‹ La France sous Louis XVI; (volume 2)Chapitre 31 sur 142 · VOLTAIRE ET LE CURE! DE SAINT-SULPICR · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET LE CURE! DE SAINT-SULPICR

Isf VOUS regarde, Monsieur, comme un hommedupre-

mier ordre de l'Etat. Je sais que vous soulagez les pauvres en apôtre, et que vous faites travailler en ministre. Plus je respecte votre personne et votre état, plus je crains d'abuser de vos extrêmes bontés. Je n'ai considéré que ce que je dois à votre naissaDce. à votre ministère et à votre mérite. Vous êtes un général à qui j'ai demandé un soldat. Je vous supplie de me. pardonner de n'avoir pas prévu la condescendance avec laquelle vous seriez descendu jusqu'à moi ; pardonnez aussi l'importunité de cette lettre : elle n'exige pas l'embarras d'une réponse, votre temps est trop précieux. »

« Tous mes paroissiens, Monsieur, répondit immédiatement le curé de Saint-Sulpice, ont droit à mes soins, que la nécessité seule me fait partager avec mes coopérateurs. Mais quelqu'un comme H. de Voltaire est fajtpour attirer toute mon attention : sa célébrité, qui fixe sur lui les yeux de la capitale de la France, et même de l'Europe, est bien digne de la sollicitude pastorale d'un curé. La démarche que vous avez faite n'était nécessaire qu'autant qu'elle pouvait vous être utile dans le danger de votre maladie. Mon ministère ayant pour objet le vrai bonheur de l'homme, en dissipant, par la foi, les ténèbres qui offusquent sa raison et le bornent dans le cercle étroit de cette vie , jugez avec quel empressement je dois l'offrir à l'homme le plus distingué par ses talents, dont l'exemple seul ferait des milliers d'heureaSc ■ Jo sais que vous êtes bienfaisant ; si vmis .me permettiez de vous entretenir quelquefois^ jVspère que vous, conviendriez qu'en adoptai)J..I<i..spblùne

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philosophie de l'Evangile, vous pourriez faire le plus grand bien, et ajouter à la gloire d'avoir porté l'esprit humain au plus haut degré de ses connaissances, le mérite de la vertu la plus sincère, dont la sagesse divine, revêtue de notre nature, nous a donné la juste idée et fourni le parfait modèle, que noua ns pouvons trouver ailleurs. »

Le parti de Voltaire était pris, il refusa de recevoir l'abbé Gaultier, qui lui écrivit plusieurs fois envain, et, dans la visite du curé de Tersac, qui eut lieu le 13 mars, quand il était entré en pleine convalescence, il n'y eut qu'un échange de politesses et d'offres de services. Voltaire avait évidemmentcompté sur cette espèce detact debongoûtet,il faut le dire, de bonne diplomatie, qui aurait dû empêcher un clergé intelligent d'aflicher avec éclat non seulement la scission profonde qui existait entre lui et le représentant le plus accrédité de l'esprit des classes éclairées, mais le matérialisme grossier dans lequel l'exercice d'un pouvoir absolu Pavait fait descendre'.

■ FoUain, ton retonr et la mort, pir DeaDoirMterre*. P*rw, 1876, in-S, p. 176 el soi»., 178, 185 el soi»., 187, 189, 196, 300, !05, 207, 213, 216, 219 et soi».. 221, 223, 225, 228 t( luiï., 231 et mi.., 234, 238 et »iiii., 241 el tuiT., 303. — Mélanget lilUreUret. pnblifs pir Sutrd. tome [I, p. 9, 47 et tmi.—CoTTeipondance de Grimm tt Diderot. Ptrit, 1812, in-8, tome IV, p. 137, 164 et auiv., 169, 221 et luiv. — Mimoirit tterett pour itniràVhi$ti>iredet kttrtt, lome XI, p. 91, 95,95,97,101,103,106, 107, U2, 123 et mit., 167, 171. - VU de Foliaire, pir T.-J. Duïernet. Pirit, 1777, ia-8, p. 349, 35-^ — Corrttpondance Uttirairi, par Lshirp«, 180[, în-8, lame ». p. 20i,2IO et luiv.— Œuvrct de YoUaire, tome LIX, p.106; LXII, p. 283; LXUI, p. 277; LXX, p. 272, 449, 452 et wÎt.. 155, 460. — ŒutrudtCondore^l.UitDtiy.ji. Ihi.—Mémoiretettowieniridu eomte dt Ségur, tome 1, p. 187, 189, 192. ~ (Eun-fi de d'Altmbert, 1822, iii-8, tome V, p. 402. — JféwoirM pour eervir à Vhittoire dt M. de ToUairt (par ChandoD). Amiterdtm, 1758, iD-12. tomell, p.30eluiT.', !7ct iui>.

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LA CORPORATION ET L'ASSOCIATION. Idl

L'écrit obtenu par l'abbé Gaultier était plus que suffisant comme déférence envers un pouvoir temporel; aller plus loin, c'était méconnaître l'essence même de l'esprit religieux, c'était vouloir blesser celte pudeur de l'âme qui fait partie de tous les Sentiments sincères et profonds. Qu'avaitdonc appris le clergé français dans la lutte soutenue, a:vec une cruelle sauvagerie, contre les protestantsTL'honorabiKté de la majorité de ses membres, la piété Bincère d'une foule d'entre eux n'avaient pas pu le préserver de l'espèce de lèpre qu'attache i l'humanité l'esprit de corporation.

L'association qui entraîne l'émulation des hommes Dj^nmce sur un sujet donné, et provoque l'activité humaine ""îl "^Jôi"* sans la restreindre ni la détruire, devient souvent fu- " i'«™^"'o"neste quand elle passe de cet espèce d'accord qui unit plusieurs personnes dans un intérêt commun et d'une durée limitée, à l'état de corporation, c'est-àdire à celle d'hommes qui vivent sous une police commune relativement à leur profession et ont des viséesde perpétuité pour l'œuvre qu'ils entreprennent.

La corporation par le fait seul de sa prétention à exister dans l'avenir comme dans le présent provoque parfois l'éclosion d'une petite nation dans la grande, qui auraâ la fois les qualités et les vices de ce que l'on appelle le patriotisme. Les intérêts de la corporation seront le but exclusif de ses membres, la personnalité de l'individu disparaîtra devant les décisions collectives et un grand peuple qui ne trouve pas dans des institutions libres, dans l'opinion publique,' une force de résistance, se trouve tout à coupasseni à des passions et des intérêts qui le dominent et le

m uvRE phe;i^i^r.

subjuguent. S'ils'agitd'uoclei^éorganiçpjU^'éciiera, quand il a la force matérielle en main : Il n'y a qu'ui^e vérité, il ne doityavpir qu'unefoi, malheur à qui£|ffîrme le contraire. S'il s agit de professions manuelles, les ouvriers diront : Le métier doit nourrir celui qui l'exerce, il ne iaat pas permettre que d'autres que nous essaient de vivre.de notre genre de travail. '"t^mm^ ^^ corporations de tout geitrç avaient comprimé do«c>rpan»iop<. la natiou entière sous une sorjte de carapace qui gênait les mouvements de chacun, et affaiblissait, par la contrainte, le sens moral et la dignité d'une foule d'esprits. Cette carapace fut brisée, après des siècles de douleur et de souffrances matérielles et morales, par l'explosion du protestantisme, qui, à peine éclos, se divisa à l'infini en sectes de tous genres. Mais, si l'esprit humain avait, trouvé un passage à travers ce despotisme qui enserrait les âmes et étouffait toute personnalité avec t'aide de multitudes ignorantes et enrégimentées, tout n'était pa$ encore fini. Les réformés, loin de comprendre que leurs divisions étaient une preuve palpable delà grandeur de leur cause, loin de s'enorgueillir, comme ils le devaient, d'avoir rendu à l'hoo)me l'e^or de ses facultés natives, s'étaient pri^ à imiter leurs adversaires, en faisant comme eux appel à la force et aux supplices pour comprimer l'âme humaine. Le moment n'était pas encore venu où la multitude infinie des sectes conduirait inévi faiblement à la tolérance et donnerait à la Réforme lelffit qu'elle poursuivait, sans s'en rendre compte : la réfiMiîialion de l'autorité ef la consécration de l'examen individuel et de l^opiniou per^Dpelle dans i^ iUfaires religieuses.

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LE PROTËSTANn$He BT LA LIBBttTÉ. l«â:

Si, dans la nature terrestre, rien n'est etacvemàit wAnk*'> le même, si les feuilles d'an même arbre diffèrent' J!^cnM entre elles, les dissemblances dans les esprits sont e»tooVd!iI!^.o. an moins aussi nombreuses. La diversité est le caractère à la fois physique et intellectuel de l'homme, et' il est fort rare de trouver deux esprits s'acoordant exactement dftns lears appréciations sur un objetqui n'existe pas matériellement ou n'est pas olassé dans ce que Ton appelle les vérités mathématiques. La preuve irréfragable deia chimère d'une foi reli-' gieuse unique, est écrite, en tcttres sanglantes, chez' . toutes tes nations du globe; Les supplices, lés p:pr-: sécutions les plus cruelles, font ressortir le défi jeté inutilematt à l'œuvre de Dieu, et montrent rihcom-pressibilité de l'intelligence humaine.

Si les protestants n'avaient pas conscience de co i qu'ils avaient fait, s'ils ne comprenaient pas que'la ^l révolution accomplie par eux entraînait comme conséquence l'égalité civile, et par conséquent le respect de chacun pourchacun et la liberté pohliqae, c'est-à-dire la répudiation de ces autorités gouvernementales, indépendantes de l'opinion et dé la volonté des peuples, comment te clet^é français n'aurait-il pas méconnu des règles de bon sens qui,' encore aujourd'hui ne sont pas unanimement admises ' ?

' Voir, sur lei erimea auxquet» l'eipril de «orporatlon entraîne daaiVei ' affaire! tDalériellee : Ut astocialitmt OKVTiirti tn ingltterrt. Paria, 1869, in-12; tei erimet diShèffield, p. 1 et buLt. — Sar l'oppression qui exiiUit k GcDève, l'ffijlotre d'Usaù Gaie, citojeo.de Genève. Paris, FUekbaeùer, 187T; — Foliaire el Genévt, yw )>eBDoireeieTrek,ip:-|lel' ■niv. — Sur le prolealtaUsnie en Europe, l'Bitloire du dtwlopçtnwnf ■ iatelUauH de l'Europe, par W. Dreper. Paria, 1869, 'in-8, tomeÛI, p! 132, 151,164,177,180,181,'

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161 LIVRE PBBSIBR.

Tni<fra(«NiM Convaincn qu'un acte religieux n'a de valeur réelle «•roiuin. que s'il est spontané, que s'il part du cteur et n'a pour objet que Dieu, Voltaire avait vu avec surprise les anxiétés de son secrétaire à la demande d'une rétractation exigée par l'abbé Gaulder et de sa propension à y satisfaire. Wagnière, interrogé sur les causes de son agitation, avait supplié son maKre de l'éclairer sur ses convictions intimes, pour pouvoir, disait-il, démentir les inculpations dont ses ennemis ne manqueraient pas de charger sa mémoire. « Donoe&inoi un papier, t» lui répondit Voltaire, et il traça d'une main ferme :

« Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis,

eo ne haïssant pas mes ennemis, et en détestant la

superstition. » Il signa cette déclaration, datée du

SS février, deux jours avant celle remise à Gaultier.

voiuir* Il regardait si bien l'écrit accordé à cet abbé

^ comme un simple protocole que, ranerciant La

* Harpe venu pour demander de ses nouvelles au nom

de l'Académie, il l'aborde avec ces mots : « Hélas ! je

n'ai pas cru pouvoir mieux reconnaître les bontés de

l'Académie qu'en remplissant tous mes devoirs de

chrétien, afin d'être enterré en terre sainte et d'avoir

un service aux Cordeliers. » Il parla à Lorry de sa

confession, et, voyant un sourire railleur errer sur

les lèvres du sceptique médecin, lui dit : a Vous me

croyez donc bien impie 7 >

a Vou oaignei qu'on l'igaore, et tmi en Tulcs gloire, »

lui répliqua Lorry en citant ce vers qui s'adaptait à la circonstance.

« Au reste, reprit Voltaire, je ne veux pas qu'on

PROPIfSSION DC FOI DE VOLTAIRH:. 165

jette mon corps à la voirie. Tout cela me déplnît fort, cette prêtraille m'assomme, mais me voilà entre ses mains, il faut bien que je m'en tire. Dès que je pourrai être transporté, je m'en vais; j'espère que leur zèle ne me poursuivra pas jusqu'à Femey : si j'y avais été, cela ne se serait pas passé ainsi. »

Déplorables détails dans lesquels il était néccssaire d'entrer pour faire comprendre ce que devient la religion quand, par le fait de la puissance temporelle d'un clergé, elle est une branche de l'adminis* tration publique.

Le mot religion signiBe foi, croyance. La foi c« qi n'existe qu'avec la conviction , c'est-à-dire qu'avec «nl< une preuve évidente produite dans l'esprit. "'*"'•"'"*■ Ces définitions n'ont aucun sens ou elles signifient ce que disait Turgot et ce que pensaient les hommes éclairés de son temps : qu'une religion s n'a de droit que sur la soumission des consciences, que l'intérêt de chaque homme étant isolé par rapport au salut, n'a, dans sa conscience, que Dieu pour témoin et pour juge. i>

Le clergé, avec sa menace de flétrir un cadavre, sortait de sa véritable mission et traitait la foi religieuse comme une question de voirie. Que Voltaire ait cédé à la fois à un préjugé et au désir de ne causer aucun embarras aux siens; que le souvenir de l'actrice Lecouvreur, portée en tewe dans un fiacre, 80118 une escorte du guet, et enfouie dans un lerrain désert, ait trop impressionné un vieillard, cela est possible! Voltaire, qui avait triomphé de tant de préjugés, pouvait bien avoir celui que «ombatlait Turgot lorsqu'il se récriait, en 1754, contre le désir

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Iljli LIVHE PREMIER.

iqtti'lai était exprimé de faire défândre par le roi au 'cltu^éles refus de sépulture, sous prétexte a qu'ils déshonoraient et celui qui nieurt et la famille qui survit. » Mais quel mobile est-il possible d'attribuer auxlergé dans cette lutte entamée contre un hoaune mounini, si ce n'est celui d'un pouvoir hautain et implacable cmtre toute rédstance. Pouvait-il e^éter une otoiversion ? Pouvait-il croire qu'il tromperait leipublic? « Le clergé, écrit un journal du jour, en ânnlonf^aiit la maladie de Voltaire, a tenu conciliabule sur conciliabule pour arrêter la manière de fie. conduire envers ce coryphée de la philosophie. > Et qilflQd là confession a lieu, le même jounial publie t'«pigramiD6 suivante :

Voltaire el l'Atlalgranl, d'bumeur encore gtolille, Ad mime eaattuear ont hit )e mSm« iTra ;

. En tel ou, il impoil* peu Que ce toit I Gauliier, que ce eoit !i Garguille; Hou OanllieF, eependial, noua Eemble bim Ironté,

L'hOMitur de deux cure* aeffiJilablef

A bon droit èiait réservé

An chspelaia des Incurables.

A peine -remid, Voltaire continua ses courses dans ' Paris, aesvisiles à ses amis et à ses anciennes oonoaipaances: il fit demander à M*"' la comtesse de SégMr< qui était alitée depuis deux années et presque'ijoaurante, de pouvoir se présenter diez elle. Q, J'éfâi& tout yeux, tout oreille en m'approchant de YoUaire» écrit le fils de la malade... Cherchant avec déliqitesse à la dislrairç du présent par le souvenir du passé, il tut Et peu de questions sur son état... Il lui' rappela beaucoup d'anecdotes de la société dans laquelle iU vivaiç!^ ensemble autrefois, avec une

VOLTAIRH; CHbZ H>* DE SÊGUK. 167

vivacité d'esprit, une fraîcheur de mémoire, une variété de tournures et une abondance de saillies qui auraient fait oublier son &ge... Il ne pouvait guérir une malade telle que celle qui l'écoutait ; mais il la ranima... elle reprocha avec douceur, mais avec assez d'énergie, au vieux philosophe, ropiniâtretc avec laquelle il s'acharnait, dans ses nombreux écrits, à foudroyer, à ridiculiser l'Église et tous ses membres; enfin, la religion même, sous le prétexte de combattre de vieilles erreurs, d'absurdes superstitions et de dangereux fanatiques. »

a Soyez donc, lui disait-elle, généreux et modéré après la victoire. Que pouvez-vous craindre à présent de tels adversaires? Les fanatiques sont à terre; ils ne peuvent plus nuire, leur règne est paséé. — Vous êtes dans l'erreur, répondit avec fougue Voltaire; c'est un feu couvert et non éteint. Cbk fanatiques, ces tartufes sont des chiens enragés ; oh lésa muselés, mais ils conservent le trra dents; ils ne mordent plus, il est vrai; mais à la première occasion, si on ne leur arrache pas les dents, vouS verrez s'iFs sauront mordre. > Ségur ajoute, en fadô'Afunt cette conversation qui éclaire les émotions lurilùl* tueuses qui fermentaient dans une foule de têtes : s Le feu de la colère éclatait dans ses yeux, et la passion qui l'animait lui faisait perdre alors cette décence, cette mesure dans les expressions, que prescrivent la raison comme le bon goût, et dont il se montrait si habituellement le plus inimitable modèle. »

C'était l'homme du peuple qui avait fait pTâcéliâ gentilhomme, avec la radie énergie que comniu-

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1<>S UVRE PREHIEB.

nique des soufTrances subies et la cracentration de ^pensées sur un but unique longtemps et vainement poursuivi, soiiiuds Ségur, en présentant le contraste de Versailles

deVsraaillM; . .

dédiin presque déserte et de l'holel de Villette, autour dupourit quel « Ton entendait toute la journée les cris, les r*n>iii« roï»ii. acclamations d'une foule immense et idolâtre, » nous initie, presque sans le vouloir, au dédain qu'inspirait à la nation une famille royale tendant chaque jour davantage à se séparer d'elle et à fronder, sans en avoir conscience, ses aspirations les plus ardent^.

Le comte de Mercy écrit, à la date du âO mars : « L'arrivée du poète Voltaire a fait commettre ici les plus grandes extravagances dans la forme des hommage^ qu'on a voulu rendre à'ce dangereux bel esprit. On aurait désiré qu'il fut appelé à Versailles et qu'il y reçut un accueil distingué. La reine a été vivement sollicitée à cel'effet ; mais Sa Majesté s'y est xef^ée très nettement et a déclaré qu'elle ne voulait en aucune façon d'un homme dont la morale avait (>ccasionné tant de troubles et d'inconvénients. »

Voltaire, effectivement, eût désiré voir le roi et la reine, quoiqu'il eût écrit en 1776 à son biographe Du y^rnet : a Ceux qui vous ont dit, monsieur l'abbé, qu'«n 1744 et 1745 je fus courtisan, ont avoué une Iriste vérité. Je le fus; je qi'en corrigeai en 1746, et ^e ,m'en repentis en 1747. De tout le temps que j'ai perdu en ma vie, c'est sans doute celui-là que je regrette le plus. » I/alliance des formes de la déférence vis-à-vis du pouvoir, au milieu de ses révoltes pontre les abus du gouvernement, avait été une des couses de sa puissance. La nation les lui pardonnait

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VERSAILLES ÛËSERTE. 16g

en faveur de son amour passionné pour ses semblables. Cet amour, sa haine de l'injustice, que ses eHnemis mêmes avouent au milieu de leurs injures, presqu'à leur insu ', faisait accepter des faiblesses, habilement révélées par un journal en ces termes : 1 Quelqu'un des philosophes qui forment la cour de M. de Voltaire, le voyant afÏÏigé de ne pouvoir aller à Versailles dans l'appareil qu'il aurait désiré, lui dit : Vous êtes bien bon ; savez-vous ce qui vous serait arrivé? Je vais vous l'apprendre. Le roi, avec son affabilité ordinaire, vous aurait ri au nez et parlé de votre chasse de Ferney ; la reine, de votre théâtre ; Monsieur vous aurait demandé compte de vos revenus ; Madame vous aurait cité quelques-uns de vos vers ; ta comtesse d'Artois ne vous aurait rien dit,

■ H. Bénin, qai rtpréiejilait la France à G«iiiTe, éerii i VergiDoei, i propos de l'ovalion faite à Votaire par les hsbiUnls du payi de G» : 0 Pour rtiomme le iitas insensible an bonbeur de set lemblables et à sa gloire pertonnelle, c'eUt été certaicemenl une journée bien brilianle, h plua forle raison pour M. de Voltaire, qu'on peut dire qui réunit é l'excoi ce» deux senlimenta. gj (Cité dans Voiiaire, son relour el ta mort, p. 77.) Dana lea Souvenirt de Félieie, Tt" de GenlJa, ai Apre contre Voltaire, écrit : u II noua mena dana le village pour voir les maisoni qu'il a bSties et les établi! semé ni s bienfaiitanls qu'il a formés. Il est plus grand là que dans aea liirea, car on ; Toil partout une ingénieuse bonté, et l'on ne peal se persuader qoe la même main qui écriiil tant d'impie tél.. . ail bitdca choses si nobles, si sagei et si ulilea. » (Paris, 1S04, in-12, p. Ïl2.) Vinel, dans son BisloiTe de la iittératitTc françaite (Paris, 18&3, in-8, tome II, p. 119], écrit : u 11 s pour l'bumanilé un «lonr ardent, maia dépouillé de respect; il l'aime comme une majiresse, mais non comme Une femme légitime, n Linguet, dans ses Annales, al remplies d'attaques contre lei Idées de liberté, qui approuie jusqu'à un certain point l'atlilud* du clergé contre Voltaire, dit en parlant de lui : (r 11 eat vrai que H, de Voltaire parait noir été d'une excessive sensibilité. Son imagination impétiieuse s'alTeetail avec violence de l'injustice et de la métbonculé : cette dispoulioD fatale .peut l'avoir rendu qeelquefoia imprudent, et mène injuste i mu lonr. n {Annalei politiqves et civiiei de Lirguet, tome X, 1783, iD^, p. 163.)

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t;0 UVRB PREUIBR.

et le comte vou8 aurait entretenu de la Pucelle. > Voltaire, qui avait repris le cours de ses visites, se résolut, le 30 mars, à aller voir jouer sa tragédie à'Irène, dont la première reptésentatiou avait eu lieu en présence de toute la cour, sauf le roi, et d'une foule enthousiaste. Résolu de s'arrêter à l'Académie, qui siégeait alors au Louvre, il monta, à quatre heures, en voiture au milieu d'une foule qui avait peine à lui faire passage, et l'accueillit sur toute sa route et à la porte de l'illustre assemblée, aux cris de : Vive M. de Voltaire! Le poète trouva, dès la première salle, tous ses collègues qui avaient résolu, en venant au devant de lui, de lui rendre un hommage refusé jusqu'alors, même aux princes étrangers qui venaient honorer leurs séances. Les membres appartenant au clergé manquaient seuls dans ce joar mémorable, absence parfaitement explicable, mais absence qui caractérisait l'isolement des chefs du clergé français fiu milieu d'un peuple dont ils prétendaient diriger les consciences et presque les actes matériels de la vie.

L'Académie pria Voltaire d'une voix unanime de s'asseoir k la place du directeur et d'accepter ce poste pour le trimestre d'avril, quoique cette position fut ordinairement tirée au sort, d'Alembert lut un éloge dans lequel il caractérisait, en les mettant en présence, les beautés poétiques de Boileau, de Racine et de Voltaire, en disant : a Je nomme ce dernier quoique vivant; car pourquoi se refuser au plaisir de voir d'avance un grand homme à la place que la prostérité lui destine. »

Voltaire sortant de l'Académie retrouva la foule

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VOLTAIRE AU THËATRE fRANÇAIS. 171

qui l'atteAdsit, dont le nombre, grossi de gens de toi>*>'« ■<■ toutœ conditions, renaplissait non seulement la cour du Louvre mais celle des princes, jusqu'aux Tuileries QÙ se trouvait alors le Théâtre Français. La terrasse du jardin était couverte de monde et du plus loin que la voiture fut aperçue, des battements de main, des cris de joie s'échappèrent d'une multitude en délire. Quand le vieillard descendit de son carrosse, avec sa grande perruque à nœuds grisâtres, ses longues manchettes de dentelles et son habit de velours cramoisi doublé d'hermine, costume qui était de mode quaraate années avant, l'attendrissement et l'admiration furent portés au comble. La foule se pressait pour venir à lui, puis se rejetait eu arrière pour lui livrer passage. Lorsque appuyé sur le bras du procureur Clause et du marquis de Vil- Içtte, il entra dans la salle et commeaça à monter les degrés qui conduisaient à la loge des gentilshommes de la chambre, il se vit arrêté à chaque pas par des dames de la plus haute société qui cherchaient à le voir, à le toucher et dont plusieurs arrachèrent, dans leur enthousiasme, des poils de sa fourrure. A peine fut-il assis entre M"* Denis et M"' de Viilette, que le parterre tourné vers lui, cria tout d'une voix : La couronne ! La couronne ! L'acteur Brizard entrant dans la loge plaça sur la tète du poëte une couronne de laurier, è Ah I vous voulez don« me faire mourir à force de gloire », articula Voltaire d'une voix étranglée par l'émotion, la joie et les larmes. Il voulut passer la couronne à M"* de Villettç à laquelle le parterre criait de la rendre au poëte, jusqu'à ce le prince de Beauvau fît cesser le débat en

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i;i LIVRE PREMIER.

exécutant les ordres du public et la pièce commença. Ce ne fut qu'une longue suite d'applaudissements frénétiques aux endroits oîi reparai^ait la jeunesse du grand écrivain et de silence respectueux, dit La Harpe, aux parties du dialogue où sa vieillesse se faisait sentir. La toile tombée, le public se reprit à applaudir avec plus de vivacité que jamais quand les comédiens entraînés par t un enthousiasme et une ivresse qu'il faut avoir vu pour y croire, » écrit d'Alembert â Frédéric, firent à la hâte les apprêts d'une manifestation semblable à celle que l'actrice Clairon avait exécutée quelques annéesavant dans son salon. Le buste de Voltaire fut porté sur le théfitre, des vers s'improvisèrent et quand ta toile se releva c'était une place publique <r ou l'on venait d'ériger un monument à la gloire du génie. A ce spectacle sublime et touchant, qui ne se serait cru, écrit Grimm, au milieu de Rome ou d'Athènes f Le nom de Voltaire a retenti de toutes parts avec des acclamations, des tressaillements, des cris de joie, de reconnaissance et d'admiration. L'envie et la haine, le fanatisme et l'intolérance n'ont osé rugir qu'en secret, et pour la première fois peut-être, on a vu l'opinion publique en France jouir avec éclat de tout son empire. C'est Brizard en habit de Léonce, c'est-à-dire en moine de Saint-Bazile, qui a posé la première couronne sur le buste ; les autres acteurs ont suivi son exemple, et après l'avoir ainsi couvert de lauriers, M"' Vcstris s'est avancée sur le bord de la scène » en face de Voltaire couronné, comme l'était son image de marbre et s'adressant â lui, dit :

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