‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 96 sur 112 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La science. — « Si la Révolution fût restée plus longtemps maîtresse absolue, la France fût retombée dans l'ignorance et dans la barbarie. » On n'a pas. oublié cet aveu d'un Montagnard, Thibaudeau, l'un des meneurs du comité de l'instruction publique, en l'an IL On se rappelle aussi le cri qui échappa à Coffinhal : <c La République n'a pas besoin de chimistes. » Ils répondent ainsi aux révolutionnaires qui voient dans nos pères de q2 les promoteurs du mouvement scientifique du dix-neuvième siècle. — La Révolution n'aime dans les savants que leur docilité.

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Ce sont uniquement les excès de la science qui sont d'essence révolutionnaire. Parmi ces excès, nous devons ranger en première, ligne la dangereuse insolence qu'elle montre aujourd'hui en se prétendant seule directrice des principes civilisateurs. L'Anciea Régime repoussait, sans doute, ces prétentions exagérées. Mais le développement normal de la civilisation pionarchique et chrétienne comportait, sans qu'il y eût besoin de bouleversement, un accroissement considérable de la puissance scientifique. Cette puissance avait marché parallèlement à la vieille société française, qui, bien que fort portée vers les lettrés et les artistes, donna naissance aux plus illustres représentants de la science et lui ouvrit le plus large sillon.

Savants de tout genre, agronomes, astronomes, géomètres, mathématiciens, géographes, ingénieurs, médecins,, abondent à la fin du dix-huitième siècle. Ils ne sont pas nés de la Révolution. Presque tous se sont tus quand elle fut maîtresse absolue et jusqu'au moment où elle fut battue, en Thermidor.

Alors la Science essaya de rassembler ses enfants épars. Le tombeau ne peut rendre Lavoisier; mais Lacépède et les autres peuvent sortir de leurs cachettes. Le Lycée des arts et des sciences reprit, avec d'Arcet, Malherbe et Vauquelin, la publicité de ses séances, qu'il n'osait plus tenir (brumaire an IV). En germinal an IV, l'Institut national se fonda. Le Musée national reprend les traditions du Cabinet royal d'histoire naturelle, et retrouve les Daubenton, les Jussieu, les Geoffroy à côté des Fourcroy, des Brongniart, des Lamarck. Les Monge, les Prony, l'abbé Hauy, le commandeur Dolomieu, l'ingénieur d'Arçon, reparaissent pour rendre possible l'organisation des Écoles polytechnique et des mines.

L'Observatoire renaît et retrouve les savants disciples ou émules de l'illustre astronome l'abbé Lacaille, les Delambre, les Cassini, Lalande, La Place, Lagrange. De tous ces savants, Hassenfratz seul peut être réclamé par la Révolution , et « ses confrères se refusent à se trouver en société particulière avec lui ».

De même, Chappe est le seul des célèbres inventeurs qui prit la parole avant cette date du 9 Thermidor. Le 22 mars 92, il annonce à la Convention la découverte de la télégraphie. Le 4 avril 98, Romme fait un rapport. Le 26 juillet, Lakanal, Arbogast, Daunou, constatent le succès.

Il est difficile de dire de Chappe qu*il est un enfant de 89, et que son invention est née des immortels principes. Il fut même accusé « d'avoir établi son télégraphe contre- ré volutionnairement ». Au fond, il n'a de révolutionnaire que l'intolérance. Il disparaît, en effet, de l'an II à l'an VI, où nous le trouvons en pleine bataille contre Bréguet et Bétancourt, dont il somme le gouvernement de repousser les travaux télégraphiques, sous le prétexte qu'ils ne sont pas des républicains français.

Nous ne mettrons pas à l'avoir de la Révolution TÉcole normale. L'idée en appartenait à l'Ancien Régime, qui avait installé une école de ce genre au collège Louis-Ie-Grand, après l'expulsion des Jésuites. Quand les Conventionnels essayèrent de renouveler la tentative, elle avorta fort misérablement.

L'Académie des sciences existait et glorieusement avant la Révolution. Les facultés de médecine, le Jardin des plantes avec ses collections, existaient aussi, et si l'École polytechnique est d'origine conventionnelle, elle ne se trouvait pas dépaysée dans une nation où la monarchie avait créé l'École des Ponts et Chaussées, et douze écoles pour Tartillerie et le génie. Aux 562 collèges et aux 21 universités qui existaient avant 17S9, il faut ajouter, sans compter le Collège de France, 72 écoles spéciales ou professionnelles de dessin, d'hydrographie, de mathématiques, d'accouchement, d'art militaire, de marine, des mines, ponts et chaussées, des sourds-muets, vétérinaires, etc. 40 académies, 18 jardins des plantes, 40 grandes bibliothèques, I observatoire, etc.

La destruction de l'Ancien Régime activa sans doute l'unification des poids et mesures; mais l'unité de cette grande mesure avait été comprise avant 89, la question discutée, préparée; et les savants étrangers de la fin du siècle prouvèrent que l'affaire eût été mieux faite si la Révolution ne s'en était pas mêlée.

En somme, son instinct la portait à lutter en tout contre le grand mouvement traditionnel de la civilisation française. Elle supprima non pas seulement les universités, les facultés, mais les corporations savantes.

Du 18 août 1792, date de cette suppression, à 1802, il n'y eut pas (c'est Fourcroy qui l'avoue) de réceptions régulières de mé-

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decins ou de chirurgiens. Elle avait émietté la Faculté de médecine en des écoles buissoniiières de rehouleux.

Elle n'avait jamais eu qu'un souci : tout abaisser, faire la guerre à tout ce qui n'était pas pratiquement bourgeois ou vulgairement populaire. Dès ses débuts, très peu de temps après le lo août, elle coun à Chantilly. Les animaux curieux rassemblés l'oSusquent, « parce qu'ils mangent trop », il faut les exterminer. On les extermina par

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arrêté officiel. Les orangers déplaisent également à la Révolution, « parce qu'ils brûlent trop de bois ». On les brûle eux-mêmes. Le château est bien grand. On va le distribuer en une foule de petites maisons bourgeoises, « qui se loueront très bien ». Quant aux domestiques, ce sont de vieux soldats, on les jettera à l'hôpital.

Plus tard, elle fera ta guerre à toutes les académies, parce que l'existence d'une académie est une insulte à la sans-culotterie, une séparation indécente, une dérogation vraiment coupable aux saintes

lois de l'Égalité. « En Révolution , il n'y a pas d*académicien , tout homme doit être peuple, toute société ne doit être qu'une société populaire. » Qui parle ainsi ? Quelque petit savetier vermineux, tyran de quelque bourgade perdue au fond des buissons de l'Auvei^e? Non, c'est Hérault de Séchelles, membre du comité de Salut public, «t membre le plus civilisé, ancien magistrat du Parlement et ministre des Affaires étrangères de la Révolution,

Les arts. — On fut obligé d'inventer un mot pour caractériser l'histoire artistique de la Révolution : vandalisme. Encore les Allemands protestèrent-ils avec énergie. Schloezer prouva solennellement que c'était . outrager les Vandales que les comparer aux révolutionnaires; et l'on fut obligé d'avouer qu'il avait raison.

La Révolution partait de cette maxime : « Les beaux-arts sont naturellement royalistes. »

Elle chercha bien parfois à donner le change : Prudhomme insinuera que c'est Antoinette et la famille des Bourbons qui ont pris « les meubles et les vases des églises supprimées ». Les représentants décréteront une statue à Rousseau, une colonne à Calas; les muni- <:ipalités, des pyramides commémoratives. La Législative (3 décembre 1791) vote des prix de 10,000 francs pour encourager les artistes; la Convention (i*' juillet 1793) accorde des pensions de 4,5oe francs aux élèves qui ne peuvent plus aller à Rome. Mais on n'oublie jamais que les arts sont royalistes; et David s'écrie, de l'aveu de Mer- •cier, « qu'on peut tirer à mitraille sur les artistes sans craindre de tuer un patriote ».

Le 27 brumaire an II, la Convention décrète qu'on élèvera sur la place du Pont-Neuf une statue de quarante-six pieds représentant le Peuple français. David, qui proposa le décret, avait demandé que le piédestal fût composé de débris amoncelés de statues. On brisa bien les statues, mais l'image colossale ne fut pas £aite. C'est le parfait résumé des rapports de la Révolution avec l'art. Comme nous l'avons constaté jusqu'ici, elle sut fort bien détruire, elle ne sut ^ue cela.

On a brisé les bas-reliefs, corniches et balustrades du monument qui servait de piédestal à la statue de Louis XV, et on a remplacé cette

Statue par ceUe de la Liberté. Ce spécimen de l'art révolutioimarre est... en argile bronzée. Cela s'écailla et coula. Les Parisiens la nom« maient la Liberté de boue. La statue de Louis XIV a été. comme cetle de tous les rois, vouée aux gémonies. On Ta recuiplacée, place des Victoires, par un obélisque de 5o pieds, monument commémofatif de Théroîsme du peuple au lo août. Cet obélisque est en bois peint. En 96, le soleil avait disjoint les planches., et ie monument tombait en morceaux. Argile bronzée, boue et bois peint, c'est pour nous offrir cela que la Révolution détruit les chefs-d'œuvre de bronze et de marbre.

On avait remplacé la Bastille par une statue, toujours de la Liberté. Celle-ci n'était pas en argile, elle était en plâtre ; elle ne coulait pas, elle s'émiettait. Cette Liberté-là n'était pas grecque, conmie les autres, elle était... égyptienne! et les gens courageux s'aventuraient à dire que c'était « très sec ». On l'humectait bien de sang, mais cette Liberté égyptienne était toujours un peu dépaysée.

Le travail dont la République était fière était encore une destruction, mais du moins incomplète et mitigée. Il s'agissait de rendre relise de Sainte-Geneviève digne de recevoir Marat et Voltaire, en lui ôtant tout caractère religieux. On enlevait du Coustou pour y mettre du Moitte. Sous la direaion d'Antoine Quatremàrie, Boichot, Chaudet, Masson, Roland sculptaient partout des Loi, des Minerve, I des Innocence, des Patrie, des Vieillard, des Nature, des Hercule, des inscriptions bouffonnes. On commença par constater que cela « va lentement », et au conseil des Cinq Cents on en vint à dire que «.c'est un scandale de l'architecture».

Les agenfô de la 'République envoyèrent en Tan III au comité de l'instruction publique le récit des ravages commis par cette « frénésie destructrice ». Il faut en lire le résumé dans les trois rapports de Grégoire sur le vandalisme révolutionuaire. Mais ce résumé est incomplet. Les registres des municipalités et les souvenirs des contemporains sont

autrement instructifs.

Il s'agissait, pour les maîtres du jacobinisme triomphant et les docteurs du sans-culottisme gouvernant, d'anéantir jusqu'au souvenir de l'ancien régime politique et religieux, tout ce qui rappelait monarchie, aristocratie, christianisme, c'est-à-dire toute Thistoire de France; statues.

peinture, architecture, papiers, livrée" étaient proscrits légalement. La -loi allait jusqu'à ordonner ( i3 pluviôse an II) la démolition de toute maison qui pourrait servir aux moyens d'attaque et de défense, et cela dans tout l'intérieur de la République.

De telles lois étaient interprétées et exécutées par des êtres encore plus sauvages qu'elles, par des hommes que Grégoire divise en trois classes, les fanatiques, les imbéciles et les voleurs.

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