‹ La France sous Louis XVI; (volume 2)Chapitre 103 sur 142 · COMPTE RENDU DE NECKER · texte numérisé non relu

COMPTE RENDU DE NECKER

les, 9 les dépenses considérables a qui n'étarent point fixes, mais qu'une facilité journalière, des faveurs, des largesses ou des fêles dispendieuses répétaient annuellement. » L'ordre, ajoutait-il, « mis à cet égard est en grande partiel'ouvrage de Votre Majesté.. Elle m'a soutenu dans la résistance que j'ai apportée à toutes ces demandes multipliées de gratifications, d'indemnités, d'échanges, de concessions... qu'une longue facilité avait introduites. »I1 expliquait, en ctmtinuant, que pour rendre un compte de finances à la fois simple et clair, il n'avait composé le chapitre des revenus que «des versements faits au trésor royal par les difi'érentes caisses, déduction faite des charges qu'elles sont tenues d'acquitter ; en ne portant pareillement, dans la colonne des dépenses, que les parties qui sont payées par ce même trésor royal. i> Le tableau où étaient énumérëes, l'une à la suite de l'autre, toutes les sources des revenus de l'État^ présehtait une somme disponible de 2&4,tS4,000 livres; celui où se trouvaient inscrites toutes les dépenses montait au chilTre de 253,954,000 livres ; ce qui donnait un excédant de revenus sur les dépenses, de 10,200,000 livres.

Ce résultat^ qui était une réponse péremptoire aux allégations d'un frivole vieillard, n'était encore qoe l'affirmation amoindrie d'un état de revenus que Ifaurcpas n'avait pas pu saisir avec le concours de ses financiers favoris : car Necker ajoutait, a oia a com-^ pris dans les dépenses ordinaires dix-^ept millions trois cent mille livres de remboursements... c'ert un excédant du revenu ordinaire sur la dépense ordinaire, lequel est employé au profit du souverain

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pour éteindre des capitaux à sa charge, enjoignant ces dix-sept miflions trois cent mille livres de remboursements aux 10,200,000 livres d'excédant qui résultent du compte des finances de Voire Majesté, on peut avancer avec fondement que ses revenus ordinaires surpassent, dans ce moment-ci, l'état de ses dépenses ordinaires de 27,500,000 livres. »

Necker demandait au roi d'être autorisé à communiquer à des membres de son Conseil, réunis chez le garde des sceaux ou chez le comte de Maurepas, tous les détails qui appuyaient l'exactitude du compte mis sous, ses yeux. Il traitait ensuite, dans une série d'articles courts et substantiels, du crédit public, de son importance pour une nation, des anticipations, qui sont « une disposition des revenus du roi faite à l'avance par la négociation de rescriptions ou d'assignation à un terme plus ou moins long, » et doivent être contenues dans des limites modérées ; d'une loi tur la comptabilité qui procurerait « le moyen de connaître, avec facilité et dans tous les temps, quels sont les revenus et les dépenses ordinaires ou extraordinaires de l'État, chaque année ; arrangement qui n'avait jamais existé... faute d'avoir fait du trésor royal un centre commun où tous les rayons se rapportent. 9 II expliquait que la Caisse d'escompte était un établissement utile au commerce, une simple banque dont se servait parfois le gouvernement, qui ne pouvait en rien, comme le prétendaient ses détracteurs, menacer l'État de la création d'un papiermonnaie. A la suite de ces aperçus généraux sur les finances, il donnait, dans la seconde partie de son ouvrage, quelques d^ils sur les dispositions prises

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COMPTE RENDU DE NECKER. tô»

potir augmenter les revenus du roi ; rappelant ce qui avait été fait pour les dons^ le» croupes, les pen~ àons, et la surprise qu'avait éprouvée Sa Majesté en apprenant que les pensions accordées à diftérents titTfô « formaient actuellement, pour les finances, une charge annuelle d'environ vingt-huit millions. » Je doute, disait-il, « si tous les souverains de l'Europe ensemble, paient en pensions plus de moitié de pareille somme... Aussi cet objet, qui s'est accru d'une manière exce^ive, est-il digne de la plus* sérieuse attention > ; il passait ensuite à l'énumération des mesures qu'il avait ordonnées pour diminuer le nombre des financiers et réduire leurs profils. Les dépenses de la maison du roi n'étaient pas oubliées. 1 J'ai bientôt vu, disait Necker, que pour en approfondir les détails, il fallait nécessairement modifier' l'autorité attribuée à chaque ordonnateur... rapporter toute la finance à un bureau commun, au ministre

• de la maison de Votre Majesté et à celui des finances. Cette première idée, quoique simple et raisonnable,

* parut d'abord hardie... Après avoir ainsi procuré à l'administration des finances les lumières dont elle était privée, ... on a commencé par e^uiminer la partie la plus essentielle, vulgairement connue sous le' nom de Chambre aux deniers, et l'on a vu bientôt que le nombre des tables, leur constitution, celle des offices, des cuisines, tout était un modèle de dépenses inutiles et compliquées. Une multitude d'officiers étaient tout à la fois, fournisseurs, apprêteurs et convives ; une dépense exagérée en était 1»' suite, et des privilèges à charge à vos provinces étaient encore l'effet de celte constitution ; mais

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t» UVRB TROISIËHE.

toutes ces connaissaiices,... à quoi eus&ent-elles abouti sans le goût particulier de Votre Majesté pour l'ordre?... Elle a donné son approbation à un plan simple... qui diminuera la dépense de près de moitié. » Il reste encore, ajoutait le mémoire^ « plusieurs parties de dépenses relatives à la maison de Votre Majesté qu'on mettra successivement sous ses yeux:... et il traitait la question des (iomaiMStiu m, qui étaient autrefois le principal revenu de la Couronne, et ont été < mis hors des mains du roi par des libéralités ou des concevions & vil prix, par la formation des apanages, par des échanges ruineux... On a souvent indiqué, comme une grande ressource, le rentrée dans la partie de ces domaines qui a été aliénée à prix .d'argent, ou concédés par faveur. Louis XIV rendit une loi à ce sujet... mais ces dispositions, qui forçaient à déposséder des gens puissants par la naissance ou par le crédit, essuyèrent des contrariétés qui en suspendirent l'exécution. > • Quelques aperçus sur l'administration des forêts royales parfaitement sensés, et quelques mots sur la ' fabrication des monnaies, abandonnée par l'usage à des particuliers, terminaient la seconde partie du compte rendu et amenait à parler au roi, dans la troisième partie, des principales disposilions d'administration qui, c n'ayant point de rapports immédiats avec l'augmentation de ses revenus, n'intéressaient que le bonheur de ses sujets. »

Dans les différents objets qu'il passe en revue, comme celui des vmgtièmes , de la capitation, des taiUeSfées ctrvées, Aes administrations provincialu, des gabelles, des droits de traite, des manafaaures.

CItinOUBS DU COMPTE RENDU. 437

il est facile de voir que Necker a saisi les vices de la l^slation; qu'il comprend à la fois les difficullés des réformes et la légitimité des plaintes qui se font entendre de toutes parts ; il reprend le mot de Turgot sur les corvées, en alBrmant « qu'en dernière ana< lyse, cette question n'est qu'un débat entre les pauvres et les riches. »

Plus de âx mille exemplaires du compte rendu furent enlevés le jour même où il parut ; et deux imprimeries, fonctionnant à Paris, jour et nuit, eurent peine à sufBre aux demandes qui arrivaient des provinces et des pays étrangers où cette brochure recevait, en Hollande, l'honneur d'une traduc- ' tion en plusieurs langues.

Avez-vouslu le Conte bleu Pàisaii Maurepas, d'un air goguenard, en faisant allusion à la couverture du livre. Cette plaisanterie fut prise comme titre d'une brochure critique, émanée du comte de Lauraguais, grand seigneur, autrefois très riche, qui s'était ruiné en filles et en chevaux, disaient les journaux. Le fermier-^néral, Âugeard, venait lire au premier ministre des écrits de sa façon, comme la iMtre d'un amiy les Pourquoi, et encourageait avec son approbation les attaques de Galonné ; cet homme qui, au dire d'Âugeard, « flairait depuis longtemps le Contrôle général... le département le plus convoité par les fripons » ; cet homme qui devait a à Dieu, au diable et aux hommes, et pour payer ses dettes ne connaissait de ressources que le Contrôle ou le pistolet. »

Calonne publia les Comment, une Lettre du marquis de Caraccioli à (CAiemhert, s'elTorçant de ren-

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verser le titohrire d'une place qn'il convoitait 6t d'obtenir l'appui de Maurepas par une cour assidue. Les injures sur le caractère de Necker, le rappel des emprunts qu'il a fait forment le fond de ses écrits. Profitant de la publication du mémoire sur les administrations provinciales, livré par un des frères du roi en haine du directeur général, Augeard s'efforça d'exciter le Parlement contre celui qu'il appelle un imitateur de Maupeou.

DeouiidMiutM Necker, qui était à la fois fier de l'efTet qu'il avait ^ toi." produit et blessé des attaques injustes et violentes de ses adversaires, voulut obtenir, suivant l'usage du temps, la suppression de ces écrits et la punition de leurs auteurs. A cette preuve de puissance qu'il réclamait, non seulement comme due à ses services, mais comme nécessaire à la réussite de ses desseins ; il demanda au roi d'ajouter sa nomination comme ministre d'Ëtat assistant à ses conseils, avec voù délibérative, et réclama le droit de l'entretenir, une fois par semaine, des choses et des personnes.

Pouvait-il faire autrement en présence d'un premier ministre dont la malveillance à son égard était patente, et en présence du Parlement qui refusait d'enregistrer l'édit instituant une assemblée provinciale à Moulins, et décidait des remontrances contre de pareilles créations administratives. Concevoir un directeur des finances éloigné des conseils où se décident les dépenses des différents ministères ; concevoir un directeur des finances qui ne peut pas entretenir sans témoins celui qui distribue, d'une manière souveraine, les revenus d'un Ëtat, et lui faire part des résultats de ses travaux et

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RENVOI DE NECEER. 43*

de ^s observations paratlrait, à notre époque, lé comble de la déraison.

Il se produisit une appréciation toute contraire, si nu nous en croyons l'abbé Geoi^el qui, appuyant sur le ^.p^ travail particulier que Necker réclamait avec le roi, nous présente Maurepas s'efTorçant de e ramener cet esprit égaré par l'intime conviction qu'on ne pouvait plus se passer de lui, » et de lui faire comprendre c rimpossibilité absolue de revêtir un prolestant du titre de ministre d'État, sans fouler aux pieds des lois aussi anciennes que ta monarchie. Quant « au travail isolé et secret avec le roi, disait Maurepas, toujours d'après Georgel, pour y parler des choses et des personnes, c'est une voie trop assurée de prépondérance et de domination dans le ministère, qui 6nirait par mettre tous les autres ministres dans votre dépendance. » Georgel, continuant son récit, affirme que l'orgueil et l'obstination de Necker finirent par lasser Maurepas, et que ce premier ministre rendant à Necker le mémoire qu'il le priait de remettre au roi, se serait écrié : a Eh bien, Monsieur, puisque vous ne voulez pas écouter mes conseils, présentez vousmême ce mémoire à l'issue devotre premier travail. » Georgel prétend savoir que le roi, enfermé avec Maurepas pour lire l'écrit de Necker^ se serait écrié : « L'ingrat, me parler tête à tête des choses et des personnes. Quelles sont donc ses vues? Je veux que ce vilain homme soit chassé. »

Que ce récit de Georgel pèche dans des détails *qi>ii« qu'il a arrangés plutôt qu'il n'a pu les connaître, c'est mvAâi probable ; mais le fait important qu'il constate c'est 'celui des causes de la démission de Necker. Tous

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uo uvBE thoisiëhe:.

les nouvellistes, annoncèrent à la nation que c'était Madame de Polignac, et par conséquent la reine, qui éloignait le directeur général des finances. Le parti du comte de Maurepas se félicita de ce renvoi, en traitant Necker d'ingrat envers son bienfaileur. Que peuvent devenir l'honneur et la dignité d'une fonction royale ainsi bafouée dans un pareil débat? Que. pouvait en penser Necker lui-même, s'il eût logiquement déduit les conséquences de ce qu'il écrit quelques années après, quand il raconte ainsi cette époque de sa vie: « Je me rappelle encore cet obscur et long escalier de M. de Maurepas que je montais avec crainte et mélancolie, incertain du succès auprès de lui d'une idée nouvelle dont j'étais occupé, et qui tendait le plus souvent à obtenir un accroissement de revenu pour quelque opération juste mais sévère.... je me souviens de tous les ménagements dont j'avais besoin pour réusàr... .je me souviens encore de l'espèce de pudeur dont j'étais embarrassé lorsque je me basar^ dais à lui présenter quelques-unes des grandes idées morales dont mon cœur était animé.... je trouvais auprès du Roi plus de courage : jeune et vertueux il pouvaittoutentendre; la reine aussi m'écoutait favorablement ; mais autour de leurs Majestés, mais à la cour, à la ville, à combien d'inimitiés et de haines ne me suis-je pas expose? C'était à tous les genres de crédit et de pouvoir que je devais opposer de la fermeté,c'était avec toutes les factions de l'intérêt particulier que j'avais à combattre. »

, Le public instruit des intrigues qui avaient lieu à Versailles avait pris parti pour Necker, et les passÎMis

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EXALTATION DE PARIS. 44t

inquiètes donnaient lieu chaque jour à des nouvelles et à des commentaires dans lesquels les personnes royales jouaient un triste rôle. Les effets publics baissaient à la Bourse depuis qu'il était question de la retraite du Directeur généra] des Bnances, et lorsqu'on sût, le dimanche 30 mai, que la démission de Necker était acceptée de la veille, la consternation fut générale dans Paris. Un silence extraordinaire se manifesta dans les cafés et sur les promenades publiques qui regorgeaient de mmde ; on se regardait, on se serrait tristement la main et, dans ce peuple impressionable, plus d'une personne versa des larmes coiiime s'il s'agissait d'une douleur de famille. La partie âeokasse de Henri IV Teçrésenlée lesoiràla Comédie française donna lieu aune explo* sion extraordinaire des sentiments qui impressionnaient les spectateurs. À un mot de Henri IV qui disait, en parlant des calomnies inventées contre Sully : a Les malheureux ils m'ont trompé », une voix du parterre répondit : Oui. Toute la salle l'appuya et la pièce se poursuivit au milieu des allusions bruyantes des auditeurs. Le Bailli du Rollet, auteur dramatique, ayant exprimé au foyer de l'opéra dessentiments hostiles à Necker, un vieux chevalier de St-Louis releva ses paroles imprudentes avec vivacité et l'eût frappé de sa canne sans Tinterposition de personnes plus calmes que. lui. Un auteur d'une des critiques du compte rendu, M. de Bourboulon, aperçu au Paiais- Royal quelques jours après, dut fuir devant la foule qui s'ameutait et le lieutenant de police reçut presque tous les jours des rapports sur des scènes de ce genre. Deux mois avant ces événements Turgot mourait

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4U UVRB TBMSIËMB. '

KortdaTnrtot, dans 1b retraite. La province admimstrée par lai idriuM^MD^- n'avait pas oublié l'inteadant habile et bienveillant BiTmnâ'HfM qui nourrit ses pauvres pendant des temps de disette, et détruisit cbez elle l'odieux impôt des corvées. Elle protesta, par un souvenir de reconnaissance pour le bien durable qu'il avait accompli, contre la renommée de rdveur si étrangement inventée pour un homme qui mena tant d'entreprises à terme. « Nous sommes afDigés presqu'aux larmes de la mort de M. de Turgot > écrivit-on de Limoges i un journal répandu dans Paria, en appuyant ce cri de regret du récât rétrospectif de tout ce qu'il avait fait. Un écrit fiatt en faveur de Necker, vint, peu de jours après sa chute, accentuer les véritables tendances de la nation, en rappelant aux Français, à propos de ce ministre qu'ils regrettaient, ce qui s'était passé autrefois dans une occasion semblable. M. Marmontel y disait-on a était à Versailles le jour de la retraite de H. Turgot ; il observait dans un morne silence la joie tumultueuse des courtisans, des^financiers et de tous ceux qui espéraient profiler de cet événement pour leurs intérêts. Quelqu'un frappé de ce contraste, lui demande sur quoi il méditesi gravement, il répond en flevant la voix : Je me représente d'après tout ce que je vois ici, l'image d'une troupe de brigands rassemblés dans la forêt de Bondy, à qui l'on vient d'annoncer que le grand prévôt est renvoyé. » iM embirru Telle était effectivement la pensée obscure qui agi- Dii^iD^m; tait l'esprit des Français. Les nuages qui l'enveloppaient subsistaient encore au moment oij Necker disparaissait de la scène, mais un rayon de lumière avait commencé à pénétrer le chaos des passions qui fer-

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