‹ La France sous Louis XVI; (volume 2)Chapitre 11 sur 142 · LES ALLIANCES DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

LES ALLIANCES DE LA FRANCE

des Turcs, Vergennes s'écriait avec vivacité : « 1} n'est pas d'équivalent qui pourrait compenser le préjudice que causerait à Votre Majesté tout accroissement de puissance de cette maison; quand bien même elle céderait â Votre Majesté tous les Pays- Bas et acquerrait des domaines dans une moindre porportion, la perte n'en serait pas moins réelle... Votre Majesté ne pourrait posséder les Pays-Bas sans réveiller la jalousie des Provinces-Unies et sans les mettre entièrement dans les brassières de l'Angleterre... Le roi de Prusse lui-même, qui, dans l'état actuel des choses, peut être considéré comme un allié naturel de la France, qu'elle retrouverait immanquablement si le système politique venait à changer, le roi de Prusse ne pourrait plus être envisagé sous ce point de vue. Voisin, par son duché de Glèves, de l'acquisition que Votre Majesté aurait faite, la défiance se substituerait â la confiance qui semble devoir unir les deux monarchies. » Il prévoyait avec effroi le cas oii les événements pourraient conduire le roi à consentir à un partage de l'empire ottoman, et conseillait à la ïVance de chercher alors des compensations sur le haut Bhin plutôt qu'ailleurs. « Les Pays-Bas, dans les mains de la maison d'Autriche, ne sont pas un sujet d'inquiétude et de jalousie pour Votre Majesté, ils sont plutôt une siireté de la conduite de cette maison envers Votre Majesté, et un moyen de la contenir et de la réprimer suivant le besoin. La France, constituée comme elle l'est, doit craindre les agrandissements bien plus que les ambitionner. Plus d'étendue de territoire serait an poids placé aux extrémités qui affaiblirait le

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centre ; elle a en elle-même tout ce qui constitue la puissance réelle : un sol fertile, des denrées prccieuses dont les autres nations ne peuvent se passer, des habitants laborieux et industrieux, des sujets zélés et soumis, passionnés pour leur matlre et pour leur patrie. La gloire des rois conquérants est le fléau de l'humanité^ celle des rois bienfaisants en est la bénédiction. C'est celle-ci, Sire, qui doit être le partage d'un roi de France, et plus particulièrement celle de Votre Majesté, qui ne respire que pour le bonheur du genre humain. La France, placée au centre de l'Europe, a droit d'influer dans toutes les grandes affaires. Son roi , semblable à un juge suprême, peut considérer son tr6ne comme un tribunal institué par la Providence pour faire respecter les droits et les propriétés des souverains. Si, en même temps que Votre Majesté s'occupe à rétablir l'ordre intérieur de ses affaires domestiques, Elle dirige sa politique à étabhr l'opinion que, ni la soif d'envahir, ni la moindre vue d'ambition n'effleure son âme, et qu'Elle ne veut que l'ordre et la justice, ses arrêts seront respectés. Son exemple fera plus que ses armes. La justice et la paix régneront partout, et l'Europe entière applaudira avec reconnaissance à ce bienfait, qu'elle reconnaîtra tenir de la sagesse, de la vertu et de la magnanimité de Votre Majesté '. »

Ce mémoire, que nous avons dû analyser, montre à la fois la sagesse de Vergennes et les conséquences

■ Archiva nationa!ei,K, 164. CorreapondBiic«deV«i^eniieB, 1711, n>3. Kémoire de M. de VcrKennes sur le vajat;u en France de l'empereur d'Alleougne (aulogra^he), 13 airil 1T77.

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L'EyPËREUH JOSEPH A PARIS. 43

que pouvait avoir une politique enfantée par les passions futiles de Louis XV et soutenue et aggravée par un ministre intrigant et sans patriotisme. Ce mémoire, s' ajoutant à ceux des collègues de Vergennes, que nous avons successivement signalés, fait connaître que des administrateurs honnête et dévoués à leur pays n'ont pas manqué à l'aurore du règne de Louis XVI.

Cefutle 18 avriljàseplheuresdusoir.que Joseph 11 . *^'^ arriva à Paris chez son ambassadeur. U avait pris le Jo^pb n nom de comte de Faickenstein et refusé d'occuper un ig»riiiT77. appartement dans des palais royaux. Il passa la soirée à parler de la reine avec le comte de Mercy, écoutant, avec un intérêt des plus vifs, tout ce qui pouvait concerner une sœur qu'il aimait, et dont il redoutait les imprudences de caractère dans la situation élevée qu'elle occupait. L'entrevue du lendemain fut des plus touchantes; Joseph, arrivé par un escalier dérobé, se trouva seul avec Marie-Antoinette ; ils s'embrassèrent, et dans leur émotion restèrent longtemps en silence. IVIercy, confident des impressions de son souverain, nous initie à ces douces amitiés de famille, si souvent refusées par l'opinion publique à des princes que la flatterie élève trop haut ou la haine rabaisse trop bas. La reine, qui redoutait comme une enfant la présence de son frère tout en la désirant, perdit, à quelques paroles affectueuses de Joseph, toute crainte, et, se confiant entièrement à lui, raconta sans détours tout ce qui la concernait, l'initiant à la position embarrassante que faisait à l'épouse l'espèce d'infirmité dont souffrait le roi, lui racontant ses propres habitudes de dissi-

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pation, son goût pour le jeu, et allant même jusqu'à avouer, il est vrai avec une certaine réticence, les engouements passionnés qu'elle éprouvait pour certaines dames de son entourage. Mené par Marie-Antoinette chez son époux, les deux monarques s'embrassèrent, et Louis XVI tint, au dire de Mercy, « quelques propos qui marquaient un vrai désir de paraître cordial et honnête ». L'empereur, ajoute l'ambassadeur, « remarqua l'intention, s'en contenta, et, avec son esprit et sa bonne grâce, sut dès te premier moment mettre le roi à son aise. » Les princes acceptèrent promptement l'espèce de situation que se fit dès le premier jour, l'empereur en se plaçant, par « une contenance de Supériorité s, comme « le père de toute la famille royale ». Mercy, racontant un souper chez la comtesse de Provence, deux jours après la venue de Joseph, dit que les trois princes a se mirent tellement à leur aise qu'au lever de table ils s'amusèrent à des enfantillages, à courir dans la chambre, à se jeter sur les sofas, au point que la reine et les princesses en furent embarrassées». Madame, ajoute-t-il, appela son époux, < lui dit qu'elle ne l'avait jamais vu si enfant v, et tout cela se termina a de bonne grâce , sans que l'empereur eût laissé remarquer la surprise que lui avait causée un si étrange spectacle » .

Mercy avait écrit à Marie-Thérèse qu'il redoutait que « Sa Majesté l'Empereur ne mît peut-être trop de sensibilité et de sévérité dans ce qu'il devait trouver à redire au système de conduite de son auguste sœur », et que cela ne pût faire naître « un refroidissement réciproque, peut -être même des brouilleries

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L'EUPERBUR JOSEPH A PARIS. 4S

décidées ». « Je ne crains pas trop, avait répondu cette mère, sans illusion sur ses enfants, que l'Empereur fasse des reproches bien forts à ma Bile. Il aime à plaire et à briller ; il ne sera probablement non plus insensible aux témoignages d'amitié de ma iille, accompagnés surtout des grâces d'un extérieur avantageux ».

Joseph ne fui pas seulement enchanté d^ Tac- ' cueil que lui fit une jolie femme, il sentit dans sa i sœur un cœur sincère, plein des sentiments affectueux qui font & la fois le charme et la puissance de son sexe. Il démêla bien vite, dans les naïfs épanchements de Marie-Antoinette, combien elle avait été calomniée et l'espèce de désespoir irréfléchi et de besoin de s'étourdir que produisait dans son âme une union où elle ne trouvait ni appui, ni guide dans soji époux , ni même jusqu'alors un de ces espoirs de maternité qui rendent les femmes susceptibles de tous les sacrifices et de tous les dévouements, s Elle est aimable et charmante, écrivait Joseph à son frère Léopold,... sa vertu est intacte; elle est même austère, par caractère plus que par raisonnement;... c'est .une honnête femme, un peu jeune, peu réQéchie, mais qui a un fond d'honnêteté et de vertu dans sa situation vraiment respectable, avec cela de l'esprit et une justesse de pénétration qui m'a souvent étonné. Son premier mouvement est toujours le vrai. » Il complétait ce portrait par celui du roi en disant de sa sœur : a Sa situation avec le roi est singulière ;... cet homme eet un peu faible, mais point imbécile. Il a des notions, il a du jugement, mais c'est une apathie de corps comme d'esprit. 11 fait

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des conversations raiscmnables, il n'a ancun goût de s'instruire ni curiosité ; enfin le fiât lux n'est pas venu : la matière est encore en globe. »

L'empereur passait ses journées à viafer les différents monuments DU établissements de Paris, cherchant à conserver l'incognito qu'il avait choisi, tout en ne regrettant pas les ovations que lui attiraient à la fq^ ses manières simples et éloignées du faste, et les propos qu'il semble avoir tenus en vue d'une popularité dont il était avide. Son abord facile fut, dès le premier jour, fêté par des vers.

Migninime. humaio, vcrtueui, Ea trouvaDt md boobeur i Taire des heureux,

Hanuiun un jour eon{Dl Tenvie

De voyager : il oui It TanUitie

De resler ptrloul incoBDu; Il i^royait le pouvoir : teule erreur de m \'k ;

On le Dooioia, eiUt qu'il eut paru,

La douce et noble modestie

Et le liérus de la vertu.

Le peuple lui sut gré de sa visite à l'Hôtel-Dieu et de la surprise douloureuse que lui inspira la vue de plusieurs malades reposant dans te même lit. Il ilatla les magistrats en exprimant un vague blâme surle chancelier Maupeou et sur l'abbé Terrai, et répara avec esprit une maladresse de son frère Maximilicn. l/empereur, averti que l'archiduc n'avait pas accepté les œuvres de BulTon, en disant à l'auteur qu'il ne voulait pas l'en priver, aborda le savant en les réclamant comme des livres oubliés par ce prince. Son refus, en visitant le trésor de Notre-Dame, de voir les reliques sous le prétexte qu'il en avait assez vu, fut autant remarqué que l'affectation qu'il mit à atten-

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