‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 95 sur 112 · INCONVÉNIENT DE PORTER PERRUQUE, PAR C. VÏRHET · texte numérisé non relu

INCONVÉNIENT DE PORTER PERRUQUE, PAR C. VÏRHET

antiterroristes. Le reste était conspué, et, de compagnie, les chansons patriotiques ; si bien que l'on fut obligé de les interdire.

C'est donc là qu'en vint le théâtre ; il ridiculisa le civisme. Mais auparavant, l'opinion avait parcouru deux étapes fort différentes l'attaque contre l'Ancien Régime, puis l'idolâtrie de l'esprit révolutionnaire.

Nul genre littéraire ne fut aussi fécond, aussi servile. En contac^

immédiat avec l'opinion la plus tumultueuse, le théâtre représenta cette opinion. Il y mit ce zèle propre aux exploiteurs du goût public et cette basse courtisanerie distinctive du cabotinisme. Il faut

FÊTE DES VICTOIRES, COUBAT DES JEUNES I^LÈVES DE LA PATRIE AU CHAMP -DE- M AD!

LE 12 OCTOBRE 1/94 Aprèi ta défaite dïi Icrroristes, au 9 Ihermidor, une ttric presque iDinteriompue de vjcloires repandaU à l'ifGrniaiiaD des révolulionnaïres asiurant que le peuple français étaÏL assez lâcbe pour avoir besoin de la Terreur, et que c'itail la guillotine qui le meiiail à la victoire. Reprise du Quesnoj, de Vileneiednei, de Coudé. deBsllegarde; prise de Fontorabie, de Salut- Sébastieu, de TrivM, d'Aix-la-Chipelle, de Slerra- Leone, de Juliers, de Bois-ie-Dus, de Cologne; victoires de DoLlel, d'Âldenhoveo, avaient signalé les moU d'août, septembre el commencement d'octobre 1794,

FkAHCK KJVOLUT. — lÀYT. Si .

dire aussi que sa grande action sur la société en avait fait un objet très particulier des préoccupations gouvernementales. Tous les moyens furent pris, par les administrateurs comme par les patriotes, pour le maintenir au pas^ à la hauteur, dans Vattitude^ dans la voie extravagante et basse où ça ira^ où ça va.

De la période critique et de désorganisation nous avons peu à parler. On connaît Beaumarchais, le plus fin, et Marie-Joseph Chénier, le plus vigoureux représentant de cette période. Ce dernier fit grimacer Melpomène comme l'autre avait fait pirouetter Thalie. Dès le 9 août 1789, des tapageurs bien pensants s'étaient écriés, au parterre de la Comédie-Française, qu'il leur fallait une pièce intitulée Charles IX. Cette tragédie de Charles IX eut pour but de montrer combien les rois sont abominables dans l'ordre politique; celle de Henri VIII^ combien ils sont odieux dans l'ordre moral. Quant à Caïus Gracchus (février 1792), il prouvait l'insolence de l'aristocratie. Mais il y avait dans cette pièce un hémistiche : « Des lois et non du sang, » qui parut antirévolutionnaire ; et le patriotisme de Chénier commença à devenir suspect.

Nous n'oublierons pas le bruyant drame des Victimes cloîtrées^ par Monvel, qui connaissait des ordres monastiques ce qu'on en sait dans les coulisses de théâtre, et qui appréciait la chasteté avec les idées de la Guimard. Cette pièce avait la prétention de donner un coup d'épaule à la Constitution civile du clergé. Elle manqua le coup, mais elle fournit des arguments aux patriotes de Septembre qui exterminaient aux Carmes les soi-disant bourreaux des victimes cloîtrées.

La liberté des théâtres avait été accordée (i3 janvier 1791). On avait voulu élever les acteurs à la dignité de citoyens. Pour cela on avait imaginé de leur faire payer patente comme à des fruitiers (mars 1791); et pour prouver qu'ils méritaient une telle dignité, ils se précipitaient dans la garde nationale avec ostentation. Mais la tyrannie jacobine divisa bientôt en deux bandes les enfants de Thalie et de Melpomène. Tandis que la masse des histrions faisait concurrence aux moines apostats pour l'enthousiasme républicain, les véritables artistes (il faut excepter quelques acteurs dévoyés comme Talma, Trial, Dugazon) tournaient à l'incivisme. On sait comment, à grandpeine, l'illustre troupe du Théâtre-Français, échappa à l'échafaud, et,

pour ne pas citer d'autre fait, comment en un seul jour on arrêta, à Bordeaux, quatre-vingt-six acteurs du Grand-Théâtre, v foyer d'aristocratie ».

Dès 1789, on avait pronostiqué que la liberté des théâtres produirait une « moisson égale à celle du dix-septième siècle ». En attendant, elle produisit des baraques et des pièces dignes d'y être jouées; mais en quantité considérable ! En 179 r, « il s'élève des théâtres dans chaque section. On y mettait en scène Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Mirabeau, les mauvais prêtres, les aristocrates et Robespierre foudroyant Condé par sa vertu ».

Un bon citoyen, P.-J. Gérard, imaginait un théâtre d'éducation morale qui c< embrassait toutes les connaissances ». Un journaliste proposait, à demi sérieusement, un théâtre d'éducation politique qui mettrait en scène les décrets de l'Assemblée nationale. Le Cousin Jacques, un des pères rêveurs et fustigés de la Révolution, essaya, après le Club des bonnes gens^ de faire prêcher, par Ntcodème dans la lune^ les idées de la bourgeoisie constitutionnelle.

Cela était déjà rétrograde en 1791. En mars 1792, la municipalité parisienne interdit l'opéra d'Adrien^ parce qu'on y représente une fille de roi qui n'est pas une coquine.

Ne blâmait-elle pas la tragédie de la Mort d*Abel de Le Gouvé, parce qu'il y avait le Père éternel! La folie de ces niais désespérés est devenue, comme il arrive toujours, héréditaire. Le signe caractéristique de leur race, c'est une haine de maniaque contre le Père éternel.

Les Jacobins, aidés par les fédérés, par les portefaix, se faisaient à coups de poing les censeurs de l'art dramatique. A propos des plus innocentes critiques de ce qu'ils aimaient, des plus pâles éloges de ce qu'ils détestaient, ils entraient en fureur et mettaient en mouvement leur boueuse armée. Quand ils n'étaient pas les plus forts dans la salle, — comme il arriva à propos de V Auteur du moment^ pièce gaiement satirique contre Chénier, — ils sortaient, ramassaient la canaille du voisinage et se mettaient, selon l'usage révolutionnaire, cent contre un, pour assommer ou salir à la sortie quelques spectatrices. Ils faisaient aussi des expéditions en province. L'orateur Gonchon et son ami Forcade s'en allaient sans^culottiser les pièces, les acteurs départementaux. Il chantaient des couplets patriotiques « pour achever la con

version des spectateurs ». C'est ce même Gonchon qui, en novembre 1792, interdit la pièce Robert chef de brigands^ parce qu'on y permettait à un roi de se tuer et qu'il eût fallu le guillotiner. *-^ Il y avait eu explosion d'ardeur martiale à la fin d'août de cette

r/ année 1792. Liberté conquise^ Siège de Lille^ Liberté en Savoie^ Apo-

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théose de Beaurepaire^ s'étaient imposés dans les théâtres importants. ■^ Les Français, les Italiens, Feydeau, la Montansier, le théâtre des Nations,

entraient dans ce chemin très étroit où l'art est remplacé par l'allusion. Le chemin allait se rétrécir encore, jusqu'à ne plus permettre qu'un seul genre d'allusion, et bientôt plus qu'une seule allusion, qu'un seul éloge, toujours le même et toujours plus lourd, plus nauséabond, l'éloge de la république.

Ducis fait représenter, en décembre 1792, une traduction deVOthello, •^ Les journaux se demandent de quel intérêt cela peut être pour des

* républicains. Raoul de Créquy met les patriotes en fureur parce qu'on

délivre un prisonnier et que ce prisonnier est... «noble». »; Nous n'arriverons pas à cette date sans saluer un nom que toute

âme fière doit révérer. Laya, au milieu de l'affaissement général des

courages, osa tenir tête à cette tyrannie de la bêtise. J'avouerai qu'il

montra plus de hardiesse que de génie. Sa célèbre pièce VAmi des loix^

,j à part quelques passages vigoureux et une tirade sublime, est assez

- ennuyeuse, d'un style raboteux, d'une composition peu originale. Encore

une fois, elle était courageuse, et cela était si rare que, six semaines avant la représentation, le public, averti qu'on allait sortir de l'éternelle et répugnante apothéose de la vertu démocratique, s'en occupait. Le bruit qu'elle fit fut assez grand pour lutter contre les rumeurs qui précédaient le jugement du Roi. La pièce fut interdite par la Commune de Paris, malgré la Convention (11- 16 janvier 1793).

L'intolérance gagnait. Les patriotes exigeaient qu'on brûlât sur le théâtre les gazettes qui se permettaient de critiquer leurs pièces favorites. Il n'y avait même plus besoin de prétexte politique : il s'agissait de Paul et Virginie. Euripide lui-même était un suspect, et le club des Défenseurs de la république (mars i7g3) exigea que Ton cessât les représentations d'Hécube. Vers cette date (mai 1793), le Triomphe de Marat était la pièce à succès (théâtre de l'Esplanade). En juin, la Chaste Suzanne déplaît aux fédérés, qui forcent la direction du Vau-

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deville à l'enlever de l'affiche parce qu'il y a un couplet « pouvant être interprété dans le sens de l'ancien régime ».

Cela ne suffit pas aux bons citoyens. Au commencement de février 1793, on tua un colporteur, en plein jour au Palais-Royal, Mais pourquoi? Les journaux répondent tranquillement, on croit que c'est

MODES VERS LA FIN DE LA RÉVOLOTION MODES EN iSoO

parce qu'il vendait une pièce intitulée : La Chaste Suzanne, qui n'avait pas le don de plaire aux Sans-Culottes.

Cette même année, on affiche une pièce- intitulée : Jean Sans-Terre. Les patriotes déchirèrent les affiches parce qu'il y avait là une pièce dirigée contre Santerre.

A partir 4u 4 août 1793, il est ordonné de représenter trois fois par semaine Bruttis et autres pièces patriotiques. Il est interdit à tout directeur, sous peine de punition rigoureuse, de donner des pièces tendant à réveiller ta superstition , n afin de répondre à ceux qui assurent que Paris regrette la monarchie u ! ! !

Aux Jacobins (décembre 1793], on demande que chaque ville de

quatre mille habitants soit obligée d'avoir un théâtre; les églises vacantes serviront de salles, et les élèves des écoles publiques viendront s'y exercer dans « des pièces sentimentales et conformes à la Révolution ». Un administrateur de police ordonne que le mot citoyen remplace les mots monsieur, seigneur, dans les pièces nouvelles. Le mot monsieur était réservé pour les injures. Des spectacles gratuits devaient avoir lieu trois fois la semaine à la salle de TAncienne-Comédie. Les sans-culottes se plaignaient pourtant, et ils ne comprenaient pas qu'on permît, dans les autres salles, de louer des loges à l'avance; cela sentait l'Ancien Régime.

Il n'y avait plus que cela qui le rappelât. Le théâtre de l'an II nous offre un choix des spécimens de la stupidité hnmaine. Parfois une pièce tombe « malgré les bonnes intentions de l'auteur » ; le Congrues des rois, Toulon sauvé^ sont siffles d'un bout à l'autre; mais cela est rare ; il n'y a presque plus de critique inteilectuelle.

Les acteurs ne voulaient plus jouer que des pièces civiques. Ils pouvaient y être mauvais impunément. On n'eût guère osé les siffler, sous peine d'être suspect, tandis qu'ils débitaient les maximes révolutionnaires. Ne pas applaudir était même dangereux. On jugeait du civisme à la frénésie des applaudissements. Il est vrai que si la critique littéraire n'avait plus de liberté au parterre, elle ne se refusait aucune fantaisie en haut lieu. Joseph Le Bon interdit les Fourberies de Scapin « pour cause d'obscénités » ! Le cynisme avait besoin d'être inepte pour avoir le droit de vivre, et il ne demandait pas mieux. Mais il faut qu'on nous excuse de donner seulement les titres des principales de ces pièces.

En tête de ce défilé grotesque nous trouvons Pigault-Lebrun. Il nous paraît être aujourd'hui un simple farceur de caserne. Mais il ne fut ni sans venin, ni sans notoriété. A la suite des Dragons et des Bénédictines et des Dragons en cantonnement, de ce Regnard de l'an II, VÉpoux î^épublicain^ la Veuve du républicain, la Nourrice républicaine, l'Intérieur d'un ménage républicain, la Matinée républicaine^ — toute cette guenille théâtrale est naturellement à l'enseigne de la république, — l'Inauguration de la république, sans-culottide, Agricole Viala^ les Mœurs de l'ancien régime ou du libertinage^ le Mariage civique^ les Capucins aux frontières^ Ils sont libres enfin^ le Triomphe des arts

Utiles^ le Plaisir et la Gloire, le Tribunal de la raison^ l'Offrande à la liberté^ la Révolution de Cyrène, la Fête de V Égalité, sont les immortels modèles du vrai théâtre révolutionnaire. Comment le juger ? Supposons que Simon, après avoir achevé heureusement l'éducation du jeune Capet, ait entrepris celle du vieux Corneille, voilà Melpomène en 1794! Supposons que Diderot, Voltaire et Beaumarchais, bien morigénés par Fouquier-Tin ville, s'en aillent, avec quelques travailleurs de Septembre pour censeurs, débiter des gaudrioles aux pensionnaires de Bicêtre, voilà Thalie la révolutionnaire.

Les tréteaux faisaient une fraternelle concurrence à ces planches républicaines ; seulement on y pendait le pape au lieu de le marier. On y jouait Arlequin- Jésus -Christ , le Pape aux enfers, le Jugement dernier des rois, la Déportation des rois, où ceux-ci se donnaient du pied au derrière. On y figurait enfin librement des pantomimes obscènes qu'on m'excusera de ne pas citer.

Mais il n'y avait de liberté que pour le mal et la bassesse. C'est toujours le signe de la Bête révolutionnaire. La tyrannie surveillait les tréteaux plus encore, peut-être, que les théâtres bourgeois. La Révolution sait que sa plus grande force est dans l'ignorance et la corruption du peuple, et elle a, pour elles, une vigilance maternelle.

Il y avait aux Champs-Elysées un petit théâtre de marionnettes, semblable à notre Guignol. Il était tenu par deux braves gens, les ^poux Loison, qui avaient remplacé la Belle au bois dormant et la Tentation de saint Antoine^ par des actualités; c'était l'ordre de la municipalité : il fallait saisir tous les moyens pour enseigner aux îeunes générations le respect de la République que les vertus de ses représentants n'honoraient pas suffisamment. Un beau jour, la petite clientèle, en venant à l'heure ordinaire, vit le théâtre fermé. Peu après, on apprit que le citoyen Loison et son épouse étaient guillotinés. Quel crime avaient-ils commis? Ils faisaient représenter la mort de Marat. La pièce était pure. C'était l'apothéose du nouveau dieu, mais la marionnette chargée de représenter Charlotte Corday avait crié : A bas Marat! C'est pour cela que les pauvres diables étaient supprimés, non point par un coup de fureur de la populace stupide, mais par jugement ! ! !

Après Thermidor, la France essaye de reprendre la voie de la

civilisation, er les traditions de l'esprit français re Léger, Picard, Collin d'Harleville et d'autres. A la et de son célèbre Intérieur d'un comité résolut iontta jatobins quelques coups de fouet pour leurs coups « le Souper des Jacobins,, les Suspects et les I''édêr député. Mais la vigueur dramatique avait été atteint

Caricatures contre L^nstitut(an vm}

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La faveur populaire se précipite aux Cadet-Roussel, ai Angot, tandis que les lettrés tentaient de s'élever Jusqu'i de Voltaire et de Grébiilon.

Les mœurs violentes que la Révolution avait déve théâtre y persistaient. Seulement, les Jacobins n'avaient eux la guillotine et ils étaient rossés. Parfois, ils essayaien

o5o LA CIVILISATION

Il y avait alors bataille quasi rangée. Le théâtre des Jeunes artistes était particulièrement animé à la première représentation de la Nonne de Lindember^. Les spectateurs se ruent les uns contre les autres. Les femmes s^évanouissent. La police, Tarmée, arrivent. Les combattants s'enfuient et les femmes évanouies également, et aussi les actrices. Il ne reste plus dans la salle qu'une actrice, la Nonne, que les aristocrates féroces de la pièce avaient attachée à un arbre. Elle crie, elle hurle. Les machinistes avaient eux aussi pris la fuite. Enfin l'arbre de carton se laisse déraciner. L'actrice se sauve à son tour, et court les rues avec son arbre dans le dos.

De 1 789 à 1 80 1 , on compte six cent trente-sept pièces composées dans un but révolutionnaire. On place dans ce nombre quelques œuvres, comme VAmi des loix^ Épicharis et Néron, qui étaient républicaines parce qu'il fallait adopter, sous peine de n'être pas joué, la cocarde tricolore. Mais ces derniers drames n'ont pas le double signe des ouvrages révolutionnaires, le sentimentalisme pleurnicheur et inepte accolé à l'insolence bavarde et grossière.

C'est cette basse sottise, tout autant que cette grotesque emphase et celte despotique ignorance, qui montrent comment la Révolution, déprimant l'esprit humain, travaillait à faire reculer la civilisation.

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