RÉTRACTATION EXIGÉE DE VOLTAIRE
pas la force de continuer à voir ce spectacle. »
Le lendemain, l'abbé Gaultier d'accord avec ses vbu cuiiier supérieurs, écrivait à Voltaire. « J'apprends, mon- d« s^iniîsltpi<« sieur, par la voix publique, que vous êtes très dan- *d^v^iïïK^' gereusement malade. Cette nouvelle m'afflige beau- '««'"»' ""■ coup ; mais ce qui augmente ma douleur c'est qu'on ne m'envoie pas chercher de votre part... Hélas ! si le Seigneur vous appelle à lui, quel bonheur pour vous de vous être mis en état de paraître devant ce grand Dieu, qui juge les justices mêmes ! Quel maliifur, au contraire, de périr sans avoir pensé à la grande alTaire de votre salut. . -. » Vers les six heures dii soir, l'abbé Mignot vint chercher Gaultier, « Votre dernière lettre lui a fait une grande impression, aurait-il dit à cet abbé, d'après le mémoire adressé par Gaultier à l'archevêque de Paris, il veut se confesser et ne se confesser qu'à vous... Je répondis à M. l'abbé Mignot, que je confesserais volontiers M. de Voltaire pourvu qu'il fit la rélractatipn suivante dont je lui lis lecture et qu'il trouva bien. » ,
J^a rétractation était ainsi libellée : a Je rétracte Fsmnie tOHt ce que j'ai pu dire, faire et écrire contre les' ' «igCda bonnes mœurs, contre la religion chrétienne dans ™'i^,'^'' la,que,llc j'ai eu le bonheur de naître, contre la personjie adorable de Jésus-Christ dont on m'accuse d'avp^ir attaqué la divinité, et contre son église dans laquelle je dois mourir; faisant la réparation actuelle à la face de l'uniyers scandalise par les œuvrçs qui paii'ai^aient ^pus mon npm depuis tant d'anixéçs ; laqypjle pépar-gtiofi n'est pomt l'effet de raffaitlissement de mes organes dans mon graqd î^gc ; mais de
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la grâce de Jésus-Christ dont j'étais si indigne, qui m'ouvre les yeux sur l'horrible danger où les délires de mon imagination m'ont plongé. Je désire que cette réparation soit insérée dans tous les journaux et gazettes de l'Europe, afin qu'elle égale, autant qu'il est possible, les scandales, que je voudrais détruire au prix même du peu de jours qui me restent i vivre. »
Rien ne manque, on le voit, dans cette étrange , pièce, pour constater qu'il s'agissait, danscette affaire, de l'orgueil d'un corps et non d'une conquête religieuse. L'abbé Gaultier écrit à l'archevêque en faisant allusion au couronnement de Voltaire et aux ovations que le grand écrivain a reçues : « Pendant près de deux mois, M. de Voltaire fit bien des choses qui ne me plaisaient pas, et que j'aurais peut-être empêchées si j'avais pu m'entendre avec lui. t> L'abbé Gaultier prouve, par cette naïveté, qu'il était sincère et étranger aux calculs de sa corporation. -Il dit donc la vérité quand il ajoute : « M. l'abbé Mignot me promit de faire signer cette rétractation par son oncle; alors, je lui dis que je serais charmé que H. le euré de Saint-Sulpice fut présent lorsque M. de Voltaire se rétracterait. Nous fûmes ensemble chez ce digne pasteur, qui consentit volontiers à nous accompagner chez le malade. Avant d'entrer dans la cliambre de M. de Voltaire, je lus à M. ie marquis de Villette la rétractation que j'exigeais du malade; il la trouva fort bien et dit qu'il ne s'y opposait pas. Nous entrâmes ensuite dans l'appartement de M. de Voltaire. Monsieur le curé de Saint-Sulpice voulut lui parler le premier, k
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HOBT DE VOLTAIRE. 181
d Monsieur de Voltaire, dil-il en propres tennes, rtntttittCBtt
' , , de tolal-SoIpt»
d après La Harpe, vous êtes au dernier terme de tToiuirt;
, ... ...1 T' il Mt repomté
votre vie : reconnaissez-vous la divinité de Jésus- m
Christ?» Le malade, étendant sa main et repoussant voiili^«i|>iAie
le curé, répéta deux fois : « Jésus-Christ! Jésus- *"^*™-
Christ ! laissee-moi mourir en paix. » Vous voyez
bieiij dit M. de Tersac à Gaultier, qu'il n'a pas sa
tête. Et il sortit avec lui. A ce moment, la garde
s'étant approchée du lit, Voltaire lui montra les deux
prêtres qui s'éloignaient , en s' écriant d'une voix
assez forte : Je suis mort, a Je priai, ajoute Gaultier
à son récit, les parents de me faire avertir dès que la
connaissance lui serait revenue ; ils me le promirent.
Hélas ! je me proposais de revoir le malade lorsque,
le lendemain, on m'apprit qu'il était mort trois
heures après que nous l'eiimes quitté, c'est-à-dire
le 30 mai 1778, à onze heures du soir. »
« Jusqu'au dernier moment, dit plusieurs années après, M"" de Villette à lady Morgan, qui l'interrogeait sur la fin de son bienfaiteur, <r tout respira la bienveillance et la bonté de son caractère ; tout annonça en lui la tranquillité et la paix, la résignation, sauf le petit mouvement d'humeur qu'il montra au curé de Saint-Sulpice, quand il le pria de se retirer en lui disant : Laissez-moi mourir en paix. »
Telle fut la fin d'un vieillard qui regrettait vivement la vie, et devait porter, aux yeux de ces foules ignorantes qu'entraîne la société dans sa marche, sans qu'elles aient conscience de leurs propres idées, la responsabilité d'une évolution sociale qu'il n'avait pas fait naître, mais dont il avait com-
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18'^ LIVRE PREUIKR.
pris le but et caractérisé mieux que personne la portée.
u«iire. .rrtiéi-* Le ministre de la maison du roi Amelot, forcé de
larUfinlIle
poDTempècher tcniF comptc dcs disposItions de la magistrature, do clergé et d'une populalion ardente, conseilla à tout ie monde le silence. L'archevêque de Paris et le curé de Saint-Sulpice, ne croyant pas à la nécessité d'un scandale que des fanatiques, comme M"'" de Nivernais et de Gisors, appelaient de tous leurs vœux, se prêtèrent aux arrangements qui pouvaient sauvegarder leurs scrupules. « Je consens, écrit M. de Tersac, que le corps de M. de Vollaire soit emporte sans cérémonie, et je me départs à cet égard de tous les droits curiaux. k L'ahbé Gaultier écrivit â la suite du consentement du curé : a Je soussigné certifie à qui il appartient, que je suis venu à la réquisition de M. de Voltaire, et que je l'ai trouvé hors d'état de l'entendre en confession, s Le ministre donna une autorisation de transporter le corps à Ferney ou ailleurs, et la famille, qui craignait que l'évêque d'Annecy, moins prudent que l'archevêque de Paris, ne fit un éclat qui amènerait peut-être une émotion populaire, convint avec Amelot qu'il serait déposé dans l'abbaye de Scellièresen Champagne. Pour empêcher la profanation des restes de Voltaire, il fallait se hâter, car si le public assiégeait les abords de sa demeure pour demander de ses nouvelles quand il n'était déjà plus, des scènes d'exaltation d'un autre genre se produisaient ailleurs, comme l'on en peut juger par ta bizarre manifestation des religieuses de Saint-Joseph, sous les fenêtres de la marquise du Defîand, en punition de ta visite faite dans leur maison par son ancien
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ENTERREMENT DE VOLTAIRC. 183
ami, commela profusiond'inspirations poétiques remplies d'anathèmes contre legrand écrivain, que dictait la haine aux Trappistes de Montagne, comme la précaution qu'aurait prise, à ce qu'affirme le prince de Bariatinski, le curé Tersac de faire tenir un regislre, par ta garde-matade installée à l'hôtel de Villetfc, de tout ce que Voltaire dirait contre la religion pendant sa dernière maladie, afin de pouvoir repousser en justice les prétentions de la famille si elle eût voulu forcer le clergé de procéder à un enterrement.
Dès le lendemain même de la mort, il fut procédé à l'embaumement du corps, et Voltaire, revêtu d'une robe de chambre, coifTé d'un ample bonnet de nuit, fut installé dans un carrosse à six chevaux, dans l'attitude d'un homme endormi. Ce jour-là, 31 mai, l'abbé Mignot descendait au monastère, expliquait au prieur le malheur qui lui était arrivé, et lui demandait d'accueillir les dépouilles de son oncle jusqu'à ce qu'elles puissent être menées â Ferney, où il il avait désiré être enseveli. Le lendemain arrivait, à midi, le corps qui fût déposé sur une table, mis dans un cercueil, et présenté à l'église à quatre heures. Le 2 juin, à cinq heures du matin, les prêtres des environs vinrent dire plusieurs messes basses, suivies d'une messe haute de Requiem, et le cercueil fut mis dans une fosse creusée dansla partie de l'église séparée du chœur. La cérémonie était finie depuis quelques heures quand le prieur reçut une lettre de l'évêquede Troyes,qu'avaitprévenuàlahâterarchcvêquedeParis.
a Je viens d'apprendre, Monsieur, disait-il, que la famille de M. de Voltaire, qui est mort depuis quelques jours, s'était décidée à faire transporter
Voluira Milerrt
et réponn ds 3 juin 1T7S.
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iH LlVRli: PREMIER.
son corps à votre abbaye pour y être enterré, et cela parce que te curé de Saint-Sulpice leur avait déclaré qu'il ne voulait pas l'enterrer en terre sainte. Je désire que vous n'ayez pas encoreprocédé à cet enterrement ; ce qui pourrait avoir des suites fâcheuses pour vous... » — ff Je retois à l'instant, Monseigneur, répondit le prieur, à trois heures après midi, avec la plus grande surprise, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, en date du jour d'hier, 2 juin ; il y a maintenant plus de vingt-quatre heures que l'inhumation du corps de M. de Voltaire est faite dans notre église, en présence d'un peuple nombreux. Permettez -moi, Monseigneur, de vous faire le récit de cet événement. Dimanche soir, le 31 mai, M. l'abbé Mignot, conseiller au Grand conseil, notre abbé commandataire. . ■ arrive en poste.. . Il me dit, après les premiers compliments, qu'il avait eu le malheur de perdre M. de Voltaire, son oncle ; que ce monsieur avait désiré, dans ses derniers moments, d'être porté, après sa mort, à sa terre de Ferney, mais que le corps, qui n'avait pas été enseveli quoique embaumé, ne serait pas en état de faire un voyage aussi long ; qn'il désirait, ainsi que sa famille, que nous voulussions bien recevoir le corps en dépôt dans le caveau de notre église... Aussitôt, M. l'abbé Mignot m'exhiba un consentement de M. le curé de Saint-Sulpice, signé de ce pasteur, pour que le corps de M. dé Voltaire pût être transporté sans cérémonie; il m'exhiba, en outre, une copie collationnée, parce même curé de Saint-Sulpice, d'une profession de foi catholique, apostolique et romaine, que M. de Voltaire a faite entre les mains d'un prêtre, approu-
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LE PRIEUR DE âCELLlÉRES ET L'ËYÊQUE DE TROYES. lilB
v^e en présence de deux témoins, dont l'un est M. Mignol, notre abbé, et l'autre un monsieur le marquis de Villevielle. Il me montra en outre une lettre du ministre de Paris, M. Amelot, adressée à lui et à M. de Dompierre d'Homoy, neveu de M. l'ùbbé Mignot, et petit-neveu du défunt, par laquelle ces messieurs étaient autorisés à transporter leur oncle à Ferney ou ailleurs. D'après ces pièces, qui m'ont paru et qui me paraissent encore authentiques, j'aurais cru manquer au devoir d'un pasteur si j'avais refusé les secours spirituels dus à tout chrétien... il ne m'est pas venu dans la pensée que le curé de Saint-Sulpice ait pu refuser la sépulture à un homme dont il avait légalisé la profession de foi, faite tout au plus six semaines avant son décès, et dont il avait permis le transport tout récemment au moment de sa mort; d'ailleurs,je ne savais pas qu'on pût refuser la sépulture à un homme quelconque, mort dans le corps lie l'Église, et j'avoue que, selon mes faibles lumières, je ne crois pas encore que cela soit possible... Je sais, d'après les Canons, qu'on ne refuse la sépulture qu'aux excommuniés, lata senten- (ifl, et je crois être sûr que M. de Voltaire n'est pas dans ce cas. Je crois avoir fait mon devoir en l'inhumant, sur la réquisition d'une famille respectable, et je ne puis m'en repentir. J'espère, Monseigneur, que cette action n'aura pas pour moi de suites fâcheuses; la plus lâcheuse, sans doute, serait de perdre votre estime ; mais, d'après l'explication que j'ai l'honneur de faire à Votre Grandeur, elle est trop juste pour me la refuser, o
Cette lettre, pleine de dignité, donne raison A
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