LE CLERGÉ ENNEMI OE TURGOT
VOUS qu'il y a quelque chose dessous. Le même langage que vous me marquez a porté aussi nos gens de Bohême, hors que les vôtres étaient pour la cherté du pain et les nôtres pour les corvées. Us ont prétendu aussi qu'il y avait une ordonnance qui les abolissait. En général, cet esprit de mutinerie commence à devenir familier partout ; c'est donc la suite de notre siècle éclairé. J'en gémis souvent ; mais la dépravation des mœurs, cette indifférence sur tout ce qui a rapport à notre sainte religion, cette dissipation continuelle, sont cause de tous ces maux. i> Le clergé, plein de préventions contre Turgot, le Le dwgé emiwni
I «•* * j» *u ' A j 1- • de Turgot* attise
traitant presque d athée à cause de ses liaisons avec de ses projets les principaux philosophes, se scandalisa de l'appel *'^ ''""^' qu'il lui avait adressé en lui faisant écrire parle roi une sorte de lettre pastorale. Des évêques l'accusèrent de vouloir faire insensiblement du roi le chef de l'Église gallicane, et conséquemment de tendre à détruire la religion. Plusieurs curés avaient fourni de l'argent à leurs paroissiens pour aller acheter du blé à douze francs le setier, ce qui était le chiffre fixé par les éineutiers ; d'autres étaient montés en chaire pour déclamer contre les ministres du roi : attitude qui n'avait pas profité à leur ordre, car bien du monde les accusait d'avoir fomenté les émeutes, et les ennemis des prêtres, signalant l'époque des pillages, calculaient qu'ils avaient eu lieu au moment des pâques, où, disaient-ils, les esprits s'étaient exaltés dans la confession. Le clergé acceptait La Vrillière avec ses maîtresses et son cynisme, sans s'en formaliser; ce n'étaient donc pas les convictions religieuses de Turgot qui devaient l'effrayer, mais bien l'esprit
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de réforme qu'il lui attribuait et dont il avait déjà fait preuve comme intendant. Il en était du clergé comme des financiers et des gens de cour, qui tous redoutaient une atteinte à leurs intérêts pécuniaires; mais le clergé avait une raison de plus pour se tenir instinctivement sur la défensive : cette raison était l'esprit de corps, d'autant plus puissant chez lui qu'il faisait partie d'un gouvernement dont les formes étaient théocratiques. Ses habitudes d'esprit avaient lié ses intérêts purement matériels à sa foi religieuse ; toucher à ses revenus d'une manière quelconque, c'était attaquer la religion. Il en était de même pour le pouvoir qu'il exerçait dans l'État. Le clergé avait le sentiment que sa puissance temporelle était à bout, et, comme toute puissance qui décline, il s'attachait à ses privilèges avec une sorte de désespoir. Nier l'influence qu'exerce l'esprit de corps, les habitudes du commandement sur les âmes les plus désintéressées, sur les cœurs les plus purs, ce serait nier la lumière.
Le clergé fran- Lcs événeméuts arrivés de nos jours confirment
çiia reste de nos , / tt / a t/ •
jours le partisan ccux du passc. Uu cvcquc u ccrira pas, comme en "nt^îhé^îir 1750 celui de Verdun, à l'occasion d'un impôt re- «q«e. fyg^ pj^P ]q clergé : « Les immunités de l'Église font partie de la religion catholique, » mais il ne sera pas bien éloigné d'en juger ainsi pour d'autres objets. Le croira-t-il par suite d'une réflexion sérieuse ou par suite de cette pensée vague qui confond la direction des âmes avec celle de la conduite des intérêts matériels d'un peuple, et les actes que la loi humaine peut atteindre avec ceux que la conscience seule peut réprimer? Il est difficile de le dire. Mais ce qui est
meii
LE CLERGÉ ENNEMI DE TURGOT. 2lt
certain, c'est l'indulgence de TÉglise pour tous les gouvernements qui ont offert à ses propres membres soit une influence politique, soit des honneurs. Ce qui est certain, ce sont ses condescendances pour tous les souverains qui ont fait acte de déférence pour elle, quelle que fût la flagrante opposition qui existât entre leur conduite et les règles de la morale chrétienne. Oq dirait vraiment, l'histoire en main, que le clergé s'incline devant cette pensée de La Rochefoucauld : < L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. » Comment oublier le contraste récent qu'il a offert de nos jours. Un roi * respectable dans ses mœurs, respectueux pour la religion, a toujours trouvé le clergé parmi ses adversaires, parce que, n'acceptant pas la communion comme une étiquette de cour et une nécessité de la royauté, il refusa de se rendre coupable d'un sacrilège. Un aventurier ^ au contraire, arrivé au pouvoir par un crime, trouvait la sympathie des prêtres parce qu'il leur offrait des honneurs et du pouvoir, et mêlait sans remords les pratiques religieuses aux orgies de sa vie. Le clergé, malgré les vertus individuelles d'une foule de ses membres, montrait déjà , dans la lutte qui s'engageait pour le peuple, que les corporations sont presque fatalement amenées à donner de la réalité à cette désolante remarque du même moraliste : ce Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer. t>
Turgot, embarrassé devant ce soulèvement étrange Appariuon d^un des populations, traité de rêveur, d'homme à système ^^îèTpîéjugér
popiilaircH.
^ Le roi Louis-Philippe.
3 Napoléon HL
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par les personnes qui avaient intérêt à le décrier ; mé^ connu des gens légers et prévenus, qui, sans daigner lire les ordonnances qu'il avait promulguées, affirmaient, comme Marmontel, qu1l avait donné une loi « en faveur de la libre exportation des grains nonseulement de province à province, mais au dehors et dans tous les temps; S Turgot, dont les amis étaient voués au ridicule, presque à l'outrage, dans des caricatures faites contre ces novateurs qu'on nommait les économistes : Turgot vit paraître, dans ce moment d'agitation, un livre destiné à décrier ses efforts et à égarer le bon sens public.
Ce livre ne fournissait aucun argument sérieux sur les questions soulevées par les événements, ne donnait aucune conclusion sur ce qu'il y avait à faire. C'était, à propos des grains, le pastiche du Contrat social de Rousseau, que tant de gens admirent sans avoir eu la patience de le lire. Il portait le titre : Sur la législation et le commerce des grains; il était d'un banquier, d'un homme qui s'était créé une grande fortune :^celui-ci ne devait pas être un rêveur. Le danger du livre était dans cet argument: M. Necker, qui est un homme d'affaires^ n'est pas de l'avis de M. Turgot ; donc M. Turgot a tort.
Necker. Ncckcr, dcsccndant d'une famille irlandaise^ était
1 M"* Gampan, dans ses Mémoires, t. I, p. t57, écrit, à propos de Tiosurrection de 1775 : <( Le nouveau système de M. Turgot pour la liberté indéfinie du commerce des grains, en fut la cause ou le prétexte. » Le comte de Mirabeau, en admirant Turgot, est tellement sous Timpression du décri public, qui traite de visionnaire un administrateur éprouvé par une longue expérience des hommes et des choses, qu'il écrit : (( C*est un homme établi sur la lanterne des Invalides, qui ne voit pins que la fourmilière qui est au-dessous de lui. » Mémoires de Mirabeau. 1834, In-S". t. ni, p. 162.
NECKER DB 1764 a 1775. 213
fils d*un professeur de droit public établi à Genève. Il était venu à l'âge de quinze ans à Paris, dans la maison de banque d'un de ses compatriotes nommé Vernes. Au bout de trois ans il avait, malgré son jeune âge, obtenu la confiance entière du banquier, et il se trouvait encore un des premiers employés de sa maison dix années après, passant ses journées au travail et se délassant, dans ses soirées, chez une belle Genevoise, madame de Vermenoux. Ne pouvant la déterminer à rompre son veuvage en sa faveur, il s'attacha à une demoiselle Curchod, qu'il trouvait sans cesse chez elle. Fille d'un ancien pasteur protestant du village de Crassy, entre Genève et Gex, et d'une Française qui avait préféré sa religion à son pays, Suzanne Curchod avait reçu de son père une éducation toute littéraire et même savante. Elle était d'une beauté assez remarquable pour que le peintre Liotard l'eût priée de lui servir de modèle dans un tableau fait pour orner un monument public de Genève. Son portrait, fait à cette occasion, avait charmé Marie-Thérèse, qui l'avait acheté comme la représentation idéale d'une jeune fille tenant un livre à la main. Suzanne Curchod avait séduit les membres de sa famille, qu'elle voyait quelquefois à Lausanne, par son érudition sans pédanterie et la délicatesse de ses sentiments. L'historien Gibbon, qui habitait cette ville, voulut la voir sur la renommée de son esprit, et l'eût épousée si son père ne s'y fût opposé. Privée de ressources à la mort de son père, Suzanne vint à Genève, soutenant sa mère en donnant des leçons pour vivre, et conservant, au milieu de la plus grande détresse, le respect de tous ceux qui l'approchaient.
Quand Necker se décida à épouser mademoiselle Curchod, en 1764, il était âgé de trente-deux ans *• A peine eut-il un intérieur que madame Necker, qui avait, nous apprend l'abbé Morellet, (c une grande passion pour les lettres et la célébrité qu'elles peuvent donner, » lui demanda, ainsi qu'à Marmontel et à l'abbé Raynal, deux habitués de la maison de madame de Ver menoux, de lui former une société de gens de lettres. On choisit le vendredi de chaque semaine pour ces réunions, parce que madame Geoffrin les accueillait les lundis et mercredis, qu'Helvétius les recevait le mardi, et le baron d'Holbach les jeudis et dimanches, ce La conversation y était bonne, continue l'abbé Morellet, quoique un peu contrainte par la sévérité de madame Necker, auprès de laquelle beaucoup de sujets ne pouvaient être touchés, et qui souffrait surtout de la liberté des opinions .religieuses. » Etrangère aux mœurs de Paris, affirme Marmontel, qui entre dansplus de détails sur elle, elle était ce sans goût dans sa parure, sans aisance dans son maintien, sans attrait dans sa politesse ; son esprit, comme sa contenance, était trop ajusté pour avoir de la grâce. Mais un charme plus digne d'elle était celui de la décence, de la candeur, de la bonté.
< Œuvres complètes de Turgot, t. I, p. 183, 185, 188, 190 et suiv., 192, i%. — Archives nationales, 0* 471, fol. 158; 0< 120, fol. 130. — If^moires sur la vie et les ouvrages de M, Turgot, t. II, p. 45. — Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Jfercy, t. If, p. 341 ; t. III, p. 406, 4,14, 433. — Mémoires de l'ahbé Terrai, p. 254 et suiv. — Mémoires de Gibbon. Paris, an V, in-4", t. ï, p. 103 et suiv. — Mémoires secrets pour servir à Vhistoire de la république des lettres, t. YII, p. 265; t. VIII, p. 36, 38, 132. — La France sous Louis IV, t. IV, p. 153. — Les pensées, maximes et réflexions de M. le Duc. Paris, 1765, in-12, p. 128, 161. — Mémoires posthumes de Marmontel. 1804, in-12, t. III, p. 218, 287 cl suiv., 297. —Political portraits in this new era by William Playfair, Londres, 1814, iu-8% t. II, p. 382.
NECKËR DE 1764 a 1775. 215
Le sentiment en elle était parfait ; mais, dans sa tête, la pensée était souvent confuse et vague... Elle semblait ne voir certains objets qu'à travers un brouillard qui les grossissait à ses yeux; et alors son expression s'enflait tellement que l'empbase eût été risible, si l'on n'avait pas su qu'elle était ingénue. •• On eût dit qu'elle réservait la rectitude et la justesse pour la règle de ses devoirs. Là, tout était précis et sévèrement compassé... On la voyait tout occupée à se rendre agréable à la société... Ce n'était point pour nous, ce n'était point pour elle qu'elle se donnait tous ces soins ; c'était pour son mari, pour le faire connaître, lui concilier nos esprits, faire parler de lui avec éloge dans le monde, et commencer sa renommée : tel fut le principal objet de la fondation de sa société littéraire. »Necker écoutait, n'ouvrant la bouche que a pour lâcher quelques traits piquants et quelque persiflage fin desphilosophesetdesgensdelettres, dont sa femme, à son avis, était un peu engouée. Sa femme, de son côté, le plaisantait sur ses gaucheries et sur son silence, mais de manière à le faire valoir. » La description de cet intérieur si calme, de ces vertus religieuses si sincères, de cette vanité naïve à la fois chez la femme qui ne pense qu'à son époux et Tadmire, chez le mari qui ne sort de sa réserve habituelle que dans les rares moments où il s'agit de sa profession, tout révèle un niveau intellectuel qui ne dépassait pas celui de la société éclairée du temps. Il confirme le jugement de Marmontel sur Necker, quand il écrit : qu'accoutumé, dès sa jeunesse, aux opérations mystérieuses d'une banque, et enfoncé dans les calculs des spéculations commerciales, il
connaissait peu le monde, fréquentait peu les hommes, Irès-peu même les livres, et n'était que superficiellement et vaguement instruit de ce qui ne concernait pas la science de son état.
Avec sa fortune, qui s'accrut rapidement, surtout depuis le moment où il forma une maison de banque avec MM. Thclusson, Necker vit s'agrandir nécessairement le cercle de ses relations. Il devint un des syndics de la compagnie des Indes, ce qui le mit en rapport avec des seigneurs de la cour, notamment avec le duc de Choiscul. Quand le contrôleur général Mainon d'Invault voulut détruire la compagnie et fit publier, dans unmémoire, lescharges qu'elle imposait à l'État et le tort qu'elle causait au commerce, Necker soutint les actionnaires opposés à sa dissolution, se plaçant ainsi, dans sa réfutation des arguments et des chiffres présentés par Morellet, en adversaire du parti des économistes, qui répudiait les monopoles. ge do coibert Esprit à la fois positif et étroit, vaniteux et désin- *po^rie*'?e 'prix tércssé, Ncckcr, arrivé à une grande fortune, cherî'Acadômi^ chait la renommée, quand l'Académie française proinçaise, 1773. pQg^ ^^ ppj^^ p^^P ^j^ élogc dc Colbcrt. Sou ocuvro,
qui fut couronnée en 1773, au moment où il atteignait quarante-deux ans, porte à la fois la naïve empreinte de son caractère et des limites que son intelligence ne devait pas franchir. Après quelques détails sur les commencements de la vie de Colbert, il arrive au moment où il atteint le ministère, et s'écrie : a Quel emploi ! quels devoirs! Si, comme nous l'avons estimé dans notre orgueil, Thomme est l'image de Dieu sur la terre, celui qui peut, avec le plus de motifs, prétendre à cet auguste titre, c'est, après le
NECKER DE i764 ▲ 1775. 2i7
monarque, Tadministrateur des finances d'un grand État. Comme le maître du monde, il sait gouverner sans effort et sans paraître ; ainsi que l'Etre suprême fait servir le mouvement à l'harmonie de l'univers, il doit diriger les passions vers la force et la félicité publiques... Oh! quelle éminente et redoutable fonction que celle où l'on peut se dire : tous les sentiments de mon cœur, tous les mouvements de ma pensée, tous les instants de ma vie, peuvent nuire ou servir au bonheur de vingt millions d'hommes, et préparer la ruine ou la prospérité de la race future ! » Il médite ensuite sur les qualités nécessaires à un administrateur des finances, qui doit posséder « la sensibilité qui lui donne le désir d'être utile aux hommes, la vertu qui lui en fait un devoir, le génie qui lui en ouvre les moyens, et le caractère qui les met en usage, d II constate que « les facultés de l'esprit qui doivent former le génie de l'administrateur sont tellement étendues et diversifiées, qu'elles semblent pour ainsi dire hors de la domination de la langue... II faut pour ainsi dire que l'univers se déploie devant lui, » et il s'écrie, « que tous ces hommes médiocres qui désirent avec tant d'ardeur que cette place soit vacante, et qui se présentent avec tant de confiance pour la remplir, se soulèvent un moment, et mesurent des yeux ces immenses proportions qui doivent former un grand administrateur, et qu'ils se regardent ensuite ; nouveaux Phaétons, qui se disputent le char du soleil pour embraser le monde au lieu de l'éclairer. » Il décrit ensuite l'état des finances depuis la mort de Sully, et passe aux améliorations apportées par Col-
bert dans les impositions. Dans la partie où il parle des services rendus par ce ministre à Tagriculture, il adopte les théories de Quesnay sur le rôle des propriétaires de terre ; il parle de ragricullure qui a fait naître les subsistances, y> des manufactures a qui les retiennent, et les font servir en entier à la population nationale. » En étendant, dit-il, « et ranimant comme il le fit la marine, la pêche, le commerce, les colonies, les arts et les manufactures, il présentait à la terre de nouveaux hommes à nourrir et aux propriétaires de nouveaux objets de puissance et d'émulation... Mais, dit-on, il n'a pas permis dans tous les temps la sortie des blés, sans mesure et sans limite, il n'a donc pas senti que la liberté est Tâme du commerce. » Celte phrase de polémique, adressée aux économistes, l'appelfe à démontrer que Colbert, comme tout homme aux prises avec les réalités matérielles de la vie, ne suivait aucun principe absolu, et que s'il cherchait à faire consommer les blés français dans l'intérieur du pays, il ne proscrivait pas pour cela Texportation du superflu des récoltes, quand il y en avait. A propos des manufactures qui ont développé le luxe, Necker parle de la loi des propriétés qui produit des inégalités de fortune ; avec l'ignorance d'un homme qui n'a jamais médité sur ce grave sujet, il a adopté en partie les erreurs des économistes sans comprendre les vérités qu'ils ont mises en lumière. Les paradoxes de Rousseau se confondent dans son esprit avec les observations de Quesnay: a La plupart des hommes sont condamnés, par les institutions de la société, à consacrer tout leur temps, dès leur plus tendre enfance, au travail
NECKER Di 1764 a 1775. 819
qui doit les nourrir .... Tout principe de vertu qui exige de Tétude ou de la réflexion n'est pas à leur usage. » Il remonte comme Rousseau à l'origine des sociétés : ce Le plaisir d'aimer aurait pu réunir autour de l'homme quelques-uns de ses semblables, mais la haine et le désir de la vengeance formèrent les grandes associations. •• On établit et on assura les propriétés pour exciter au travail et prévenir des disputes étemelles. Le souverain devint le garant de de toutes ces conventions; il dut veiller au bonheur des particuliers. » Le principe de la propriété est pour lui un arrangement social, et il discute dans des chapitres : oc S'il estvrai que les propriétaires de terre constituent seuls la société. Comment les propriétaires de terre ont intérêt à la population, » et il en consacre plusieurs autres à examiner la question de l'exportation des blés chez les nations naissantes, chez les nations pauvres, chez les nations riches. Il recherche s'il est p,ossible d'établir, par une loi permanente, les conditions de la libre exportation des grains, ce qui l'amène à conclure qu'il faut permettre, par une loi, a la sortie de l'excédant en désignant la quantité. » Il prenait occasion de cet éloge pour parler, dans des notes aussi développées que Tœuvre même, des diverses sortes d'impôts, de l'argent, des monnaies, des banques, déclarant Tinstitution des billets de banque dangereuse dans un pays monarchique, et il finissait par un chapitre intitulé : «Quel genre de luxe faut-il exciter par préférence ? » Cela l'amenait à répudier comme contraire à la population le luxe ce des parcs, des chemins fastueux et des chevaux. »
iment de Voltairc, consulté par M"® Du Deffand sur cette loge de œuvre, la caractérise en ces termes : ce Vous voulez absolument, Madame, que je vous dise si je suis content d'un ouvrage où il y a autant de mauvais que de bon, autant de phrases obscures que de claires, autant de mots impropres que d'expressions justes, autant d'exagérations que de vérités. Que voulezvous que je vous réponde ? Je m'imagine que vous pensez comme moi, et j'ai la vanité de croire penser comme vous. On dit que c'est le meilleur ouvrage de tous ceux composés sur le même sujet. »
Publié sans le nom de l'auteur, mais avec un appendice sur les a rapports et contrariétés entre le bonheur des particuliers et la force publique, » sur <c les sources de la population et de la richesse, j> sur 6c le crédit public, » cet essai littéraire était évidemment un des premiers jalons de l'ambition d'un banquier qui, après avoir acquis la fortune, aspirait à une position politique, et ne craignait pas de disputer le char du soleil, suivant son expression, en nouveau Phaéton qui espère éclairer la terre et non Tembraser.
Peu de temps après ce succès académique, qui
avait créé à Necker une certaine renommée parmi la
société influente et lettrée de Paris, une occasion se
présenta à lui d'être connu du roi.
erprôné Parmi les personnes qui hantaient son salon, se
marquas** Irouvait un marquis de Pezai. Fils d'un Genevois
^"*** nommé Masson, qui était devenu premier commis
des finances en France, ce Pezai avait su mettre à
profit les relations de sa sœur, mariée à un garde du
corps, M. de Cassini, puis lice avec le comtede Maille-
NECKER DB 1764 a 1775. 221
bois, pour s'anoblir et faire figure dans Tannée. Aide de camp du prince de Rohan dans la guerre de 1756, il s'était, après la paix, créé une certaine notoriété littéraire par des vers et des pièces de théâtre. Traité familièrement par Necker , comme un jeune homme et un commensal de sa maison^ le banquier lui dit un jour, en 1766 : oc Vous serez mon enfant perdu. Je vous ferai écrire des lettres au roi. » Paroles en Tair, qui pouvaient tout au plus se rapporter aux affaires de la compagnie des Indes, qu'il avait essayé de réorganiser deux ans avant. Cette boutade, rappelée bien des années après par M°** de Cassini, s'était presque réalisée par suite de l'audace de Pezai. Devenu l'amant de M"* de Montbarrey, et de plus en plus mêlé dans la société des courtisans, il avait résolu de profiter d'un nouveau règne pour améliorer une situation plus brillante que riche, et adressa à Louis XVI une lettre sur les affaires politiques du temps. Elle n'était pas signée ; mais comme il avait développé ses idées à M. de Sartines dans une conversation, quelques jours avant, le lieutenant de police, interrogé par le roi, put facilement indiquer l'auteur de la missive. Pezai, bien traité par Sariines lorsqu'il y retourna, conclut de ses politesses que le roi était satisfait, et hasarda une seconde lettre, priant Louis XVI, pour lui prouver que sa correspondance ne lui déplaisait pas, de s'arrêter vis-àvis de la croisée d'une pièce qu'il traversait en se rendant à vêpres. Le roi s'y arrêta, et Pezai continua sa correspondance. Besenval, mis au courant de cette intrigue, avertit la reine de ce qui se passait. Marie-Antoinette en parla à son époux, qui la nia
Ouvrage de
Necker in U talé i
Sur la législa'
tion et le com'
meree de* grains.
avec dédain, en ajoutant : « Croyez-vous que je me compromette avec de pareilles espèces? » Et il continua à encourager cette correspondance.
Pezai se vanta tout naturellement de ses relations royales, fut traité avec considération par Maurepas, par Sartines, devenu ministre de la marine, et généreusement par Necker, qui, enchanté d'avoir ainsi un moyen d'aborder Louis XVI, aida Pezai de sa bourse et de ses conseils en fait d'avis financiers à faire prévaloir. L'ambition de participer à la direction des affaires publiques que révélait l'éloge de Colbert s'accrut par suite de cette facilité d'aborder le maître de toutes les grâces. Pezai, oubliant ses opéras-comiques, ses lettres de Vénus à Paris, devint l'ennemi acharné de Turgot, poursuivit le contrôleur général de ses vers, de ses sarcasmes, et Necker, son inspirateur, résolut de profiter de l'émotion causée dans le public par la question des blés pour accentuer son antagonisme contre celui qu'il considérait comme son rival * .
Cette question grave des subsistances, traitée par Turgot avec la sobriété du savant et de l'homme d'aflaires qui va droit à son but et à une conclusion,
< Louis XVh Marie-Antoinette et Jf»» Elisabeth, t. IV, p. 31 (mémoires inédits du comte Valentin d'Esté rhazy). — Réimpression de l'ancien Moniteur, introduciion liistorique, article Pezai et Necker. 1843, in-4*. — Mémoires de Tabb^ Morellet, 1. 1, p. 148 et suiv. — Mémoires posthumes de Marmontel, t. III, p. 187. — Eloge de Jean-Baptiste Colbert, qui a remporté le prix de l'Académie française en 1773. 1773, in-8o, p. 1 et suiv., 6 et suiv., 15, 21 et suiv., 27, 59, 65, 69 et suiv. 72 et suiv., 96 et suiv., 115, 134. — Mémoires du comte Alexandre de TiUy. 1828, in-8% 1. 1, p. 94; t. III, p. 297. — Œuvres de Voltaire, t. LXVIIl, p. 368. — Mémoires secrets, t. IX, p. 287. — Mémoires de Besenval, 1. 1, p. 157 et suiv. — Mémoires historiques du règne de Louis XVI, par Soulavie. 1801 , in-8«, t. II, p. 302, 304.
ne devait être pour Necker qu'un texte de déclamation littéraire. Prenant pour modèle l'œuvre singulière où J.-J. Rousseau, se posant en ennemi des sciences et des lettres, révéla là magnificence de sa phraséologie et jeta les bases des sophismes qui embarrassèrent dans la suite tous ses écrits, Necker débute en disant : <r II n'est point de question dans l'économie politique qui présenteàl'esprit des objets de méditation plus profonds et plus étendus que celle des grains ; elle tient aux plus grands principes de la société, elle ramène aux droits les plus anciens de la nature huniaine. » Puis il continue : « Que font, hélas ! au bonheur du plus grand nombre des hommes tant de livres de morale et de philosophie?... Il est bien peu de vérités dont la discussion aboutisse au bonheur de la multitude. . . si les lois sur le commerce des grains peuvent assurer ou troubler son repos, en est-il qu'on doive approfondir avec plus de soin?... Le propriétaire ne voit dans les blés qu'un fruit de ses soins et un produit de la terre qui lui appartient... le négociant n'aperçoit dans cette denrée qu'une marchandise... Le peuple, sans réfléchir, mais éclairé par son instinct... envisage le blé comme un élément nécessaire à sa conservation... il veut pouvoir atteindre à sa subsistance par son travail, il réclame des lois de police qui lui en répondent. Ces trois classes d'hommes font retentir les noms les plus imposants pour la défense de leurs prétentions... C'est au milieu de ce choc continuel d'intérêts, de principes et d'opinions que le législateur doit chercher la vérité. Rempli d'un saint efTroi... il doit s'élever... au-dessus des différents motifs qui re-
muent la société. •• lier dans sa bienfaisance tous ces ordres de citoyens, séparés par l'orgueil et les prétentions vaines ; il doit surtout être le protecteur de cette multitude d'hommes qui n'ont. point d'orateurs pour exprimer leurs plaintes. » A la suite de cette introduction, il cherche en quoi consiste la prospérité d'un État, ce qui l'amène à faire des excursions sur l'origine des sociétés, sur l'économie politique. Il ne comprend sous le nom de richesse <k ni la terre qui nourrit les hommes, ni les avances en outils, animaux, en bâtiments, en denrées nécessaires pour la semence. » Tous ces « genres de bien font comme partie absolue de la population, dit-il, car on ne peut pas séparer Thomme de sa subsistance. » Les seules richesses qui forment une puissance distincte de la population étant en fin de compte; selon lui, les métaux précieux, il classe les peuples en nations où les richesses s'accroissent avec le nombre des habitans, en nations où Ton ne peut obtenir ces richesses qu'aux dépens de la population, ce qui l'amène, dans ses divagations, à signaler l'accroissement de la population comme utile aux propriétaires et nuisible aux hommes qui vivent du travail de leurs mains. Après ces préludes, il arrive enfin à la question des blés pour démontrer que, contrairement aux vœux des économistes, la liberté de leur exportation n'était pas nécessaire aux progrès de l'agriculture en France. Il s'étend avec complaisance sur cette affirmation, prêtant aux économistes des arguments qu'il réfute, mettant en présence le propriétaire et l'ouvrier, dont l'un « met au jeu sa vie et celle de sa famille, et l'autre un simple retard dans l'accroisse-
ment de son luxe. i> Il affirme, dans sa verbeuse dissertation, qu'il ne faut pas confondre l'intérêt des propriétaires avec celui de Tagricullure, l'intérêt des fabricants avec celui des fabriques, l'intérêt des négociants avec celui du commerce ; qu'aucune des trois classes qui composent la société, le souverain, les propriétaires et les hommes de travail, ne peut avoir un bénéfice sans que cela soit aux dépens des deux autres ; il parle de toutes choses, et en voulant tout expliquer, il ne précise rien. Il vante, comme Rousseau, une société où les propriétés <k étant égales, chacun travaillerait modérément et chacun saurait un peu; »pour blâmera l'inégalité des fortunes, effet de Tordre social, » qui interdit « l'instruction à tous les hommes nés sans propriété x> ; et raillant les économistes qui ont voulu que le pain fut à un prix tel que les agriculteurs eussent la rémunération de leurs labeurs, il leur dit a que les propriétaires... donnent des livres et des instituteurs au peuple ; il entendra peut-être, par l'étude d'un calcul économique, que plusle pain est cher plus on doit être heureux. 2> Le droit de propriété, que les économistes ont rendu inattaquable en démontrant que sa véritable origine est le travail, et que la société ne vit pas sur de simples conventions, est en plusieurs endroits méconnu par lui : a La propriété héréditaire est une loi des hommes, écrit-il; elle fut établie pour leur bonheur ; » et copiste de l'écrivain qu'il a pris pour modèle, il s'écrie : ce Celui qui, tlans l'origine des sociétés, mit quelques pieux autour d'un terrain et y jeta de la semence... n'aurait jamais pu obtenir à ce seul titre le privilège exclusif de ce terrain. » Dans
2â6 LIVRB DEUXIÈME.
une suite de chapitres, Necker attaquait avec violence les marchands de blé, les accusant de faire, par leur présence, renchérir le prix des grains: «Qu'on ne croie pas, écrit-il, que ce soit un sentiment vague et inconsidéré que la haine populaire pour les hommes qui, dans certaines circonstances, exercent le commerce des grains. y> Toute cette discussion confuse aboutissait à quoi ? A conseiller de ne laisser sortir du royaume que des farines, à ne permettre leur exportation que lorsque le blé serait tombé à vingt livres le setier, à ordonner aux boulangers d'avoir une faible provision de grain, enfin à ne faire une loi sur cette matière que pour dix années.
Necker a cherché Celivrc, Darscmé dc calculs et de considérations
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démonstration ii 4i/t* <• i i i^- i*
d'une Térité seul but dc faire triompher la solution vulgaire que nous venons de rapporter, et Necker ne devait pas penser des propriétaires avec lesquels il vivait chaque jour ce qu'ils ne fixaient pas en raison de leur richesse le prix de leurs denrées et du travail consacré à leur usage, mais en raison de leur force ; » que ce la part du peuple vivant du travail de ses mains sera toujours la même... que partout on a calculé ce qui lui était exactement nécessaire, pour attribuer ce prix à ce travail ; » que ce s'il était possible qu'on pût découvrir une nourriture moins agréable que le pain, mais qui pût soutenir le corps de l'homme pendant quarante-huit heures, le peuple serait bientôt contraint à ne manger que de deux jours l'un », que la classe de la nation qui vit de son travail « ne peut se ressentir de la bonté du souverain qu'autant que ses bienfaits sont momentanés, parce que toute faveur d'argent uniforme et con-
économiqoe.
stante devient toujours la proie des propriétaires. Ce sont des lions et des animaux sans défense qui vivent ensemble, on ne peut augmenter la part de eeux-ci qu'en trompant la vigilance des autres, et en ne leur laissant pas le temps de s'élancer. * i>
De pareilles exagérations chez l'auteur qui se les permet, en révélant une ambition toute personnelle, éclairent en même temps la situation du monde où il vit. Quel devaitêtre l'état d'esprit d'une société où de pareils outrages trouvèrent des lecteurs sympathiques?
Necker, qui était bon et bienfaisant, imitait Helvétius, et outrageait comme lui l'espèce humaine dans la seule vue de se distinguer. L'œuvre d'Helvétius ne pouvait produire de sensation que dans le cercle restreint de quelques lettrés. Le livre de Necker avait une autre portée, parce que, parlant de faits matériels, il caressait les instincts les plus mauvais et les plus vivaces, Tenvie et la convoitise ; parce que, attribuant faussement le droit de propriété à un pur caprice de la législation, il fomentait l'ignorance et la passion contre des citoyens utiles et respectables.
Necker avait du reste si peu conscience des dan- jTOTgo^t'd?î^i gersde son œuvre, qu'il vint, le manuscrit à la main, ""^^^TtS^* proposer à Turgot de lui lire son ouvrage, afin qu'il j^^^ ^^ pût juger si l'impression devait en être permise. Turgot, dit Morellet, témoin de la scène, lui répondit sèchement qu'il pouvait imprimer ce qu'il voulait,
» Sur la législation du commerce des grains. Paris, 1775, în-8*, t. I,. p. 1 et SBÎv., 13 et suiv., 17 et suiv., 29 etsuiv., 35 etsuiv., 42 et suiv., 87, 156, 160 et 9uiv., 163, 168 et suiv., 172 et suiv., 196 et suiv., 209 et suiv., 213,226; t. H, p. 30, 46 et suiv., 88, 124, 128, 14i et suiv., 149 et suiv.— La France iow Louis JF, t. V, p. 202.
2^8 UVRB deuxième;.
qu'on ne craignait rien, que le public jugerait. Morellet ajoute que le contrôleur général regut le banquier avec cette tournure dédaigneuse qu'il avait trop souvent en combattant les idées contraires aux siennes. Turgot avait jugé Necker. L'homme d'État par excellence, l'homme qui savait distinguer entre la science et la littérature, qui comprenait que la valeur d'une démonstration scientifique est dans la clarté et non dans la richesse plus ou moins redondante des mots, devait avoir peu d'attrait pour un rhéteur qui tenait plus à conquérir des applaudissements qu'à faire comprendre une vérité utile. Necker s'éloigna avec l'air d'un homme blessé sans être abattu.
caïueB de la A quclqucs jours dc là, le censeur, un avocat au u^d^l^ker. Parlement, M. de Senneville, qui lisait les feuilles de l'ouvrage de Necker, avertit Turgot qu'il pourrait nuire à l'établissement de la liberté du commerce des grains, et qu'il n'approuverait en conséquence sa publication qu'avec son consentement. Turgot, partisan trop éclairé de la liberté de la presse pour refuser l'épreuve d'une discussion qui peut seule vulgariser la vérité en toutes choses et la rendre certaine, dit à M. de Senneville de laisser faire. L'épreuve, prétend Morellet, ne réussit pas : « le mal une fois permis, ditil, il fallut y apporter quelque remède, » et ce publiciste fit une réfutation de l'œuvre de Necker. C'était évidemment une peine perdue ; l'ouvrage fit son effet non par des arguments sérieux, qui ne s'y trouvent pas, non par une conclusion pratique du problème qu'il parait se poser, car elle est dérisoire en comparaison des prémisses ; non par le nombre des lecteurs
empressés de le connaître, mais par une sorte d'idolâtrie mystérieuse qui groupe autour de certains livres les convictions d'une foule de personnes persuadées par autrui qu'il renferme la solution de leurs rêves ou les imprécations qui conviennent à leurs passions. Le Contrat social de Rousseau est un exemple de ce genre de succès, et de nos Jours un écrivain distingué par la forme de ses phrases, par la vigueur des formules qui rendent ses pensées, Proudhon, n'a dû sa popularité qu'à une œuvre pareille. Né pauvfe comme Jean -Jacques Rousseau, trouvant qu'il exprimait ses idées plus correctement que le marchand ou l'artisan qui savait faire fortune à côté de lui par des facultés de l'esprit inférieures, pensait-il, à celles dont il était doué, il se prit de colère contre la société qui permettait de pareilles choses. Il essaya de démontrer, par des formules, combien était illégitime la transmission des fruits du travail d'un père à ses enfants, et conquit par cela une notoriété parmi ceux que la richesse de leurs voisins offusquaient. Necker, dans une autre situation que ces deux écrivains, s'adressait à la fois à la clientèle de panégyristes qu'ils ont trouvée et aux personnes qui redoutaient dans Turgot le réformateur des abus.
(c Mais vous qui parlez, avez-vous lu le livre de indignation de Necker, dit Voltaire à un de ces échos du public, et rappJiuoT de si vous l'avez lu, l'avez-vous entendu tout courant?» éi^ede^ru^Si. Il écrit à un des dignes collaborateurs du contrôleur général : « Nous n'avons pas encore à Genève le fatras du Genevois Necker contre le meilleur ministre que la France ait jamais eu... Il y a dix-sept ans que j'ai eu le bonheur de posséder M. Turgot dans ma
caverne. J'aimais son cœur et j'admirais son esprit. Je vois qu'il a rempli toutes mes vues et toutes mes espérances. L'édit du 13 septembre me parait un chef-d'œuvre de la véritable sagesse et de la véritable éloquence. y> M. Neckcr, mande-t-il une autre fois avec amertume, a vient de publier un gros volume contre la liberté du commerce des grains, et cela tout juste dans le temps de la sédition ambulante qui est allée de Pontoise à Paris et à Versailles, jetant dans la rivière tout ce qu'elle trouvait de blé et de farine, pour avoir de quoi manger... Je ne vous dirai point... qu'un œil vigilant, capable de suivre la variété des circonstances, peut fonder sur une harmonie le plus grand bien de TÉtat ; qu'il faut suivre la vérité par un intérêt énergique, en se conformant à sa route onduleuse, parce que l'architecture sociale se refuse à l'unité des moyens, et que la simplicité de la conception est précieuse à la paresse, etc. Je vous prierai seulement de remarquer... que ceux qui écrivent de cet admirable style sont ceux qui ont toujours été favorisés par le gouvernement, et que nous, qui n'avons qu'un langage simple comme nos mœurs, nous en avons toujours été maltraités. Il faut que le galimatias soit bien respectable quand il est débité par les puissants et les riches. y> Non content de défendre Turgot dans sa correspondance avec ses amis, Voltaire voulut le soutenir dans un écrit : ce II n'est pas si gros que celui de M. Necker, mais il est peutêtre plus aisé à entendre, » affirme-t-il en l'envoyant, ce Cette diatribe n'est qu'une plaisanterie, et je suis bien honteux de m'être égayé sur une chose aussi sérieuse, » ajoute-t-il en parlant des lettres de
Turgot à Tabbé Terrai, qui venaient de paraître. « Ah l mon cher ange, ce M. Turgot est un homme bien supérieur, et, s'il ne fait pas de la France le royaume le plus florissant de la terre, je serai bien attrapé... le suis encore tout ému de ces lettres que j'ai lues, le ne connais rien de si profond, ni de si fin, ni de si sage et de si éloigné des idées communes, n
L'écrit annoncé est un vif pamphlet où Voltaire, ' watribe^ saisissant avec empressement le bruit public, qui ÉphémMdê: attribuait les troubles aux prêtres, avec aussi peu de vraisemblance que les amis de Turgot en rendaient responsable le prince de Conti, ce dissipateur nécessiteux , écrit Marmontel, accoutumé dans ses demandes à des complaisances timides]» qu'il ne trou^ vait pas dans Turgot.
ce L'agriculture, y disait-il, est la base de tout... La religion même n'était fondée, autrefois, que sur l'agriculture... Tout élait sacré dans la vie champêtre, si respectable et si méprisée aujourd'hui dans nos grandes villes... La nation fut cruellement écrasée depuis Jules César... Notre sort était déplorable quand des barbares , appelés Visigoths , Bourguignons et Francs, vinrent mettre le comble à nos malheurs... Les barbares devenus chrétiens furent aussi superstitieux qu'ils étaient ignorants. On leur annonça que pour n'être pas rangés parmi les boucs quand la trompette annoncerait le jugement dernier, il n'y avait d'autre moyen que d'abandonner à des moines une partie des terres conquises... Ceux-ci dressèrent les actes de donation, et quand ils en manquèrent ils en forgèrent... De là vint qu'en Allemagne tant de prieurs, de moines devinrent princes,
et qu'en France ils furent seigneurs suzerains, ce qui ne s'accordait pas trop avec leur vœu de pauvreté. Il y a même encore en France des provinces entières où les cultivateurs sont esclaves d'un couvent. Le père de famille qui meurt sans enfants n'a d'autres héritiers que les Bernardins ou les Prémontrés ou les Chartreux dont il a été serf pendant' sa vie. Un fils qui n'habite pas la maison paternelle à la mort de son père, voit passer tout son héritage aux mains des moines. Une fille qui, s'étant mariée, n'a pas passé la nuit de ses noces dans le logis de son père, est chassée de cette maison, et demande envain l'aumône à ces mêmes religieux à la porte de la maison où elle est née. Si un serf va s'établir dans un pays étranger et y fait une fortune, cette fortune appartient au couvent. Si un homme d'un autre province passe un an et un jour dans les terres de ce couvent, il en revient esclave. On croirait que ces usages sont ceux des Gafres ou des Algonquins. Non, c'est dans la patrie des L'Hôpital et des d'Aguesseau que ces horreurs ont obtenu force de loi. Lorsqu'un abus est enraciné, il faut un coup de foudre pour le détruire. Cependant, les cultivateurs ayant acheté enfin leur liberté des rois et de leurs seigneurs dans la plupart des provinces de France, il ne resta plus de serfs qu'en Bourgogne, en Franche-Comté et dans peu d'autres cantons; mais la campagne n'en fut guère plus soulagée dans le royaume des Francs... Les guerres de religion, qui bouleversèrent la France pendant quarante années, ruinèrent l'agriculture... Enfin, Louis XIV régna par lui-même, et la France naquit. Son grand ministre Colbert ne sacrifia point
Tagriculture au luxe, comme on Ta tant dit... Avant lui on n'avait nul système d'amélioration et de commerce. Il créa tout ; mais il faut avouer qu'il fut arrêté, dans les œuvres de sa création, par les guerres destructives que l'amour dangereux de la gloire fit entreprendre à Louis XIV... Vous savez mieux que moi, Monsieur, combien les campagnes furent accablées après la mort de ce ministre... Je me hâte de sortir de cet abîme ténébreux, pour voir quelques rayons dû jour plus doux qu'on nous fait espérer. Je vous demande des éclaircissements sur... 1 article des blés... Je suis laboureur, et cet objet me regarde... Ma grange est à trois lieues de la ville la plus prochaine ; je suis obligé quelquefois d'acheter du froment, parce que mon terrain n'est pas si fertile que celui de l'Egypte... Un jour mon greffier me dit : Allez- vous-en à trois lieues payer chèrement au marché du mauvais blé. Prenez des commis un acquità-caution ; et si vous le perdez en chemin, le premier sbire qui vous rencontrera sera en droit de saisir votre nourriture, vos chevaux, votre femme, votre personne, vos enfants. Si vous faites difficulté sur cette proposition, sachez qu'à vingt lieues, il est un coupe-gorge, qu'on appelle juridiction; on vous y traînera, vous serez condamné à marcher à pied jusqu'à Toulon, où vous pourrez labourer à loisir la mer Méditerranée. Je pris d'abord ce discours instructif pour une froide raillerie. C'était pourtant la vérité pure. Quoi ! dis-je, j'aurai rassemblé avec moi des colons pour cultiver la terre, et je ne pourrai acheter librement du blé pour les nourrir eux et ma famille ! et je ne pourrai en vendre à mon voisin quand j'en
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aurai du superflu ! Non... Je vous ai dit les choses comme elles sont, me dit le greffier. Allez vous en plaindre au contrôleur général (Terrai), c'est un homme d'Église et un jurisconsulte... Vous aurez satisfaction. Je n'en eus point. Mais j'appris qu'un ministre d'État (Turgot), qui n'était ni conseiller, ni prêtre, venait de publier un édit, par lequel, malgré les préjugés les plus sacrés, il était permis à tout Périgourdin de vendre et d'acheter du blé en Auvergne... Je vis dans mon canton une douzaine de laboureurs, mes frères, qui lisaient cet édit... Comment donc, disait un vieillard... il y a soixante ans que je lis des édits; ils nous dépouillaient presque tous de la Hberté naturelle en style inintelligible ; et en voici un qui nous rend notre liberté, et j'en entends tous les mots sans peine ! Voilà la première fois chez nous qu'un roi raisonne avec son peuple... Cette rencontre, ce discours, cette joie répandue dans mon voisinage, réveillèrent en moi un extrême désir de voir ce roi et ce ministre ; ma passion se communiqua au bon vieillard qui venait de lire l'édit du 13 septembre... Quand nous approchions de Pontoise, nous fûmes tout étonnés de voir dix à quinze mille paysans qui couraient comme des fous en hurlant, et qui criaient : Lès hlésy les marchés. Nous remarquâmes qu'ils s'arrêtaient à chaque moulin, qu'ils le démolissaient en un moment, et qu'ils jetaient blé, farine et son dans la rivière. . . J'entendis un petit prêtre qui, avec une voix de Stentor, leur disait : Saccageons tout, mes amis... détruisons toutes les farines pour avoir de quoi manger. Je m'approchai de cet homme et je lui dis : Monsieur, vous me pa-
raissez échauffé^ voudriez-vous me faire l'honneur de vous rafraîchir dans ma charrette?... Il ne se fit pas prier. Mes amis, dit-il... quelques-uns de mes confrères et moi, nous conduisons ce cher peuple. Nous avons reçu de l'argent pour cette bonne œuvre. Nous jetons tout le blé qui nous tombe sous la main de peur de la disette. Nous allons égorger dans Paris tous les boulangers pour le maintien des lois fondamentales du royaume. Voulez-vous être de la partie. Nous le remerciâmes cordialement, et nous prîmes un autre chemin pour aller voir le Roi. y> Les émeutes furent réprimées partout avec un «^in^wéinj
» r poarlesb
mélange de fermeté et de douceur ; il n'y eut que ïeured
^ ^ » J n Louis XVI I
deux exécutions a mort, et Louis XVI put écrire, le de suède, 4j
let I77Î
15 juillet, en remerciant le roi de Suède Gustave de bateaux de blés quMl s'était hâté d'envoyer en France : a J'ai peur qu'on ne vous ait fait le mal plus grand qu'il n'était... Les mauvaises récoltes et le mauvais esprit de quelques personnes dont les manœuvres étaient déconcertées, ont porté quelques scélérats à venir piller quelques marchés. Les paysans, entraînés par la fausse nouvelle de la diminution du pain... s'y sont joints et ont eu Tinsolence de venir piller les marchés de Versailles et de Paris... Après le déplaisir extrême que j'avais eu de ce que le peuple avait fait, j'aieula consolation de voir que, d'abord qu'ils ont été détrompés, ils ont rapporté ce qu'ils avaient pris avec une véritable peine de ce qu'ils avaient fait * . »
« Mémoires de Vabbé Morellet. Paris, 1821, in-8«, 1. 1, p. 231. — Œuvres complètes de Voltaire, t. XLVIII, p. 102 et suiv.; t. LXIX, p. 237, 280. 284, 287, 296, 320. — Mémoires de Marmontel, t. III. p 292. — Mémoires secrets pour servir à l'histoire des lettres^ t. VIII, p. 16, 18 et im,— Archives nationales, K 164: Correspondance de VergenneStû" 20^
liétudoB de Turgot, de plus en plus préoccupé de la situation irau'traTaii;des esprits, dcs obstaclcs qui se dressaient devant "muqoaSdlui, du peu de résistance qu'il prévoyait, de la part dpiudoo. de Louis Xvl, aux intrigues et aux convoitises qui Tenvironnaient, travaillait avec une fiévreuse énergie à porter remède aux abus. Ses amis, étonnés de son ardeur, lui en parlaient, et un jour, qu'un d'eux blâmait sa précipitation, le ministre s'écria, en dévoilant les inquiétudes qui le rongeaient : ce Gomment pouvez-vous me faire ce reproche ! Vous connaissez les besoins du peuple, et vous savez que dans ma famille on meurt de la goutte à cinquante ans. 3> Il s'entretenait souvent avec Malesherbes, le président de la Cour des aides, de ses embarras, de ses projets, cherchant tous les moyens d'opposer la vérité aux allégations mensongères qu'il craignait, et les inspirations du cœur de son jeune souverain à une faiblesse de caractère qu'il redoutait.
résentations Malcsherbes, passionné pour le bien comme son
la Cour des , , i /
aides, ami ct dccidc à le seconder, rédigea avec soin un mémoire détaillé et critique des charges écrasantes que supportait la nation et des abus dont elle souffrait. Quarid ce consciencieux travail, qui exigea plusieurs mois, fut terminé, le 10 avril 1775, il le lut à ses collègues, et fit demander au roi le jour où il pourrait se présenter devant lui. Louis XVI, sous l'inspiration de Maurepas et de Miromesnil, lui prescrivit de venir suivi seulement de deux
copie de la main du ministre; 0« 120, fol. 130, 263; 0« 147, fol. 73 ; 0< 417, fol. 118, 125, 235, 240 et suiv., 245, 248 et suiv., 251, 258, 265 et suiv., 415 et suiv., 452 ; E 1503, 21 juin 1774;X 8552, année 1775. --Mémoires sur la vie et les ouvrages de Turgot, t. II, p. 46.