‹ La France sous Louis XVI; (volume 2)Chapitre 10 sur 142 · DANGEBS DES TITRES DE NOBLESSE · texte numérisé non relu

DANGEBS DES TITRES DE NOBLESSE

sur les tM^les la même influence que sur les autres hommes? La plupart des citoyens savent, dès leur enfance, qu'ils sont destinés au travail dans une profession quelconque et réservés  des occupations paisibles. Pour les nobles^ il ne peut en être de même. Ils font remonter, autant que cela dépend d'eux, l'origine de leurs titres à des faits de guerre et conservent, d'une manière confuse, même dans les pays les plus voués aux travaux productifs, la conviction que le suprême honneur auquel puisse atteindre un homme nepeut être obtenu que sur un champ de bataille. Les nobles, quelle que soit du reste la libéralité des lois, constituent dans l'État une sorte de caste de guerriers, et les titres qu'ils portent les rattachent les uns aux autres comme un parti distinct de celui des autres citoyens.

Les Américains, pouvant éviter cette cause de division dans la population que le passé et les mœurs imposent aux autres peuples, donnèrent à la fois â leur nation une cohésion plus grande et excitèrent des sympathies d'autant plus vives en France, que l'abus des privilèges de la noblesse y avait fait naître une ardente passion en faveur de l'égalité. La popularité de J.-J. Rousseau n'était due en partie qu'aux appels sauvages faits aux rancunes des foules dans son Discours sur t origine el les fondements de l'inéija' lité parmi les hommes, et à son tableau de l'espèce humaine, qu'il prétend, dans son Contrat social, «divisée en troupeaux de bétail dont chacun a son chef, qui le garde pour ie dévorer ». Voltaire, le représentant sensé des classes éclairées, avait rappelé plus d'une fois, aux applaudisse.nenlsdu public, les

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36 LlVRIi: PKEHIER.

pensées exprimées dans ces vers de la tragédie de Mahomet :

Lei mortels sonl égaut ; ce n'est point k niIsiBnce,

G'eit !• Mule lertn qui fait la diflirencc.

Il ebt de ces eapriti, ravoriiéi des eieox,

Qui sont laiit par eux-mËmes, et rien par lenn aleni.

La sympathie des classes moyennes de la nation pour un pays destiné à réaliser ses rêves les plus chers venait, parmi les seigneurs de la cour, d'une autre source. Les nobles français, voués par leurs préjugés au service militaire, avaient puisé dans leurs habitudes un sentiment exalté de Thonneur, et atlaché à la bravoure personnelle un prix qui leur faisait sacrifier aussi facilement leur propre vie que celle des roturiers. Il3 se regardaient comme les représenlants de la gloire de leur pays, supportaient avec douleur le sentiment de ses défaites, et poursuivaient de leur haine le peuple qui les avait humiliés.

Lord Sandwich ayant, dans un discours au Parlemenl, émisquelques critiques sur lessoMats français, en étublissant une comparaison entre euxetles troupes allemandes prises au service de l'Angleterre, il n'en fallut pas davantage pour exalter les susceptibilitésdes seigneurs de Versailles. Le comte de Turpin écrivit à lord Sandwich une lettre de provocation , traitant ses paroles d'insolentes, et lui fixant Ostende comme lieu de rendez-vous pour le duel qu'il lui proposait. Le maréchal de Biron trouvant, après le départ de Turpin pour l'Angleterre, l'ambassadeur anglais lord Slormont, l'abordait pour lui dire : « Écrivez à votre lord indiscret qu'il y a en France vingt mi'le

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DÉPART DE LAPAYETTE POUR L'AHËRIQUE. 37

gentilshommes, au nombre desquels je me fais gloire d'être, qui sont prêts à faire la moitié du chemin pour apprendre à votre nation à mieux apprécier la nôtre. »

Ce fut au milieu de cette sorte d'exaltation, qui avait Mi»n réuni tous les Français, sinon dans une pensée com- fJ^'n!!^M^a, mune, au moinsdansun même but, que le marquis de ""^'*'"- Lafayette donnait suite au projet qu'il avait formé. Voulant dérober à la police française ses desseins et les préparatifs qu'il faisait, il s*était rendu en Angleterre auprès du marquis de Noailles, oncle de sa femme, pendant que s'équipait le vaisseau qu'il avait acheté. Présenté à la cour, il plaisanta le roi qu'il allait combattre, en défendant la cause des Américains, dansa chez le ministre des colonies, et rencontra à l'opéra le général Clinton, qu'il devait retrouver sur tes champs de bataille de l'Amérique. CouATant de sa gaieté de jeune homme ses résolutions sans cacher ses sympathies, il prétexta, au bout de trois semaines, la fantaisie, comme il l'écrit, d'une course à Paris. A peine arrivé, il va se cacher â Chaillot chez le baron de Kolb, d*où il se rend à Bordeaux, puis au port espagnol du Passage, où s'était réfugié en toute hâte son vaisseau pour échapper aux ordres sévères venus de Versailles. Ce fut le S6 avril 1777 que, bravant tes colères de sa famille et de son gouvernement, ce jeune homme, qui ne regrettait qu'une femme et un enfant adorés et quelques amis dignes de lui, courait porter au nouveau monde les encouragements de l'ancien.

Son départ causa une vive sensation; l'opinion publique approuva la généreuse résolution de l'officier fmnçais; les femmes, prenant son parti avec

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ardeur, blâmèrent son beau-père d'avoir voulu l'arrêter, et l'une d'elles dit avec feu au ministre d'Angleterre lord Stormont : « Si le duc d'Ayen traversait un tel gendre dans une pareille entreprise, il ne devrait plus espérer de marier ses filles '. »

L'événement de ce départ fut un instant contrebalancé par la venue d'un souverain qui depuis longtemps annonçait sa visite, et s'était enfm décidé à venir voir sa sœur, la reine de France.

L'arrivée de Joseph II pouvait avoir des résultats 1 trop sérieux pour que Verçennes n'en fût pas trèspréoccupé. Quelle pression allait exercer ce monarque sur un jeune prince irrésolu et ignorant et sur une reine facile à influencer? Le ministre pn't le parti qu'avaient suivi successivement, dans d'autres circonstances. Terrai, Malesherbfô et Turgot, et écrivit pour le roi un mémoire destiné à faire saisir à Louis XVI l'importance des questions que l'empereur pourrait soulever auprès de son beau-frère.

a Si le voyage de l'empereur en France a un but politique, lui disait-il, ce prince ne peut se proposer que deux objets : l'un d'engager Votre Majesté à resserrer les liens de l'alliance qui subsiste entre Elle et la maison d'Autriche, et l'autre de consentir, ou , gratuitement ou moyennant certains équivalents, aux vues d'agrandissement que l'empereur peut fonder

■ Bùtoire de la gverre dt i'Indipendanc» dei Staii-Unit, par Cbtrtn Botli, lomeir, p.4e3 eisaiv., 502 et iuIt. — ^ Frana tout LouUIf, tome IV, p. 264 el luiv. ; lome V, p. 596. — Comspondance tecréu inédite tUT Louis IVI, Karie- Antoinette, ta cour rt la rilte, publiée par Leseare, lome I, p. 40, 123.— Mémoire$, corritpondancti êl numuicnlt tlo gèoéral Lafayellï, Urne 1, p. 12 el luiv., p. 68 el guiv. — Vie de II"' de Lafaytitr, par H~* de Laslcyde, sa fille. Parii, 1868, in-12.

LES ALLIANCES W. LA PaAKCË. SD

aux dépens des Turcs. i> Jugeant l'ulliiiiice de la maison d'Autriche comme n'ayant d'flutros avan< tages qu'une plus grande sûrrté du maintien de In tranquillité générale, il passait en revue la situation topographique des difTérentcs puissances de l'Europe pour montrer qu'aucune d'elles n'avait possibilité ou intérêt de faire ta guerre â la France. Il faisait ressortir, en parlant de la situation des différents États de l'Autriche, a le peu de proporlion des engagements respectifs et les avantages... aussi réels pour cette maison (d'Autriche) qu'ils sont précaires et onéreux pour la France, puisqu'elle pouvait être entraînée dans une ou plusieurs guerres pour la défense de son allié, sang que celui-ci soit peut-être jamais dans le cas de la réciprocité. » Il indiquait la tendance de la maison d'Autriche à se prévaloir de son alliance pour affaiblir, chez les différents princes de l'Atlemagne, la confiance qu'ils avaient dans la disposition de la France â leur accorder son appui pour le maintien de leurs justes droits.

« L'esprit de conquête, continuait-il, n'animant point Votre Majesté, l'alliance de Vienne peut paraître utile en ce que, faisant une sûreté de plus à la conservation de la paix sur le continent, elle lui donne plus de moyens de veiller et de se mettre en mesure contre l'Angleterre (l'ennemi naturel et le plus invétéré de sa gloire et de la prospérité dL> son royaume). » IMais il ajoutait qu'il ne fallait pas donner de l'extension au traité de 1756, ni prendre l'engagement d'employer toutes ses forces au maintien de l'alliance, comme paraissait le désirer la cour de Vienne : « Votre Majesté n'est plus en liberté de

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M UVRE PREEHIER.

Stipuler cette dernière clause, parce que le pacte de ramille en renferme l'obligation, et que deux engagements de cette nature ne peuvent compatir ensemble, s II Taisait remarquer que, si la cour de Vienne proposait à la France une augmentation de secours, ce n'était que d»ns le but d'éoraser un jour le roi de Prusse, et avec lui le parti protestant en Allemagne.

« Le roi de Prusse, continuait-il, considéré relativement i la morale, peut ne pas paraître fort intéressant à ménager; mais, vu dans l'ordre politique, il importe à la France, peut-être plus qu'à toute autre puissance^ de le conserver tel qu'il est. Placé sur le flanc des Ëtata autrichiens, c'est la frayeur qu'en a la cour de Vienne qui l'a rapprochée de la France; cette même frayeur la tient encore daifê nos. liens... Détruisons la puissance du roi de Prusse, alors plus de digue contre l'ambition autrichienne. » Vergennes, tout en signalant l'augmentation de puissance de l'Autriche comme plus redoutable à la France que celle de la Prusse, n'en recommandait pas moins de veiller sur l'ambilion de la cour de Berlin, c Toute acquisition qui lui donnerait plus de puissance sur le Bhin, disait-il, doit intéresser la prévoyance de la France ; mais, en la limitant de ce côté-là, il faut empêcher autant que possible qu'elle ne soit entamée sur l'Oder et sur l'Ëlbe. L'intégritéde la puissance actuelle de la Prusse contribue encore à la sûreté des établissements àe& princes de la maison de Bourbon en Italie. »

Condamnant tout consentement de la France à l'agrandissement de la maison d'Autriche aux dépens

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