.
Une autre escouade de prêtres arrive, une autre bande de l'armée de la Révolution, mais commandée cette fois par un des Pères de la patrie, Levasseur de la Sarthe, le chirurgien à l'imagination cruelle, le rhéteur folâtre qui laissait ses collègues dans les prisons allemandes, parce que les fois eux-mêmes ne sont pas dignes d'être échangés contre le grand Quinette, le sage Bancal et le héros Drouet. Ce conventionnel qui endurait si héroïquement l'emprisonnement des autres et qui — pour le juger en deux mots — fut seul à défendre Carrier, avait été envoyé dans l'Oise pour y prêcher l'évangile de Chaumette : « Je laisserai, dit-il, au chef de ma brave escorte, le soin de vous présenter le fruit de nos opérations. »
Le brave commandant s'approche et raconte ses exploits sans modestie : « Nous avons arrêté cent prêtres , nous les avons déposés à Chantilly. » Et il ajoute avec une martiale ironie qui convient aux conquérants : « où ils auront le temps de lire leur bréviaire. » — « Vous aurez, sous peu, les dépouilles de l'évêque de Senlis. A Luzarches, nous avons pris 162 marcs d'argent, 32 o à Senlis. Les cloches sont tombées partout où nous avons passé. Nous amenons avec nous des
hommes qui vont payer de leur tête leurs innombrables forfaits. »
Ces forfaits innombrables, on le devine, c'étaient les signes de croix. La Convention applaudit à tant de bravoure.
L'apostat ne manquera pas la fête. Sieyès s'avance, le grave Sieyès, l'homme qui se vantait d'avoir fait la Révolution avec une brochure, et qui put croire qu'elle avait été faite pour lui, car il balança pendant assez longtemps les destinées de Bonaparte. En ce moment, il se borne à être jaloux des lauriers des curés de Binos et de Bois- -sière-la- Bertrand : « Citoyens, quoique j'aie déposé depuis un grand nombre d'années tout caractère ecclésiastique, je déclare encore que je ne connais d'autre culte que celui de la Liberté et de l'Égalité, d'autre religion que celle de la Patrie. »
La Convention applaudit. Elle applaudissait tout, ce tremblant apostat, comme cette armée de braves qui avait vaincu cent prêtres -armés de bréviaires. Le pitre manquait à la fête. Le voici. Le sublime discours de Sieyès a mis Fabre d'Églantine en épilepsie d'enthou- -siasme : « La raison éternelle vient de faire un grand pas. Je demande qu'on en conserve la mémoire ! »
La Convention ordonna qu'on conserverait, en eflfet, la mémoire <ie ce grand pas; que le procès-verbal serait envoyé à tous les déparlements, et la Commune de Paris décréta que les élèves de la pairie porteraient le bonnet rouge.
La Convention avait terminé sa séance à quatre heures, et sur un nouvel appel de Thuriot, le franc-maçon, elle se mit en route vers Notre-Dame, « au milieu d'une tourbe d'histrions, de prostituées et ud'atroces persécuteurs».
C'est Grégoire qui parle ainsi, et il continue, car chacune des principales églises de Paris eut son écho du sacrilège :
« A Saint-Sulpice, un déclamateur furibond; à Saint- Roch, le comédien Monvel hurlant contre la religion, ses mystères, ses miracles; à Saint-Eustache, un banquet; à Saint-Gervais , un bal dans la chapelle de la brune Marie ^ sont accompagnés et suivis de propos, de chansons, d'actions, où l'impiété le dispute à la lubricité. »
Cette journée de l'athéisme inaugurait un culte, qui avait lieu -chaque jour de décade.
La Terreur impose ces fêtes de la Raison à toute la France. Les
mères devaient y amener leurs enfants, et les maîtres leurs élèves. On n'y pouvait manquer sous peine d'être suspect. Tout cabaretier, traiteur, aubergiste, devait fermer boutique pendant la cérémonie. Nous avons encore connu de très vieilles femmes qui étant jeunes y avaient assisté, sous peine de mort, et qui nous montraient, dans l'église alors profanée, la place où leurs mères, cachées dans leurs coifFes, pleuraient en entendant les blasphèmes qui composaient le canon de cette messe de la Raison éternelle.
La plus cruelle position n'était pas pour elles, mais pour les honnêtes filles dont la mère était suspecte, le père emprisonné, et qui, pour attirer Tindulgence des tyranneaux de ville ou de bourgade, consentaient à jouer le rôle de déesse de la Raison.
A part cela, ces déesses provinciales étaient dignes des divinités de la capitale. Les rapports officiels les nomment des Vestales. La politesse française ne permet pas de répéter le nom crû que leur donnent les contemporains non officiels. Grégoire, le pape constitutionnel, nous aidera à nous faire entendre. <i Ces déesses, étant partie intégrante de la cérémonie, présentent l'image de Vénus et de la Débauche substituées au culte du vrai Dieu. Dans un département du Nord, un médecin fut chargé de guérir simultanément la déesse de la Raison et un député alors en mission, qui en avait fait sa concubine. » On ignorait seulement si l'auguste législateur avait apporté le présent de Paris ou si la divinité lui avait fait ce cadeau départemental.
La morale indépendante ne pouvait fausser compagnie à de telles déesses. Nous voyons à Saint-Cloud, notamment, une femme sur un char. Cette femme représente la Morale^ et le char est attelé de six baudets couronnés. Les bons sans-culottes de la banlieue avaient déployé leur esprit et économisé sur l'attelage. Cette déesse tenait un livre d'une main, et de l'autre deux cordes, l'une attachée au cou de Capet, l'autre au cou du Pape. Grégoire néglige de nous dire si le chirurgien qui soignait cette Morale indépendante était parmi les spectateurs.
Nous avons indiqué comment, après quelques mois de cette religion crapuleuse, Danton la trouva fatigante, Robespierre impolitique. La Convention, voyant que ses maîtres le permettaient, laissa voir qu'elle la considérait comme malpropre.
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Le 6 mars 1794 (6 ventôse), on prend Hébert, Momoro, Cloots et dix-huit autres amis de la déesse. Le 4 germinal (24 mars), on les envoie faire cet éternuement qui rendait le Père Duchesne si égrillard. Chaumette, Gobel et d'autres ,les suivirent. Le iH floréal (7 mars 1794), Robespierre monte à la tribune. Il dit un mot qui n'est pas sans profondeur : « L'athéisme est aristocratique. » Il ajoute que « ridée de l'Être suprême est sociale et républicaine », et il fait décréter une loi en quinze articles.
Le premier déclare que le peuple français reconnaît l'Être suprême
et l'immortalité de l'âme; le quinzième, qu'on célébrera le 20 prairial {8 juin) prochain une fête en l'honneur de l'Etre suprême, et que David est chargé d'en présenter le plan à l'Assemblée.