‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 91 sur 112 · AUTOGRAPHE DE BONCHAMP · texte numérisé non relu

AUTOGRAPHE DE BONCHAMP

des Nègres ne disait pas grand'chose aux Champenois. Les ci-devant tricoteuses de Troyes sont obligées de réchauffer le zèle : « Citoyenne, •écrivent-elles, tu laisseras aux âmes rouillées de préjugés le soin de la raillerie. La patrie te verra. Elle en sourira. Tu auras bien mérité -d'elle, j) Mais ces vieilles drôleries avaienf fait leur temps. Les âmes, -continuaient de se rouiller. Les chansonniers qui avaient reçu pour mssion d'anéantir le fanatisme et le despotisme tournent casaque, ils ridiculisent les fêtes civiques.

A quoi répondait la fête du Genre humain^ la fête du Malheur? On était las de la fête de la Punition du tyran^ et l'on raillait les iêtes des Vieillards, des Epoux^ de la Reconnaissance. Elles n'avaient,

pour les meilleures, qu'un caractère purement plastique. Elles pouvaient, dans leur nouveauté, exciter les nerfs, mais sans jamais parler à Pâme. Il était du reste, trop facile de voir que tout était pour la pompe et la figuration. Nous connaissons les Vestales chargées de symboliser la Pudeur dans la fête de ce nom. On se disait que la Fête du Divorce était bien plutôt dans les aptitudes de la Révolution que la Fête des Époux. Et quel respect pouvait donner pour les vieillards la Fête de la Vieillesse, quand on coupait le cou aux vieilles femmes? Ici, on retrouvait le grotesque à côté de l'horrible. « Citoyens, ne ferez- vous rien pour les vieillards ! Jusqu'à quand laisserons-nous gazonner sur leurs fronts le honteux insigne d'une aristocratie détestée, à bas les perruques. » Cela paraît être tiré du répertoire de Tabarin. C'était sérieux, et toujours sous peine de mort : on abolit — je cite notamment la ville de Colmar — les perruques. On témoignait sa vénération à l'auguste vieillesse, en la comblant de rhumes de cerveau.

Un voyageur, qui visitait la Frsfnce en 1797, dit dans ses lettres: « On veut absolument changer les Français en un peuple antique. Des songe-creux surchargent ces fêtes de raffinements dont le peuple ne comprend pas la signification. Elles n'ont aucun effet sur l'âme du spectateur. Il leur est étranger. Il n y prend intérêt que pour les railler. Dans les déesses tout Paris reconnaît les balayeuses des plus impurs cloaques, et dans les jeux olympiques on reconnaît Franconi avec ses bidets qui dansent sur des œufs. Le Français, d'ailleurs si gai, assiste froidement à tout cela, et l'on n'y trouve plus que des oisifs qui ne savent comment s'amuser. »

Si ces fêtes républicaines étaient ainsi ridicules à Paris, on devine ce qu'elles étaient en province. « Je vis un jour la fête de V Agriculture. Un paysan en gros sabots, la tête couverte du bonnet de la liberté, piquait deux bœufs attelés à une charrue : Avance, Bouchard, et toi. Châtain. La musique précédait les sans-culottes; suivait le commissaire dansant. Il était à peu près ivre. Ils se rendirent sur une place. Chacun essaya de conduire la charrue. Quand ce fut le tour du commissaire, la charrue chavira, le commissaire tomba à la renverse, les assistants éclatèrent de rire, les patriotes crièrent : Vive la République ! Ce fut toute la fête. » C'est en Normandie que ceci se passe. En Picardie, la République est aussi fine et aussi proprette.

LES MŒURS 62i

Il s*agît de célébrer Théroïsme des Républicains. On a inventé une procession, auprès de laquelle les cérémonies de l'ancienne superstition seront de viles mascarades! Tous les souverains de T Europe sont représentés. Un chaudronnier, monté sur un âne — toujours — revêtu d'ornements d'église, et coiffé d'un dindon en guise de tiare, représente le Pape. Il disait aux souverains qui le suivaient : « Venez me défendre, mes enfants, et bientôt vous irez à confesse. » C'était d'un esprit irrésistible, I^a foule des rois et des princes suivait. Je n'ai pas besoin de dire qu'ils étaient montés sur des ânes. « La catin du Nord » était costumée en folie, les bras nus. Les princes allemands étaient représentés par des pourceaux. « Le roi des marmottes était représenté par un de ses sujets; M. Pitt et son doux maître, Georges Dandin, tous deux en habit de cérémonie, c'est-à-dire montés sur des ânes — on ne les lâche pas — ; Son Altesse Sérénissisme le prince de Cobourg, sur un char de triomphe attelé de quelques chiens — l'âne se repose — ;S. A., comme vous voyez, est représentée par un ours; sur un tonneau surmonté d'une pipe, c'est le Stathouder. » Un bossu portait sur sa bosse un pupitre. Un chœur de filles suivait, chantant des chants patriotiques.

Grégoire nous donne le résumé des fêtes révolutionnaires : « La postérité ignorera une partie des horreurs qui se passaient à ces fêtes. Car il est des faits que la plume n'ose retracer. Les horreurs des débauches de l'antiquité ne peignent encore que très imparfaitement celles dont nous fûmes les contemporains. Des faits indéniables sont consignés dans des procès-verbaux, dans des correspondances authentiques, dans la mémoire des acteurs et des témoins. » De loin on voit une riante Théorie de bergers et de bergères. De près, c'est une bande de Némorins épileptiques , menant pendre M. le bailly, dont une cohue d'Estelles fétides charment les derniers moments par des danses et des hoquets.

III, — Les modes, dès les premières heures de la régénération, perdirent toute élégance. Elles devinrent étriquées sous la Constituante, grossières sous la Convention, grotesques sous le Directoire. Partout, elles sont fausses. C'est le caractère général de toutes les manifestations de la république, qui ne perdit aucune occasion de

6î4 LA CIVILISATION

prouver combien elle était factice, et qui ne se sauvait de la gaucherie que par la violence.

Le patriote élégant de 1791 avec son chapeau pointu, son long frac maigre, avec ses petits revers honteux et ses basques en queue de morue ; le Jacobin pur avec son bonnet rouge, sa carmagnole graisseuse, sa chemise ouverte, ses culottes dénouées et ses sabots; l'Incroyable, qui semblait vouloir représenter toutes ies infirmités ohysiques, comme la Révolution représentait toutes les infirmités morales, l'Incroyable avec ses énormes lunettes de vieillard, sa cravate de goitreux, sa redingote à bosses, ses culottes de cagneux, tout

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