LE COMTE DESTAING
au-dessus de l'étroite presqu'île interposée entre eux et la pleine mer. Là se trouvait l'eau douce ' dont ils avaient besoin après une longue et fatigante ' traversée, là étaient les adversaires qu'ils ciaicnl venu chercher si loin, là se trouvait presque l'ouverture du port de New-York. Mais le pilote pris :i l'entrée de la Delaware devint hésitant, puis refusa de guider ta flotte à travers un banc de'sable où il n'existait qu'un étroit chetial abordable aux gros vaisseaux. D'Estaing se jela presque seul dans un canot pour explorer par lui-même des passes qui avaient coûté la vie à un officier, à plusieurs matelots et la perte d'une quantité de bâtiments à rames. Les pilotes convoqués en Conseil, ayant déclare la tentative impossible, la flotte française dut quitter une côte inhospitalière et faire voile, sur la demande de Wasinghton, vers Newport dans le Rhode- Island.
Une fois devant ce port, le général américain d'e.ul: Sullivan qui n'était pas prêt, demanda à d'Estaing * l^, de différer l'attaque de la ville de manière à ce ,J^txi qu'elle coïncidât avec celle qu'il méditait du côté de ^^^^ la (erre. D'Estaing attendit, puis, sur la demande de Sullivan, força le passage de Newport et entra dans la baie de Gonnecticut. Il en sortait pour attaquer la flotte anglaise, quand s'éleva une tempête terrible qui dispersa les deux escadres aux prises, abattant les mâts du navire monté par l'amiral, arrachant son gouvernail. Lorsque les flots se furent a[iai3C5, les Anglais coururent réparer leurs avaries à Sandy- Hook et à New- York, et les vaisseaux de d'Estaing vinrent se réunir dans les eaux de Rhode-lsland.
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IrritaUm du
etnira.} SulliTUDj m^coDleiiicRignl dci Anfiieilni.
210 UVBE DEUXIÊHE.
Tous les capitaines de navire furent d'avis, dès qu'ils se retrouvèrent, qu'il fallait ne pas rester plus longtemps exposes à une destruction inévitable et qu'il était nécessaire d'aller se réparer à Boston. A la nouvelle de cette décision, Sullivan qui presr sait le siège de Newport, demanda vivement à d'Estaing de ne pas déférer à cet avis. Le général Green et Lafayette vinrent à son bord le supplia de ne pas compromettre par son départ un succès certain. D'Estaing parlant à Lafayette, moins comme à un envoyé du général Sullivan qu'à un ami, lui dit avoir reçu, à son départ de France, l'ordre positif de se rendre à Boston en cas d'accident ou de l'arivée d'une flotte anglaise supérieure en force; il lui exposa l'opinion de ses officiers et de quelques pilotes américains qui jugeaient sa situation dangereuse. Poussant à ses dernières limites la déférence pour des alliés qu'il désirait satisfaire, il assembla un nouveau conseil de guerre dans lequel l'unanimité des sufTrages fut pour un départ immédiat. « Après plusieurs mois de souffrances, dit-il à Lafayette, en lui apprenant cet avis auquel il ne pouvait pas se soustraire, après plusieurs mois de souffrances, mes hommes se reposeront quelques joure; je réparerai mes vaisseaux, et si je suis aidé pour me procurer des mâts, trois semaines après mon entrée dans le port, j'en sortirai, et nous combattrons alors pour la gloire du nom français et les intérêts de l'Amérique. »
Mais ces explications si concluantes ne pouvaient être admises par un général qui voyait échouer, par ce départ, ses espérances de gloire et de succès et par
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LE COMTE D'ESTAING. 2i7
un public qui avait espéré voir la flotte anglaise surprise dans la De!aware par l'arrivée de l'escadre française, puis s'était bercé de l'espoir d'un combat dans la rade de Sandy-Uook. Sullivan et ses officiers protestèrent, dans les termes les plus vifs, contre la résolution de d'Estaing et en un instant les vieilles défiances qui existaient entre les Américains et les Français reparurent. ■ Les souvenirs d'anciennes luttes furent attisés par les commissaires anglais et le peuple de Boston s'ameutant contre des matelots français, engagea une lutte dans les mes où le chevalier de Saint-Sauveur perdit la vie. Il en fut de même à Charles- Town, mais heureusement les chefs rivalisèrent chacun de leur côté de patriotisme et de bon sens pour étoufTer ces germes de division.
Le Congrès prescrivit à SulUvan de supprimer sa protestation et sans blesser l'honneur et la susceptibilité d'aucun officier, prit des mesures pour empêcher la publicité de ce désaccord momentané. Digne en tout point de commander avec une incontestable autorité, Washington répondit au cri de douleur poussé par Lafayette :
« Je me sens blessé moi-même par les réflexions dénuées de convenance et de raison qui peuvent avoir été faites sur le comte d'Estaing et la conduite de la flotte ; et j'en souffre pour mon pays. Laissezmoi cependant vous conjurer, mon cher marquis, de ne pas attacher trop d'imporlaneé à d'absurdes propos tenus peut-être sans réSexion, et dans le premier moment d'une espérance trompée. Tous ceux qui raisonnent reconnaîtront les avantages que
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248 livbij: dëuxiëuë:.
noua devons à la flotte française et au zèle de son commandant ; mais dans un gouvernement libre et républicain, vous ne pouvez comprimer la voix de la multitude; chacun parle comme il pense, ou pour mieux dire sans penser, et par conséquent, juge les résultats sans remonter aux causes. Les critiques qui ont été dirigées contre |les officiers de la flotte française seraient très probablement tombées avec plus de violence encore sur noire flotte si nous en avions une en pareille situaltou. C'est la nature de l'homme que de s'irriter de tout ce qui déjoue une espérance flatteuse et un projet favori, et c'est une folie trop commune que de condamner sans examen. »
D'Estaing était aussi disposé que Lafayette à suivre ces conseils pleins de sagesse, et le jeune marquis rencontrait en lui un gentilhomme qui acceptai), dans te calme de l'âge mûr, à la suite d'une dure expériencede la vie.lesopinionset les idées qui l'enthousiasmaient. La France n'avait pas, dans le chef de son escadre, un de ces condottieri disposés à se battre pour toutes les causes, mais un homme convaincu qu'il verserait son sang dans l'intérêt de sa patrie et de l'humanité entière. « C'est un homme, écrit Lafayette, en parlant de d'Ëstaing, dont j'admire le talent, le génie et toutes les grandes qualités du cœur et de l'esprit, autant que j'aime ses verlus:, son patriotisme, son amabilité. »
Malgré le vif désir qu'avait l'amiral français de servir la cause des Américains, il ne put rien faire de décisif, arrêté tantôt par la tempête qui dispersait sa flotte comme celle de ses adversaires au moment où la lutte pliait s'engager, tantôt retenu dan» te
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lË HAHQUIS DB BOUILLE. 349
port par le défaut de vivres ou la réparation des avaries qu'avaient subies ses vaisseauit .
L'amiral Byron, après avoir radoubé ses navires à i*'K«i«ing Be«[
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New-York, était venu dans les eaux de Boston sur- s»o»«»broi77i veiller la flotte française, quand une tempête dispersa b^«! son escadre. D'Ëstaing profitant de suite de son éloîgnement appareilla pour gagner une des îles françaises des Antilles et, le 6 décembre, arrivèrent à la Martinique six dé ses navires que le vent avait séparés, de lui.
Le gouverneur général des îles du Vent était le marquis de Bouille, soldat énergique, mais esprit étroit et absolu, partageant tous les préjugés de sa caste et n'ayant aucune sympathie pour la cause soutenue par les Américains. Bouille, qui avait vengé sa patrie de la destruction des établissements français de Saint-Pierre et Miquelon, au banc de Terre- Neuve, en conquérant l'Ile de la Dominique, le 7 septembre 1778, prit de suite, à la vue des navires français arrivés les premiers dans le port, la résolution de continuer ses exploits en attaquant Saint-Vincent. Il s'était déjà concerté avec le chef de cette division de l'escadre, quand elle fut suivie deux jours après de la flotte entière.
D'Ëstaing présenta à Bouille l'ordre do roi qui faisait de lui le commandant militaire supérieur pour l'atlaque et la défense dans toutes les îles du Vent tant qu'il y résiderait. Bouille fut profondément blessé de 8c trouver en sous ordre, « c'est à cette époque, écritil dans ses mémoires inédits, cités par son petit-fils, que je commençai à éprouver tous les désagréments qui m'ont fait passer des jours pleins d'amertume. »
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2S0 LlVItl^ Dli^UXIËUË.
nércrro de d'Ef D'EstaiDg, SI déréraiit pour les généraux amérl- '*dïtoiii*.' cains, si prêt ù aider à leurs projets sans tenir compte des intérêts de sa gloire personnelle, si rempli d'épanchement pour Lafayette, sentit, dès le premier moment, que l'hostilité des officiers de son escadre allait trouver un appui dans ie gouverneur des îles. Il écouta les plans conçus par M. de Bouille avec une politesse froide, tenant naturellement à l'écart un officier irritable, prêt à critiquer avec passion des projets qui n'étaient pas les siens, tout en exécutant avec vigueur et ponctualité les ordres qu'il recevait.
Bchecdod'B.. D'Estaing, résolu à l'attaque de laBarbade, pré- »isui« ' parait cette expédition, quand il apprit, le 14 dém mfDixra. gg^Hj^g gy matin, que la flotte anglaise, après avoir séjourné trois jours dans cette île, s'était dirigée, avec des troupes de débarquement, vers Sainte-Lucie. Plein de joiCj au premier moment, à l'espoir d'engager une action navale contre ses adversaires, l'amiral change précipitamment de projet, fait embarquer â la hâte les troupes et parti à midi, se trouva quatre heures après en vue de Sainte-Lucie. La flotte anglaise mouillée dans la rade put braver les navires français en refusant le combat; et d'Ëstaing s'acharna vainement pendant plusieurs jours à chasser, par une attaque de terre, lès Anglais des postes qu'ils avaient facilement conquis sur une faible garnison. Il regagna^ le 30 décembre, Fort-Royal, la tristesse dans le cœur et écrivit au ministre : a Monseigneur... L'escadre du roi réunie ici, n'a pu défendre ou du moins reprendre Sainte-Lucie... M. Icmarquis de Bouille, débarqué avec les troupes,
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