‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 85 sur 112 · NE PUISSANCE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

NE PUISSANCE RELIGIEUSE

Aussi exécré des révolutionnaires matérialistes que méprisé par les conservateurs chrétiens , il représente la dictature philosophique, la tyrannie théiste. Il paraît avoir entrevu une religion ayant pour dogme l'égalité absolue, pour cuite les grâces de la nature printanière, pour fêtes des abstractions philosophiques, comme le Génie, la Pudeuri, la Vieillesse, TOpinion ; pour texte éternel de sermon, le bonheur du peuple; pour paradis, Tindigence, mais universellement partagée; pour but, l'organisation d'une théocratie qui consisterait dans le pouvoir absolu donné à un grand prêtre, seul élevé au-dessus d'une nation exactement nivelée.

La /grande masse du peuple révolutionné, dans le cœur duquel on avait arraché lamour du Chrrî5t,,^mais sans pouvoir lui enlever l'instinct essentiel du spiritualisme, se contentait de cette religion. C'est là qu'il faut chercher une des causes de la toute-puissance de Robespierre.

Mais avant de proclamer ce dogme nouveau , il était déjà le grand maître de la Révolution. Comment en était -il arrivé là, ce petit avocat, homme de fief de la salle épiscopale d'Arras, dont les premiers discours à la Constituante avaient excité la risée générale ? comment en était-il venu à imposer sa volonté à la France? Les temps étaient- ils changés ? La France était-elle tombée bien bas, ou l'homme était-il monté bien haut ? Maximilien Robespierre présentait-il cette apparence énergique, fière et majestueuse qui ravit les foules ? Son caractère avait-il cette noblesse, cette grandeur qui s'impose aux instincts élevés d'un peuple ? Son intelligence possédait-elle ce génie devant lequel se courbent les plus sages têtes d'une nation ? Séduisait-il les yeux, conquérait-il les âmes, dominait-il les intelligences ?

Je demande son portrait aux contemporains, à ceux-là mêmes qui s'indignent de sa puissance, et qui doivent chercher à l'expliquer pour s'excuser de l'avoir subie.

« Il était, dit Thibaudeau, d'une taille moyenne, avait la figure maigre, la physionomie froide, le teint bilieux et le regard faux, des manières sèches et affectées, le ton dogmatique et impérieux, le rire forcé et sardonique. Chef des Sans-Culottes, il était soigné dans ses vêtements, et il avait conservé la poudre lorsque personne n'en portait plus. Peu communicatif, il tenait toujours à une certaine dis-

tance les personnes avec lesquelles il avait le plus d*intimité. C'était une espèce de pontife qui avait ses séides et ses dévots, et dont Torgueil se complaisait dans le culte qu'ils avaient pour lui. »

« Sa taille mal dessinée, c^est Montjoie qui parle, sans justesse dans les proportions, sans grâce dans les contours, étoit un peu audessous de la médiocre. Il avoit dans les mains, dans les épaules, dans le col, dans les yeux, un mouvement convulsif; sa physionomie^ son regard, étoient sans expression; il portoit sur son visage livide, sur son front qu'il ridoit fréquemment, les marques d'un tempérament bilieux; ses manières étoient brutales, sa démarche tout à la fois brusque et pesante. Les inflexions aigres de sa voix frappoient désagréablement l'oreille : il crioit plutôt qu'il ne parloit. Le séjour de la capitale n'avoit pu vaincre entièrement la dureté de son organe ; dans la prononciation de plusieurs mots il laissoit deviner l'accent de sa .province. »

Au-dessous du front bombé, des longs cheveux châtains, rejetés en arrière, de l'arcade sourcilière proéminente, que nous indiquent les portraits dessinés, mettons, sur de petits yeux toujours inquiets, des lunettes vertes qu'on l'accusera d'employer sans besoin, et uniquement pour dissimuler la trop grande vivacité de ses regards; songeons à ce petit nez pointu, à ces joues toutes couturées des marques de la petite vérole, et nous aurons le portrait complet d'un homme peu fait pour séduire les masses par sa beauté.

Devait-il sa puissance à son caractère ? Les contemporains sont d'accord pour le résumer en ces termes : jaloux, orgueilleux, dur, opiniâtre, violent, lâche. Est-ce ce caractère qui lui avait conquis les âmes? Quand il parle de lui-même, il aime à dire qu'il est facile dans la vie privée, et il n'ose nier qu'il soit ombrageux dans les affaires publiques.

Reste donc son intelligence. Qu'en dit Meillan, l'un de ceux qui en parle avec le plus d'impartialité, de bienveillance même ? « Robespierre n'avoit pas de talens supérieurs. Son éloquence n'étoit qu'un tissu de déclamations, sans ordre, sans méthode, et surtout sans conclusion. Nous étions obligés, chaque fois qu'il parloit, de lui demander à quoi il vouloit en venir. Il se plaignoit, il se lamentoit, il gémissoit sans cesse des malheurs de la patrie, et jamais il n'avoit un remède

à proposer. Il crioit éternellement à la calomnie et ne cessoît de calomnier. »

<( L'art d'improviser, écrit un autre contemporain, lui fut étranger. Si Ton en excepte quelques occasions où ses affections vindicatives l'inspirèrent assez heureusement, tout ce qu'il disoit n'étoit qu'un tissu de déclamations sans ordre. »

D'autres, comme Lacretelle, nous diront que c'est uniquement un froid rhéteur, à la fois révoltant et fastidieux, et qu'à la Convention on répondait par des bâillements à ses froides fureurs.

ce Ce petit homme sans grâce et sans vigueur dans son éloquence, » écrit Durand de Maillane.

« Les vagues généralités de ses prédications n'aboutissaient pour l'ordinaire à aucune mesure, à aucun projet de loi. Il combattait tout, ne proposait rien, et ce secret de sa politique s'accordait heureusement avec l'impuissance de son esprit et la nullité de ses conceptions législatives. » C'est l'énergique Daunou qui parle ainsi, et il se trouve d'accord avec Marat, qui disait de Robespierre, — de Taveu même de celui-ci, — qu'il n'avait ni les vues ni l'audace d'un homme d'État. Voilà l'opinion presque unanime des contemporains. Elle indique la nuance d'un mépris très peu différent de celui qu'on avait pour Marat et pour Danton. A Tégard du premier, le mépris se mélangeait de dégoût, pour le second, d'admiration; quant à Robespierre, on le méprisait en le bafouant comme un type de médiocrité ambitieuse et condamnée irrémédiablement à végéter.

Il grandit pourtant et il devint le principal maître d'un des plus grands pouvoirs qui aient existé. Son succès n'est pas seulement, comme le dit Daunou, surprenant au premier aspect, il l'est encore aujourd'hui, où l'on a étudié le personnage et où Ton continue de se demander quelle est la cause de son pouvoir.

Elle paraît encore inexplicable, en effet, parce qu'on n'a pas trouvé un mot pour la définir. Ce mot, on ne pouvait l'inventer aisément, -Robespierre n'ayant rien de caractérisé, rien de saisissant, rien d'un homme de génie.

Ce mot, il ne faut pas le chercher en lui, où il ne saurait être, mais hors de lui. Le tort des historiens a été jusqu'ici de commencer par regarder dans son cerveau ou dans son âme. Ce qu'il faut envi-

sager, c'est le point du sol où il a mis le pied et où il se tient.

Sa grandeur vient de ce qu'il se plaça, dès le début, au milieu de ce sol accidenté, sur la partie d^ terrain que le volcan révolutionnaire devait surélever. Il eut le grand mérite de s'y camper solidement et de ne pas trop chercher à s'en éloigner, d'y revenir prestement et de s'y cramponner plus énergiquement encore, après une ou deux hésitations qui le tentaient de sauter sur une pierre voisine. Il eut surtout la science parfaite de ne souffrir personne sur le haut de son rocher, de ne jamais se lasser d'en précipiter tous ceux qui voulaient Ty rejoindre, et de n'admettre dans son voisinage que les humbles qui consentaient à rester tapis dans le bas.

Quelle fut cette partie du terrain révolutionnaire dont le niveau devait s'élever au-dessus de tout? Quel fut le principe qui grandit plus que tous les autres ?

Ce fut l'Égalité. Robespierre domina parce qu'il fut égalitaire, parce qu'il fut le premier, le plus honnête, le plus habile, le plus en vue, le plus obstiné des égalitaires, et parce que la Révolution, après avoir essayé et usé deux des trois principes qu'elle avait mis dans son programme, après avoir vu s'évanouir le rêve de la Fraternité, après avoir emprisonné la Liberté jusqu'à la paix, fut forcée de se replier vers l'Égalité et de la pousser jusqu'au bout pour avoir une raison de durer et et de vivre.

Le jour où Robespierre eut trouvé le mot Egalité avec les deux autres. Peuple et Démocratie^ il fut en possession de tout son être politique, de son avenir, de son éloquence, de sa ligne de conduite.

Après avoir marché à l'aventure, poussé par les événements, sans autre but déterminé que de satisfaire son esprit envieux et haineux, en écrasant ses ennemis et en abaissant ses supérieurs, il vit, vers le milieu de Tan II, que, des premiers docteurs et directeurs de la Révolution , il était resté seul. Il pensa qu'il pouvait devenir le maître absolu.

Le plan qu'il suivit, — et il nous faut interroger les faits, car sombre, défiant, hésitant, voué au vague, il n'a rien confié à la postérité, — paraît avoir été ceci : conquérir d'abord l'opinion publique; s'en servir pour terroriser la Convention et la forcer ainsi à remettre le pouvoir absolu aux mains des comités de gouvernement;

terroriser ensuite, à l'aide de cette même opinion, le comité de Sûreté et le forcer à abandonner sa part de pouvoir absolu au comité de Salut Public; enfin terroriser, toujours par l'effroi de cette opinion, ce dernier comité dans lequel s'est concentré tout le pouvoir, le forcer à en remettre le libre et plein exercice à Robespierre, qui devient ainsi le dictateur.

Ce procédé d'ELiMiNATiON est tout ce que Robespierre nous offre en fait de génie politique. Ce plan était, d'ailleurs , fort ingénieux. 11 donnait la puissance la plus grande qui se pût rêver, et il la don-

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