‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 82 sur 112 · LES MERVEILLEUSES · texte numérisé non relu

LES MERVEILLEUSES

Convention restait en permanence dans la salle, uniquement parce qu'elle n'était rien si elle se séparait. Des députés se promenaient. D'autres paraissaient dormir sur leurs bancs. Tous attendaient des nouvelles que leur faisaient probablement passer ceux de leurs collègues qui étaient actifs au dehors.

« Aux acclamations qui éclatèrent à l'annonce de notre mission, à la joie qui se répandit sur les figures, au profond silence qui s'établit de lui-même, on devinait aisément que, jusqu'à notre arrivée, rien de rassurant n'était encore venu adoucir les inquiétudes. Le président

LES MŒUas

COLLOT D HKRBOIS

Com«dieii imbulint, siflM à Lyon, peu goùti à La Htye, hhaa\ raillile à Genive, doui d'une voix forte.

d'une phyiioDomie cxprtsiivc, d'une grande hardiestc et cultivant avec profil la tensibjlitj, il fil une grande

fortune 1 la Sociiti des lacobins, puis 1 la Convention. On fil courir sur lui, à la fin de 1793, ces vers qui

résumeol bien la biographie :

De deux villeichaisjs pour vol. 1 Emporta lu vaisulla i l'hâte,

^ur Paris dirigeant son vol, Français, à ta confusion,

Cotlol qni, sous sa redingote, | Préside la Convemion.

Il présida aux dcslinics de la France jusqu'au 9 Thermidor, apris quoi la Rivolutioti l'envoya mourir i la Guyane.

nous ayant accordé la parole, je communiquai la résolution prise par notre section.

Frani:e RÉvoLtJT. — Livr. 68.

<( Le président nous invita aux honneurs de la séance. Un huissier nous ouvrit la barre. Machinalement nous entrâmes dans la salle. Un gros député bien laid, dans un grand désordre de toilette, vint à moi d'un air réjoui pour me donner Taccolade. Je le repoussai doucement en lui disant que je croyais que sa tête recommençait à lui appartenir assez pour qu'il pût penser à faire sa barbe. Il me demanda en riant si je tenais aux honneurs de la séance ; je lui répondis, du même ton, que j'ignorais en quoi consistaient les honneurs de la Convention.

— « Vous pouvez vous asseoir et rester autant de temps qu'il vous conviendra ; mais je vous connais assez pour être persuadé que vous pensez qu'il y a mieux à faire. Prenez le plus long pour retourner auprès de vos commettants, et toutes les fois que vous entrerez dans une section, parlez de la mission que vous venez de remplir et de Taccueil que vous avez reçu.

« Puis, reprenant sur ton joyeux, il ajouta :

— « Vantez surtout l'assurance que vous avez vue parmi nous.

— i< Sans doute, lui répondis-je, cela me formera si je veux un jour écrire l'histoire.

<( En nous retirant, nous trouvâmes la capitale sous les armes. »

Mais en faveur de qui s'agitaient toutes ces armes ? Les comités de Salut public et de Sûreté générale, sous l'impulsion de la Convention, travaillaient désormais de leur mieux à tourner en leur faveur cette masse armée. Ils ne pouvaient agir que par des décrets, où les passions personnelles et les mesures mesquines apparaissent au /milieu des actes d'une vigueur très grande et d'un intérêt plus général. Ce mélange peut servir à définir l'action historique des grands Comités du gouvernement de la Terreur.

Cet appel à l'opinion montre que c'est elle désormais, et elle seule, qui va décider de l'affaire. Reste-t-il dans la population parisienne quelque énergie, quelque amour de la légalité, quelque droit instinct de la civilisation? Y a-t-il une partie de cette population qui puisse lutter contre la populace et ses meneurs ? C'est la question que se pose la partie saine de la Convention.

Au milieu du flot qui emportait la Révolution vers la Commune, on crut bientôt entendre comme le murmure d'un contre-courant qui essayait de réagir et de remonter.

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La Convention n'avait donc pas perdu tout son prestige révolutionnaire. Bien plus, elle en avait acquis un nouveau , le prestige de la grandeur tombée. Pour une certaine partie des Sans-Culottes, elle est encore le centre de la souveraineté nationale que la politique de Robespierre lui-même a proclamé vénérable depuis le 3i mai, depuis que lui, Robespierre, y est devenu le maître. Pour le reste de la population, pour tout ce qui représente la France chrétienne, civilisée, réfléchie, intellectuelle et artistique, pour les persécutés, en un mot, la Convention asservie est devenue une compagne d'esclavage, une victime, elle aussi, de la Terreur, victime qu'il faut commencer par sauver pour se protéger soi-même.

La grande masse des gens intelligents et honnêtes comprend que la victoire de la Commune pousserait au gouvernement une classe plus sombre encore que celle qui domine actuellement, une portion plus grossière, plus inepte de la populace, et qu'au règne des Sans- Culottes succéderait le règne des Sans-Chemises.

Jusqu'ici aucun des pa-rtis engages n'est sympathique. Chacun d'eux lutte pour la tyrannie; les plus honnêtes combattent pour leur vie, les autres pour leur ambition , pour leurs convoitises. Chacun veut la continuation du gouvernement révolutionnaire. Robespierre ou Billaud, la Commune ou les Comités, le Conseil général ou la Montagne ; on n'a que le choix des tyrans. Mais voici la liberté, la dignité humaine, l'indépendance de Tesprit, qui s'éveillent et qui vont prendre part à la lutte.

Des hommes se lèvent. Ils sortent des retraites où l'espionnage général les confinait, et s'avancent, enfin, devant les Jacobins, qui veulent aller logiquement au bout de la Révolution. Entre les deux troupes de Sans-Culottes que leur ineptie retient dans l'indécision et qui, entendant des deux côtés les mots auxquels ils ont l'habitude d'obéir aveuglément, — la clochette qui mène le troupeau de moutons, — ne savent à quoi se décider, ces hommes viennent réclamer le droit de penser, le djjoit de vivre.

Ces hommes, c'est l'avocat royaliste Berryer, que nous voyons à la place du Carrousel, au milieu de deux cents sectionnaires de la Réunion, assis sur le pavé, une pique entre les jambes; c'est le publiciste girondin BefFroy de Reigny ou le Cousin Jacques, qui garde,

lui aussi, le Carrousel avec le bataillon de la section; ce sont ces mille aristocrates que la Révolution, impuissante à trouver parmi ses adhérents des hommes capables de peupler ses administrations, a été forcée de garder dans Paris ; c'est le journaliste sceptique Fiévée, que nous venons de voir dans Tenceinte de la Convention^ Mais avant d'arriver là, il avait beaucoup couru; et il nous dessine à grands traits Todyssée d'un modéré pendant cette nuit. Quelques bruits s'étaient répandus au commencement de la soirée, mais vagues. On n'osait se les communiquer; le journal du soir retardait sa publication pour ne pas se compromettre. Il n'y avait plus alors qu'un seul moyen de se renseigner sur les nouvelles du jour, c'était d'entrer dans un théâtre et de se placer à l'orchestre, parmi de vieux habitués, hommes d'esprit, lettrés, de mœurs polies et de goût délicat, point terroristes et volontiers communicatifs quand ils ne voyaient pas dans leur voisinage quelque basse ou violente physionomie.

Fiévée alla au Théâtre-Français ou de la République. Ce soir-là, comme la veille, on jouait VEpicharis et Néron ^ de Le Gouvé, et, comme la veille encore, on soulignait par des applaudissements tout ce qui, dans la pièce, s'adressant à Néron, pouvait s'appliquer à Robespierre. Seulement, le soir du 9, les esprits étaient plus exaltés, le courage plus grand. Ce fut un applaudissement de rage qui dura toute la soirée. Chaque vers qui pouvait insulter les Jacobins, les Communaux et leur chef, était redemandé. Aussi la représentation ne finit-elle qu'à une heure du matin.

Tremble, tremble, Ne'ron ! ton empire est passe'...

Me voilà seul, portant la haine universelle...

... Décret du Sénat qui condamne Néron...

Je n'aurai pas su vivre, et ne sais pas mourir ;

Et mourant dans la fange, on ne me plaindra pas...

Ces vers et cent autres excitaient une véritable frénésie d'enthousiasme.

Ce que Fiévée avait appris, dans l'intervalle et à l'abri, si je puis dire, de ces applaudissements universels, le décida à s'armer. Il rencontra en chemin un député à cheval, tenant un flambeau à la main, et appelant tous les citoyens au secours de la Convention. Il courut à sa section. Elle était rassemblée. Les armes étaient en faisceaux

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dans la cour. Les sectionnaires encombraient la salle d'assemblée générale. Deux émissaires de la Commune péroraient depuis longtemps, occupant la tribune, que personne n'osait leur disputer, et poussant la section à courir au secours de Robespierre. Mais si personne n'osait leur répondre, personne n'osait prendre de décision. Fiévée les attaqua et entraîna l'assemblée hésitante.

Berryer constate, comme Fiévée, que la présence des députés dans les rues eut quelque chose de saisissant, qu'il y avait dans ces hommes à cheval, dominant la foule vivement émotionnée, et haranguant le peuple avec autorité, une puissance qui décida bien des irrésolus.

Parmi ceux-ci, les plus prudents coururent garder les monuments et les caisses publiques ; ils supposaient que la politique jacobine commencerait par mettre la main sur cet enjeu. Les autres se dirigèrent vers la place de la Concorde. «Ce fut, dit un contemporain, l'action confuse des gens de bien secouant leur peur et leur torpeur. »

Les suspects sortent donc de leurs cachettes, entraînent dans les sections ceux qu'ils savent être les ennemis prudents de la Terreur. Les gardes nationaux de La Fayette, qui se savent menacés de proscription, s'agitent. Les jeunes gens, à qui répugnait cet ignoble régime, où les vieux savetiers, les antiques prostituées, les plus viles portières, les domestiques de toute espèce tiennent le haut du pavé, les jeunes gens s'arment. Bref, les sections du centre de Paris se décident pour la Convention.

a C'est la classe intermédiaire, — et^non les Sans-Culottes, — qui sauva la République, le 9 Thermidor, dit un Montagnard. »

Cela est vrai. Ce sont les modérés, jusque-là couchés à plat ventre, qui entrent en scène pour détruire la Terreur et arrêter la Révolution.

A minuit. Barras croit pouvoir protéger la Convention contre un coup de main. Il lui garantit qu'en cas de danger elle aura le temps de se réfugier sur les hauteurs de Meudon. Une retraite assurée à la campagne, c'est tout ce que les optimistes peuvent assurer à la Convention nationale à la fin de la journée du 9 Thermidor.

A ce moment, commençait à tomber une grosse pluie d'orage qui devait peser d'un grand poids dans les destinées du Jacobinisme.

Malgré cela, malgré l'effet produit par les conventionnels à cheval.

malgré le prestige de la Convention , malgré les efforts des gens de bien, malgré les applaudissements prodigués à Le Gouvé, et l'élan des sections les plus civilisées, il restait un iiKonnu à dégager. Les sections populaires allaient-elles parvenir à former vivement un gouvernement, et continuer d'accorder leur confiance à la Commune ?

§ 6. — Les Comités avaient commencé par s'adresser fort habilement aux deux catégories les plus opposées des sections, à celles qui, comme l'Indivisibilité, avaient conservé quelque levain d'Hébertisme et de haine personnelle contre Robespierre, et à celles qui, au contraire, représentaient, comme La Montagne et Guillaume-Tell, les idées conservatrices. Ces dernières avaient, nous l'avons dit, répondu assez vite. Mais, redisons-le, c'était un bouillonnement dans le grand courant. Il est vrai qu'il avait suffi pour donner une oscillation, une hésitation à ce courant.

Sur les quarante-huit assemblées générales, onze seulement faisaient un acte- d'adhésion explicite à la Commune, et douze comités sur cent quarante-quatre.

Ces sections, dans l'embarras où elles se trouvèrent, écoutèrent naturellement, avec une apparente faveur, les premiers individus qui cherchèrent à les influencer. La Commune avait pris les devants. Aussi, dès l'abord, vient-on crier victoire aux Jacobins et assurer que la majorité des sections est pour Robespierre. Sans doute, l'adhésion n'était pas aussi formelle qu'il plaisait à la Commune de le croire.

Quarante-deux personnes notables seulement étaient venues prêter serment de fidélité à la Commune. (Ces notables sont des officiers de sectionnaires au des membres des comités.) Parmi les simples citoyens qui vinrent jurer de mourir pour la liberté, quatre-vingt-onze, pas plus, osèrent écrire leur nom sur le registre.

Néanmoins, à minuit la Commune était de beaucoup la plus forte, la plus capable de prendre l'offensive.

Mais elle ne sut même pas utiliser son armée qui comprenait ce qu'il y avait de plus énergique dans les forces militaires de Paris. Elle n'avait pas su empêcher l'opinion de tourner du côté de la Convention. Elle oubliait combien la nation parisienne se lasse vite, combien il lui est difficile de rester longtemps en même situation d'esprit, surtout quand

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cette situation a commencé par la fièvre. Elle n'entretenait pas par une succession d'actes nets et résolus Timpression première. Elle laissait ainsi la foule du peuple et des sectîonnaires armés se refroidir et s'éclaircir peu à peu sur la place dé Grève.

A chaque instant de cette journée, — l'expédition de Coffinhal en était la preuve, — une vive attaque de la Commune eût triomphé sans coup férir. A minuit encore, elle eût triomphé après une légère résistance, et la Convention se fût retirée sur les hauteurs de Bellevue, en essayant là de se défendre jusqu'à ce que la France vînt à son secours et reconqwît Paris, — deux choses bien douteuses,

La Commune se contentait de décréter, de pérorer, d'envoyer çà et là des émissaires imbéciles qui ne savaient même pas la renseigner sur la situation de Paris et de la Convention. Elle paperassait comme si elle eût été déjà un gouvernement solidement et anciennement établi ; et elle répétait toujours la même chose.

Il faut ajouter la grande hésitation de Robespierre, sa frayeur natu- • relie des coups, des armes, et l'ineptie de la plupart des chefs de la populace. Pas plus que Robespierre, ils n'aimaient les luttes franches et où l'on rencontre devant soi des ennemis déterminés. Ce qu'il leur fallait pour les rassurer, c'était une foule innombrable de piques et de baïonnettes, qui les escorterait, enlèverait à l'ennemi toute idée de résistance, et qui, sans faire courir de dangers à d'aussi utiles citoyens, permettrait de recueillir pour la guillotine les gens marqués pour la proscription. Enfin, répétons-le, ils étaient tellement hébétés eux-mêmes par la Terreur qu'ils exploitaient; ils se détestaient, ils se redoutaient, ils se méprisaient tellement les uns les autres, qu'ils n'osaient faire un pas en avant ou à côté de la ligne de conduite convenue, sous peine d'être suspects à Robespierre et à leurs compagnons.

La place de Grève pouvait toujours être considérée comme une citadelle formidable de la Commune. Une pluie d'orage, qui tomba vers minuit, vint, nous l'avons dit, éclaircir singulièrement la foule qui s'y tenait.

On savait bien, sans doute, que les deux grands faubourgs s'agitaient, s'armaient et se mettaient en marche. On ne travailla même pas intelligemment à diriger cette marche. On les laissa tourner à l'ennemi, qui les dupa à l'aide des plus ineptes allégations. Les envoyés du comité de

Salut public alfirmèrent aux faubouriens que le but du Conseil général était de rétablir la royauté. Quelle preuve leur en donnait-on ? On se rappela quelle haine le parti de Robespierre, au temps de la lutte contre les Girondins, avait excitée contre ces mêmes Girondins en assurant qu'on avait trouvé, sur un champ de bataille — qui n'existait pas —

LE BŒUF A LA UODE Enseigne caricaturale d'un restaurant de la rue de Valois : f Au bœuf à la mode ■,

des épées ornées de fleurs de Us. Le Comité employa la même ruse grossière. Il fit savoir aux sectionnaires des faubourgs qu'on venait de saisir :à la Commune un sceau tout neuf, orné d'une fleur de lis. Personne, parmi ces sans-culottes, ne douta plus que Robespierre ne fût un agent royaliste, surtout quand on ajouta que la Commune avait déjà fait des efforts pour s'emparer du Temple et délivrer Louis XVIL

Pendant que ses émissaires tournaient ainsi contre les Jacobins les moyens dont ceux-ci s'étaient servis jusqu'ici pour calomnier et exter-

LKS MCEURS b^b

miner leurs ennemis, le comité de Salut public continuait à déployer la plus grande activité légiférante.

Ses décrets, dont le bruit se répandait, et dont les plus importants étaient colportés dans les assemblées générales des sections, rendaient peu à peu l'opinion plus favorable à la Convention. La lutte se régula-

POBTnAIT DE PHILIPPE LEBAS

C'ilail un bon PkarJ. de mœu

n honnciea et de manières doue», m

nuit V/neple ou biin [■Ecouleu

Ht HotesF'trre. Ces deux suruoms

quant rinfluence irrisisiiblc de

iobespieir* sur ce f-ihle cerveau. Le

du couragï au Neuf Thermidor

et. pour un révolutionnaire. i< mour

piilolel et ne se manqua pas, la

dis que Robespierre se bornait à se c

uu flacon de mflisae, et Hanriot

a emporter dans un «goût - juste rel

risait : u C'était à chaque coin de rue, nous dira Berryer, que la guerre civile éclatait. A droite était un groupe de citoyens armés qui criaient : Vive la Commune! A bas la Convention! A gauche, un autre groupe

Fhancs kbvolut. — Livr. 'nj.

pareillement armé, dont le cri était: Vive la Convention! A bas la Commune!

Les masses des deux partis se rencontrent en hurlant l'une contre fautre. Bientôt la ville paraît divisée en deux camps. Les partisans de chacun des antagonistes se groupent en deux corps, comme il arrive quand approche" le moment de la bataille. La partie occidentale, jusqu'au Pont-Neuf, tient pour la Convention ; la partie orientale et septentrionale, depuis la place de Grève, est sillonnée sans conteste par les adhérents de la Commune.

Mais il est bientôt évident que le flot envahissant vient désormais de l'Occident. Les citoyennes des tribunes des Jacobins annoncent qu'il y a trente ou quarante sections pour la Convention. Les gendarmes désertent le drapeau communal. Louvet, chef de brigade, vient prendre les ordres du Comité; on lui ordonne de ramener les canons de la place de Grève, et, à deux heures du matin, il va, avec un détachement de deux cent cinquante hommes, arrêter les administrateurs de police.

Sur cette place de THôtel-de-Ville, les meneurs se refroidissaient de la façon la plus évidente. Dulac a pu venir y lire sans danger les proclamations de la Convention, et cela a produit grand effet.

Payan, croyant à quelque énergie dans la population révolutionnaire, a voulu jouer de ruse : en lisant à haute voix et d'une façon railleuse le décret qui mettait hors la loi la Commune, il a ajouté : i< Et les citoyens qui sont dans les tribunes! » Il espérait exaspérer ces citoyens, il ne fit que les épouvanter; tous se sauvèrent en tumulte. Nouveau coup porté à la fidélité du peuple, des sectionnaires et des canonniers de la place de Grève.

Beaucoup rentrent chez eux; les rafraîchissements du citoyen Fontaine sont reçus avec moins d'enthousiasme; enfin les canonniers de Mutins Scevola, les plus solides jusqu'ici, hésitent. Ils envoient dire à leur section qu'ils s'ennuient. La section envoie quatre commissaires pour les ramener. Ils suivent les commissaires, malgré la fureur de Cosne Pionnier, qui tenait bon.

A ce moment, Hanriot sortit de l'Hôtel de Ville, et voyant la place dégarnie, il se mit à jurer et à s'étonner que ces canonniers, qui venaient de le sauver quelques heures avant, ne lui fussent pas restés plus

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fidèles ; mais ce fut tout. On ne songea à aucune mesure, soit offensive, soit défensive.

Barras, averti de ce qui se passait chez Tennemi, et apprenant de Léonard Bourdon et de Camboulas que les six mille hommes des quartiers des Arcis et des Lombards étaient prêts à marcher et à entourer THôtel de Ville, Barras comprit que le moment était venu. Il fit courir à la Convention le bruit que le Conseil général se préparait à attaquer dans deux heures. « Prévenons-le! » s'écria-t-on.

De fait, c'était la seule mesure sage, et c'était une maxime reçue dans le code des adages révolutionnaires : L'agresseur est sûr de vaincre.

Les plus bruyants Montagnards, les fanfarons comme Bourdon, de l'Oise; les lâches comme Léonard Bourdon; les vaillants comme Barras, Legendre, Fréron, se mêlent aux troupes, et chacun prétendra plus tard à l'honneur d'avoir guidé ces braves sur le chemin de la victoire, d'avoir emporté la forteresse de l'ennemi.

Ces guides n'étaient pas d'un génie militaire transcendant, et la marche fut assez bouffonne dans ses détails, quoiqu'il y eût évidemment quelque grandeur dans le spectacle de ces deux troupes s'avançant dans la nuit pour lutter contre une force jusqu'ici invincible, et qui n'était autre que les représentants de la populace parisienne.

Je dis deux troupes : Barras, en effet, avait fait filer une partie de son armée le long des quais, pour prendre la place de Grève de front, €t l'autre partie le long de la rue Saint-Honoré, pour prendre l'Hôtel de Ville par derrière.

La rue Saint-Honoré était devenue solitaire. Il était une heure du matin environ quand les troupes conventionnelles commencèrent à s'ébranler. Les canons marchent en tête des sections, et les canonniers s'avancent mèche allumée. Mais, n'étant probablement pomt pressés d'arriver, ils ralentirent le pas, et les sectionnaires de la Réunion et de Marat, qui tenaient la droite et la gauche de la rue, se trouvèrent pêle-mêle avec l'artillerie. Bourdon, de TOise, se mit à pousser des cris épouvantables. Enfin on arrive, vaille que vaille, sur la place de Grève, où l'on trouve d'autres troupes tenant pour la Convention, d'autres batteries de canons chargés à mitraille et rangés en face de l'Hôtel de Ville. Avec une ineptie incomparable, les commandants des

b4S LA CIVILISATION

bataillons qui arrivaient firent placer leurs soldats devant les canons, qui devaient ainsi, dès les premières décharges, détruire leurs propres troupes.

Levasseur, de la Sarthe, dit qu'encore alors un mouvement d'Hanriot lui aurait valu la victoire.

Mais on n'apercevait aucun mouvement hostile dans l'intérieur. C'était à n'y pas croire.

Le maître d'école Léonard Bourdon, qui était venu avec la section des Gravilliers, entra en réflexion. Il se persuada que ce silence cachait un piège et que le bâtiment était miné. Il se retira jusque dans le voisinage du pont Notre-Dame.

Barras et Merlin, de Thionville, moins prudents, prenaient toutes les précautions pour cerner la Commune. Le comité de Salut public qui, avec une meilleure fortune, retrouvait sa fureur, avait bien recommandé à Barras de mitrailler tout et de faire disparaître de la surface de Paris l'Hôtel de Ville, ce monument de rébellion. Barras jugea plus sûr d'aider le mouvement commencé, qui détachait de la Commune tous ses partisans, l'un après l'autre, pour ainsi dire, et sans secousse. Les canonniers qu'on avait trouvés sur la place s'étaient rangés, sans résistance, du parti de la Convention; ils avaient tourné leurs batteries contre l'Hôtel de Ville, et une vingtaine de canons qui, du côté de l'arcade Saint- Jean, défendaient la maison commune, avaient été cernés sans que personne ne s'y opposât.

En dehors de Barras, de Merlin de Thionville, de Léonard Bourdon, de Bourdon de TOise, de Fréron et de Legendre, nous devons noter deux personnages d'ordre très inférieur, mais qui s'attribuent le principal mérite dans cette affaire. L'un est Dulac, gentilhomme dégénéré que la Révolution avait trouvé en prison, et qui devint un des agents énergiques des Comités de gouvernement. L'autre est un gendarme de dix-neuf ans, qui se fit appeler Méda, qu'on nomme parfois Médal, mais qui, en réalité, se nommait Merda, et qui, encouragé par le comité de Salut public à exercer sur ses camarades, en l'absence de ses chefs ivres-morts, une influence favorable à la Convention, se croyait général en chef de l'armée conventionnelle. Brave soldat, incomparablement plus honnête que Dulac, il mourut colonel, tandis que Tautre disparaissait dans quelque obscure prison; mais vantard, qué-

mandeur, ce Merda est absolument suspect dans ses allégations.

Que faisait-on donc dans Tintérieur de THôtel de Ville ?

II est deux heures et demie. Une nouvelle députation des Jacobins

vient d*arriver ; une quarantaine de membres du Conseil général sont

encore en séance. Les escaliers, les corridors sont remplis de curieux, de

zélés. Les chefs sont dans une pièce voisine de la salle des séances. Ils

paraissent ignorer absolument tout ce qui arrive; ils semblent croire

qu'il hy aura point le moindre mouvement offensif de la part de la

Convention. Pour eux, ils se préparent à agir seulement quand le jour

sera venu. Aussi sont-ils médiocrement inquiets de la diminution du

peuple sur la place. Il faut bien que les sans-culottes dorment pour

revenir au matin avec un nouvel enthousiasme.

Robespierre se préparait à signer un appel adressé à la section des Piques, lorsqu'un bruit plus violent se fait entendre sur la place et dans THôtel même. Maximilien s'arrête après avoir mis sur la minute de cet appel les deux premières lettres de son nom. Il s'interrompt. C'était une goutte de sang, de son sang peut-être, qui devait compléter la signature.

Dans quelques instants, nous allons trouver Le Bas mort, Robespierre aîné étendu, la mâchoire fracassée; Robespierre jeune, sur le pavé de la place où il vient de tomber du haut du premier étage de l'Hôtel; Couthon couché sur le quai Pelletier; Hanriot, dans un égout; Dumas, Payan, Fleuriot, Saint-Just, arrêtés. ' Que s'est-il passé ? L'histoire n'a pas de sûre réponse à donner. De tous les incidents mystérieux qui composent l'histoire de la révolution de Thermidor, l'événement final est le plus difficile à éclaircir complètement : le récit de la capture, de la défaite, des blessures ou de la mort des Robespierristes est et restera toujours obscur.

Il n'est pas un historien, pas un contemporain, qui ne donne des détails différents. Les affirmations des principaux témoins sont absolument contradictoires.

Le Bas paraît s'être tué d'un coup de pistolet ( d'après le rapport de trois citoyens faisant les fonctions de juge de paix et assesseurs ), dans la pièce où Maximilien Robespierre s'était blessé. Il mourut sur le coup, et le matin même du 10, à sept heures, il fut enterré au cimetière Saint- Paul.

* -Wf •*,

5So LA CIVILISATION

Augustin Robespierre, voyant la partie perdue, passa par une fenêtre et se promena pendant quelques minutes sur le rebord qui court le long du premier étage du monument. Il avait ses souliers à ia main. Peut- -être cherchait-il à se sauver, peut-être voulait-il se rendre exactement <:ompte des faits. Il vit un représentant du peuple qui entrait dans THôtel de Ville, escorté de sectionnaires armés; en même temps, la place retentissait des échos de la proclamation mettant la Commune et les représentants rebelles hors la loi» Il se précipita et tomba au pied -du grand escalier, blessant deux citoyens, dont un, qui se nommait Chabru, fut presque écrasé. On transporta Augustin au comité civil de la section de la Maison-Commune, où il fut pansé et interrogé. Il était si gravement blessé qu'il put à peine répondre. Les délégués de la -Convention le réclamèrent et on le porta mourant au comité de 5ûreté générale.

Hanriot nous est montré tantôt se précipitant, le sabre en main, pour défendre les abords de la salle où sont réfugiés les chefs de la •Commune, tantôt luttant avec Merlin, tantôt accablé de coups par "Coffinhal qui lui reproche sa lâcheté et son ineptie, et le jette dans la rue, tantôt se sauvant et se blottissant dans un égout. En fait, c'est là -qu'il était. On eut grand' peine à le trouver. Ce fut à une heure de l'après-midi, seulement, qu'on le découvrit, mais il ne voulut pas sortir du trou où il se cachait. On le larda de coups de baïonnette pour le forcer à quitter sa tanière, et on Ten retira couvert de boue et de sang, et Tun des yeux sortant de l'orbite. On le mena à la Conciergerie.

Couthon, qui était, on le sait, incapable de marcher, fut précipité 4\x haut de quelque escalier et blessé à la tête. On le trouva, les uns disent dans une salle de la maison commune, les autres sur le quai Pelletier. Il faisait très adroitement le mort, lorsque des sectionnaires le lardant avec leur pique et ne le voyant pas bouger, dirent :

« F.... cette voirie à la rivière. ^- Mais citoyen, s'écria subitement Je cadavre, Je ne suis pas encore mort. »

On le porta à l'Hôtel-Dieu vers cinq heures du matin. Coffinhal se sauva et resta quelques jours caché dans le voisinage de Paris. Puis, mourant de faim, il se rappela qu'il avait à Grenelle ^n ami intime, bon patriote. Il alla lui demander asile. Celui-ci, péné-

LES MŒURS 3ï)i

tré des devoirs imposés à tout citoyen par le gouvernement révolutionnairCi alk dénoncer son ami, qu'on saisit.

Le Rebours se cacha, comme Hanriot, dans un égout plus éloigné de la place de Grève, Ce fut le seul de tous les hommes impoitants qui se sauva.

Saint-Ju8t lâcha bien doucement un poignard qu'il paraît avoir pris machinalement^ comme Dumas qui agitait pour s'empoisonner un flacon de mélisse, et qui se rendit sans ombre de résistance, ainsi que Payan et Fleuriot.

Maximilien Robespierre fut trouvé, disions-nous, avec la mâchoire tracassée. Avait-il essayé de se suicider? Avait-il été blessé par le gendarme Merda? La question est douteuse. Les plus graves probabilités sont pour le suicide, et j'y crois, mais on n'en saurait donner de preuves mathématiques.

On le trouva étendu dans une salle voisine du lieu des séances. On dit qu'en l'apercevant un des patriotes s'approcha vivement, le regarda

fixement et s'écria : « Oui, Robespierre, il est un Etre suprême, »

Douze sectionnaires le saisissent par les bras, les jambes et la tête, si brusquement qu'ils lui déchirent les habits. On Tamène au pavillon de Flore, au pied du grand escalier qui mène aux salles du comité de Salut public. Ceux qui portent les pieds recommandent aux autres de tenir la tête haute, « car, dit l'un, il n'est pas encore mort. Il est encore chaud. — Bah ! quand ce serait César, qu'on le jette à la voirie! — Ne v'ia-t-il pas un beau roi ! » s'écrie un autre, car il y a foule autour de lui. Lui, il tient obstinément le bras droit sur son visage, comme pour le cacher.

On apprend que la Convention ne veut pas revoir le monstre. On le monte dans la salle d'audience ou plutôt dans la salle même des séances du comité de Salut public.

On retend sur une table recouverte d'un tapis vert (qu'on ne prit pas la peine d'essuyer, si bien que longtemps après on voyait encore les traces du sang). On lui donne pour oreiller une vieille boîte qui renfermait des échantillons de pain de munition moisi.

Il respire à grand bruit. Il cherche toujours à se cacher le visage. Il paraît assoupi. Quelques contractions musculaires seulement attestent sa souffrance et sa colère.

Il est sans souliers, ses bas de coton tombent sur ses talons, ses culottes de nankin sont déboutonnées, son habit d'un bleu violet, le même qu'il avait le jour de 4a fête de l'Etre suprême, est tout souillé, la chemise ensanglantée.

Il était trois heures et demie quand on l^amena au Comité.

Bientôt ses mains se détachèrent du visage et, en errant sur la table, trouvèrent un sac de peau. Il s'en sîfervit pour essuyer le sang qui coulait de sa blessure. On remarqua que ce sac portait écrites l'adresse et l'enseigne du marchand Lecourt : Au Grattd Monarque!

Il avait relevé la tête. Il s'appuyait sur le coude gauche et saisissait de la main droite de petits morceaux de papier que des assis-

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