LA FRANCE DANS L'INOE EN
sance maritime, se dire de nouveau qu'il avait donné à son pays un vaste empire que « ni Hollandais, ni Français, ni ennemi quelconque ne pourrait détruire. » L'œuvre de Clives devait résister jusqu'aux erreurs de la mère-pairie, car toutes les fois-que les Anglais refusaient d'exercer leur influence, la part d'autorité qu'ils ne prenaient pas était saisie par leurs ennemis ou réclamée comme un droit par des alliés qui ne voulaient obéir que s'ils étaient protégés. Les conquêtes de l'Angleterre s'étendaient en dépit des ordres de la Compagnie, des votes du Parlement, en dépit de la faiblesse d'une administration qui, pendant cinq années, jusqu'à la nomination de Warren Hasting, tomba entre les mains d'agents incapables ou corrompus. Warren Hasting, nommé à la présidence du Bengale, en 1172, affermit les conquêtes de Clives, en fit de nouvelles et quand, en 1778, lalullc entre l'Angleterre et la France recommença, l'Inde anglaise conlenait trente millions de sujets ou d'alliés assujettis ou tributaires, elle produisait plus de deux cents raillions de revenus, et ses trois établissements principaux : Bombay, sur la côte de Malabar, Madras, sur la côte de Coromandel, et Calcutta, sur le Gange, étaient défendus par dix ou douze mille hommes de troupes blancbes et par une armée de cipayes, c'està-dire d'indigènes formés à la tactique européenne, dont le nombre pouvait indéfiniment s'accroître, car il ne dépendait que des sacrifices d'argent qu'on pourrait faire.
Au milieu de ces trois grandes provinces, qui for- suMuiai, maient chacune de vrais royaumes, se perdaient, n'ae"*)"?™"'
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3tO LIVRK DEUXIÈME.
comme cioufTées, les trois stations comuierciales qui restaient à la France sur ces rivages de l'Inde: Mahé, Pondichéry et Chandemagor. Les entraves mises à leurs frontières exiguës par des voisins viclorieux; en cliassaient chaque jour la population et le commerce. Il fallait de toute nécessité prendre lies mesures pour les soutenii;, avec l'espoir de rélal>Iir un jour un équilibre entre tes Anglais et les Français, ou se décider à épargner des dépenses inutiles en les abandonnant complètement. ■1 Ces deux alternatives furent longuement débattues à Versailles. Le minisire de la marine Sartines con- Fïulta Bussy, lui demandant de traiter, dans un mémoire, les troisquestions suivantes : Faut-il faire une expédition dans l'Inde? faut-il se borner à rester sur la d;'fensive dans ces contrées ou faut-il évacuer les posirions que la France occupe encore sur le continent et se borner à la possession des îles de France et de Bourbon? .
Bussy y répondit en disant que pour une expédition donnant des chances de succès, il fallait un corps de dix mille hommes, un train d'artillerie en rapport avec cette force et l'argent nécessaire, pendant unan, pour pouvoir être en état de retirer non seulement les dépenses faites pour l'expédition, mais des avantages qu'on ne pouvait pas apprécier à l'avance. On ancien gouverneur do l'Ile-de-France, le chevalier de Ternay, afiirma qu'avec une escadre assurant aux Français la supériorité sur mer et trois mille hommes de troupes, il serait possible de combattre avec avantage les Anglais sur la côle de Coromaiidcl. tes conclusions de Bussy furent reponssées comme im-
LA FRANCE DANS UNDE tN 1778. 34(
possibles à réaliser dans l'état où se trouvaii^nt les finances de la Frarce et les plans de Temay durent êlre écartés comme trop coûteux, à cause de l'armement de dix vaisseaux de ligne et comme insuffisants pour l'obtention de résultats sérieux.
Les ministres qui avaient refusé d'envoyer des soldats  la défense de Pondichéry, malgré tes instances de Sartines, finirent, dans un dernier conseil par décider, que l'ordre serait donné au gouverneur des possessions françaises de l'Inde, de 86 retirer à la première menace d'hostilité, à l'Ile-de- France avec la plus grande partie de ses troupes et toute son artillerie. Les Anglais, fut-il dit pour appuyer cette résolution, ont des forces infiniment Bvpéricures à celles des Français, la saison est trop avancée pour permettre l'envoi de renforts suffisants et si la cour de Londres a décidé de déclarer la gnerre, elle est commencée et les secoui-s expédiés d'Europe arriveraient trop tard pour empêcher la prise de Pondichéry.
A peine le vaisseau qui portait ces résolutions au iiio^^Mud.. marquis de Bellecombe était-il parti, qu'arrivait une *To» n^T* lettre de ce gouverneur des Indes françaises, annon- at po^i^khérj. çant la possibilité d'un revirement des princes asia- "**"*"*"*■ tiques en faveur de sa patrie. « Tout semble inviter à prendre un parti, disait-il, sur la proposition que font depuis longtemps nos agents diplomatiques d'opérer dans l'Inde une révolution. C'est auprès du Mogol à Delhi même qu'il faudrait envoyer un corps de troupes destiné à faire rentrer sous son obéissance les provinces qui sont devenues la proie du premier occupant... Les dépenses seront non seule-
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3t3 LIVRE DËUXIËUË.
ment bientôt rembout^ées, mais toutes celles que l'administration a faites jusqu'Ici en pure perte le seront également. La position des Anglais, craints et détestas de tous les peuples de l'Indoustan, ne laisse point de doute sur tes ressources que l'on pourrait se procurer du Mogo! dont les revenus sont immenses, qui nous appelle depuis longtemps et qui verrait en nous des libérateurs. Si l'on persiste à regarder l'Inde comme un pays peu important, il vaut mieux l'abandonner entièrement que d'y entretenir des établissements coûteux dont la dépense est inutile, dès qu'elle ne peut remplir l'objet qu'on doit avoir en vue. » Après ce dernier conseil qui était celui du bon sens, il ajoutait, avec l'exaltation du patriotisme : a On peut être sûr que les Anglais délivrés de la crainte que leur inspire encore la connaissance qu'ils ont de nos ressources et de l'attachement des Indous pour notre cause, se livreraient bientôt sans pudeur aux vues ambitieuses qui les animent et qui leur font regarder l'empire Mogol comme une proie qui tôt ou tard ne peut échapper à leur cupidité. D
La vigueur et l'habileté des Anglais ne permit pas un instant aux ministres de regretter leur décision. Vingt mille cipayes et deux mille soldats européens, rassemblés sous les murs de Madras, en prévision de la guerre, se mirent en marche pour Pondichéry dans le temps même où Bellecombe faisait les derniers efforts pour mettre la ville en état de défense et nouait des relations avec Hyder-Aly, sultan de Mysore, afin d'obtenir qu'il protégeât Mahé et ses Inris cents défenseurs jusqu'à l'arrivée de secours atten-
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PRISK DE PONDICHÉRV. 313
dus d'Europe. Le 5 juillet, Pondichéryél:)!! hlo^iui par les Anglais et leurs a'Iiés Indiens. Le 8 noùl,l(>ril Munro, arrivé à la lèle d'une armée anglaise, déclarait à Beliecombe qu'il avait reçu l'ordre d'nssiépcr Pondithéry et le sommait de se rendre. « Je tiens trop à l'estime de lord Munro, répondit le gouverneur français, pour lui rendre sans assaut une place dont le commandement m'a été confie par le roi mon maître, » et it s'apprêta à une défense désespérée, (c Je n'ai aucun espoir de sauver la ville, écrivait-il au ministre, le 8 octobre, mais je tiendrai jusqu'au dernier homme. Vingt-sept de mes bouches d feu ont crevé par suite de leur mauvaise qualité... j'ai perdu plus du tiers de mes canonniers; le reste est anéanti par lu fatigue. Le régiment de Pondichéry est tout aussi maltraité. Quitnt à nos troupes indiennes de nouvelle formation, il n'en faut pas parler.,.^ il ne me reste plus que quatre cents et quelques soldats du régiment dePondictiéry, unecentaine de canonniers et deux cents bons cipayes avec quelque topas. »
La lutte continua avec une sorte de rage patriotique au milieu des cris de fureur de la population, qui accusait de trahison le chef d'une petite escadre française, M. de Tronjoly, parce ipi'il ne venait pas à son secours, a Jamais position ne fut plus cruelle que la mienne depuis la fin d'aoiît, mandait Bellecombe à Versailles, je l'ai supporté... parce qu'elle pouvait changer d'un moment à l'autre, soit par le retour de M. de Tronjoly, soit par les secours d'Europe ou de rile-de- France, soit par les secours des forces qu'Hyder-Aly m'a promises; mais aujourd'hui
3tl LIVHË DEUXIËUE.
il ne me reste plus d'autre parti que celui de me faire tuer sur le dernier bastion. » Douze mille bombes, plus de soixante mille boulets étaient lombes sur la ville, le colonel de Bury, le marquis de Vilaine étaient tués. Bellecombe avait eu le bras traversé par un coup de feu, quand, le 13, les Anglais montèrent à l'assaut. Bellecombe les refoula dans leur ligne en les forçant de laissersix cents hommes sur le champ de bataille, tant tués que blessés, mais, deux jours après, le feu des Français cessait, faute de boulets et de poudre, six cent- quatre-vingts défenseurs européens, tant soldats qu'officiers ou habitants de la ville, avaient péri, huit cents blessés agonisaient dans les maisons qui n'avaient pas été renversées par les boulets ou éventrées par les bombes. Il fallait se rendre. La garnison sortit avec armes et bagages, drapeaux déployés, tambours battants, et les soldats ne déposèrent leurs armes que sur le commandement de leurs officiers. Le régiment de Pondichéry put garder son drapeau, sur la demande de Bellecombe, et l'armée anglaise entra dans la ville le 17 octobre 1718.
Aiiwnca inoiiio La gamisoD de Karical s'était repliée sur Mahé le '"'«ÎTrér ' 17 septembre, et Chandernagor avait été occupé par ''d^^H*on"' les Anglais dès le 27 août. Il ne restait plus que comiiZt 'Indien Mahé à la Fraucc sur le continent indien. Comment wmantm. défendre ce dernier comptoir en l'absence de toute force? Tous les employés français, quel que fut leur grade, se tournèrent vers un de ces ro^-aumes qui surgissaient dans l'Iode comme des météores passagers et demandèrent, d'une manière presque unanime, l'appui du sultan de Mysore. Aventu*
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HYDER-ALY. 3*3
rier doué des qualités de l'homme de guerre et de l'administrateur, Hyder-Aly, tantôt allié des Anglais j tantôt leur ennemi, suivant les calculs de sa politique et de ses ambitieux projets, avait grandi et, en 1778^ il commandait une armée de quarante-sept mille quatre cents tiommes, disciplinée, comprenant quatre mille six cents Français, trois cent cinquante artilleurs européens et quatre mille six cents artilleurs indiens. Douze cent-soixante pièces de campagne attelées et prêtes à servir, et sept cent vingt bouches à feu reposant sur leurs affûts dans les places de guerre de l'empire de Mysore, complétaient cette puissance militaire, à laquelle au besoin pouvaient se joindre cent cinquante mille fantassins et quarante mille cavaliers habitués à combattre comme les Indiens.
Hyder, décidé dans le moment à lutter contre les Anglais et à obtenir l'appui de la France, ravitailla Mahé et remplit les caisses de l'intendance française. A cette nouvelle, le gouverneur de Madras fit appeler l'ambassadeur du sultan de Mysore : « Mahé est une dépendance de Pondicbéry, lui dit-il ; néanmoins le nabab, votre maître, y envoie des secours ; il n'est pas à propos qu'il en agisse ainsi. » Cette représentation à son ambassadeur irrita Hyder au dernier point; il s'écria, dans son orgueil, qu'il ne soufTrirait pas qu'il fut fait tort aux gens établis sur la terre de l'Inde^ « qu'il'ne dépendait que de lui du brûler et saccager tout le pays depuis Mahé jusqu'au Travancore et de là jusqu'aux dernières possessions anglaises, en y employant, s'il le fallait, cent mille cavaliers. » Mais les Anglais, forts de leurs quatre-
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3411 LIVRE Deuxième.
vingt-deux mille hommes, qui comptaient six mille sept cents européens et soixante-seize mille cipayes formésà la taetiqiie militaire, les Anglais, qui avaient vu se dissoudre l'année précédente la terrible confédération des conquérants maraltes avec leurs trois millions de soldats, ne pouvaient pas s'arrêter devant de semblaliles menaces. Une flotte de seize vaisseaux portait sept mille hommes en face de Mnhé, qui ne coinpiait que trois cent-cinquante hommes de garnison. Le gouverneur Pirot , dans l'impossibilité de se défendre, céda aux sollicitations des habitanis, qui lui demandèrent de leur épargner les inutiles horreurs d'un siège et d'une prise d'assaul. La garni5ion partit avec les honneurs de la guerre et, le 20 mars 17'<9, la France ne possédait plus un seul compioir sur le continent indien '.
Une pareille situation ne lui laissait plus que la perspective d'une guerre de pirates dans les mers de rinde, comme celle que Lnuzun se vnntc d'avoir fuit décider et d'avoir dirigée. « Un suir, écrit-il,
' Hittoirt de la canquêle tt de la fondation de l'empire anglaii dans l'Inde, par Barchon de Pcnhoên, tome II. p. 40T Dl buîv.. 409, 414 Et suiir., iU et bujv., 4î6 el bult,, 431 et tuiv.. 433 et suit., 436 et iuit., 444 et «uiv., 449 el suit., 480. 48S; lom« III, p. 40 el luiv., 43, 46, 217 et guiï., !23 et euIï. — Mémoiret ftitfortques et politique» ïur U règne dt Louû XV!, par Soulâïie. Paris. 1801, in-8, tome III, p I5i. — Arciùvet du miniitire de la marine. Doeumenli culuniiiix. Rippott pDliili|ue sur l'Inde [correspondance parliculièrc de H. Le Chevalier avec le minidre, 8 juin 1778). Mémoire au miniilre de l'inlandant Cheiirao, 17 juin 1778. Lettre de H de Bellecooibe, mai 1778. Rapport tar l'Inde, fitrier 1778. Lettre de H. Le Chevalier à M. de Sarllnea, datée de Chanderiia|;orle25aoâII773 Texte original en mahralte deQuichernama, atnbasHi- <tcurclMrgédcsiTiIéret<delaFraneeprèsd'Hjder-Al;iH. Pirot, gouTernenr de Malii<, 13 janvier 1770. Lettre de M. Pirot au ministre, 23 janvier 1779. Lettre île M. île Itcllfcomhe au ehevaljer de Briltane. — La France «iti iouii XV, tome V, p. 384.
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EXPÉDITION DE SËNÉGAMBIE 347
en lisant chez moi le London Magasine, j'y trouvai l'état des possessions anglaises sur la côte d'Afrique. Je vis qu'elles étaient en très mauvais ordre, et que l'on pourrait facilement s'en emparer. J'en causai avec M. Francis qui était chez moi. Nous en parlâmes ensemble le lendemain à M. de Sarlines. Je lui proposai, tandis que l'escadre allant dans l'Inde, ferait de l'eau aux Ue&du Cap Vert, d'en détacher un vaisseau, quelques frégates et quatre à cinq cents hommes pour prendre la Sénégambie et détruire les établissements anglais sur les côtes. Ce projet lui plut et il me demanda si je voulais m'en charger. »
Sur l'acceptation du duc, Sartincs lui fit remettre ' Eipéduion du le 20 novembre 1778, des instructions qui lui près- noiembre Î778. crivaient, en cas de succès, de débarrasser la contrée de tout soldat, fonctionnaire et colon anglais, afin que cette nation ne conservât aucune intelligence avec les naturels du pays. Il avait ordre de transporter au Sénégal la garnison de l'île de Corée, la seule colonie africaine qui restait à la France, après en avoir rasé les fortifications. Dans le cas où l'expédition échouerait, Lauzun devait réparer au contraire, les fortifications de Gorée et porter sa garnison à trois cents hommes « c'est tout ce que l'île comporte, disait l'instruction, mais il ne faut pas moins que ce nombre pour qu'elle puisse se défendre.»
Il s'agissait, dans cette expédition, de la reprise, plus nominale qu'eflective, d'un vaste territoire, développant ses côtes sur les rives de l'Atlantique, entre le cap Blanc et la rivière de Sierra Leone, longé .
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318 LIVRE DEliXIÈME.
au nord par le désert de Sahara et au sud par la Guinée. Deux fleuves, le Sénégal et la Gambie, débouchant dans l'Océan, avaient servi de route aux européens qui s'étaient établis sur deux îles, celle de Corée, séparée par un étroit canal de la terre ferme, qui n'est qu'un rorherallongé, contenant un excellent mouillage pour les navires ; et l'île Saint-Louis, située au delà du vaste banc de sable qui, interceptant aux grands vaisseaux l'entréedu fleuvedu Sénégal, autrement appelé le Niger, est souvent fatal aux plus petits navires. La compagnie d'Afrique, depuis le droit de trafiquer dans ces pays, donné par Louis XIV en 1696, ne s'était occupée que de trois objets, de la traite des esclaves pour la culture des colonies de l'Amérique, du tralîc de la gomme appelée arabique, qui était récoltée dans d'immenses forêts peuplées de gommiers et apportée dans ses comptoirs par des habitants du pays, puis de projets d'exploitation de mines d*or. Cette dernière perspective de profits, qui avait été un sujet d'études en 1730, 1741 et 1746, avait fini par être abandonnée, soit à cause de l'irrémédiable paresse de nègres incapables d'un travail suivi, soit, comme le disent les Arabes Touaregs, qui viennent aujourdhui trafiquer dans le sud de nos nouvelles possessions de l'Algérie, que la rivière Saunon ou rivière d'or, roule de ce métal, mais donne la fièvre à ceux qui entrent dans son lit pour le recueillir.
Il n'existait en réalité au Sénégal, quand la France te possédait, ni territoire ni propriété appartenant au gouvernement français comme dans ses autres colonies. Il n'y avait qu'un commandant et quelques
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EXPÉDITION DR SÉNË6\UBIIÏ. 349
officiers pour exécuter des travaux militaires et un ordonnateur pour ceux qui concernaient la sûreté du commerce. L'organisation de la justice s'y résumait dans un simple tribunal de police, composé du commandant de la place, de celui des troupes et de l'ordonnateur, qui décidaient, à la pluralité des voix, les contestations relatives aux propriétés et au commerce, élevées, soit entre les Français, soit entre ceux-ci et les indigènes. S'il s'agissait d'un crime, les juges fesaient l'enquête et l'envoyait en France avec les accusés, pour qu'ils y soient jugés.
Les forces militaires destinées à la défense de Corée et de Baint-Louis, avaient été fixées à six cents hommes répartis en six compagnies appelées les volontaires d'Afrique, parmi lesquels devaient se trouver vingt artilleurs. Aussi nominale que la domination de la France sur ces contrées, dont un soleil brûlant et une humidité fiévreuse, rend impossible la prise de possessionfarla race européenne, cette garnison était tombée, quand la France les possédait encore toutes deux, à trente-trois soldats à peine pourvus des vi- \Tes nécessaires à leur existence, et n'ayant que deux coups à tirer pour chacun des quarante canons mis à leur disposition. Ces vastes contrées, partagées entre une quantité de rois, n'avaient pas plus atUré l'attention du gouvernement anglais depuis la paix de 1763, qu'autrefois celle du conseil de Versailles. Elles étaient en réalité livrées aux spéculations effrontées de deux compagnies aussi déloyales dans leurs trafics l'une que l'autre, si l'on en croit l'anglais Harrison, quand il juge ses compatriotes, et le chevalier de Lombez quand il parle des siens.
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350 t.1VBE DEUXIËUE.
La concurrence des deux compagnies, qui fit mc»ter le prix du nègre de quarante barres (environ leOfrancs) au double, se compliqua, lors de l'insurrection d'Amérique, des passions que suscite une guerre nationale. Convaincu, dès 1776, de la sympathie de la France pour les révoltés, un lieutenant, cornette d'infanterie, commandant par intérim du fort James sur la Gambie, paria cent guinées avec le directeur du commerce de la société d'Afrique, à son passage au Sénégal, qu'il feraitenlever tous les bâtiments français dans les rades de Goal et de Portudal. Au moment de déposer son argent, sir Mamnara avait voulu annuler son étrange pari, mais quelques jours après le navire la Grue de Nantes, qui avait quatrevingt nègres à bord, fut capturé à Portudal par le navire Lord Darmouth. a. Je suis si étonné, monseigneur, écrivit le gouverneur français d'un procédé aussi extraordinaire, que j'aurais beaucoup de peine à le croire, si la voix publique ne m'avait pas appris que depuis plus de six mois les Anglais commettent envers tout le monde les vexations les plus affreuses. » Il se plaignait de l'astuce des Anglais, des présents qu'ils fuisuient aux rois nègres, o: Les Anglais dépensent au fort James plus de cent mille francs par an... les villages, dans un espace de deux cenis lieues, sont remplis de leurs comptoirs... Suivant les observations que j'ai faites... la rivière de Gambie leur fournit environ 3,500 captifs, cent cinquante milliers de morphil (dents d'éléphants) et trois cents livres d'or. Tout le commerce se &it presqu'enlièrement par une seule compagnie qui, sans avoir le privilège exclusif, est parvenue à
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dégoûter les particuliers. y> La même compagnie envahit le commerce de Sierra Leone qui produit chaque année plus de sept mille captifs. Ces deux hi'snches réunies sont un objet de plus de douze millions. » Puis après celte magnifique description de l'aclivité déployée par l'intérêt particulier pour vaincre tous les obstacles, le gouverneur ujoute naïvement ; « H est bien surprenant que nos capitalistes, qui hasardent leurs fonds dans des lieux beaucoup moins susceptibles, n'aient pas songéjusqu'à ce moment à fonder un établissement à Sierra Leone où nous avons les mêmes droits que les Anglais. »
Les capitalistes n'ignoraient pas que tous les mémoires présentés autrefois au gouvernement pour améliorer la situation du Sénégal avaient été repoussés par cette phrase : a 11 y a un privilège garanti par l'État et concédé à une compagnie. L'État ne peut violer les termes du traité consenti par lui. » L'adage de Montesquieu, que les pays ne sont pas cultivés en raison de leur fertilité, mais en raison de leur libcrLé, devait recevoir d'autant mieux son application daus ces contrées africaines, que les itégocianls français ne trouvaient aucun appui dans leur gouvernement en compensation du monopole et des règlements qui entravaient leur travail. Dès le début de la guerre avec l'Angleterre, le gouverneur, voulant meure Gorée à l'abri d'un coup de main , dut recourir à une garde bourgeoise de soi.\ante hommes, à laquelle il distribua douze fusils, les seuls en état de servir, donnant, pour suppléer à ceux quicuuianqii;iienl,dos sabres, des lances, des
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3S3 UVRE DËUXIËUE.
poignarda, des bâtons pointus, c Chacun, dit l'ingénieur Boucher, s'arma du mieux qu'il put, t'État ne pouvant fournir d'autres armes, s Cette garde , jointe aux soixante-dix soldats de la garnison, attendit l'ennemi avec quatre petits canons chargés à mitraille, décidée, affirme Boucher, à se battre bravement dans un fort délabré» dont les murailles étaient ébranlées par les pluies. L'attaque ne vint pas, parce qu'une peste lerrible avait fait périr, en 1771, pr^ des deux cinquièmes de la population indigène, s'attaquant aussi aux Anglais, dont la garnison de mille hommes fut réduite à six cents. Les négociants français, se repliant des comptoirs de l'intérieur sur Saint-Louis, passaient successivement à l'Ue Bourbon, et l'embryon de colonie que la France avait dans Gorée allait s'éteindre, quand apparut en face de la barre du Sénégal, vers les derniers jours de décembre, une escadre composée de deux vaisseaux de ligne, de deux frégates et de quelques transports.
A peine en vue, Lauzun embarqua des troup^sur des bâtiments légers et, franchissant la barre, courut au fort du Sénégal, qui céda après quelques volées de coups de canon. Le surlendemain, il expédia deux frégates et une corvette à l'attaque du fort James, situé sur le tleuve de Gambie ; une canonnade de quelques heures suffit pour amener la prise de cette petite place, défendue par soixante-deux soldats et trois officiers. WUliam Lacy, le gouverneur général des établissements anglais, déclara que la caisse militaire était vide, caria garnison, payée avec des marchandises de traite, n'avait pas reçu
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EXPÉDITION DE SÉNÊGAMBIE. 3S3
d'argent d'Angleterre depuis cmq ans, et qu'il était dépourvu de munitions de guerre, au point de n'avoir que cinq coups à tirer par chacun de ses canons. Tl ajouta, ce qui est caractéristique dans ses réponses, qu'il n'aurait pas voulu consommer les approvisionnements consignés dans le fort, qui appartenaient A des marchands et consistaient spécialement en ce que l'on était convenu d'appeler de la poudre de tralîc. » Si les propriétés de l'Élat étaient nulles, celles des particuliers se trouvaient en revanche abondantes, car H y avait pour deux cent quatrevingt mille livres de marchandises appartenant aux capitaines marchands de cinq navires alors mouillés sous le canon du fort. Lauzun iît tout saisir, démantela le fort et transporta la garnison prisonnière à Bourbon et à l'Ile-de-France. Ces conquêtes faciles accomplies, Lauzun déclara au marquis de Vaudreuil qu'il n'avait plus besoin des vaisseaux du roi, et l'escadre, appelée à aller renforcer la flotte de d'Estaing, fit voile pour l'Amérique, ce pays sur lequel la France avait les yeux fixés et où les moindres péripéties de la guerre provoquaient des explosions de joie ou de douleur *. Peu de jours après l'attaque
' Mémoires du due de lauxu», publiés par Lou» Laeour, Parit, 1858, Lo-8. P..303 f.t bhIt., 306 el suiv. — Arcliivei de la marine (Car- Ion : Ordres du rot]. Instruction! du roi â H. de Liuinn sur ce qu'il doit faire en ca« de réus^ile, ÎO novembce 1778. DacamenEs coloniaux. Sénégal, 1760 (UarloDB divers). Mémoirei icrili an Sénégal par S.-J. Hsrriioo, 1767-1779 (CDrrea()ondince(, Sénépil, 1782). Mémoire adressé au ministre par le chevalier de Lomliez (Cartou 1777, CorrMpundance du gouverneur). Rapport au ministre sur la mise en élat de défense de Saiot-Lonî» (Sénégal), signé Boucber. Documents coloniaux (fiénégal. Carton 1779-1780;. Procès-verbal d'jnierrogaiioa de ur William Lacy, gouverneur général des eiablitaeinenis aojjlais en Sénégambie, ugnËparWilliamLarïdeSeniievillodePontevès, datédu 11 février 1777. H. 23
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3S4 LIVRE DEUXIËMB.
infructueuse de Savannah par d'Ëstaing, le général anglais Clinton faisait évacuer Rliode-Island pour concentrer toutes ses forces à New- York. L'amiral Arbuthnot, parti d'Angleterre avec une flotte de guerre, qui convoyait plus de quatre cents bâtiments de transport, l'ayant mis, par des renforts, en position d'exécuter les ordres de Londres, Clinton résolut de commencer la conquête des États du Sud par la prise de Charlestown.
Prise de Un fort détachement de l'armée de Clinton partit,
« nul iMo! sous l'escorte d'Arbulhnot, le 26 décembre 1779. Favorisé par le temps pendant les premiers jours, il allait atteindre son but, quand une terrible tempête assaillit les vaisseaux, en fit sombrer un certain nombre et en dispersa au loin plusieurs comme des épaves dont s'emparèrent des corsaires américains. Quand la flotte put enfin se réunir à Tibec, à l'embouchure de la Savannah, vers la iin de Janvier 1780, elle était amoindrie, et Clinton avait perdu, dans son désastre, une partie de son artillerie. La garnison victorieuse de Savannah accueillit avec allégresse Clinton et son armée, et chacun se mit à l'œuvre pour exécuter le plan de campagne arrêté en Angleterre. Mais le temps perdu par ces événements maritimes avait permis aux Américains de se préparer à la résistance. Le gouverneur de Charlestown Butledge, luttant contre la pénurie d'argent et la dépréciation du papier-monnaie, avait donné de l'extension aux fortifications de la ville et réuni une garnison de cinq mille hommes. Le siège, commencé vers la fin de mars, se poursuivit méthodiquement pendant que lord Comwallis battait le pays avec une partie de l'armée pour empêcher le rassem-
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LAFAVETTE A PARIS EN 1779. 35S
blement des milices et isoler la ville, qui fut oblige'e de se rendrele 12 mai, après quarante jours de lutte.
A peine entré dans Charlestown , Clinton fit rayonner ses troupes dans !a Caroline pour y réunir les royalistes qui y étaient nombreux. Cornwallis s'empara de George-Town et quand, au départ de Clinton pour New-York, il fut laisse à Charlestown avec cinq mille hommes de troupes, la Caroline du sud se trouvait soumise au roi d'Angleterre.
A ce moment Wasinghton impuissant, par suite de la faiblesse de son armée, tenait ses troupes barraquées à Morristown dans le New-Jersey. L'œil fixé sur New-York il écoutait les propositions qui lui étaient faites et assistait, sans pouvoir l'empêcher, aux dévastations des Anglais qui incendiaient des villes sans défense, comme New-Haven, Fairfield, Norwalk. En correspondance avec Lafayette alors en France, il faisait ressortir la nécessité d'une force maritime pour vaincre des adversaires qui, grâce à leurs vaisseaux, pouvaient porter leurs soldats sur toutes les côtes.
Le marquis de Lafayette avait quitte l'Amérique LabTette nnin pour revenir en Europe le 11 janvier 1779, près d'une année avant le retour de d'Estaing à Brest. Il revenait dans sa patrie recommandé au roi de France par une délibération spéciale du congrès, apportant une lettre de Wasinghton. Il fut reçu avec enthousiasme à Paris. Découvert au fond d'une loge, â la représentation d« l'opéra d'Iphigénie en Aulide, le parterre battit aes mains, au moment où le chœur chantait ces mots : Achille est couronné des mains de la Victoire; et une actrice, saisissant ta pensée des
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LniLro d« John
3a6 LIVHE DEUXIEME.
spectateurs, attira au héros de la fête et à elle-même iiQ redoublement de bravos, en lui offrant d'un geste la couronne de lauriers qu'elle tenait à la main. La cour fut aussi vivement émue que le public; la reine accorda plusieurs audiences à l'officier américain, et copia même de sa main des vers de la pièce de Gaston et Bayard qu'on avait applaudis avec transport au Théâtre Français, en en faisant l'application à Lafayette.
Ne pouvant pas amener Maurepas et Necker à la conquête du Canada, Lafayette résolut, malgré la répugnance du Congrès américain et la défense qu'il en avait reçu, de solliciter un envoi de troupes françaises avec leurs officiers. Il insista sur la nécessité de secours pécuniaires et la présence d'une flotte puissante qui pût dominer la mer et permettre d'user des forces militaires que pouvait fournir l'Amérique.
Les arguments de Lafayette étaient fortement appuyés parles envoyés américains, dont l'un d'eux, John Adams, disait au ministre de la marine, dans une lettre où il résumait le résultat de plus d'une conversation : « Le ministère britannique est tout à fait déterminé à continuer la guerre et à envoyer en Amérique de nouvelles troupes et de nouveaux
vaisseaux Sans une grande snoériorité de forces
navales, New- York ne sera jamais prise... Beaucoup de gens, en Europe, ont été étonnés de l'inaction de l'armée américaine depuis deux ans, mais cet étonnementne provient que d'un («faut de connaissance et d'attention. La véritable cause de cette inaction est que les Anglais se sont réfugiés dans les
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JOHN ADAMS ET S\RTi^ES. 357
forteresses et dans leurs ports de mer... Nous ne pourrons rien faire tant qu'ils seront supérieurs à la mer. Quand même notre armce eut été trois fois plus nombreuse, il aurait toujours fallu qu'elle restât oisive, n'ayant pas de flotte pour coopérer avec elle... Les Anglais, depuis l'alliance, ont toujours appréhendé que les Français n'attaquassent leurs forts des côtes. C'est cette crainte qui les a déterminés de se retirer de Philadelphie à New- York. Je ne rappelle ces faits que pour répondre à l'imputation d'inaction dont on charge notre armée, depuis l'alliance des deux nations. Inaction... qu'on doit attribuer... uniquement â ce que nos ennemis ont changé de système dans la manière de nous faire la guerre... Les Anglais..., en possession du Canada, ont un grand nombre de postes à garder, qui ne peuvent être reliés que par les communications de mer. Il ne reste aux Anglais que très peu de bâtiments, en dehors du nombre nécessaire pour les communications de toutes les colonies entre elles et avec l'Europe. C'est donc dans leur supériorité navale qu'il faut les attaquer ; c'est le vrai moyen de réduire leur puissance, et si l'on parvient à l'abattre en Amérique, elle deviendra nulle partout ailleurs... Il y a en Amérique un assez grand nombre d'habitants qui désirent retourner sous la domination de la Grande-Bretagne... Hommes adroits et artificieux... ils examinent la conduite de la France et ils l'exposent sous le point de vue qu'ils croient le plus propre à prévenir leurs compatriotes contre l'alliance,... disant que la Gourde France n'est pas dans l'intention de donner aucun secours effectif aux
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Américains, mais qu'elle n'a d'autre objet que de mettre leurs forces aux prises avec celles des Anglais, et de les détruire ainsi les uns par les autres... M. Hartley (membre de la chambre des Communes), celui des Anglais qui est le plus disposé à la paix, a adressé aux habitants du comté d'York une lettre imprimée oii l'on trouve ces expressions... Il y a longtemps que h France aurait terminé la guerre et les souffrances des Américains, si elle l'avait jugé à propos... La France a toujours eu le projet bien réfléchi, pour son intérêt particulier, d'encourager les hostilités en Amérique, dans l'espoir de réduire au dernier point d'épuisement les forces de la Grande-Bretagne, et d'affaiblir, autant que possible, la puissance naissante de l'Amérique. Le corps de la nation américaine met cependant une grande confiance dans la sincérité de la France. » John Adams, le futur président de la république qui apparaissait dans le monde, trace, dans les dernières lignes de sa lettre, avec une singulière hauteur de vue, la voie que doivent suivre les peuples, en appréciant le but poursuivi et atteint par l'alliance qui vient de se conclure :
« Les États-Unis d'Amérique forment une nation grande et puissante. Quelque idée que puissent en avoir les pohtiques européens; la rupture de ce peuple avec l'Angleterre, et son alliance avec la France, opérés l'un et l'autre si soudainement, sont un des plus singuliers événements qui soit jamais arrivé parmi les hommes. Les préjuges des nations en faveur d'elles-mêmes et contre les autres, préjugés qui naissent de l'amour-propre et sont souvent
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