‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 77 sur 112 · L.\ JOURNIJE RELIGIEUSE — FÊTE DE L'ÊTRE SUPRÊME · texte numérisé non relu

L.\ JOURNIJE RELIGIEUSE — FÊTE DE L'ÊTRE SUPRÊME

David était un grand artiste. Une imagination flexible, une grande habileté de mise en scène cachaient la bassesse de l'âme. Il avait le sens décoratif dans le grandiose. Il savait grouper les masses, les colorier, pour ainsi dire, et il possédait assez de rhétorique florianesque pour présenter d'abord à l'esprit les détails gracieux de la pompe majestueuse qu'il allait mettre en vie et en mouvement.

Son rapport, qui occupe huit colonnes du Moniteur, débute avec un charme qui contraste avec le ton sans-culottement sombre de la fête de la Raison. Il y a ici un souffle, un peu court sans doute, d'idéal, de surnaturalisme. La Fête suprême est printanière, et malgré

le voisinage de la guillotine, -elle présentera quelque satisfaction pour les yeux, quelque fraîcheur pour l'imagination. La Fête de l'Athéisme,

PORTRAIT DE CHAUMETTE Picrre-G»p«rd Cbiumctle «st rinventeur du culte de la Raison cl ât U rtligion de rAihilsra». Filt d'un

pléler p»r l'athiiime l'h*bêlemtn[ ei raïservissemenl de U France, Robtipitrre crul qu« Dieu n'éliil plu» dsngcTcax pour la tyrinnie révolulionnaïre. 11 permit au peuple français d'y croire, et tnppritna Pierre^ Gispard, qui i"<tiii vainement orn* du nom d'Aiaxagorai, i3 aïtil 1791.

fête d'automne, a érc sombre et fétide. On peut donc lire, sans trop rire, les promesses de ce rapport.

France révolut. — Livr. G3.

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n Dès l'aurore les sons d'une musique guerrière font succéder au calme du sommeil un réveil enchanteur. A l'aspect de l'astre bienfaisant qui vivifie et colore la nature, amis, pères, époux, enfants, vieillards et mères s'embrassent;... des banderoles tricolores Honent à l'extérieur;... l'airain tonne, à l'instant les habitations sont désertes;... le peuple emplit les rues, la joie et la fraternité l'enflamment;... parés des fleurs du printemps, ces groupes sont un parterre animé dont les parfums disposent les âmes à cette scène touchante;... les tambours roulent;... chacun brûle de se rendre k cette cérémonie qui va réparer les torts des prêtres du crime et de la royauté. »

Robespierre avait bien calculé le grand effet que devait produire la fête de l' Etre-Suprême. La passion du plaisir, si développée au dix-huitième siècle, n'avait été que comprimée par la Révolution; et quand les maîtres le permettaient, la population se précipitait aux amusements avec une impétuosité d'autant plus grande que la vie ordinaire était plus sombre. Ici la fête était d'iyi genre nouveau, ou plutôt devenue rare depuis 1791. Elle satisfaisait les instincts de la grande masse de la nation. Les honnêtes gens y pouvaient prendre part, elle leur parlait des choses qu'ils aimaient ; et d'un autre côté les Sans-Culottes s'y associaient de grand cœur, c'était une fête officielle et autorisée par leurs chefs. Aussi y étaient-ils en masses innombrables, conduites par le tribunal révolutionnaire, les comités révolutionnaires, les autres comités et toutes les magistratures populaires qu'elles eussent ou non une place honorable dans la cérémonie.

L'attente de ce jour agitait même les prisons, oï/la nouvelle était parvenue malgré le soin avec lequel les gazettes étaient consignées au guichet : « On va donc aussi reconnoître la justice et l'humanité, se disait chaque prisonnier. Notre sort va changer, on va nous rendre une liberté injustement ravie, a

Comme alors la France n'était qu'une immense prison ; comme presque tout le monde, à part un petit nombre qui jouait le rôle des geôliers et des espions, pouvait s'attendre à être prochainement incarcéré ; comme la seule différence qui existât entre les citoyens détenus et le reste de la nation, c'est que les premiers gardaient leur prison et que les autres la promenaient, on peut deviner, par les espérances des esclaves captifs, les sentiments des esclaves ambulants.

Le jour attendu avec tant d'impatience, le 20 prairial, arriva enfin. Le juré Vilate, que Robespierre et Barère avaient logé au pavillon de Flore pour qu'il les pût mieux renseigner sur ce qui se passait dans ce foyer domestique du Comité, Vilate va nous donner le croquis précieux des scènes matinales de cette fête.

« Arrive le jour de la Fête de T Etre-Suprême. Jamais le ciel ne brilla d'un éclat plus radieux. La divinité sembloit tout à la fois appeler les hommes à lui rendre leurs hommages et descendre au milieu d'eux pour les consoler de leurs malheurs.

« Barère et Collot-d'Herbois s'étoient priés de déjeuner chez moi, afin de jouir du coup d'oeil de la Fête. La femme de Dumas, président du tribunal révolutionnaire, étoit venue à l'improviste, de très bonne heure, pour le même motif.

« Je descendis vers neuf heures du matin. En revenant de ma promenade dans le jardin, je rencontrai près l'esplanade Barère, Collotd'Herbois, Prieur et Carnot. Barère ne paroissoit pas content.

« Nous ne t'avons pas trouvé dans ta chambre. Nous comptions . « y déjeuner. »

« Je les engage à rétrograder. Ils s'y refusent et m'entraînent quelques pas avec eux, en me pressant vivement de partager leur repas chez un restaurateur voisin. Je les quittai.

« En passant dans la salle de la Liberté (aux Tuileries), je rencontrai Robespierre revêtu du costume de représentant du peuple, tenant à la main un bouquet mélangé d'épis et de fleurs. La joie brilloit pour la première fois sur sa figure.

« Il n'avoit pas déjeuné. Le cœur plein du sentiment qu'inspiroit cette superbe journée, je l'engage de monter à mon logement. Il accepte sans hésiter. Il fut étonné du concours immense qui couvroit le jardin des Tuileries. L'espérance et la gaieté rayonnoient sur tous les visages. Les femmes ajoutoient à rembellissement par les parures les plus élégantes. On sentôit qu'on célébroit la fête de l'auteur de la Nature. Robespierre mangeoit peu. Ses regards se portoient souvent sur ce magnifique spectacle. On le voyoit plongé dans l'ivresse de l'enthousiasme.

« Voilà la plus intéressante portion de l'humanité ! L'univers est « ici rassemblé. O Nature ! que ta puissance est sublime et délicieuse ! « Comme les tyrans doivent pâlir à l'idée de cette fête ! » Qui n'auroit

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pas été trompé à Thypocrisic da tyran ! Était-il en ce moment hypocrite ! N'était-il pas surtout moralement hébété et dépravé d'esprit!

Il ne se disait pas que si ce peuple était joyeux, c'est justement parce qu'il espérait voir disparaître le joug de la Révolution et qu'il trouvait dans cette fête 1 augure de cette espérance. En parlant des tyrans qui devaient pàlir, il oubliait que c'était lui qui était le vrai tyran de cette foule asservie : elle l'acclamait parce qu'il masquait pour un jour sa tyrannie.

Il abusait déjà de son triomphe et par là il aiguisait le couteau du 10 Thermidor. Il se ftt attendre comme un roi. Il ne quitta Vilate qu'à midi et demi. Depuis midi la Convention et le peuple s'impatientaient. Les huissiers cherchaient partout Thomme qui voulait sans doute prouver que c'était bien sa fête, qu'il y était indispensable et que sans lui elle ne pouvait commencer. Les Montagnards ne manquèrent pas de faire cette remarque, et les murmures contre le tyran commencèrent avant son arrivée.

On avait établi un immense amphithéâtre contre le pavillon de l'Horloge. On y parvenait par les fenêtres du grand salon de ce pavillon, avec lesquelles la plate-forme de Tamphithéàtre était de plein pied. C'est dans ce salon que les membres de la Convention devaient se réunir. Les gradins pouvaient contenir deux mille personnes. Ceux du bas étaient arrangés en manière, d'orchestre, où huit cents musiciens, chanteurs et chanteuses du théâtre Feydeau, de l'Opéra et du Conservatoire avaient pris place.

A midi, une salve d'artillerie annonça les membres de la Convention, qui débouchèrent par la principale croisée du pavillon et se placèrent sur le haut de Tamohithéàtre. Ils étaient vêtus tous d'un habit bleu de roi à collet rouge, de vestes et culottes de peau de daim — Prudhomme assure que plusieurs de ces culottes étaient de peau d'homme, ^- et couverts de leurs grands chapeaux empanachés. Ils portaient à la main un bouquet d'épis de blé, de fleurs et de fruits, symbole de leur mission patriotique.

Robespierre arriva enfin. Il portait, lui aussi, ses fleurs et son blé. On le vit paraître avec un habit bleu violet — et beaucoup remarquèrent que c'était la couleur portée par les évêques et les rois de France lorsqu'ils^ sont en deuil. — Il tranchait aussi sur la masse de

ses collègues par ses cheveux poudrés. Il paraissait radieux, et le peuple fit « éclater à sa vue le plus vif enthousiasme ». Nouvelle

cl plus grande cause de colère et de crainte pour ses ennemis.

Il, monta sur une tribune élevée au centre de l'amphithéâtre ei

prononça un premier discours : « Il est enfin arrivé le jour à jamais

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fortuné que le peuple consacre à T Etre-Suprême. » Ce discours finissait par une phrase que bien peu entendirent, dopt tous ceux qui Tentendirent ne comprirent pas la sinistre portée, et où ils virent, sans doute, un tribut banal payé à la phraséologie habituelle. Cette phrase eût étrangement rembruni tous ces fronts en fête si l'on eût pénétré le sens qu'elle avait. « Demain, reprenant nos travaux, nous frapperons avec une nouvelle ardeur sur tous les ennemis de la patrie. »

Après ce discours, les chanteurs et musiciens entonnèrent en chœur rhymne de Desorgues, mis en musique par Gossec. On distinguait dans l'ensemble les voix de Lays, de la Maillard de l'Opéra, etc. L'impression fut aussi profonde sur les spectateurs que s'ils eussent entendu la Marseillaise. C'est un auditeur qui le constate, et le fait est remarquable.

L'hymne terminé, les Conventionnels descendirent dans le jardin. Robespierre s'était hâté de se placer à la tête de ses collègues et de mettre entre eux et lui une distance qui lui donnait l'air d'un roi précédant la troupe de ses courtisans. Enivré par les acclamations, exalté par les espérances de cette journée, il marchait d'un air de vanité satisfaite. Ce fut cette attitude qui mit le comble à l'exaspération des Montagnards. « Cette affectation orgueilleuse, d'être le premier parmi des députés tous égaux, déplut, » dit Barère.

Les murmures ne purent se contenir. Plus tard, après la mort de Maximilien, plusieurs députés se vantèrent de l'avoir menacé et injurié. D'après Barère, on lui cria qu'il était un pape révolutionnaire. Bourdon prétend lui avoir dit : « Il n'y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne. — J'ai crié, écrivit Lecointre, que je le méprisais autant que je l'abhorrais, avec une force d'organe que les applaudissements n'ont pu couvrir. J'ai porté cette expression de haine à ses oreilles chaque fois que les applaudissements se sont renouvelés. »

L'orgueilleux et irascible tribun se plaindra, en effet, dans son discours du 9 thermidor, d'avoir été insulté le 20 prairial. Mais la seule injure qui paraisse bien authentique est celle de Lecointre, et elle n'eut pas l'énergie dont il la para plus tard. Il dit simplement : c( J'aime la morale de ton discours, quant à toi je ne t'estime guère. »

Après être descendu de son amphithéâtre, Robespierre, précédant toujours la Convention, se dirigea vers le premier bassin des Tuileries

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sur lequel on avait établi un groupe représentant l'Athéisme, statue de grandeur naturelle, trônant au milieu des Vices, à côté de la Folie, et menacé par la Sagesse.

Robespierre mit le feu à TAthéismc. Mais ce génie résista ainsi que la Folie, et ce fut la Sagesse qui prit feu. Elle ne tarda pas à montrer le plus enfumé des visages. On fit mille brocards sur cette Folie persistante, sur cette hideuse Sagesse; et de la résistance de TAthéisme « Ton tira immédiaiement les plus sinistres augures pour le héros de la fête ».

Mais Robespierre avait un second discours à prononcer en cet endroit, il le prononça. « Le voici donc rentré dans le néant^ ce monstre que le génie des Rois avait vomi sur la France, » s'écria-t-il.

Ainsi c'était la Royauté et non la Révolution qui avait amené Pathéisme en France : c'était le génie de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIV et de Louis XVI, et non les efforts de Chaumette et d'Hébert! La populace parisienne applaudit.

Un nouvel hymne : 0 Dieu puissant! invisible à nos yeux^ fut chanté par les premiers sujets des deux théâtres et du Conservatoire.

La Convention se mit en marche par le Pont-Tournant pour se rendre au Champ-de-Mars, sur deux rangs. Elle était précédée de tambours et de trompettes. Un grand char olympien, attelé de quatre bœufs, marchait au milieu des premiers rangs des députés. Sur le devant du char étaient étalées des gerbes de blé, et derrière, « dans des poses où la grâce se mariait à Taimable simplicité », se tenaient des bergers et des bergères vêtus de blanc. Cérès remplissait les fonctions

de l'Etre-Suprême.

Cette bergerade vint sur la place Louis XV, présenter ses hommages à la statue de la Liberté, de laquelle, pour ce jour et par grande exception, l'on avait éloigné l'échafaud.

Une autre ode, le très beau chant de Chénier, musique de Méhul, fut chantée au Champ-de-Mars, ou champ de la Réunion, après que les députés eurent pris place sur une montagne au haut de laquelle chacun des Conventionnels s'efforçait de grimper pour approcher de plus près du nouveau prince, Robespierre, trônant sur le sommet. Il y eut là une scène qui prêta à rire. La montagne, construite d'après les dessins de David, ne pouvait contenir que deux à trois cents dé-

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pûtes. Chacun y voulut être, parce que c'était la Montagne. Il y eut une bousculade qui mit en grand trouble les chapeaux empanache's, et une dégringolade où les culottes de chamois eurent à souffrir. Enfin les Pères de la Patrie parvinrent à se loger sur plusieurs petites montagnes entourant la montagne principale.

Cinquante coups de canon annoncèrent que la fête était terminée. Un chant guerrier accompagnait le bruit de Tartillerie ; et, les pieds dans le sang dont la place de la Révolution était imprégnée, le bon peuple criait : « Vive la liberté ! ^>

Malgré l'enthousiasme incontestable, la pièce n'avait pas été sans sifflets. Quelques-uns des spectateurs, firis esprits du dix-huitième siècle, sifflaient entre leurs dents. Parmi ceux-ci, Tabbé Barthélémy se penchait vers son voisin et lui disait bien bas : « Nous sommes bien tenus à M. de Robespierre d'avoir bien voulu nous apprendre qu'il y a un Dieu. »

Les autres, comme la Maillard, trépignaient : « Je chante de colère, disait-elle, d'être obligée d'obéir à ces monstres. » Le cousin Jacques, qui ne détestait pas le métier de tireur d'horoscope, murmumurait à l'oreille d'un député : « Regarde bien Robespierre : il en a encore pour six semaines. »

Et l'esprit parisien, se débûillonnant pour un jour, écrivait aux portes de Notre-Dame :

Le peuple français, bon et généreux, Vcui bien admettre Dieu souverain en ce lieu.

Mais encore une fois l'impression iut profonde et le bruit retentissant. L'Europe entière s'émut. On crut, dit Mallet du Pan, que Robespierre allait fermer l'abîme de la Révolution. Le comte d'Allonvillc, alors en Suisse, nous parle des éloges prodigués à Robespierre avec une exagération blessante. Boissy d'Anglas, vingt-deux jours après cette fête, essayait de résumer le jugement qu'en avaient porté les gens graves : « Robespierre, en parlant de TEtre-Supreme, me rappeloit Orphée enseignant aux hommes les premiers principes de la civilisation et de la morale. »

Cette comparaison du peuple parisien tel que la Révolution l'avait fait avec les sauvages de la Thrace, comparaison qui s'imposait à

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