CHAPITRE il
Le génie littéraire de la France s'est, à la fin du dix-huitième siècle, signalé dans le pamphlet, Tart oratoire, le poème lyrique, dans le théâtre surtout.
I. — Le pamphlet, après avoir hésité entre la brochure , plus française, et le journal, plus anglais, s'absorba dans cette dernière forme. L'esprit national, en appliquant une partie considérable de son activité au journalisme, se dénatura. Il tendit à devenir minutieux, hargneux, menteur, à se développer dans le sens de l'irréflexion et de l'étourderie. En se livrant à la pratique excessive du criticisme^ qui rétrécit et dessèche, il diminue en lui le mâle enthousiasme, et aborde plus difficilement les problèmes un peu larges de l'ordre moral comme de l'ordre intellectuel. L'habitude des conclusions hâtives, la facilité à croire ce qui flatte la passion actuelle, ont rendu difficile la persévérance dans l'étude et diminué dans le cerveau la force de résistance. D'autre part, l'esprit taquin d'opposition et de négation a remplacé la conviction fécondante ; le bon sens qu'on remarquait jadis chez les illettrés en France est devenu le pédantisme obtus des demi-savants ; et la grâce aisée des lettres tourne au fémiriisme. Partout la menue monnaie du talent; partout la médiocrité, habile à escamoter les difficultés de l'art; en tout la dextérité du faire, la science de la mise en scène, tendant à tenir lieu de pensées originales.
Ce sont bien là les transformations que la Révolution fit subir au génie national à l'aide du journahsme. Elle a ouvert Tère de l'analyse à .outrance. Elle a tenté de détruire le plus puissant levier que possède l'Humanité: la Foi, et avec elle la Poésie, l'instinct de l'Idéal. Elle a fait de l'Enthousiasme, comme de toutes^les qualités françaises que l'ancienne société lui avait léguées. Après Tavoir surmené, elle le jeta dans la boue, avili, moribond. Depuis qu'on lui a enlevé ses belles admirations d'autrefois pour les idées célestes , il
rampe ^péniblement pour admirer les détritus qu'il rencontre dans cette boue, — c'est le naturalisme ; — pour caresser les petits hommes qui y draguent des écus, — c'est le parlementarisme. — Double et dernier résultat de V intelligence appliquée à F industrie^ industrie littéraire^ industrie politique, et cette application de l'intelligence à Vindustrie^ la vulcanisation de l'esprit, le rétrécissement de l'idée par les procédés scientifiques, l'assombrissement désespéré de la pensée par le Pe^si' misme^ c'est le dernier mot de l'eflFort intellectuel de la Révolution. Amollissement de la race en développant Véçrivaillerie ! Le mot et la pensée viennent de Mallet du Pan, qui les écrivait dès 1790.
II. — L'éloquence fut grande. Mais ici nous retrouvons, plus accentuée que jamais, cette loi qui domine toute l'histoire révolutionnaire : grandeur , aussi longtemps que la Révolution trouva à puiser dans le trésor amassé par la société chrétienne ; bassesse, impuissance ou monstruosité, quand elle vécut sur son propre fonds. La Révolution donna à l'éloquence l'éclat de son enthousiasme des premières heures. Rem militarem et argute loqui, l'art militaire et la fine éloquence, c'étaient les deux passions que les Romains reconnaissaient à notre race. La Révolution les trouva en bel ordre ; elle y mit le feu : ce fut la flamme, puis la fumée, puis la cendre.
Ce furent d'abord Mirabeau et Maury, Cazalès et Barnave, Malouet, Mounier, Clermont-Tonnerre, Tévêque de Clermont, Tabbé de Montesquiou, et cent autres représentants des trois ordres de l'ancienne société. A la suite des Constituants , — l'aristocratie de la vieille France, — la Législative nous en montre la bourgeoisie. C'était encore l'éducation, le sang de l'Ancien Régime; ce fut encore l'éloquence.
Après l'exécution des Girondins sonores et retentissants, de Danton qui a laissé des traits superbes, non un discours, la 'Révolution était maîtresse absolue de la rhétorique ; elle put nous montrer son idéal de Tart oratoire.
Cet idéal, c'est le mélange du boursouflé et du trivial, d'images tortes jusqu'au monstrueux et de phrases niaisement attendries. C'est, dans le discours écrit, un allégorisme mythologique, qui cache absolument la pensée sous une forme épaisse ; c'est, dans le discours
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improvisé, un partage à la fois violent et commérant, où la dénondation, Tanécdote, la menace, Texclamation, remplacent tout plan et coupent toute suite d'idées.
Le discours politique offre un spécimen curieux de Péloquence démocratique. Il emploie toujours le dogmatisme pédantesque, et le n^€t en oeuvre par un procédé dont le mécanisme est invariable. Il commence par affirmer énergiquement un principe, un fait, puis il en tire les conséquences avec toute la minutie d'une logique inflexible, avec Phabileté -la plus ingénieuse dans l'analyse et les déductions. Le principe est odieux ou le fait faux, mais le sans-culotte ne voyait que la série des chaînons qui se déroulaient aisément à la suite l'un de l'autre. Il oubliait le point de départ, ou il l'acceptait à cause de la belle tenue des déductions. C'est ainsi qu'on arrivait à prouver, par exemple, que l'indulgence était de la férocité, ou que la liberté ne pouvait vivre que sur un lit de cadavres.
L'ardent Collot-d'Herbois, Barère, l'Anacréon de la guillotine, et le grand-prêtre Robespierre nous donnent les diverses formules de l'art oratoire révolutionnaire. Couthon, avec son onction qui graissait bourgeoisement les rouages du paradoxe, et Saint-Just, avec son dogmatisme impérieux qui pénétrait de vive force dans les cerveaux amollis par la peur, n'étaient pas méprisables. Mais Maximilien Robespierre l'emportait sur tous, parce qu'il savait mieux mettre en saillie chacun des points de son discours, et qu'il prodiguait les mots graves, comme peuple, principe^ justice^ humanité^ droits et devoirs, verttc surtout. Devant ces mots, la démocratie s'inclinait dévotement.
Pour mieux indiquer le chemin que la Révolution avait fait prendre à l'éloquence française, nous rappellerons que ce Robespierre,, le maître des maîtres en l'an II, était, à la Constituante, considéré comme un* grotesque. On le surnomma « le singe de Mirabeau ». C'était bien cela, l'éloquence révolutionnaire tournait à l'épilepsie grimaçante.
Nous nous en tiendrons à quelques spécimens. « Il ne sait pas signer, mais sa parole tiendra lieu de légalisation, car il ne veut pas^ avilir son patriotisme en faisant une croix . » Voilà l'éloquence courante. « Citoyens, s'écriera un autre, je jure de ne plus jamais barrer mes / parce que cette barre forme une croix » — applaudissement universel. — Un austère instituteur monte sur une borne : « Citoyens, il faut
que ce hameau soit la Montagne de ce district et l'auguste sanctuaire du Sans-Culottisme » et les trois ivrognes qui Técoutent se croient des régénérateurs de Thumanité, et ils s'en viennent dire à la Convention : « Simples comme la nature, purs comme l'air qu'on respire dans les campagnes, ce n'est pas sur nous que le souffle ertiffSisonné de Pitt et Cobourg portera sa contagion. »
L'homme qui sut le mieux utiliser l'éloquence populaire, après Chaumette qui y mettait de la prétention philosophique, après Hébert qui y mettait de l'ordure, c'est Hanriot qui avait tout le parfait mélange de la malice et de la niaiserie. Il faudrait étudier son art oratoire, comme à l'autre pôle de la Rhétorique celui de Robespierre. Pour Henriot, son éloquence rappelle cette grossièreté nuancée de bonhomie, cette lourdeur éclairée, çà et là, d'un trait vif qui distinguent la parole des ivrognes. C'est une incohérence apparente mais qui, comme chez les gens avinés, ne perd jamais de vue l'idée principale. Le grand ressort de ce langage grotesque c'est la flatterie, et une sorte de flatterie très drolatique. « Grand peuple de Paris ! on dit que vous voulez aller demain piller tous les épiciers de la rue Magloire. Vous avez le droit de piller ces épiciers comme vous avez pillé tous les autres. Seulement en pillant les autres, vous vous êtes montrés des héros, supérieurs en grandeur à tout ce que l'humanité a produit jusqu'ici. En pillant la rue Magloire, vous descendriez de ce piédestal. Son nom de Magloire la protège. Vous ne pouvez pas dire : j'ai dépouillé ma «gloire». Cela réussissait toujours, comme cette autre phrase : « Si ma tête était coupable de tiédeur, je la couperais et viendrais la déposer de ma oropre main sur l'autel de la patrie. » Quand on voulait égorger un prêtre, on parlait « des trames cachés sous le voile d'une religion qui cache les mystères d'iniquité dans le secret impénétrable des cœurs ». Personne ne songeait à se demander comment l'auteur avait connu ce secret impénétrable. L'entrain de la sonorité maniaque et des proclamations pompeuses était tel qu'Alexandre de Beauharnais, protestant contre l'injuste condamnation qui le menait à la guillotine, écrivait à ses juges : « Un grand peuple qui combat pour pulvériser ses fers doit s'environner d'une juste méfiance et craindre plus d'épargner un coupable que de condamner un innocent.» Il justifie ainsi toute iniquité et sa propre condamnation, mais il a lancé une formule sonore, et la Rhiétorique révolutionnaire est satis-
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faite. La phrase-type est ceci : La Liberté est un arbre qui pousse en tous pays, mais qu'on ne peut cultiver qu'avec les Droits de THomme.' C'était l'éloquence solennelle.
IIL — Le lyrisme prospéra .comme l'éloquence. Au début, la chanson conserva quelque gaieté, et les Chemises à GorsaSy le Président du comité des recherches^ les Ah, ehy hi, oh, hu^ firent grand bruit. Hélas ! Momus prît bientôt des airs de capitan. En attendant qu'il ôtât ses culottes, il laissa pousser ses moustaches.
L'élan guerrier créa les chants sonores. Mais à mesure que la Révolution gagna, Polymnie devint sombre et grossière, allégorique; elle sentit l'égout, le club des Jacobins, le comité Révolutionnaire, la puante tricoteuse ou le livide comité de Salut public. Hymne, ode, couplets, stances, romances, chants, chansons, s'affublèrent de l'épithète patriotique^ républicain^ montagnard^ pour dissimuler l'eflFort et l'absence de verve.
Parmi les plus célèbres et les moins répugnantes de ces productions, on connaît le Chant du départ, la Versaillaise^ le Salpêtre, Roland à Roncevaux, plus tard le Réveil du peuple, le Chant de la négresse; divers hymnes sur la liberté, l'égalité, l'Etre suprême. On peut citer encore les couplets-stances sur les événements importants, à partir de la prise de la Bastille; sur chacune des victoires, et notamment sur la bataille de Fleurus, la reprise de Toulon, le siège de Lille, le vaisseau le Vengeur ; sur les héros de la Révolution, sur Voltaire, Rousseau, Mirabeau, Le Peletîer, Marat, Barra, Viala, etc. Mais les deux types restent toujours : la Marseillaise et le Ça ira. La Marseillaise^ dont Rouget de l'Isle déroba la musique à un oratorio de l'Ancien Régime, tomba aisément dans le ridicule par son emphase, par quelques traits de rhétorique fausse. Elle ne tarda pas à être accusée de modérantisme. Les jacobins comprirent que l'hymne était au fond trop noble pour avoir été fait en leur honneur. C'était un chant guerrier, non pas un chant révolutionnaire. On décréta Rouget de l'Isle d'accusation.
Le véritable chant national pour les sans-culottes fut le Ça ira; vulgaire et menaçant, simple et bête, terriblement grossier et furieux, il pouvait être l'expression du lyrisme jacobin.
IV. — Sous le Directoire, « pour élever l'esprit révolutionnaire qui étoit abattu », on chantait au théâtre, entre, les pièces, des airs patriotiques. Mais l'opinion était fort montée contre le jacobinisme et peu enthousiaste de la P.épublique. On iî'applaudissait plus que les pièces