‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 79 sur 112 · LA JOURNÉE DÉMOCRATIQUE — LE 9 THERMIDOR · texte numérisé non relu

LA JOURNÉE DÉMOCRATIQUE — LE 9 THERMIDOR

La Commune de Paris avait triomphé de la Convention et de la France le 3i mai 1793. Depuis lors elle avait gouverné par Tintermédiaire de cette Convention vaincue, qui n'avait rien à lui refuser, nous le savons, pas même le culte obligatoire de Tathéisme et des vestales républicaines.

Dix mois après, la politique brutale avait été battue par la diplomatie tortueuse. Chaumette et Hébert, vaincus par Robespierre sans que les ineptes communalistes se fussent même aperçus qu'ils changeaient de maître , avaient été récompensés , comme il convient, de leur dévouement à la République. La Commune n'avait pas perdu de sa force agressive, seulement, au lieu de transmettre directement ses volontés par ses chefs naturels, elle donnait ses ordres par la bouche de Robespierre. Elle ne suivait plus une politique de soubresauts au profit de personnages infimes paraissant et disparaissant comme des ombres chinoises, elle obéissait, sans s'en douter, à une ambition déterminée, marchait vers un but fixe, qu'elle ne connaissait pas. Si elle n'avait pas perdu de sa force, elle ne l'utilisait plus au profit de ses fantaisies ni de ses hommes. Robespierre lui avait imposé les siens.

Celui-ci, ayant en main cette force redoutable, et à peu près toutes les forces militaires et révolutionnaires qui existaient à Paris, voulut enlever à la Convention, non pas l'indépendance, qu'elle n'avait plus, mais l'apparence de la liberté qu'elle avait encore. Il voulut faire un nouveau 3t mai, cette fois à son profit.

Quand nous avons étudié l'histoire parlementaire de la Révolution, nous avons vu comment les plus violents conventionnels, se voyant menacés dans leur existence, comment la Convention poussée par cette impulsion soudaine qui rend les moutons enragés, avaient fait

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tête à la tyrannie et envoyé Robespierre en prison. Après quoi ver$ cinq heures les députés étaient allés dîner.

La parole et Faction étaient désormais à la Commune, Allait-elle abandonner celui qui était réellement son maître, mais en qui elle ne voyait que son chef, et s'incliner devant la Convention ? La Convention, qu'elle avait toujours battue et régie, était trop dédaignée pour qu'elle pût y songer. Il fallait donc livrer unie dernière bataille.

11 n'y avait pas parmi ses meneurs un homme supérieur assez pénétrant pour deviner que de quelque façon que tournât le combat, les derniers jours.de sa puissance étaient venus. Battue par sa vieille ennemie, par sa vieille esclave, ou triomphante au profit de son nouveau maître, son sort était le même. Elle ne le vit pas. En tous cas, ni le point d'honneur ni la logique ne lui permettaient de reculer.

§ I. — Elle n'était pas restée inactive pendant cette journée du 9 Thermidor. Elle avait à sa tête trois hommes qui, bien que choisis par Robespierre, surtout pour leur docilité, n'étaient pas sans valeur relative.

Payan, l'agent national, avait une intelligence de domestique, mais, sous cette visière, un esprit sagace et retors, un caractère énergique; Fleuriot-Lescot et Hanriot représentaient uniquement, le premier, la ruse; le second, la violence. Mais c'étaient deux qualités primordiales en temps de Révolution, et elles avaient un grand rôle à jouer dans les événements qui se préparaient. Il fallait, en effet, constamment ruser avec la situation pour n'en montrer, aux sections parisiennes, que le côté favorable; et la violence était nécessaire pour entretenir dans la fièvre une multitude armée qu'on ne devait jamais laisser réfléchir ni se refroidir..

La séance de la veille à la Convention, l'enthousiasme des Jacobins pendant la soirée du 8 et l'inertie des comités de Salut public et de Sûreté générale, durant la nuit qui suivit, avaient aisément persuadé à ces trois hommes que le moment était venu d'exécuter délibérément le plan arrêté, conformément aux principes.

Quels étaient ces principes ? Quel était ce plan ? Les principes étaient clairs. Exposons-les ; ils renferment toute

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rhistoire de la Révolution et de toutes les journées révolutionnaires jusques aujourd'hui.

« En temps ordinaire, une municipalité est un corps subalterne. Il n*en est pas de même en temps d'insurrection. Le peuple, alors, est censé reprendre l'exercice effectif de la souveraineté. Les lois se taisent, la hiérarchie des pouvoirs est intervertie, les ressorts du gouvernement arrêtés. Le peuple seul gouverne, et peut créer toutes les institutions qu'il croit utiles à ses intérêts. Que dans ce moment il forme une municipalité, qu'il la qualifie révolutionnaire, le résultat de cette opération sera de concentrer, dans le corps qu'il vient de créer, le pouvoir révolutionnaire, dont il se dépouille pour l'en investir; et de lui donner le droit d'agir pour le bien du peuple, par toutes les voies qui lui paraîtront convenables, sans égard aux lois alors muettes, ni aux autorités supérieures, suspendues de plein droit. Rien ne peut donc arrêter une municipalité révolutionnaire. Dépositaire immédiat de la souveraineté du peuple, elle ne reconnoît point d'autre autorité. »

Les principes permettaient donc à la Commune de prendre, momentanément, le pouvoir suprême et de l'exercer, comme elle l'avait fait^ dans les deux circonstances critiques de la Révolution, le lo août 1792 et le 3 1 mai 1793.

Qu'elle en ait eu l'intention et qu'elle y fût préparée avant le 9 Thermidor, on ne le saurait nier. L'ensemble des circonstances, les lettres d'Hanriot, les aveux échappés à CoflRnhal dans sa prison, maint bruit populaire confirmé par de graves témoignages, ne laissent aucun doute sur la violence des projets.

Quant au plan, il était toujours le même. Exciter, enthousiasmer, affoler, tromper, pendant plusieurs jours, la population parisienne par des discours à la Chambre, par des motions dans les sections, par des proclamations dans la rue, puis la lancer en masses profondes derrière les plus déterminés soldats du jacobinisme, qui se chargeraient de violenter la Convention au nom du peuple tout entier rangé derrière eux, n'était-ce pas toujours la meilleure tactique, la plus conforme aux traditions de la Révolution !

Le 9 Thermidor, les précautions militaires étaient prises avant neuf heures du matin. Hanriot était en position de les prendre très

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complètes, puisqu'il était chef de toute la force armée, aussi bien des bataillons sectionnaires que des soldats de la dix-septième division militaire. Il ne négligea rien pour réunir, sur la place de THôtel-de- Ville, une masse considérable de troupes, que la Commune avait ainsi sous la main.

Le maire Fleuriot-Lescot était sorti de la mairie (la préfecture de police, rue Jérusalem), où il habitait, entre onze heures et midi. Il paraissait fort affecté^ et répondit rudement à sa femme qui lui en demandait la cause. Il y avait, ce jour-là, audience municipale. Il devait y présider, et il se dirigea vers THôtel de Ville. Il était suivi de son domestique Malot, qui portait ses papiers, et qu'il envoya, à deux reprises, dans le courant de l'après-midi, chez lui, pour avertir sa femme qu'on ne l'attendît pas et qu'on ne s'inquiétât point.

Payan avait été arrêté, par ordre du comité de Sûreté générale, à trois heures, et dirigé vers la Force.

A cinq heures le décret concernant l'arrestation de Robespierre est envoyé à la Commune.

Il avait été emmené hors de la Convention à quatre heures un peu passées. Il avait traversé la grande cour de la salle des Machines, la petite cour de l'hôtel Brionne, et il avait été enfermé, avec ses quatre collègues, dans une des salles de ce pavillon de la Liberté (le pavillon de Marsan, au nord du palais), où se tenait le comité de Sûreté générale.

On pouvait déjà, depuis deux heures, prévoir que l'affaire se terminerait ainsi. Le juré Didier avait quitté, vers cette heure, les tribunes de la Convention. Il s'était promené par tout Paris, répandant les mauvaises nouvelles. On doit bien croire qu'il n'était pas le seul. A trois heures, on devait donc pressentir à la Commune que les événements n'allaient pas tarder à devenir de plus en plus graves. A cette heure, Hanriot fit armer ses aides de camp. Il donna l'ordre à l'un d'eux d'aller convoquer la section des Gravilliers pour l'amener à l'Hôtel de Ville, et il prit diverses autres mesures.

En apprenant l'arrestation de Robespierre, il entre en fureur. Il monte à cheval et se précipite vers la rue. Saint-Antoine, où tout était fort tranquille. Trois de ses aides de camp le suivent. Ils injurient un gendarme, Blanchetot, près de l'église Saint-Gervais. Plus

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loin, dans la rue Saint- Antoine, Dulac, un agent da comité de Sûreté générale, les aperçoit, il nous les montre lancés au galop, le sabre nu, et hurlant : « Aux armes ! aux armes, mes frères ! Les coquins, les scélérats triomphent ! Ils viennent d'arrêter Robespierre et tous les meilleurs patriotes. » Le peuple paraissait plus effrayé de ces cris qu'ému de révénement.

En revenant vers THôtel de Ville, il rencontra Payan, qu'un agent du comité de Sûreté générale et un gendarme conduisaient à la Force. Hanriot délivra son complice et fit emprisonner les deux gardiens, après les avoir comblés de coups de plat de sabre. Dulac, cet espion du comité, qui observait la rue Saint-Antoine, entend raconter ces détails ; il accourt à la Force. Le concierge lui affirme qu'ils sont vrais et que, de plus, lui, concierge, vient de recevoir de la Commune l'ordre de mettre en liberté Boulanger, général de la garde nationale parisienne, et Vilate, juré au Tribunal révolutionnaire, enfermés par ordre des deux Comités.

Hanriot, après quelques courses qu'il est difficile de préciser, était de retour sur la place de Grève. Il apprend que c'est au comité de Sûreté générale que Robespierre et les siens sont enfermés. Il s'écrie qu'il les délivrera.

Il prend avec lui les gendarmes du Luxembourg, qui, depuis trois heures, sont en bataille sur la place. Deschamps, l'ami particulier, le coureur y comme on disait, de Robespierre, prend la tête de l'étatmajor, tandis que Martin, juge de paix de la section des Gravilliers, commande la gendarmerie. On distribue les cartouches.

On se met en route, par la rue Saint-Honoré, pour le pavillon de

Marsan. Des acclamations suivent cette .troupe enragée, et Massard,

'un des membres du Comité de surveillance de la section des Amis

de la Patrie, crie : « Hardi, Hanriot ! Nous te soutiendrons au péril

de notre vie. »

§ 2. — Le général Hanriot s'arrête à la barrière des Sergents. Il y trouve des ouvriers et leur dit qu*il y a des assassins payés pour égorger Robespierre. Il se précipite au galop vers la place du Palais- Égalité (Palais-Royal), toujours suivi de sa troupe de quarante à cinquante hommes. Il aperçoit le conventionnel Merlin, de Thionville,

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et malgré ses supplications, il le fait mettre au poste du palais, occupé ce jour-là par les forcés de la section de la Montagne, section volontiers réactionnaire.

Deux autres conventionnels, Courtois et Robin, de l'Aube, qui dînent chez Berger, traiteur, rue Saint-Honoré , aperçoivent Hanriot se dirigeant vers le palais des Tuileries. Ils descendent. Tandis que Courtois court jusqu'au poste du Palais- Égalité, où Ton a déjà relâché Merlin et où l'on se met aux ordres du député, Robin harangue une petite troupe de cinq gendarmes, commandés par Perlot, lieutenant. Il les entraîne avec lui vers le pavillon de Marsan.

Là, Hanriot avait pénétré assez aisément jusque dans la salle du Comité, où étaient enfermés Robespierre et les siens. Les gendarmes de garde n^avaient fait aucune résistance. Il avait craint , pourtant, qu'ils n'en fissent et avait donné ordre à sa troupe de mettre pied à terre.

Il était plus de cinq heures et pas encore six heures.

D'après un historien peu autorisé, Hanriot aurait pénétré jusqu'à Robespierre, qui ne voulut pas le suivre. Il désirait qu'on le menât au Tribunal révolutionnaire. « Je saurai bien me défendre, » aurait-il dit.

L'ensemble des récits nous permet seulement de constater qu'en arrivant dans l'antichambre du Comité, Hanriot vit Amar, qui se sauva à toutes jambes, et Ruhl, qui sortit de la salle et s'écria :

i< Arrêtez-moi ce scélérat. »

Hanriot va pour s'élancer sur Ruhl, le sabre en main ; le perruquier-caporal Tramblez s y oppose.

c< A moi, ma gendarmerie!» s'écrie Hanriot, qui se débarrasse de Hétreinte du zélé Tramblez.

Ruhl avait disparu. Que se passa-t-il alors? Les sectionnaires de la Montagne arrivèrent-ils? Les grenadiers de la Convention se mirentils de la partie? Dossonville, premier agent du Comité, dit simplement :

« Je fis arrêter par ruse le chef de la force afmée, Hanriot et ses aides de camp. »

Toujours est-il que, vaincu aussi aisément qu'il avait été vainqueur, il fut bientôt, en compagnie de ses aides de camp, solidement garrotté.

Robin le fit conduire au pavillon de Flore, où se trouvaient Billaud-Va rennes, Barère et quelques autres. On y reçut Robin assez

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