CHAPITRE I
L'ère de la légende : les États généraux.
Les États généraux furent ouverts, le 4 mai 1789, par une procession où l'ancienne société se montra dans son éclat éblouissant et austère. On vit se dérouler, comme dans une gloire féerique, le tableau vivant de la civilisation chrétienne et monarchique ; dernier reflet d*une splendeur qui allait disparaître pour jamais.
Le peuple, si amoureux des fêtes et qui Jadis accourait, avec un enthousiasme attendri, pour voir passer le service de la Bouche du Roi, ou le cortège des chevaliers du Saint-Esprit, se montra peu sensible aux curiosités brillantes de cette procession des États généraux. C'est que l'enthousiasme n'était plus au passé, mais tout entier à l'avenir. Le passé, on supposait qu'il n'avait plus rien à donner. L'avenir ouvrait des horizons sans bornes et sans nuages; il promettait tout, et on le croyait sur parole*
Combien, à ces États généraux, la vieille France avait-elle envoyé d'hommes qui fussent vraiment révolutionnaires ? Ils étaient dix. lis parvinrent à être trente. On se rappelle l'apostrophe : « Silence aux trente voix ! » Dix ou trente partisans de révolte ou de bouleversement, sur douze cents qui réclamaient plus ou moins sincèrement des réformes! Les dix l'emportèrent. Comment cela se fit-il ? Les enthousiastes de 89 disaient, avec conviction, que cela était dû aux prestiges de la liberté. C'est la légende qui commence. L'affaire s'explique sans prestiges; les faits suffisent. En voici quelques-uns.
Nous avons dit que l'opinion croyait à la souveraineté populaire. Tout le monde était attendri sur le sort du peuple. Ce mot et cette idée donnaient toute audace et, avons-nous dit encore, brisaient toute résistance. La disette sévissait, la misère était grande, les premiers souffles de la Révolution avaient paralysé l'industrie; diminué le com-
merce, épouvanté l'argent. Le peuple souffrait donc : comment n'en pas avoir pitié ? comment ne pas se sentir désarmé ? Le peuple saccageait, incendiait et assassinait : comment ne pas trembler ?
Les nouveaux principes avaient été posés dès les premiers jours. Le peuple était le maître ; on l'avait dit à la tribune. « Apprenez, disait dès le 28 mai 89 le. député Bouche, que nous délibérons ici devant fios maîtres. »
Ces maîtres, ce peuple souverain, c'était la foule hurlante, avinée, stipendiée, qui peuplait les tribunes de l'assemblée, envahissait la salle, assiégeait les portes, en insultant, en maltraitant les députés. Elle était déjà puissante, et telle motion qui, à huis clos, avait été rejetée par vingt-huit bureaux sur trente, passait le lendemain, en séance publique, à plusieurs centaines de voix de majorité : «. les maîtres » étaient là. Et quand les plus vaillants résistaient, on avait contre eux des moyens irrésistibles. « Monsieur, écrivait-on, si vous ne votez pas dans le sens du peuple^ votre château sera brûlé, votre femme et vos enfants pendus. »
On employait les mêmes moyens pour violenter le roi. Louis XVI, effrayé des usurpations, se demandait-il si la sensibilité était bien le meilleur conseil qu'un roi pût suivre pour faire le bonheur du peuple, et prenait-il une résolution virile, Mirabeau, Robespierre et les autres criaient que la tyrannie relevait la tête, qu'on voulait assassiner les députés et le peuple. Ils répondaient par un coup de violence effroyable à cette timide tentative de défense sociale.
C'est ainsi que la prise de la Bastille répondit, le 14 juillet 1789, au renvoi de Necker, et que l'invasion du palais de Versailles, le 6 octobre, punit le roi et la reine d'avoir assisté au repas des gardes du corps.
Nous ne voulons pas faire le récit de tous les faits de la Révolution, On les trouve partout. Il faut pourtant nous étendre longuement sur l'histoire de la Prise de la Bastille, parce qu'elle nous offre le parfait modèle de la légende révolutionnaire. Elle fournit les doses exactes des divers ingrédients dont se forment l'esprit et les documents de la Révolution ; dose de crédule badauderie, de maladif enthousiasme, de mensonge emphatique, de fourberie effrontée; dose de réalité aussi, car il y euf de la réalité, et ce fut la destruction d'un monument unique dans son art, le saccage de documents d'une importance
lin
considérable, la tête du gouverneur Launay sur une fourche, les poignets coupés des vétérans.
Histoire de la prise de la Bastille.
L'histoire de cet événement se résume en ceci : Le curieux monument bâti au bout de la rue Saint- Antoine r N'était pas défendable; 2*^ Ne fut pas défendu; 3** Ne fut presque pas attaqué; 4"* Ne fut pas du tout pris.
Cest à cela, à entrer dans une grande porte ouverte, que se borne, nous allons le voir, l'incomparable héroïsme de ces premiers soldats de la Révolution.
Cette histoire d'ailleurs est une trilogie. L'affaire se passe en trois journées. La première est aux artistes, — les écervelés; la seconde aux bourgeois, — les tremblants; la troisième, à la populace, — les assassins.
Nous suivrons la chronique pas à pas, et nous commençons, comme l'aventure, par la journée du 12 juillet 1789.
La première journée. — Le 12 juillet était un dimanche. Le Palais-Royal regorgeait de cette foule de patriotes, d'écervelés, de proxénètes, de courtisanes, de filous, d'aboyeurs, d'orateurs, de nouvellistes, de motionnaires, d'espions, de déserteurs, d'émissaires du club Breton, d'enfants perdus de la Maçonnerie, qui y tenaient les premières assises de la Révolution.
On racontait qu' « une horde innombrable de Barbares était en marche pour venir couvrir Paris de bombes ». Les plus modérés annonçaient que trente régiments se dirigeaient sur la capitale, et ils juraient qu'ils l'avaient appris dans les bureaux de M. de Puységur, le ministre de la guerre.
On commentait surtout la nomination du maréchal de Broglie. Pour empêcher tout conflit d'autorité entre le duc du Châtelet, colonel — très despote et très détesté — des Gardes-françaises, et le baron de Besenval, lieutenant-colonel des Gardes-suisses, commandant militaire
des provinces du Centre, le maréchal venait d*être nommé commandant supérieur des troupes rassemblées à Paris, troupes sédentaires et régiments de passage, qoi venaient d'y être appelés en grande hâte.
Les premières n'effrayaient guère. On savait que les Gardes-françaises, les Invalides, le Guet à pied et à cheval, tous les corps, en un mot, qui stationnaient depuis longtemps à Paris, étaient achetés ou débauchés. Les Gardes-françaises, notamment, trouvaient au Palais- Royal des embaucheurs des deux sexes. On leur y offrait, en l'honneur e^ aux frais de la nouvelle déesse, la Liberté^ « toutes les délices que le lieu comportoit ». Ils avaient saisi toute occasion de prouver par leur indiscipline que ces « délices » avaient produit l'effet attendu . Sur les trois mille hommes dont se composait leur corps, on assurait que les cinq sixièmes étaient prêts à la révolte.
Les régiments qui venaient d'arriver avaient été aussi très travaillés. Les chefs du mouvement, avertis de leur venue, avaient envoyé audevant d'eux. Jusqu'à dix lieues de Paris, des émissaires chargés de leur payer à boire, en leur vantant les autres gentillesses de la liberté. Le travail continuait à Paris. Il rapportait bon profit. On voyait des soldats de tous les régiments venir au Palais-Royal, où « on leur accordoit les honneurs du civisme, au milieu des plaisirs de la licence. Ils y étoient aussi en sûreté qu'ils auroient pu l'être dans une place de guerre ennemie de la France ».
Mais l'ensemble résistait. C'étaient deux régiments d'infanterie suisse; puis Royal-dragons, Royal- Allemand, Chasseurs de Lorraine, régiments de cavalerie ; quelques centaines de hussards de Berchiny ou de cavaliers de Royal-Cravatte.
Les politiques du Palais-Royal redoutaient particulièrement les cavaliers dont on connaissait l'antipathie, presque le mépris, pour les Gardes-françaises .
Il courait, en effet, dans l'armée, de mauvais bruits sur la conduite de ceux-ci, à Dettingen et même à Malplaquet. On les surnommait les Canards du Mein^ à cause de la prestesse avec laquelle ils s'étaient jetés dans ce fleuve, pour fuir plus vite.
Débauchés, traîtres, indisciplinés et notés de lâcheté, ils étaient marqués pour être les premiers défenseurs de la Révolution.
Les Chasseurs de Lorraine couvraient la route de Versailles. Les