‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 86 sur 112 · AUTOGRAPHE DU MARQUIS DE CONDORCET · texte numérisé non relu

AUTOGRAPHE DU MARQUIS DE CONDORCET

naît'sans la responsabilité, que Robespierre redoutait et qu'il n'eût jamais osé affronter^ Il était ainsi dictateur, tout en conservant l'apparat parlementaire, l'organisation républicaine et toute la mascarade de la" Liberté. N'était-ce pas le comité de Salut Public qui continuait à diriger tout? Or qu'était-ce que ce comité, sinon le fondé de pouvoirs de la Convention ? Et la Convention , qu'était-ce ? La représentation de la souveraineté du peuple. Et qu'était-ce encore qu'un État libre, sinon celui où le peuple est souverain ?

On avait donc ainsi confondu en un même cri : a Vive la Tyrannie ! et Vive la Liberté ! » ou plutôt : « Vive Maximilien, protecteur-tyra» de

la Liberté française ! » Encore une fois, cela était aussi lâche qu'ingénieux. On peut prévoir^ nous l'avons indiqué, que Robespierre, s'il eût réussi, eût succombé sous les exigences tyrannîques des meneurs

CÉCILE RENAUD ARRtTÉE CREZ ROBESPIERRE, LE 3 3 HAI I794 Lc4prairii1,une [cancfitledï v[agtti un ana m prjunliàla maison du menuiiicr Uiipli<r>>u numéro Kd de la rue Saial-Houori, où demeurait Robcapierre. Elle demanda i parler à celui-ci. On lui trouva un air Mzatre. On la iui>it,on la fouilla. Elle avait arec elle un petit piquet de linge et de menui obïeii. ciseau i. petit canif fermint propre à couper le fil. Cécile Renaud tlail coutuiière. On baptise ce petit canif du nom de poignard. Oa condamne la jeune fille comme émissaire de Pilt et Cobourg, chargée d'astialiner Robespierre, le père de la patrie. On la mène à l'échaCaud, vêtue d'une chemise rouge, à lilre de parricide, en compagnie de ci nquanle- trois complices, la plus Inexplicable fouillis de femmes, d'enfims, de rieillardi, d'épicieri, d'actrices, de domesli^uei, de princes, de soldats, geas emprisonné* depuis.long- Itmps et absolument étrangers les un; aux autres.

France révoldt. — Livr. 71.

terroriser ensuite, à Taide de cette même opii>' reté et le forcer à abandonner sa part de p '^ ^ "^ de Salut Public; enfin terroriser, toujor, / nion, ce dernier comité dans lequel s'; le forcer à en remettre le libre et f devient ainsi le dictateur.

Ce procédé d' Élimination e en fait de génie politique, donnait la puissance la

Tïïtufùfr'iuh à

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tiois d'un coup iièi de l'extermination.

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iite- Ampoule. Peut-être, comme les

.iitivement la monarchie en brûlant les

^iidre le retour d'un roi impossible en lui enle-

/^ ' ^i-^ /Vetre sacré! Il brisa la Sainte-Ampoule en montrant ^^ : ^^ , ''''[àtertiel L'Eternel lui répondit. Il rendit à Ruhl la vie ^i^ ^ qae Ruhl se suicida.

V^!v\^arennes était un homme d'une autre envergure. Il n'était 0'^^^ ^itié de renégat. Il n'avait pas été prêtre, mais seulement ^^^'^^ à l'Oratoire, qui le chassa poliment, parce qu'il aimait trop jÂtre» Et cet amour du théâtre, en un homme qui est certaine- ^^ l'un des types les plus sombres de l'humanité, est à noter. Après avoir chanté, en vers latins, sur le ton* de l'idolàtrif, les anges de Louis XVI, il se fit templier, puis révolutionnaire ardent. Il fut le grand-prêtre de la Peur, de la peur qui est la déesse de ja Révolution, « de la peur, qui, nous dit un historien d'alors, avait fait des progrès immenses dans le caractère français, alors que tout se montrait sur le ton de la fierté la plus exaltée. »

Comme la Révolution paraissait avoir ouvert les cages d'une ménagerie et que tout portait l'esprit vers la bestialité farouche, les contemporains disaient de lui que si Vadier tenait de la hyène , Barère du chacal, Robespierre du chat, Billaud rappelait le tigre.

Il avait dans son cerveau je ne sais quelle infirmité qui donnait une teinte sinistre à toutes les manifestations de son imagination. Intelligent d'ailleurs, vigoureux, esprit systématique et point maniable, mais orné,

% orateur un peu lourd mais énergique, et d'ailleurs pour écrire que pour parler, il montrait, avec la l'Ancien Régime, Tàme implacable, inflexible et on.

\ la Convention, Paganel, nous le montre

^n parti par la sévérité de sa physionomie,

Darti contraire craignait de le voir et de

't graves, il prenait une attitude hostile,

^d farouche, et son silence imposait

.^ la. foudre au fort de la tempête. »

admirateur de Billaud, reconnaît que ce n'est

.v qui inspirait ce père de la République. Il soutint

aie tranchant et subversif de toutes choses , parce que ce

^ime avait plus de rapport avec ses inclinations ». Il mit partout le

désordre, « parce qu'il pouvait ainsi préparer l'avenir au gré de son

ambition ».

Saint-Just nous le montre aussi et lui enlève cette renommée d'inflexible fermeté dont les Jacobins sont fiers en lui. « Silencieux, pâle, l'œil fixe, arrogant, les traits altérés, Billaud, hardi quand on paraissait lui céder, s'arrêtait devant la résistance, et le dernier mot expirait toujours sur ses lèvres. »

La Révolution nç lui accorda pas la suprême faveur qu'elle donna à presque tous ses favoris : elle ne lui coupa point le cou. Elle l'envoya à Sinnamari, où il goûta pendant vingt ans, sans rçmords, paraît-il, les joies de ses souvenirs. Il finit ses jours aux gages d'un nègre, qui, pour comble d'ironie, était républicain et se nommait Petion.

En dessous de Robespierre et de Billaud, les deux hautes têtes de la République en l'an II, l'an triomphal de la Révolution, les comités de Salut public et de Sûreté présentaient les types principaux des hommes politiques d'alors.

Le premier de ces comités divisait ses grands hommes en cinq partis. Il y avait le parti des guillotinés, représentés, en attendant les autres, par Hérault de Séchelles, qui avait dirigé toute la politique extérieure et qui avait été exécuté dans la fournée des Prisons^ avec Danton et sa troupe. Il était pourtant le principal auteur de la fameuse

constitution de gS. Il avait planté en Alsace une forêt de guillotines. Il avait livré les Girondins à la populace, le 3i mai. Mais si avili qu'il se fut fait, il ne pouvait oublier qu'il avait été bien élevé. Peutêtre Hanet Cléry ne fut-il pas le seul auquel il avoua qu'il avait commis tous ses crimes révolutionnaires par lâcheté. Puis il était beau, propre, élégant, bien voulu du beau sexe; il était jalousé et dépaysé au milieu des disciples de Marat et des sacs éventrés. La bonne mère Révolution ne l'avait pas voulu faire languir.

Il y avait aussi le parti des absents. Prieur, de la Côte-d'Or, et Jean Bon Saint-André voyageaient. En même temps que la Terreur, ceux-ci portaient en province diverses choses qui n'étaient pas, je le reconnais, de leur mission. Jean Bon, qui devint, plus tard, de Mayence, où il fut nommé préfet par Napoléon, avait été envoyé pour donner à la marine française l'exemple de tous les héroïsmes. Mais il se trouva que la mer nuisait à son courage. Après le combat, on le voyait toujours noir d'une poudre qui n'était pas celle de Bellone^ mais celle de la soute au charbon. Gomme il n'était pas méchant homme, on ne s'en égaya pas trop. Il faut reconnaître aussi que ce n'était pas chose facile de s'égayer d'un défaut d'un membre du comité de Salut public*

Prieur, de la Gôte-d'Or, dans ses moments de loisir, travaillait à entretenir la bonne vieille ivrognerie française, et à repeindre, à la jacobine, la galanterie nationale. Il avait établi à Kerhuon , près de Brest, une petite maison^ dont il partageait les gentillesses avec Ance, le bourreau, homme à bonnes fortunes républicaines, et personnage politique notable, qui joignait à l'exercice de la guillotine le titre de président du Gomité de surveillance révolutionnaire brestois, et qui, à ce titre, était maître de la ville.

En dehors de ce guillotiné et de ces absents, il y avait au comité de Salut public les gens de haute main^ les philosophes, les gens qui voyaient les choses de haut, les doctrinaires. G'étaient Robespierre, Saint- Just et Gouthon. Avec Billaud, Barère et Gollot d'Herbois formaient le groupe des gens révolutionnaires^ c'est-à-dire chargés des détails du gouvernement intérieur. Les gens d'examen^ les travailleurs, les examinateurs du travail des bureaux étaient Lindet, chargé des subsistances; G.- A. Prieur, des armes; Garnot, de la guerre.

De ces commissaires, nous connaissons les deux chefs de groupe, Robespierre et Billaud-Varenne.

A côté de Robespierre, nous voyons Couthon et Saint-Just, dont la biographie a été souvent écrite. Le bon et sensible Couthon ! Ce sont ses sobriquets. Et c'est lui qui fit passer cette épouvantable loi du 22 prairial an II, qui permettait de condamner les accusés, sans enquête, sans témoins, sans preuves. Encore avons-nous tort de dire ^

que cette loi permettait aux juges et aux ^

jurés de telles condamnations. Elle les leur " o

conseillait, elle les leur imposait sous u

peine de mort. C'était l'inventeur, le défenseur acharné et menaçant de cette ex- * â termination légalisée, qui représentait la ° sensibilité au Comité. g

Saint-Just sortait à peine du collège, ,

d'oij on l'avait chassé parce qu'il y voulait mettre le feu; il quittait à peine la "^r maison de détention où on l'avait en- , *< fermé pour ses débauches précoces; il ^^î ' venait de publier l'un des plus sales ro- '^C> ♦' «• Ji^ mans qui se puisse imaginer, lorsque la f^ ^ ^ Convention le choisit pour lui donner la f <> France à gouverner avec le pouvoir que ''C 3 "l^'*^ l'on sait. Il ne se contente pas de tyran- J \^ ^ niser la France. Ce morveux, en polis- '\' *^\ son^ comme le nommaient ses ennemis, ^^ '^ ^ voulait réformer' l'humanité. Ce qu'il avait % ^ S trouvé de plus pratique, c'était de ras- • v ^ÇW sembler, chaque matin , tous les bourgeois d'une ville et de les envoyer, femmes et vieillards], chargés de pioches et de pelles, casser les cailloux sur les grands chemins. A Strasbourg, il en envoyait chaque mois sept cents travailler ainsi

à dix-huit lieues de la ville. Il a résumé sa théorie politique en une phrase plus inepte encore que méchante : « Guerre aux châteaux! paix aux chaumières ! » Toutefois il n'accordait pas tellement la paix aux chaumières que nous n€ trouvions parmi ses victimes autant de tailleurs, de maçons, de boulangers, que de bourgeois. Son génie administratif, il Ta dépeint en une autre phrase : « J'ai mis l'épouvante à Tordre du jour. » Ce collégien, insuffisamment fouetté, représentait au Comité une espèce de haine inhérente au révolutionnaire, la haine contre le soldat; et il s'offrait, de temps à autre, la satisfaction de faire fusiller, à la tête de l^armée, un officier suspect de ne pas goûter suffisamment son génie militaire.

Malgré le masque de flegmatique austérité qu'il s'efforçait de mettre sur son visage joliet , nous le voyons vivre avec une femme mûre, mais riche, qu'il avait enlevée à un homme d'affaires de son village. Son autre masque, cette morgue sous laquelle il cachait sa juvénile insuffisance, ne l'empêcha pas de laisser voir le fond de vanité burlesque qui était le mobile de sa vie : « Que diraient Pitt et Gobourg s'ils voyaient le président de l'Assemblée déjeuner avec une saucisse. » Il croyait que Pitt avait les yeux fixés sur ses saucisses ! et c'était devant des domestiques qu'il se pavanait avec cette charcuterie. Son idéal n'allait pas plus loin que Sparte. Il n'était pas assez intelligent pour comprendre que la France n'était pas une bourgade grecque, que l'absence de cuisine n'est pas une conquête de la civilisation. Son esprit rebattait les voies de l'humanité jusqu'à ce qu'il eût rencontré, deux mille ans en arrière, une collection de larrons, d'athlètes, de jeunes filles très décolletées, d'ilotes surtout. Car c'était l'ilote qui rendait la République chère à lui et à ses collègues.

A côté de Billaud, qui « suait le sang », nous avons Collot, a l'assassin de sa patrie », et Barère, « l'Anacréon de la guillotine ».

Collot est resté avec Le Bon, Carrier, Maignet, Fouché, le grand type du terrorisme. On connaît la chanson :

De deux villes chassé pour vol, Sur Paris dirigeant son vol, Collot qui, sous sa redingote,

Emportait la vaisselle à l'hôte, Français, à ta confusion, Préside la Convention !

La chanson sacrifie à la rime ; ce n'est pas sous sa redingote qu'on l'accuse d'avoir emporté l'argenterie d'un aubergiste, mais dans un

cabriolet, et il se défendit en disant que c'était le fait de son domestique. Moitié auteur, moitié acteur, et ayant fait une quinzaine de pièces de théâtre , — médiocres d'ailleurs , — il avait essayé de monter un théâtre à Lyon, puis à Genève, et il fit banqueroute. Il paraît que c'est à Lyon qu'on le siffla le plus. Les contemporains assurèrent que c'est au souvenir de ces sifflets qu'est due sa cruauté contre les braves Lyonnais vaincus.

« Plus brusque et plus impétueux dans les affaires qu'adroit et insinuant, dira de lui Dussault, qui, de tous les contemporains, est le plus indulgent, faire sauter les prisons par l'explosion de la mine, exposer par centaines des coupables au feu d'un canon étoient des idées qui ne révoltoient point son cœur naturellement généreux et tendre, mais vif. »

Ce cœur tendre demandant qu'on fît sauter toutes les prisons de la République et ce cœur généreux faisant mitrailler ceux qui n'adoraient pas la République, nous dévoilent le travail moral de la Révolution.

Barère est plus connu. Il offrait une physionomie si conforme par sa mobilité aux nécessités de l'époque, que beaucoup de contemporains se sont complus à faire son portrait. Il représente, dans le gouvernement républicain, l'habile lâcheté, comme Billaud personnifie la sinistre rudesse.

« La tête de Barère, disait-on, est une tête à ressort qui a été montée successivement par tous les partis, mais que la peur a successivement démontée. »

« Il était, — il faut garder le curieux portrait que nous donne Lacretelle, — un des convives habituels de Target, avant la Révolution. Je ne lui avais jamais soupçonné aucun penchant cruel ou même intéressé. Il m'a dégoûté pour jamais des Grandissons, parce qu'il affectait dans sa jeunesse de prendre pour modèle ce type des froides perfections. Il est vrai qu'il arrangeait ce rôle à la moderne et la saupoudrait à l'excès de sentiment et de philanthropie. C'était l'adorateur fervent de toutes les renommées et de toutes les opinions du jour. Il faisait avec dévotion des pèlerinages au tombeau de Jean-Jacques Rousseau dans l'île des Peupliers. Il ne pouvait aller jusqu'à Pantin ou Saînt-Cloud sans faire un voyage sentimental à la façon de

Sterne. Il aimait l'aumône qui se distribue à la face des passants, et quand il venait de s'entretenir avec un pauvre et peut-être aussi avec un rusé vagabond, ses yeux étaient encore baignés de larmes. Comment ce Barère honnête et sentimental est-îl devenu le Barère de

uuoiilJ, juiqu'à la cruauté inci rouge. • Envoyu-li à la Codvc qu'exéculer sc> ordrei. • Il avait

tpttn le 3i mai 179), il pue. Ainti a'etplique bi vie politique. Pour arriTct i r^tununle

ieuse. Ce misérable, ditormi par la Révotulion jusqu'i la monteut un iDol juste pour finir. On lui voulait metlre I* chemite -il; qu'elle l'endaiie. Moi, je oc auii pat coupable, je n'ai fiil

la Convention , l'enjoliveur des massacres , le badin de la guillotine ? Voilà un problème que je ne puis expliquer que par la médiocrité ambitieuse et jalouse telle que la Révolution l'a fomentée. A coup

du plus fort, de quiconque lui faisait peur. » Cet être que la Révolution avait trouvé, comme CoUot, sentimental et tendre, jouait les Louis XI au Comité, où il avait adopté pour maxime que : Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas. »

<( Barère n*étoit point né méchant, disait de lui Mcillûn. Il avoit de la sensibilité, même une sorte de hauteur-de Tâme qui rend inconcevable la bassesse de sa conduite. Mais tout s'explique avec un peu de réflexion. Barère est à la fois ambitieux et foible. Il s'est successivement rangé sous chaque drapeau qui a paru s'élever au-dessus des autres. Attaché d'abord à la cour; ensuite au duc d'Orléans, de qui on l'accuse d'avoir reçu jusqu'en 1792 une pension de 12,000 livres; puis au système des modérés; enfin, à la Montagne, quoiqu'il me Tait peinte à moi-même sous les plus noires couleurs; dans les diverses voltes qu'il a faites, il a toujours cherché à s'emparer du travail, afin de devenir le ministre nécessaire de celui . qui resteroit en possession de l'autorité. »

Claude Fauchet résumera le tout : « Le petit Barère, nouveau Janus à trois visages dont l'un regarde ^anarchie, l'autre la république et la troisième le despotisme, n'a jamais rien prouvé que sa demi-foiblesse, sa demi-férocité et son inconséquence tout entière. Il a de l'esprit en petite monnoie, et du pédantisme en grosse somme. Il régente la Convention à la faire rire, s'il ne la faisoit pas bâiller. » En ces derniers mots Fauchet est injuste. Les carmagnoles de Barère, — c'est ainsi qu'on appelait ses discours, — avaient un grand succès à la Convention. Il était devenu son directeur politique. C'est de lui qu'on attendait le mot d'ordre et sa conduite qu'on voulait imiter.

Cette influence était due, non pas à ses qualités, mais à sa bassesse, et c'est une des situations les plus intéressantes à noter. Les Conventionnels se disaient : « Barère est lâche, donc suivons-le ; il sera toujours, — et nous aussi, — dans le parti du plus fort, w Obéir à un homme parce qu'il est poltron, c'est sans doute un fait unique dans l'histoire de la France, et c'est un trait qu'il faut garder. Il nous aide de plus en plus à voir les contours du moule où la Révolution formait ses hommes.

C'est aussi un trait saisissant que l'indulgence montrée par This-

toirc en faveur des autres commissaires du Salut public. C'est que leurt crimes, qui les rendraient infâmes à toute autre époque, étaient tellement dépassés par ceux de leurs voisins, qu'on est tenté de lescroire innocents.

N'oublions pas toutefois qu'ils furent le gouvernement de la Terreur, qu'ils en ordonnèrent ou approuvèrent toutes les lois, toutes les mesures. S'ils ne furent pas toujours les premiers coupables, ils furent toujours les complices. Quand ils ne furent pas le tyran, ils furent toujours le compagnon, l'aide, le conseil, l'appui du tyran.

Ils ont ajouté chacun une grimace particulière à ce masque de la Terreur qu'ils portent tous. Jean Bon Saint-André y met un peu de cette poussière noire qu'on va chercher à fond de cale. Des deux Prieur, l'un s'en va dodelinant, bras dessus bras dessous, avec le bourreau; l'autre, c'est le complice silencieux. Il ne propose aucun crime, il les adopte tous.

Carnot et Lindet, nous avons grand'peine à les traiter sévèrement, à cause des grands efforts qu'ils firent pour armer la France contre l'invasion. Je veux bien que le premier se laissa entraîner dans la Terreur comme dans l'engrenage d'une machine contre les impulsions de laquelle il se débattait mollement, en homme grave, pas cruel de nature, mais moralement affaibli par la Révolution. Toutefois, ne l'oublions pas, il signa les plus cruels, les plus tyranniques des arrêtés du Comité. Si son ami le Cousin Jacques proteste de sa haine contre le gouvernement révolutionnaire, cette haine fut bien cachée, et ce gouvernement c'est lui qui l'aidait à marcher. Il faut aussi écouter le général de Ségur, nous dévoilant un Carnot aussi traîtreusement brutal qiue le Carnot du Cousin Jacques est bonhomme.

Pour Lindet, il assura qu'il avait protégée le nord de la France contre l'accusation de fédéralisme, mais il ne le protégea pas contre Joseph Le Bon. Il fit l'apologie la plus complète des massacres de Septembre. Il dit en propres termes que « c'est l'application impartiale des principes du droit naturel ». C'est à cet apologiste des assassins que le voisinage de Billaud, de Robespierre et de Vadier donne une tournure de berger de Florian.

Le comité de Sûreté générale comptait, comme l'autre Comité, douze membres. Vadier, Amar, Jagot, Louis du Bas-Rhin, Voulland,

58o LA CIVILISATION

s'occupaient avec activité de la police et des arrestatioas. On les nommait les gens d'expédition. Le groupe relativement modéré, composé d'Élie Lacoste, Moïse Bayle, du Barran , La Vicomterie, avait pour sobriquet gens de contrepoids. Le Templier Philippe Ruhl voyageait entre les groupes ; je ne lui connais pas de sobriquet. Le Bas, que ses ennemis surnommaient Vlnepte.^ et le peintre David, alors connu sous le nom de Grosse-Joue^ oci Broyeur de rouge.^ passaient pour les espions de Robespierre, et on les nommait les écouteurs.

Ce surnom de Broyeur de rouge ^ on pouvait le leur donner à tous. La politique, pour ces prototypes des hommes d'Etat révolutionnaires, se résumait en l'effusion du sang humain, et l'un d'eux, Louis du Bas-Rhin, résumait leur idéal en disant : « Il faut mettre entre le peuple et nous une muraille de têtes coupées. » C'était une nouvelle muraille de la Chine : elle séparait la Révolution du reste du monde civilisé ! De plus, les princes de la démocratie avaient besoin de tenir le peuple à l'écart.

Ils s'espacent tous derrière ce mur de têtes coupées, sur une échelle qui aurait Vadier en haut, du côté de la férocité, et La Vicomterie en bas, du côté de la lâcheté, car si le premier est absolument déchaîné, Tautre est absolument enchaîné par la Terreur.

Ce Vadier, qu'on nommait V Inquisiteur., se présente avec des allures de vieil huissier de bourgade, commérant, jpo;îcz/, furetant, grimacier, menteur, baguenaudier, rusé et gobe-mouches, agitant sans cesse contre lui-même, et pour attirer l'attention, des pistolets vides et des poignards en carton peint, d'ailleurs le plus effrontément, le plus obstinément, le plus sanguinairement despotique dans cette bande de despotes. Il se résume tout entier par ceci : Il fît guillotiner DarmaifÇ, parce que son fils, à lui Vadier, n'avait pas réussi à faire un bon mariage. Il faudrait raconter cette histoire typique. Je viens de la résumer fidèlement. Le jeune Darmaing vint lui dire, après Thermidor : « Tous les gens qui aiment le sang, les mauvaises mœurs et le brigandage t'appartiennent. » C'est cet homme-là que la démocratie française vénérait sous le nom de VHomme aux soixante ans de vertu.

X l'autre bout de l'échelle , voici donc La Vicomterie. Il était arrivé à plaire à la bourgeoisie révolutionnaire, grâce à son livre: Les Crimes des rois de France. II a d'ailleurs une spécialité histo-

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rique. Il est la grand'mère des auteurs de manuels civiques. Dulaure en est le grand-père. Ils ont inventé VHistoire de France à l'usage des journalistes jacobins. Seulement La Vicomterie a quelques grâces vieillottes, d'une allure féminine. Et c'est avec des grimaces de vieille édentée du dix-huitième siècle qu'il se moque, — ce qui est le signe caractéristique de sa lignée, — des faits et du lecteur. Il nous dira que les gardes du corps, assassinés le 6 octobre, sont des satra^ pes; que le simple et bon Louis XVI « était entouré du faste ridicule des despotes de l'Asie », et que l'un des plus grands crimes qu'il ait commis, c'est de n'avoir pas prêté le serment de la Fédération dans « une attitude noble et imposante ».

Le caractère de cette aïeule des manuellistes révolutionnaires d'aujourd'hui est à la hauteur de son érudition, et si les femmes n'avaient pas montré, pendant la Révolution, une intrépidité, une décision que les hommes n'imitèrent pas assez, nous dirions que c'est par là surtout qu'il est féminin. ^

« Comment se fait-il, lui demanda-t-on un jour, que vous vous soyez envoyés réciproquement à la guillotine, et que vous y ayez entraîné des milliers de malheureux? — Ma foi, répondit La Vicomterie, avec l'ingénuité d'une couardise passé à l'état chronique, Robespierre avait un tel empire sur ses collègues, que moi, en mon particulier, j'hésitais rpour me rendre aux assemblées qui réunissaient les deux comités de Salut public et de Sûreté générale. Je m'absentais, dans la crainte de me trouver avec lui. Nous fûmes un jour convoqués, sans nous dire sur quelle matière. Nous voilà tous réunis. Saint- Just tire de sa poche des papiers. Quelle est notre surprise d'entendre le rapport contre Danton, Camille et autres, pour les mettre en arrestation! Le discours était si séduisant! Saint-Just le débita avec tant d'âme! Après la lecture, on demanda si quelqu'un voulait parler. Non ! non ! L'on mit aux voix, elles furent unanimes. »

Quand on pense qu'il s'agissait de Danton, de Desmoulins, des amis intimes de ces gens-là, des compagnons de lutte, des « Géants de la Révolution », et qu'on les voit ainsi supprimés,sans ombre d'une protestation, on peut comprendre ce que valaient la liberté, la vie de la masse de la nation. Encore une fois, les dix autres membres du Comité peuvent être étages entre l'atroce Vadier et le lâche La Vicomterie.

Pour achever de comprendre cette moitié du gouvernement républicain, ii est nécessaire de penser aux agents de ces despotes. Ils avaient, en effet, un régiment d'alguasik, divisés par compagnies et commandés par des capitaines auprès desquels Cartouche est un duc et pair, et Mandrin , un président à mortier. Le noyau de cette garde républicaine paraît avoir été recruté parmi les massacreurs de Septembre. Le chef de ces massacreurs, le clerc d'huissier Maillard, mort trop tôt pour l'honneur de la Révolution , avait été premier commandant de cette bande, et il pouvait passer pour un honnête homme, doux et probe, au prix de son successeur Héron. La fortune, la liberté, l'honneur des Parisiens et des Parisiennes, étaient à la ' merci de chacun de ces sacripants. Ils faisaient d'ailleurs des promenades en province.

La Révolution a-t-elle confiné tous ses hommes politiques dans ces comités de gouvernement ? La Montagne de la Convention en montre maint autre.

Tallien! On n'a pas oublié ce fils de cuisinier, avec son cerveau bouillant, son âme sans conscience, son grand mouvement de gestes et son exubérance de paroles, « n'ayant, comme dit Daunou, d'autre talent que l'ardeur de ses ambitieux désirs ». On l'avait envoyé à Bordeaux, où Billaud , l'implacable Billaud lui-même, l'accuse d'avoir outrepassé la sévérité. On 1 accusait surtout d'avoir rapine trop bruyamment.

S'il est le maître orateur de la bande montagnarde. Barras est le chef militaire. Sa renommée de terroriste n'a rien à envier à celle de ses collègues. C'est lui qui écrivait de Toulon qu'il n'y avait trouvé d'honnêtes gens que les galériens, et qu'il allait raser la ville. Égoïste, avide, corrompu, au delà de tout, il a rendu un grand service à la philosophie de l'histoire : il a ouvert à l'historien les salons de la Révolution. Jusqu'au Directoire, nous avions vu ce qu'elle sait faire quand elle détruit. Barras et son gouvernement nous apprirent ce qu'on peut attendre d'elle quand elle entreprend de restaurer la société humaine et de guider la civilisation.

Mais voici le tambour grotesque de la troupe montagnarde , Le Cointre, de Versailles. Gros marchand de toiles, il commandait la garde nationale de cette ville, le 6 octobre 1789, et il en conclut que

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c'était lui qui avait détruit TAncien Régime. Aussi se met-il toujours en avant, sans parvenir à jamais rien mener. Du reste, sincère autant qu'incohérent, téméraire autant que sot, il est un type de ces bourgeois vaniteux et remuants, hardis et crédules, qu'un extérieur ridicule et une physionomie grotesque ou des malheurs domestiques prédisposèrent à la Révolution, et qui restèrent ivres, jusqu'à la mort, de l'enthousiasme qui les avait grisés en 89. Homme assez débonnaire, il poursuivit Marie-Antoinette avec une àpreté sans mesure, il harcela la Convention jusqu'à ce qu'on eût mis en jugement « la femme Capet ». Devant le tribunal, il témoigna contre elle avec un acharnement de chien enragé. Quand ils n'eurent plus besoin de lui, ses complices, qui avaient vanté « son intelligence éminente», et l'avaient huche dans la grande trinité républicaine entre Brutus et Robespespierre, nous dévoilèrent le mystère : Ce glorieux Père de la Révolution, nous disent-ils, était un fou, et tous ses parents, l'avaient été. Au lieu d'entrer aux Petites-Maisons, il était entré dans la République, et on l'y avait déchaîné.

Voici encore Fréron, l'homme à la voix sonore, qui semble avoir voulu masquer sous des dehors farouches des instincts moins bas, des intentions moins odieuses qu'on ne serait tenté d'en supposer au compagnon de proconsulat de Barras et de Tallien. Son visage n'était pas sans caractère, et il rappelait les traits de son illustre père, mais amollis, presque vulgarisés. La lèvre énergique du vieux Fréron s'était desserrée et efféminée; le grand nez aquilin avait perdu la correction des lignes; le menton n'avait plus l'implacable obstination, et l'œil, qui conservait peut-être le plus de la physionomie paternelle, avait pourtant voilé de mollesse le pénétrant rayonnement de la prunelle du grand critique.

On pouvait excuser peut-être la haine de l'ancienne société en cet homme dont le père avait été sacrifié par elle à Voltaire, à Voltaire qui l'attaquait -quand ce père la défendait. N'oublions pas toutefois avec quelle sombre satisfaction il écrivait de Marseille : « Les négociants dansent la carmagnole, » et de Toulon : « Nous faisons chaque jour tomber deux cents têtes. »

Fouché, André Dumont, Bourdon de l'Oise, Legendre de Paris, et le sphinx Sieyès complètent l'élite des hommes politiques de la Révolution.

Fouché, le chef idéal de la Re'volution , inirigani, rapace, sacs ombre de conviction, puissant par la fourberie! il n'est encore, à l'époque où nous le prenons, qu'un précurseur de Babeuf. A Nantes, à Moulins, à Ne vers, à Lyon, partout où il a été envoyé en mission.

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POKTRAIT DK PHILIPPE-ANTOINE MERLIN \ **!

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diint da iribunal criminel du'dfptneracH | i '

il vola la mon du Roi, inventa l'fpoii va niable loi dea autpects; miaiitrc

: l'un d» cinq Uirecleun. Après «voir gouverné la Frauce, il obtinC^

L'empereur apprécia bieniât. en même lempi qne aa grande science de

indeur de la Réunion, reprfsenllnl, comlt. Il • fait, en même tempa^qnc asiferitl de Jurisprudence.

il s'est montré partisan du communisme. Sa carrière proconsulaire se résume en celte phrase : " Je viens de faire tomber deux cents^têtes, je me promets d'en faire tomber autant chaque jour ; les larmes de

la joie, de la sensibilité et de la vertu inondent mes paupières.' »

André Dumont est à peindre. C'est un homme de trente-cinq ans,

à la physionomie à la fois riante et bestiale, profil du gamin de Paris,

face de soubrette de la Comédie italienne. Les cheveux séparés sur le

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