VI A MONSIEUR THIERS
un dieu impérissable. De cette origine théocratique de toutes les royautés, il est résulté pour les peuples à la fois de grands bienfaits et de grandes misères. Les nations se sont peu à peu civilisées sous la pression d'un pouvoir qu'elles acceptaient comme émanant d'une puissance irrésistible. Les sciences, les arts, encouragés par les princes, ont développé l'esprit humain et adouci les mœurs des peuples; mais quand les hommes, éclairés par leurs travaux intellectuels et enrichis par leurs labeurs, ont voulu sortir de la tutelle qui s'exerçait sur eux pour régler leur vie matérielle, quand ils ont instinctivement compris que l'abus du pouvoir est inhérent à la faiblesse humaine, quand ils ont voulu séparer les lois immuables de la conscience des intérêts personnels de quelques familles ou de quelques corporations, la lutte a commencé. Les roturiers et les vilains ont combattu contre le petit nombre de privilégiés qui avaient imposé ces noms de mépris à la portion la plus nombreuse de la population. Ils ont attendu longtemps des hommes capables de résumer leurs aspiralions, et de leur faire comprendre à eux-mêmes le but qu'ils devaient poursuivre. Ces sortes de héraults de l'opinion publique ne pouvaient apparaître qu'au milieu d'un peuple assez avancé pour créer une opinion publique, et protéger ses défenseurs contre la coalition de tous les chefs d'un gouvernement à la fois théocratique et féodal. La nécessité, pour les soutiens des droits les plus sacrés de l'humanité et de la justice, de prendre leur point d'appui sur le peuple, explique pour-
A INfONSIEUR THIERS. VII
quoi ces hommes, les grands hommes de l'avenir, sont si peu nombreux. La France n'en a connu avant notre temps que deux : Voltaire, que le bon sens public a vengé de ses ennemis en donnant son nom à un siècle; Turgot, qui a éclairé, pour les peuples et pour les gouvernements, la voie qu'ils avaient îi suivre, avec la lumineuse clarté du génie. Vous êtes le troisième : c'est à ce titre qu'un livre destiné à faire connaître Turgot devait vous être dédié. Vous portez dans les mœurs de votre vie la noble simplicité de Turgot, vous avez comme lui l'amour des hommes, et, dominé comme lui par la pensée du but que vous voulez atteindre, vous prenez le pouvoir pour exécuter ce que vous avez médité, et le répudiez, comme un instrument inutile, le jour où il ne peut plus servir à réaliser vos desseins.
Aux Forges de Siam (Jura), !«' janvier 1877.
MARIE- ANTOINETTE, DEPUIS SON ARRIVÉE EN 1770 jusqu'à son AVÈNEMENT AU TRÔNE EN 1774. — LOUIS XVI, DU 10 MAI AU 24 AOUT 1774.
Arrivée de Marie-Antoinette en France en 1770. — L*abbé de Vermond, le comte de Mercy et Marie-Thérèse. — Le duc de la Vauguyon et les intrigues de cour. — M^^ede Marsan el le prince de Soubise. — Louis XV. Renvoi du duc de Choiseul, 24 décembre 1770. Le duc d'Aiguillon. Inquiétudes de Marie-Thérèse. — La cour de France. M*"* du Barry et les ministres. — Caractère affectueux et passionné déployé par Marie-Antoinette. — Le comte de Provence. — Le comte d'Artois. — Le prince Louis de Rohan; il est nommé ambassadeur à Vienne, juin 1771. — Jugement de Marie-Thérèse sur le prince Louis de Rohan. — Marie- Antoinette et M*"" de Marsan, le prince de Soubise et les intrigues de cour. — Faste déployé pour la formation de la maison du comte de Provence. — Conduite du duc d'Aiguillon vis-à-vis de Marie-Antoinette. — Mercy désire affermir l'influence de la Dauphine; Marie-Thérèse la redoute dans l'intérêt de sa fille; funestes pressentiments. — Jugement porté par Marie-Antoinette sur les personnes de son entourage. — Vols organisés dans la maison de la Dauphine et du Dauphin. — Déférence des ministres aux volontés de la Dauphine. — Faveurs accordées à la demande de la Dauphine. — Observations faites à Marie-Antoinette sur l'inconvénient des recommandations ; réponse de l'abbé de Vermond. — Rôle effectif du roi dans la monarchie française — Honneurs rendus i. 1
au roi; son lever et son coucher. — Conséquences de l'organisation royale établie. — La royauté française était l'organisation d'un gouvernement théocratique. — La base religieuse du gouvernement français était ébranlée. — Marie-Thérèse connaît les préoccupations de l'opinion publique. — Voltaire et les écrivains de son temps. — L'Angleterre personnifie un gouvernement idéal pour les peuples de l'Europe. — Les Anglais ont ôlé à la royauté ce qu'elle a de dangereux en la réduisant à l'état d'allégorie de la puissance. — La France détournée deux fois du but qu'elle poursuivait à la mort de Louis XV; les Bonaparlcs et leur légende. — Quel était l'état de l'opinion publique le 10 mai 1774. — A qui appartenait en réaliié la direction du pouvoir. — Lettre de Louis XVI à Maurepas, 11 mai 1774. ■— Louis XVI, Marie- Antoinette et Marie-Thérèse. — M"' du Barry. — Marie-Antoinette exige le renvoi du duc d'Aiguillon. — Vergennes remplace d'Aiguillon comme ministre des aflaires étrangères, 4 juin 1774. Retour de Choiseul à Versailles. — Désirs de changements, bruits de Paris, Louis XVI à Orly et à C.haillot. — Maurepas. — Circulaires au clergé, aux gouverneurs, aux intendants et aux magistrats, 10 mai 1774. — Remise du droit de joyeux avènement, 30 mai 1774. ~ Sincère penchant du roi pour les économies; jugement de Marie-Antoinette et de Marie-Thérèse sur lui. — Du Muy nommé ministre de la guerre, 4 juin 1774. Turgot nommé ministre de la marine, 20 juillet 1774. — Turgot. — Turgot nommé magistrat en 1751. Ses écrits sur la tolérance. — Études variées de Turgot, sa répulsion pour l'esprit de corps ou l'esprit de secte. — Opinions économiques de Turgot, son éloge de Gournay en 1759. Turgot était à la fois un esprit pratique et spéculatif. Ses opinions en matière d'impôts. — Impartialité de Turgot, sagesse de son esprit quand il faut passer de la théorie à la pratique. — Impossibilité matérielle de réduire tous les impôts en un seul. — Turgot à Ferney en 1760 — Turgot nommé intendant de Limoges en 1761. — État misérable de la généralité de Limoges. Premières opérations de Turgot pour la levée des tailles. —On propose à Turgot l'intendance de Lyon en 1 762. Motifs de son refus.— Turgot s'occupe de l'impôt des corvées. — Turgot appelle les curés à son aide. — Routes exécutées par Turgot dans l'intendance de Limoges. — Disette partielle dans les élections d'Angoulême et de Brives.— Instructions données par Turgot pour maintenir la liberté du commerce des blés, en 1765 et 1766. — Disette de 1770, mesures prises par Turgot dans l'intérêt des pauvres. Sa fermeté pour maintenir la liberté du commerce des blés. -^ Lettres de Turgot à l'abbé Terrai sur la liberté du commerce des grains. Ses mémoires sur les prêts d'argent, les mines, son ouvrage sur la formation et la distribution des richesses. — Turgot fait un plan de législation pénale. —Turgot était l'homme d'État le plus complet qu'il fût possible de trouver pour réaliser leà aspirations de son temps. — Travaux de Turgot comme ministre de la marine. — Intrigues provoquées par la destruction des parlements en 1771. — Conversation entre le fermier général Augeard et Malesheibes, février 1771.
MAt\IÊ-ANTOÎNETTK de 1770 a 1774. a
— Les nations n*atlendent pas des instilateurs pour savoir ie but qu*ellet veuleDt atteindre. — Protestation des princes contre la destruction des parlements — Intrigues d'Augeard. . Décisions de l'abbé Terrai. — Les princes reviennent à la cour : rœuvrc de Maupcou va être consolidée. — Conversation de Maurepas et d'Augeard, 2i mai 1774. — Indiscrétion : le duc d'Orléans consent à être exilé. — Inquiétudes des magistrats nouveaux ; Maupcou remet un mémoire au roi, juillet 1774.
— Embarras de Louis XVI; il consulte Tabbé de Radonvilliers. — Hue de Miromesnil nommé garde des sceaux, 24 avril 1774. — Appréciation de la lettre du roi à la Yrillière. -~ Dignité montrée par Maupeou dans sa disgrâce. — Caractère de Maupeou ; son renvoi est la première faute du règne. — L'abbé Terrai explique au roi la question des finances du royaume. — Embarras de Maurepas pour remplacer Terrai, comment il prend Turgot. — Turgot nommé contrôleur général, 24 août 1774.
— Contraste frappant entre les deux contrôleurs généraux. Émotion du roi et de Turgot quand ils se trouvent en présence Tun de l'autre. — Inquiétudes de Turgot sur l'avenir; sa lettre au roi après son entrevue.
Quand Marie-Antoinette arriva à la cour de France, Armée do
Mfti*ifi~ A D ( oi ~
au mois de mai 1770, elle avait quinze ans. C'était neiteenFranco
^ en 4770.
une enfant d'un caractère vif et enjoué qui n'aimait pas lire, qui tenait beaucoup à s'amuser. Aimant sa mère et l'admirant, elle aurait désiré lui complaire, mais en même temps satisfaire ses propres caprices et ses volontés. Son époux, n'ayant qu'une année de plus qu'elle, était un jeune homme sombre et réservé qui n'avait jamais fait de confidence à personne. Aussi peu développé au physique qu'au moral, il accueillit la jeune archiduchesse comme une camarade aimable, une sœur, avec laquelle il est agréable de causer et de prendre des^divertissements en commun. Son cœur s'épanouit devant une jeune fille pleine de gaieté et de grâce, et elle ne tarda pas à lui faire dire ce qu'elle voulait, ce C'est le meilleur enfant du inonde et du meilleur caractère, » avouait-elle au comte de Mercy d'un air attendri. Elle sut bientôt qu'il n'aimait pas son ancien gouverneur, le duc do
la Vauguyon, et quand, dans sa vivacité, elle lui demanda pourquoi il se laissait entraîner dans la société de pareilles gens, le Dauphin répliqua « qu'il fallait bien user de prudence et se prêter à l'amour de la paix. y>
Depuis près de deux mois, les deux jeunes époux avaient reçu le sacrement nuptial sans qu'il eût eu ses (Conséquences, quand, dans l'entrain d'un de leurs épanchements intimes, le Dauphin se mit à dire à la jeune archiduchesse « qu'il n'ignorait rien de ce qui concerne l'état de mariage ; que dès le commencement il s'était formé là-dessus un plan dont il n'avait pas voulu s'écarter ; que maintenant le terme était arrivé, et qu'à Compiègne il vivrait avec la Dauphine dans toute l'étendue de l'intimité que comporte leur union. — Puisque nous devons vivre ensemble dans une amitié intime, reprit la jeune princesse à la suite de cette étrange confidence, il faut que nous parlions de tout avec confiance, » et le propos tomba sur la comtesse du Barry.
Alors, dit Mercy, le Dauphin, pour la première fois de sa vie, parla de l'intérieur de la cour. Il dit savoir et voir bien des choses, mais ne s'être jamais permis d'en faire mention à personne. La jeune princesse remarqua oc combien il était fâcheux que, par des motifs d'intrigues personnelles, le roi eût été entraîné dans les liaisons où il se trouvait, qui occasionnaient tant de désordres à la cour, ajoutant que tout cela se tramait pour efTectuer la perte du duc de Choiseul. — Vous ne savez pas tout ce que le duc de Choiseul, répliqua le Dauphin, a fait pour parvenir au poste qu'il occupe, ni combien il a intrigué
MARIE- ANTOINETTE de 1770 a 177 S. 5
avec la marquise de Pompadour et aidé dans le temps à l'accroissement du crédit de cette favorite'. » Pleine de finesse, la jeune archiduchesse s'arrêta devant cette critique de Choiseul, se bornant à répondre « qu'on lui attribuait des talents, qu'elle avait ouï dire qu'il était estimé dans les pays étrangers, et que, s'il avait intrigué avec la marquise de Pompadour, cela ne pouvait être comparé aux horreurs que Ton voyait pratiquer par les ducs d'Aiguillon, de la Vauguyon et leur cabale. »
Les projets d'intimité maritale pour Compiègne ne s'accomplirent pas.
ce Depuis la dernière indisposition de M. le Dauphin, écrit Mercy à la date du 20 août, il n'a plus couché comme ci-devant dans l'appartement de madame la Dauphine; il n'y a cependant à cela aucune cause inquiétante, ni d'autre raison, si ce n'est que la nature, tardive chez M. le Dauphin, n'agit point sur lui, probablement parce que son physique a été affaibli par la prompte croissance qu'il a prise tout à coup ; d'ailleurs sa constitution n'annonce rien qui s'oppose à acquérir une santé bonne et robuste... Ce prince trouve madame l'archiduchesse charmante, il se plaît avec elle Madame la Dauphine le gouverne dans toutes les petites choses Ainsi il ne
s'agirait que d'un peu de patience pour que l'ordre s'établît en tout : mais comme dans ce pays-ci l'on veut presser tout avant le temps, le roi et mesdames tiennent des propos qui ne servent qu'à agiter madame la Dauphine et à lui donner des inquiétudes.
J'emploie l'abbé de Vermond pour la calmer Ce
qu'il y a d'heureux, c'est que madame la Dauphine
0 LIVRE PUEMIEB.
nous accorde, à Tabbé et à moi, sa confiance, et qu'elle nous marque plus de bonté à mesure que nous lui exposons la vérité sans détour ni flatterie. » )bô do Ver- qqi j^j^lj^; ^Q Vermond, calomnié par bien des gens 3 Mercy et qui uc Ic conuaissaicnt pas, ou dont les vertus dérangeaient les calculs mleresses, était un digne prêtre queChoiseul avait envoyé à Vienne pour présider à l'éducation de la jeune princesse. Marie-Thérèse avait désiré qu'il ne quittât pas son enfant, et, sans que sa fille s'en doutât, la sollicitude éclairée et bienveillante d'une mère veillait sur elle à Versailles par rentremise de Tabbé et du comte de Mercy, son ambassadeur, deux hommes unis dans une de ces affections respectueuses et dévouées qui tiennent à la fois des sentiments du cœur et d'une sorte d'attachement religieux pour un sang royal.
B duc de la Les précautions maternelles de l'impératrice ne
luguyon et ^ ■• ^ ' ,
iniriguesde tardèrent pas à être justifiées, car la jeune princesse n'était pas depuis un mois à Versailles que l'ancien gouverneur du Dauphin, voulant se ménager de l'influence sur le nouveau marié, faisait avertir madame du Barry du désir qu'il avait témoigné plusieurs fois d'êlre admis à souper au rendez-vous de chasse de Saint-Hubert. Le jeune prince fut donc initié, en quelque façon, aux parties de plaisir où la favorite jouait le premier rôle, et « où la décence n'élait pas toujours bien scrupuleusement observée. » « Ce fut, ajoute Mercy, Mesdames de France qui, alarmées du danger que pourrait courir M. le Dauphin, prirent le parti de ne lui rien laisser ignorer sur Tctat de la favorite. » Le duc de la Vauguyon intrigua ensuite pour donner un confesseur à la jeune Dauphine et
MARIE-ANTOINKTTE de 1770 a 1774. 7
placer près d'elle sa belle-fille, la duchesse de Sainl- Mégrin, comme dame d'atours *. Mercy, averti, conseilla de demander au roi son propre confesseur, l'abbé Maudoux, ecclésiastique plein de piété, vivant à la cour dans une retraite inaccessible à toute influence mondaine, ce qui fut aussitôt accordé ^.
Quoique assez peu soucieux, comme l'on voit, de compromettre la moralité de son élève, s'il devait en résulterpour lui de l'influence, le duc de laVauguyon passait pour fort dévot. Adversaire décidé des jansénistes, et, par cette raison, bien vu, prétendait-on, du Dauphin, fils de Louis XV, il avait préparé de loin son avènement au poste de gouverneur des enfants de France, en s'assurant de la connivence d'un valet de chambre du Dauphin. A peine ce prince prenaitil un livre que la Vauguyon, averti, se hâtait de se le procurer et, attirant avec adresse la conversation sur le sujet dont s'occupait le Dauphin, lui montrait une science qui n'était jamais en défaut. Ce prince, charmé, finit par demander à son père le droit de confier l'éducation de ses enfants à un homme aussi instruit. Une fois installé dans son poste de gouverneur, la Vauguyon, pour complaire au Dauphin, qui passait pour avoir des opinions sur le pouvoir royal fort opposées à celles de Montesquieu, alors en vogue, supplia le roi, dans une lettre, d'ordonner à
* La dame d*atours était chargée du soin de commander les étoffes, les robes, les habits de cour ; de régler, de payer les mémoires. La dame d'atours faisait vendre, à son profit, les robes et parures réformées. {Wémoiret de M^^ Campav, tome î, p. 288. Paris, 1822, in-S"*.
2 Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Merey- Àrgenteau, publiée par Alfred d'Arnelh et Geffroy. Paris, 1874, grand in-8», tome I, p. 21 et suiv., 24, 25, 40, 44.
tous ceux qui seraient employés à Téducation des enfants royaux, sans s'excepter lui-même, de ne jamais s'asseoir en leur présence et de ne jamais leur parler sans employer le titre de Monseigneur et Votre Altesse royale. II donna souvent à ses élèves, comme modèle d'écriture, des phrases ainsi conçues : « Les rois sont des dieux sur la terre, ils peuvent tout ce qu'ils veulent. » Ces lignes se voient encore parmi les autographes de la bibliothèque de Saint-Pétersbourg, nous dit le comte d'AUonville, qui ajoute, en nous rapprenant: « Comment a-t-il pu sortir de si bons princes d'une telle éducation * ? »
î Marsan L^ ffouvcmante qui avait aidé le gouverneur à ar-
prince o t. o
îubise. river à son poste, et présidé à la première éducation des princes avant qu'ils fussent confiés à la Vauguyon, était aussi intrigante que lui, aussi peu dévouée à ses élèves. Madame de Marsan s'était, dès l'arrivée de la Dauphine, Hguée avec le gouverneur pour faire éloigner Tabbé de Vermond, pour prévenir le roi Louis XV contre l'archiduchesse, et donner à celte jeune femme un confesseur intrigant et une femme de chambre de son choix. Sœur du maréchal de Soubise, le vaincu de Rosbach, cette dame, d'accord avec le duc de la Vauguyon, accusait Choiseul d'avoir empoisonné le fils de Louis XV, le père de ses élèves; et^ (( ce qu'il y a de déplorable, écrit Mercy à Marie- Thérèse, en parlant de cette calomnie absurde, c'est que cette soif de vengeance prend sa source dans des
* Journal historique et anecdoiique du règne de Louis IV, p;ir Barbier, avocat au Parlement. Paris, 1856, grand in-8°, tome IV, p. 257. — Mémoirss secrets du comte cCAflonmlle, 1838, in-8**, tomel, p. 51 et suiv. — Mémoires du. prince de Montbarrey. Paris, 1826, in-S", tome I, p. 325 et suivantes.
MARIE-ANTOINETTE de 1770 a 1771. 9
motifs qui ne peuvent pas être exposés à Votre Majesté et qui roulent sur des objets de galanterie. » Le roi n'était pas en état d'arrêter tous les calculs Louis xv
^ * Renvoi du duc
personnels et égoïstes qui se faisaient autour de lui, dechoiseui, et encore moins de diriger ses enfants dans la con- Leducd-Aiguii-
1 •. f^l^^Ai^ 'j I «4 • • loD. loquiéiudes
duite qu ils devaient tenir, car il ne leur avait jamais deMane-Thômarqué une volonté ni n'avait attribué à qui que ce '**®' fût la moindre autorité sur eux. Entièrement dominé par madame du Barry, indifférent sur tout genre d'affaire, dégoûté de tout travail et n'ayant pas, dans la journée, une heure à s'occuper de choses sérieuses, Louis XV se décida à renvoyer Choiseul peu de mois après l'arrivée de Marie-Antoinette en France, tant par la faute de ce ministre que par la pression de la favorite. Marie-Thérèse fut très-afflîgée de cette disgrâce, qui éloignait de la direction des affaires celui qui avait présidé à l'alliance de TAutriche avec la France. Elle en fut d'autant plus émue que Mercy lui représentait le duc d'Aiguillon, son successeur, comme ce enclin aux intrigues, aux petites ruses, aux manœuvres sourdes , ne pensant qu'à sa sûreté et à son intérêt personnel. » La situation de sa fille, qui était mariée sans être devenue une femme, dont l'entraînement instinctif vers les enfants contrastait avec son étrange position, était pour elle une cause incessante de soucis. « Je prêche la patience à ma fille, écrivait-elle à Mercy en 1770, et qu'il n'y a rien de perdu, mais qu'elle redouble de caresses.... Je ne comprends rien à la conduite du Dauphin vis-àvis de sa femme : est-ce peut-être la suite des mauvais principes qu'on lui a inspirés dans son éducation? mande-t-elle avec une certaine naïveté
en 1771... Plus la froideur du Dauphin est extraordinaire, plus ma fille a besoin de tenir une conduite bien mesurée.» Lorsque Mercy, qui pense au pouvoir que la jeune femme peut acquérir par le roi et le Dauphin, s'inquiète deTinfluence que ses tantes peuvent exercer sur elle et écrit, en parlant des filles de LouisXV, que, toutes respectables qu'elles sont, elles a n'ont jamais eu le talent de se conduire convenablement aux circonstances, » Marie-Thérèse réplique qu'elle ce voit les inconvénients qui peuvent résulter de l'intimité de sa fille avec ses tantes, mais que, comme elle ne souhaite que son salut, sans prétendre qu'elle ait quelque part aux affaires, elle est éloignée de vouloir rompre ses liaisons, et que, pourvu que sa fille ne s'intéresse pas dans les protections et recommandations accordées par ses tantes, elle remet le reste à la Providence. » La crainte de voir sa fille se mêler de faire obtenir des faveurs est constante chez Marie-Thérèse : ce C'est un point très-essentiel à l'égard de ma fille d'être délicate et réservée en se prêtant à des recommandations... Elle y était portée de tout temps, et je l'en ai toujours détournée, » écritelle. La situation de sa fille l'inquiète, elle connaît sa a nonchalance, son peu de goût pour toute application sérieuse... son éloignement de ce qui a l'air de quelque gêne, et où il faudrait se donner quelque effort. ))
KiinceT^'du ^^ coufusion la plus grande existait à la cour ; les Barry et les différents partis qui la divisaient se formaient d'après
Qiînistre?
l'intérêt éphémère des personnes, et chacun se rapprochait ou s'éloignait de madame du Barry suivant ses visées du jour. Sans cesse menacé dans son pou-
MARIE-ANTOINETTK de »770 a I77i. ii
voir par un caprice de la favorite, qui tantôt soutenait un ministre, tantôt en désirait un autre, le duc d'Aiguillon n'avait qu'un but, celui de lui complaire. Il chercha, peu de jours après son arrivée au ministère, à obtenir, par Tentremise de l'ambassadeur d'Autriche, que sa protectrice fût traitée avec plus d'égards par la jeune Dauphine, et il dit à Mercy qu'il lui parlait par ordre du roi. Madame du Barry aurait voulu que la jeune princesse lui adressât quelquefois la parole et ne tînt contre elle aucun propos satirique. Mais comment obtenir qu'une jeune femme ne fût pas impressionnée par les conseils des personnes qui l'entouraient? Comment lui faire admettre qu'elle doit ignorer la situation de la comtesse du Barry et ne pas faire de distinclion entre elle et les autres dames qui l'approchaient à la cour? Elle avoua ingénument à Mercy, qui lui faisait sa leçon « que la crainte de déplaire à mesdames ses tantes la retiendrait toujours de dire un mot à la favorite, mais qu'elle parlerait aux autres ; » et en cfTet, écrit Mercy, « elle adressa le lendemain la parole à la comtesse de Valentinois et au duc d'Aiguillon, ce qui fit sensation a la cour \ »
D'un caractère vif et passionné, la jeune archidu- caractère ajrec-
' . tueoxetpas-
chesse se laissait trop emporter par ses premiers sionné déployé
. 1 • 1 • * • j -.par Marie-An-
mouvements pour se contraindre vis-a-vis de person- toinette. nages que Mercy, dans ses craintes de l'avenir, va jusqu'à qualifier a de gens atroces. » Une aventure arrivée dès les premiers jours de sa venue en France,
' Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy^ lomc r, p. 30,31,31,39,47, 54, 112, 115, 126, 131, 130, 162, 167, 178, 182, 192, 195, 202, 215, 218, 258, 318, 342, 445; tome II, p. 166.
n LIVRE PREMIER.
avait donné la meilleure opinion de son cœur. Dans une course en voiture, le postillon de son carrosse tomba et les quatre chevaux de l'attelage lui passèrent sur le corps. Elle s'arrêta aussitôt, envoya chercher un chirurgien, prescrivit que le blessé fût porté sur un brancard, et, de retour à Versailles, s'informa de rétat du malade. « Je disais à tout le monde, racontait-elle en parlant de son aventure, qu'ils étaient mes amis, pages, palefreniers, postillons. Je leur disais : Mon ami, va chercher les chirurgiens ; mon ami, cours vite pour un brancard ; vois s'il parle, s'il est présent. » Un des courtisans ayant voulu, pour la rassurer, lui dire que les gens d'écurie avaient le cœur dur, la jeune princesse raconta le lendemain devant un grand nombre de personnes ce singulier motif de consolation. L'abbé de Vermond, auquel elle s'adressait, fut indigné qu'on eût osé lui tenir un pareil propos, et répliqua « que les pauvres gens, vivant plus ensemble, étaient moins dissipés, et devaient s'aimer autant pour le moins que' les grands entre eux. » Cette effusion du cœur devant la souffrance des autres se montra dans toutes les occasions, notamment dans une chasse du roi, qu'elle suivait en calèche, quand le cerf, poursuivi par les chiens, s'élança dans un enclos où se trouvait un cultivateur. L'animal, ne voyant pas d'issue, se précipite sur lui, le blessant mortellement avec ses cornes. La femme du malheureux vient à ses cris, suivie de deux femmes. Saisie de désespoir, elle s'élance, en criant au secours, vers un groupe de chasseurs qu'elle voit au loin, parmi lesquels se trouve le roi, et s'évanouit en les abordant. Le roi, après avoir donné des signes
Marie- ANTOINETTE de n70 a i774. 13
de compassion, prescrivit qu'on prit soin d'elle, et s'éloignait quand arriva sur le lieu la voiture de la Dauphine. A l'instant elle descend de son carrosse, court à la femme, lui fait respirer des eaux de senteur, et, versant des larmes, lui parle d'une voix attendrie qui arrache des pleurs aux spectateurs . Elle se dépouille de l'argent qu^elle a, le Dauphin en fait autant et, faisant avancer la calèche, y place la paysanne et ses deux compagnes, et attend qu'elle les ait conduites dans leurs chaumières pour retourner au palais, après s'être informée de l'état du blessé. Les paysans de Fontainebleau s'attroupèrent pendant plusieurs jours dans les endroits où ils espéraient voir passer la Dauphine, et il y eut, dit Mercy, un cri de joie et d'admiration dans Paris en sa faveur * .
Le caractère plein d'entrain mêlé d'étourderie de Le comte de
Profence.
Maiie-Antoinette, contrastait trop avec celui du comte de Provence, le frère du Dauphin, pour ne pas amener un refroidissement dans ses rapports avec lui. Ce prince calculateur et dissimulé, se séparant de ce que l'on appelait le parti de Mesdames, cherchait à se faire le centre de la coterie dominante, c'est-à-dire de celle de madame de Marsan et des ducs de la Vauguyon et d'Aiguillon, ce qui froissait sa belle-sœur au point que Mercy essayait vainement d'arrêter les marques de son ressentiment. La duchesse de Valentinois, ayant profité du séjour de la comtesse de Provence à la Muette pour lui donner une fête dans sa campagne, située dans les environs, il y eut, au milieu de vers
* Le paysan blessé était un nommé Grainpier. Louis XV lui fit donner quelques arpents de terre. On le trouve en 1777 réclamant encore des gratifications du roi en rappelant son accident. 7 juin, iellre du ministre de la maison du roi à M. Berthier {Archives nationales, 0' 418).
a LIVftE PREMIEU.
débités en l'honneur de la famille royale, des strophes qui pouvaient s'appliquer à la comtesse du Barry. Le public fut choqué de cet éloge comme de Taccueil distingué fait à la favorite, qui se trouvait parmi les personnes invitées, et la Dauphine, allant voir sa belle-sœur quelques jours après, lui parla vivement de ce qui s'était passé. Madame de Provence s'excusa en alléguant les volontés de son époux, et Marie- Antoinette, tout émue de sa conversation, regagna Versailles. Le comte de Provence se trouvait chez ses tantes quand la Dauphine y entra. A sa vue elle s'exalte, lui reproche avec une verve amère la duplicité de son caractère, lui citant une suite de faits qui venaient à l'appui de son opinion, et le laisse décontenancé devant ses invectives. Le moment de chaleur passé, elle ne pensait plus à sa colère, quand, traversant un couloir intérieur, quelques jours après, elle entend, dans le cabinet du comte de Provence, la voix de ce prince et celle du duc d'Aiguillon, et croit comprendre qu'il s'agit d'une femme de chambre de madame du Barry à placer chez sa belle-sœur. Outrée de ce qu'elle regarde comme une trahison, elle court chez le Dauphin, se jette à son cou et, l'embrassant, lui dit : a Je sens, mon cher mari, que je vous aime tous les jours davantage. Votre caractère d'honnêteté et de franchise me charme; plus je vous compare avec d'autres, plus je connais combien vous valez mieux qu'eux, » et elle lui raconte avec précipitation ce qui se trame.
Sa méfiance vis-à-vis de ce prince et de sa femme devait du reste se trouver justifiée à la mort du roi. On trouva parmi les papiers de Louis XV plusieurs
MARIE-ANTÔlNETTE de 1770 a «774. 15
lettres du comte et de la comtesse de Provence où ce prince et cette princesse écrivaient des choses complètement contraires à ce qu'ils disaient en famille. Aussi Louis XVI, témoin, peu de temps après son avènement au trône, d'une représentation du Tartuffôy par son frère, s'écria en applaudissant : a Gela a été rendu à merveille, les personnages étaient dans leur naturel. »
Le second frère du roi. le comte d'Artois, avait un ^ ^^^^
^ ^ ' d'Artois.
caractère tout autre que ses aînés. Marié à dix-sept ans à la sœur de la comtesse de Provence, il ne fut pas plutôt afiranchi de la très-petite gêne que lui imposaient ses gouverneurs, qu'il montra un caractère « ardent, hautain, inconsidéré. » 11 traita les ministres d'un ton absolu et violent, n'eut d'égards pour personne, se livra au jeu, se montra, dans plusieurs circonstances, a enclin à l'intempérance dans la boisson. » Occupé uniquement de frivolités, il se laissa aller à un libertinage qui contrastait avec l'existence virginale que menaient le Dauphin et le comte de Provence vis-à-vis de leurs épouses. La première prescription qu'il fit à sa femme fut de ne jamais parler à la comtesse du Barry ni à aucune femme de sa société, ce qui indisposa vivement Louis XV et fil traiter ce jeune prince très-froidement par son grand père. Sa soif de plaisirs et de distractions de tous genres devait le rapprocher de la Dauphine, qui le trouvait aimable et rencontrait chez lui certains élans chevaleresques, comme le jour où il crut qu'il était de son honneur de rendre au duc de Choiseul la charge de colonel général des Suisses, qui lui avait été enlevée après sa sortie du ministère.
16 LIVRE PRËMlEft.
Marie-Thérèse se préoccupa beaucoup de préserver sa fille du tort que pourraient lui faire dans le public ses relations avec son jeune beau-frère, en Tentraînant dans des sociétés qui n'étaient pas convenables pour elle, et en favorisant ce son désir insatiable d'amusements*. » Mais ses calculs et les soins de Mercy et de l'abbé de Vermond pour seconder sa tendresse prévoyante, se trouvaient à chaque instant déjoués par le peu de consistance et de volonté des personnes qui auraient dû l'aider dans sa tâche. La lante du Dauphin, madame Adélaïde, qui avait éclairé son neveu sur madame du Barry, et avait engagé souvent la jeune archiduchesse dans une opposition intempestive et maladroite contre elle, se mit un jour en mesure de rapprocher son neveu et sa nièce de la favorite. La cause de ce changement venait de la comtesse de Narbonne, dame d'atour de la princesse, qui, moyennant la mairie de Bordeaux promise à son fils et un intérêt dans les fermes générales, s'était engagée envers le duc d'Aiguillon à opérer un changement de conduite dans la famille royale. Une lettre fut écrite au roi, et madame Adélaïde ne s'arrêta que parce que le Dauphin répondit brusquement à ses avis: « Ma tante, je vous conseille de ne point vous mêler dans les intrigues de M. d'Aiguillon, car c'est un mauvais sujet. »
Le prince Louîs Lc choix dcs hommcs destinés à remplir les plus est nommé km- hautcs fonctions publiqucs n'était pas inspiré par des Vienne, consldcrations d'un autre ordre que celles qui déler-
* Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy , tome 1, p. 107 etsuiv.,256; tome 11, p. 63 et suiv.,81, 9i, 127 et suiv., 184, 509, W^, 552 et suiv., 261, 312, 323, 332, 350.
MAHIE-ANTOINËTTE de «770 a 1774. il
minaient niadame de Narbonne à peser sur la volonté J«în 1771 de madame Adélaïde. La comtesse de Marsan avait un neveu, Louis de Rohan, qui, au collège du Plessis, où il faisait sa théologie, s'était fait remarquer comme un caractère hautain, déraisonnable, sans consistance dans ses goûts et ses liaisons. Quelques années après, ^ le jeune abbé soupait chez madame Geoffrin, en compagnie de madame de Brionne, dont il était soupçonné l'amant, se montrant, dit Marmontel, « étourdi, bon enfant^ haut par boutades^ quand il était en face de personnes de son rang, ^ mais gaiement familier avec ses inférieurs. Il n'avait pas tardé à être désigné dans le monde sous le titre d'évêque de Canope, puis de coadjuteur de Tévéque de Strasbourg. Madame de Marsan pensa devoir faire de lui un grand personnage, et d'accord avec son frère, le prince de Soubise, qui, au vu et au su de tout Paris, entretenait des danseuses de l'Opéra, et ne pouvait blâmer, par conséquent, son neveu de suivre son exemple, elle imposa au duc d'Aiguillon la nomination du coadjuteur àl'ambassade de Vienne, a L'on dit, écrivit à sa mère la Dauphine, que c'est le coadjuteur de Strasbourg qui doit aller à Vienne. Il est de très- grande maison, mais la vie qu'il a toujours tenue ressemble plus à celle d'un soldat que d'un coadjuteur. » Le prince, qui avait alors trente-sept ans, commença par faire, pour son ambassade, des préparatifs d'une telle magnificence, qu'elle effraya le ministre, au dire de l'abbé Georgel. Il arriva à Vienne avec ce deux voitures de parade qui avaient coûté quarante mille livres, cinquante chevaux, un
premier écuyer, brigadier des armées du roi, un sous- I. 2
i8 LIVRE PREMIER.
écuyer et deux piqueurs, sept pages tirés de la noblesse de Bretagne et d'Alsace richement habillés, avec un gouverneur et un précepteur ; deux gentilshommes pour les honneurs de la chambre, dont le premier était bailly de Malte et Tautre capitaine de cavalerie ; six valets de chambre, un maître d'hôtel, un chef d'office avec des uniformes écarlates à larges galons d'or; deux heïduques, quatre coureurs, dont chacun des habits, chamarrés de broderies d'or et d'argent à paillettes, avait coûté quatre mille livres; douze valets de pied, deux suisses, l'un pour les appartements, l'autre pour la porte^ dont les habits de grande livrée étaient faits pour attirer les regards; dix musiciens habillés d'écarlate avec des galons d'or à la boutonnière; un intendant de maison, un trésorier, quatre gentilshommes d'ambassade nommés et brevetés parla cour, sans le secrétaire d'ambassade et quatre secrétaires. »
L'abbé Georgel ajoute, après cette énumération, que le prince Louis fut reçu par Timpératrice et par son fils, Tempereur Joseph II, « d'une manière qui dut le flatter, » et que Marie-Thérèse lui donna Tusage d'une superbe maison sur les bords du Danube. Il nous apprend que ce prince de TÉglise adopta pour son costume et celui de ses gentilshommes, toutes les fois qu'il l'habitait, un uniforme brun, à brandebourgs d'or, et que les grands seigneurs, les ministres, les ambassadeurs, s'habillaient ainsi quand ils aHaient y passer quelques jours, ^of menj f « Lc pHnce était, à ce qu'il paraît, plus content de sur le prince Marie-Thérèsc qu'elle ne le fut de lui, car, deux mois
MARIE-ANTOINETTE de 4770 a 4774. l9
après sa venue, rimpératrice écrit à Mercy : a Je ne LouisdeRoiuin. saurais accorder mon approbation à l'ambassadeur Roban ; c'est un gros volume farci de bien mauvais propos, peu conformes à son état d'ecclésiastique et de ministre, et qu'il débite avec imprudence en toute rencontre ; sans connaissance d'affaires et sans talents suffisants, avec un fonds de légèreté, présomption et inconséquences. On ne saurait faire compte ni sur ses explications ni sur ses rapports. La cohue de sa suite est de même un mélange de gens sans mérite et mœurs. » Quelques jours après, Marie-Thérèse reprend : « Le prince de Roban me déplait de plus en plus... L'empereur aime, à la vérité, à s'entretenir avec lui, mais c'est pour lui faire dire des inepties, bavardises et turlupinades. Kaunitz paraît aussi content de lui parce qu'il ne l'incommode pas, et lui montre toute sorte de soumission; il est content de son peu de capacité. »
Roban continua, suivant son habitude, à faire des dettes el à employer tous les moyens pour se procurer de l'argent. Profitant de la franchise accordée aux ambassadeurs vis-à-vis de la douane, il avait amené une quantité énorme de marchandises de toutes sortes dans ses voitures et dans les malles et caisses qui l'accompagnaient. Cette première opération commerciale lui ayant profité, il la continua au moyen de ses courriers, qui, toutes les fois qu'ils revenaient à Vienne, approvisionnaient ses magasins. Le duc d'Aiguillon avertit le roi des inconvénients qui pouvaient résulter du dérangement des affaires domestiques d'un ambassadeur; et l'impératrice, pour faire cesser un trafic scandaleux sans blesser
une nation alliée, crut devoir priver, d'une manière générale, tous les représentants des puissances des franchises de douane dont ils avaient joui jusqu'alors. Le duc d'Aiguillon et M""" du Barry faisaient peu de cas des talents du prince de Rohan, mais craignaient, en le rappelant, de révolter le prince de Soubise et la comtesse de Marsan. Mercy, racontant les obstacles qui empêchaient le rappel du coadjuteur, écrit : « Tout le nœud de cette affaire est que le maréchal de Soubise menace de se jeter dans le parti du chancelier, et (jue le duc d'Aiguillon conserve encore l'espoir de l'attirer de son côté. j>
En attendant que Rohan fût rappelé en France pour satisfaire aux vœux de Marie-Thérèse, ou occuper le ministère des affaires étrangères à la place de d'Aiguillon, comme il s'en vantait, l'impératrice dut subir une suite d'extravagances de sa part. Plusieurs de ses domestiques s'étant livrés à des violences et ayant été arrêtés par la police, l'ambassadeur envoya régulièrement de leurs confrères dans la prison pour les distraire. Un des prisonniers étant tombé malade, Rohan demanda de le reprendre chez chez lui en le faisant remplacer par deux autres qui subiraient les arrêts au lieu du coupable, offre, ajoute l'impératrice, a accompagnée de persiflage, d'ironie, d'impertinences intolérables. » On lui répondit, continue-t-elle, « que ce n'était pas la coutume ici de faire subir aux innocents le châtiment du coupable. j> A chaque instant, c'étaient des rixes avec des gens de l'ambassade et des personnes du peuple. Des paysans des environs de Vienne, provoqués par eux, les rossèrent; une autre fois, lors
x\JARIE-ANTOINETTE de 1170 a 1774. 21
d'un feu d'artifice, les équipages de l'ambassadeur, marchant à fond de train au milieu de la foule, reçurent une grêle de pierres du peuple indigné. Les pages, accompagnant à cheval l'ambassadeur à Schônbrunn, passèrent sur le ventre de la sentinelle en faction et la blessèrent, a Telle est l'insolence de ses gens, écrit Marie-Thérèse,, qu'il est à craindre que le public, déjà trop révolté de tant d'excès, ne se porte à quelque extrémité fâcheuse. Il importe à la cour de France, continue-telle, de rappeler un ambassadeur qui la déshonore... En même temps, je voudrais être débarrassée de l'abbé Georgel et de toute la suite de Rohan, et ne pas garder un homme de cette vilaine honteuse ambassade... Pour ne pas compromettre Aiguillon, je pense... écrire moimême à ma fille de chercher quelque bonne occasion de parler au roi sur le rappel de Rohan. ^
a Quand Mercv croira qu'il est temps, ie ferai ce narie-Antoi-
*^ * % nette et M"« de
qu'il me dira, répondit Marie-Antoinette à sa mère; Marsan, le
... . ,., 1 , f A t t s prince de Sou-
mais j imagine qu il voudra des ménagements, tant à wse et les imncause de M"^ de Marsan que du crédit de M. de Sou- ^'' ^' '""'' bise. » Quelques jours après cette lettre, la Dauphine parla à M""" de Marsan des sujets graves de mécontentement que donnait à sa mère la conduite du prince de Rohan, « qui oubliait l'exemple de bonnes mœurs qu'il devait en sa qualité d'évêque, » et ajouta que, a par égard pour elle, comtesse de Marsan, et pour le prince de Soubise, l'impératrice avait bien voulu dissimuler... la peine que lui causait la contenance peu décente du coadjuteur... mais qu'il lui deviendrait peut-être impossible de se contraindre plus longtemps sur un article qui était de
22 LIVRE Pr^EMIER.
nature à intéresser sa conscience. » La comtesse de Marsan, alarmée, demanda des éclaircissements que refusa la Dauphine, car elle savait par sa mère que le coadjuteur a niait dans une heure ce qu'il avait avoué dans une autre. » Le prince de Soubise averti vint trouver l'ambassadeur Mercy, auquel il affirma de la manière la plus forte son attachement à l'impératrice, implorant sa clémence pour qu'elle voulût ce bien se prêter aux ménagements nécessaires à éviter un éclat qui pourrait détruire le prince de Rohan dans l'esprit du roi et dans l'opinion de la nation. » La comtesse de Marsan, qui dans ses haines ne respectait rien, comme nous Tavons déjà vu, et s'était empressée de profiter d'un mot de regret exprimé par Marie-Thérèse en faveur de Choiseul, lors de la réception de son neveu à la cour de Vienne, a pour en faire tout le mauvais usage possible auprès de la comtesse du Barry et auprès du duc d'Aiguillon, » la comtesse de Marsan eut à son tour un entretien avec Mercy. Elle lui exprima avec une certaine énergie le chagrin que lui faisait éprouver la disgrâce du coadjuteur, lui disant, en versant des larmes, « que, son frère et elle devenant vieux, ils avaient jeté les yeux sur le prince de Rohan pour en faire l'appui de leur famille; qu'elle, comtesse de Marsan, avait sacrifié vingt années de service pour pouvoir faire parvenir le coadjuteur à un certain degré de consistance et lui obtenir la place de grand aumônier, qu'elle avait demandée au roi pour toute récompense, et dont, en effet, elle avait obtenu la promesse ; mais que, des marques de mécontentement de l'impératrice venant traverser
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toute la fortune du coadjuteur, il serait perdu sans ressource dans l'esprit du roi et de M. le Dauphin, d Elle réclama la bienveillance de rimpératricc, en rappelant qu'elle avait élevé le Dauphin.
Le retour de Rohan, arrêté avec sa famille dès le mois de septembre 1773, ne devait pas s'effectuer aussi promptement que le désirait l'impératrice; car d'Aiguillon, qui s'était vu un mois avant sur le point d'être perdu, par suite de l'union du prince de Soubise avec le chancelier et ses ennemis personnels pour lui ôtcr l'appui de madame du Barry, aurait été ravi devoir Marie-Thérèse demander avec éclat le rappel de cet ambassadeur. Il aurait ainsi assisté à la perte du prince de Rohan sans que sa parenté pût lui en faire des reproches * .
D'Aiguillon avait voulu, au début, s'appuyer sur Faste déployé le comte de Provence contre le Dauphin et la Dau- ^TonVÏÏ** phine. Le duc de la Vauguyon ayant intérêt à créer comufdeprodes charges dans la maison de ce prince pour pou- ^"^* voir les vendre à son profit, le ministre se prêta d'autant plus volontiers à satisfaire ses calculs, qu'il voulait donner plus de consistance au protecteur qu'il se ménageait. La maison du comte de Provence fut montée, lors de son mariage, avec un faste étrange : on y compta huit aumôniers en outre d'un confesseur et d'un chapelain, douze gentilshommes de chambre
* Mémoires de Vahhé Morellet, Paris, 1821, in-S", tome F, p. 7. — Œuvres posthumes de Marmontel (Mémoires). Paris, 1804, in- 12, lorae If, p. 134 et suiv. — Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la république des lettres. Londres, 1784, in-12, lome VU, p. 6, 13. — Mémoires de Vahhé Georgel, Paris, 1817, in-S", page 217 et suiv., 224 et suivantes. — Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy, tome I, p. 172, 215, 270, 282, 284, 288, 289, 291, 317, 35'4, 377 et saiY., 405, 438, 446 ; tome II, p. 2, 5, 17, 19, 32, 46 et.suiv., 51 52, 58.
2'f LIVIJE PREMIKR.
et d'iionneur, deux chambellans, deux maîtres de garde-robe, un premier maître d'hôtel^ un premier ccuyer, un maréchal des logis, deux capitaines des gardes, un capitaine des Suisses, un premier fauconnier, un premier veneur, un capitaine des levrettes de la chambre, un capitaine des chasses de l'équipage. A ces charges, occupées par les plus grands seigneurs, il faut en ajouter trente- sept autres pour un conseil des finances, laissées à des bourgeois ou à des gens de la magistrature. Ce luxe excita la jalousie des tantes du jeune prince; le Dauphin en exprima son mécontentement, et son mépris pour son ancien gouverneur s'en augmenta tellement que, lorsque, quelques mois après, le duc de la Vauguyon tomba mortellement malade, il fut impossible de le décider à lui faire une visite.
La Dauphine, grâce aux avis de sa mère et aux conseils du comte Mercy et de l'abbé de Vermond, déjoua par sa prudence les calculs intéressés de son entourage. Elle ne rebuta pas le ministre tout-puissant par sa froideur, ne froissa pas le roi par sa roideur vis-à-vis de la comtesse du Barry. D'Aiguillon ne tarda pas à demander à Mercy a de le diriger dans les moyens de s'attirer la confiance de Son Altesse royale : » ce sont les propres termes dont il s'est servi, écrit l'ambassadeur, qui ajoute .-«Toute la cabale a depuis quelque temps changé de langage, et se dispose à faire des efforts pour se concilier les bonnes grâces de madame la Dauphine.... Le parti qui avait d'abord cherché à procurer de la consistance à M. le comte de Provence pour s'en faire un appui... a eu des vues à peu près pareilles sur M. le comte d'Ar-
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tois ; mais tout cela a manqué dans l'exécution. . . Dans un petit conseil tenu à cet effet chez la comtesse du Barry, le duc d'Aiguillon opina qu'il fallait avant tout que les demandes de madame la Dauphine eussent leur effet. »
En annonçant ces bonnes nouvelles à l'impératrice, Mercy désire l'ambassadeur constatait que la Dauphine comprenait aueDM^dè u les affaires avec facilité, mais les craignait à l'excès. Marie-iw^^^ « Cependant il est de la dernière importance, disait- Vn^^^î d^' il, que madame l'archiduchesse apprenne à mieux fi»®;^»"^^»
' ^ ^ ^ ^^ pressentimeou.
connaître et a évaluer ses forces. Je répondrais sur nm vie que, si elle poiivait prendre sur elle de se prévaloir de son ascendant sur le roi, il n'y aurait ni favorite ni ministre qui pût résister... au crédit que pourrait se procurer dès à présent madame la Dnuphine... M. le Dauphin, avec un sens juste et de bonnes qualités dans le caractère, n'aura probablement jamais ni la force ni la volonté de régner par lui-même. Si madame l'archiduchesse ne le gouverne pas, il sera gouverné par d'autres; de si fâcheuses conséquences ne sauraient être prévues de trop loin. » — (( Je vous avoue franchement, répondit peu de jours après Marie-Thérèse, que je ne souhaite pas que ma fille gagne une influence décidée dans les affaires. Je n'ai que trop- appris, par ma propre expérience, quel fardeau accablant est le gouvernement d'une vaste monarchie... Je connais la jeunesse et la légèreté de ma fille, jointe à son peu de goût pour l'application (et qu'elle ne sait rien), ce qui me ferait d'autant plus craindre pour la réussite dans le gouvernement d'une monarchie aussi délabrée que l'est à présent la France ; et si ma fille ne pouvait la rele-
26 F.1VRR PREMIER.
ver, OU que l'état de cette monarchie vînt encore à empirer de plus en plus, j'aimerais mieux qu'on en inculpât quelque ministre que ma fille. Je ne saurais donc me résoudre à lui parler politique et affaires d'État, à moins que vous ne le trouviez à propos et que vous ne me marquiez même nommément ce que je devrais lui en écrire. » F.es répugnances qu'éprouve l'impératrice de voir sa fille mêlée aux affaires sont constantes, et quand Rohan doit retourner en France, elle exprime à Mercy la crainte que sa famille, nombreuse et puissante, ne se venge sur sa fille des torts qu'il prétend que lui ont faits ses propres démarches. Marie- Antoinette ne sera pas reine depuis trois mois qu'à propos d'un infâme libelle elle s'écrie : « C'est donc à cela qu'aboutissent toutes ces adulations tant prodiguées I c'est donc cela l'amour qu'on porte à' ma fille ! » Puis, jugeant le monde au milieu duquel vit cette jeune femme, elle ajoute: a Rohan a parlé avec son indiscrétion ordinaire, presque de même que cet infâme libelle, de ma fille, surtout les mêmes propos soutenus contre Vermond et Choiseul. Il faut qu'il en ait eu connaissance de source , et cela me fait croire que les Marsan y sont. Il a même menacé, si on ne veut prendre le bon chemin, que lui indique, que ma fille s'en ressentira. y> Sa douleur maternelle la transporte au delà du présent, et dans la crainte que lui inspire une nation qu'elle déclare a sans religion, sans mœurs et sentiments, » elle écrit à Mercy : « Je vous laisse l'arbitre de parler ou non à ma fille de cette vilaine histoire, mais demoi, elle ne le saura pas ; je ne veux pas contribuer à empoisonner ses jours encore plus qu'ils ne le sont et doivent l'être toujours de plus. »
MARIE-ANTOINETTE de 1770 a i774. 27
La jeune princesse n'avait du reste pas une estime J"«em«n* poft^ bien grande des personnes qui rapprochaient. Ver- Antoinette aur
j , .V . , les personne»
mona raconte, quelques mois après son arrivée en de son en- France, que la Dauphine ne croyait ce aucun papier "™^** en sûreté chez elle. Elle craint les doubles clefs, elle craint qu'on ne prenne les siennes dans ses poches pendant la nuit... Elle voulait relire la dernière lettre de Sa Majesté rimpératrice, et n'a cru pouvoir la conserver pendant une nuit qu'en la mettant dans son lit. y> Cette défiance exagérée, qui était celle d'une en- vois organisés
^ ^ ' dans la maison
faut, était au moins parfaitement justifiée, sur les du Dauphin questions d'argent, par le désordre méthodiquement Dauphine. organisé autour d'elle. La Dauphine était censée recevoir 6,000 livres par mois du trésor royal ; cet argent, au lieu de lui être remis, passait, par droit de charge, entre les mains de son trésorier, un nommé Pomery, qui prélevait 2,500 livres pour les pensions données par l'ancienne reine, puis distribuait 2,400 livres aux garçons de chambre pour la dépense du jeu de la princesse. On ne revoyait rien de celte somme, que la Dauphine eût gagné ou perdu, caries femmes de chambre s'emparaient de ce qu'il y avait, ou la dame d'honneur extorquait un consentement de sa maîtresse pour la distribution de cet argent. Les dépenses pour l'entretien de la garderobe de la Dauphine, qui étaient fixées à 120,000 livres par an, ayant dépassé, en dix - huit mois, 350,000 livres, les serviteurs de la princesse attribuaient déjà ce désordre à la volonté et aux fimtaisies de la jeune archiduchesse, quand Mercy, examinant les comptes, découvrit que les femmes de
28 LIVUE PREMIER.
chambre portaient en dépenses « quatre paires de souliers par semaine, trois aunes de ruban par jour pour nouer le peignoir de madame la Dauphine, deux aunes de taffetas par jour pour couvrir la corbeille où Ton dépose les gants et Téventail, » et ainsi de suite pour les autres objets de toilette de la princesse. L'argent du Dauphin n'avait pas mieux été gouverné par le duc de la Vauguyon. Ce prince trouva, à sa mort, que les pensions accordées surpassaient de 15,000 livres le revenu qui lui était assigné, et il fut obligé de faire un travail de révision et de suppression pour rétablir l'ordre dans ses affaires, ►éférence des Plus l'époquc probable de l'arrivée au trône roiontésdete du Dauphln et de la Dauphine approchait , plus Dauphine. j^^ niinistrcs s'empressaient de souscrire à leurs volontés. Le contrôleur général Terrai déclarait à Mercy qu'il était décidé à toujours obéir aux ordres de la Dauphine; le ministère de la guerre était mis à sa disposition par le duc d'Aiguillon, et le duc de la Vrillière avait un passé qui répondait de sa complaisance. Comment une jeune femme de dix-huit ans, qui n'avait aucune idée de la valeur de l'argent et d'une administration quelconque, aurait-elle pu résister aux facilités qu'on lui donnait et aux sollicitations qu'entraînait une pareille puissance? îées à inr ^^ ^^^^ '^ duchesse de Chaulnes et la comtesse de mande de la NoaillesTabordcnt au momcut où cllc allait chczleroi,
Dauphine. , . x i a
lui racontent a la hâte qu'une place de surintendant des finances de sa maison va cire vacante, que M"° du Barry tient à la faire occuper par un de ses protégés, et elles la supplient de la demander pour un jeune
MARIE ANTOINETTE de i770 a 1774. 2Ô
maître des requêtes, Gyac, sans perdre un instant. La Dauphine se laisse persuader; le roi se rend à ses désirs, et les conseillers d'État qui pouvaient aspirer à cette charge poussent une clameur telle, que le ministre la Vrillière fait des représentations à Louis XV avant l'expédition du brevet. Peu de temps après, la cour et la ville apprennent que la duchesse de Chaulnes allait, à Tâgc de soixante ans, sacrifier son titre et sa fortune pour épouser ce surintendant de trente ans. C'était couronner une vie de désordre par une dernière extravagance. Cette duchesse fut appelée désormais la femme à Gyac, et des vers mis dans les journaux de l'époque célébrèrent ses mœurs de manière à ne pas rehausser celles qui étaient tolérées à la cour. Une autre fois, la comtesse de la Mark, sœur du duc de Noailles, ayant résolu de marier une Hollandaise, M"* Nievenhera, avec le duc de Lauraguais^ prie la Dauphine d'obtenir un échange de domaine qui aurait procuré au duc 600,000 livres au détriment de l'État. Sur le refus de Louis XV, la comtesse insiste pour que la Dauphine demande une pension de 10,000 livres, et il fallut que Mercy fît des efforts pour qu'elle refusât de solliciter cette faveur injustifiable envers une étrangère. Les tantes de la Dauphine se servaient d'elle pour une foule de recommandations plus ou moins injustes et déplacées. La jeune princesse, qui n'avait pendant un certain temps voulu rien demander au duc d'Aiguillon, finit par s'y décider; elle sollicita un régiment pour le frère d'un de ses aumôniers, qui fut accordé dans les vingt-quatre heures. Les demandes se multiplièrent; d'Aiguillon y satisfit, en priant
Mercy de vouloir bien obtenir de la Dauphîne qu'elle désignât celles qui Tintéressaient réellement ; enfin un jour cette princesse exigea un régiment d'infanterie pour un exempt des gardes du corps. D'Aiguillon, embarrassé par les droits d'ancienneté qu'avaient d'autres officiers ou par des promesses déjà faites, résista et voulut rendre le roi juge de l'obtention de cette faveur. La Dauphine prit de l'humeur, et d'Aiguillon, ne sachant que faire, n'osa pas pourvoir ce régiment d'un colonel * . observatioM Pcu dc jours après la mort de Louis XV, Marie- Antdnette"w Thérèsc et son fils, l'empereur Joseph, signalaient à des^mràTn- 1^ jcuuc rclue Ic daugcr pour elle de se mêler des pol^MXrabbé ^Jï^ires, l'inconvénient des demandes et des recomdeYennond. mandations. Peinée et affligée, Marie-Antoinette, s'examinant de la meilleure foi du monde sur ces deux articles, disait à Vermond qu'elle ne se trouvait aucun tort, et ce digne conseiller, faisant part à Mercy de l'entretien, lui disait : a On a raison de s'élever contre l'abus des recommandations... Faut- il pour cela les interdire? Cela est impossible en France, à moins que de refondre la constitution de la monarchie, peut-être même le caractère national. Votre Excellence sait mieux que moi que d'usage immémorial les trois quarts des places, des honneurs, des pensions, sont accordés, non aux services, mais à la faveur et au crédit. Cette faveur est ordinairement motivée par la naissance, les alliances, la fortune ;
* Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy, lome ï, p. 69, 75, 76, 135, 168, 175, 188, 195, 224, 277, 279, 282, 302, 325, 351, 432; tome H, p. 23, 31, 35, C6, 69, 76, 79 et siiiv., 117, 129, 224 et suiv., 226. — Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la république des lettres^ tome VU, p. 76.
Marie -ANTOINETTE de 1770 a i 774. 31
presque toujours elle n'a de véritable fondement que dans la protection et Tintrigue. Cette marche est si fort établie qu'elle est respectée comme une sorte de justice par ceux mêmes qui en souffrent le plus. Un bon gentilhomme qui ne peut éblouir par des alliances à la cour ni par une dépense d'éclat n'oserait prétendre à un régiment, quelque anciens et distingués que puissent être et ses services et sa naissance. Il y a vingt ans, les fils des ducs, des ministres, des gens attachés à la cour, les parents et protégés des maitreeses devenaient colonels à seize ans. M. de Choiseul a fait jeter les hauts cris en reculant cette époque à vingt-trois ; mais pour dédommager la faveur et l'arbitraire, il a remis à la pure grâce du roi, ou plutôt du ministre, la nomination des lieulenances colonelles et des majorités, qui jusque-là allaient de droit à l'ancienneté de service, les gouvernements, commandements de provinces et de villes. Vous savez, monsieur l'ambassadeur^ qu'on a fort multiplié ces places et qu'elles se donnent par crédit et faveur, comme lee régiments. Le cordon bleu et le cordon rouge sont dans le même cas, quelquefois même la croix de Saint-Louis. Les évêchéset abbayes sont encore plus constamment au régime du crédit ; les places de finance, je n'ose pas en parler ; les charges de judicature sont les plus assujetties aux talents et aux services rendus : cependant, combien le crédit et la recommandation n'influent-ils pas sur la nomination des intendants, premiers présidents, etc. ! Une fois établi que la moitié des places et grâces continue à se donner par recommandation, quelle règle, quelle mesure doit prendre la reine ? »
le effectif du TcIIg cst Cil résuiïié Torganisation de la monarchie monarchie dc saiiit Louis ct dc Hciiri IV, suivant qu'on juge rançaise. ^onvcnablc d'abritcF ses imperfections sous le nom d'un roi plein de loyauté et de pieté ou d'un souverain à la fois grand politique et grand guerrier. Le roi et la famille royale n'étaient en fait qu'un instrument, qu'une main que l'on faisait mouvoir pour saisir dans le royaume tout ce qui convenait aux convoitises d'un certain nombre de familles. Cette main avait, pendant de longues années, été guidée par la marquise de Pompadour et ses amis ; elle Tétait, au moment où nous sommes arrivé, par M™® du Barry, ses parents et ses éphémères partisans ; elle commençait à être à la disposition des personnes qui pourraient dominer une jeune femme de dix-neuf ans qui ne savait être qu'aimable, ne pensait qu'au plaisir, et, dans sa naïve candeur, écrivait à sa mère : « Je dois avouer ma dissipation et paresse pour les choses sérieuses. Je désire et espère me corriger peu à peu, et sans jamais me mêler d'intrigues, me mettre en état de répondre à la confiance du roi, qui vit toujours de bien bonne amitié avec moi. »
Si le corps de l'homme est sujet à des alternatives de bien et de mal, à des moments où il se forme ou se déforme, il n'en a pas moins été soumis de tout temps à des lois semblables. Il en est de même de l'esprit, qui, depuis que l'espèce humaine est sur la terre, suit les mêmes errements pour atteindre le but qu'il poursuit. Du jour où quelques familles créent ou acceptent, dans leur intérêt, un personnage qui peut disposer à sa volonté de la fortune d'un pays et de ses habitants, il est indispensable de le placer
MARIE-ANTOINETTE de 1770 a 1774. 33
à la hauteur d'une sorte de divinité. Cette nécessité, pour obtenir l'obéissance du vulgaire, s'impose tellement par la logique, que les peuplades les moins civilisées l'ont comprise d'instinct, sans calcul. La constitution d'une force, d'une volonté qui n'est que le reflet d'autres forces et d'autres volontés, doit si bien être revêtue d'une sorte d'auréole mystique, qu'un roi est désigné comme Dieu sous le terme de Majesté, et que ses rapports avec ses semblables, pour des affaires purement temporelles, revêtaient des formes plus en harmonie avec celles d'un culte rendu dans une église qu'avec le respect dû à un chef d'administration. Ainsi on ne sortait d'une chambre où était le roi qu'à reculons, et passer la porte le premier était une grande politesse ; car, dit le comte d'Hëzecques, le dernier qui sort jouit « plus longtemps de la vue du roi . »
A peine le roi sortait-il de son lit qu'il passait, en Honneow
'^ , 111 rendus an roi ;
habit du matin, dans une chambre de parade. Un aooievereiRon garçon de chambre se présentait alors à la porte de la pièce voisine et disait à haute voix : ce La garde-robe. Messieurs. » A cet appel se pressaient de venir les princes du sang, les grands officiers de la couronne et les seigneurs ayant droit aux grandes entrées.
La toilette commençait : le roi se chaussait^ passait sa chemise. Le même garçon, ouvrant de nouveau la porte, criait : a La première entrée. » La Faculté, c'est-à-dire les médecins, les valets de la garde-robe hors de service et le porte-chaise d'affaires se précipitaient. Le roi continuait à s'habiller, et quand il n'avait plus que son habit à passer, le même garçon ouvrait de nouveau la porte et appelait ce La chambre. »
34 LIVRE PRBMitifl. ;
Les officiers de la chambre, les pages, leur gouverneur, les écuyers, les aumôniers, les courtisans admis aux entrées de la chambre, c'esl-à-dire dans la pièce appelée OEil-de-bœuf, accouraient. Le roi mettait son habit, et alors la porte s'ouvrait à deux battants, laissant passage au reste des officiers, aux étrangers, aux curieux mis décemment^ selon la coutume adoptée à la cour. Le roi, complètement habillé, passait alors dans l'enceinte de la balustrade qui entourait le lit de parade, se mettait à genoux sur un coussin et récitait une courte prière, aidé des aumôniers et du clergé qui Tenvironnaient.
Ces cérémonies accomplies, le roi écoutait le nom des personnes qui lui étaient présentées et entrait dans le cabinet du conseil, où le suivaient ceux qui avaient les entrées de la chambre; le reste des spectateurs passait dans la galerie pour attendre le moment où le prince se rendrait à la messe. Quand le roi traversait la galerie, il était suivi de pages de la chambre vêtus en habits de velours cramoisi brodés en or sur toutes les tailles ; ces pages, qui étaient quelquefois des enfants de neuf ans, suivaient encore le monarque pour Téclairer à son retour de la chasse.
Le coucher du roi se passait de la même manière que son lever. Il trouvait, en entrant dans sa chambre de parade, une magnifique toilette de brocart d'or et de dentelles. Sur un fauteuil de maroquin rouge s'étalaient une robe de chambre en étoffe de soie blaiiche brodée et une chemise enveloppée dans un morceau de taffetas. La coiffe de nuit et des mouchoirs reposaient sur un coussin de drap d'or placé
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suf la balustrade du lit, et les pantoufles posées au pied de cette balustrade semblaient gardées par les pages de la chambre, qui se plaçaient près d'elles. Le roi, en arrivant, passait son chapeau et son épée au premier gentilhomme de la chambre, qui les remettait immédiatement à un serviteur d'un rang infé* rieur. Il causait quelques instants avec des eourtisang, puis, franchissant la balustrade, allait s'agenouiller jsn compagnie de son aumônier, qui tenait à la maia un long bougeoir de vermeil à deux bougies, bougeoir spécial pour le roi, ajoute ]e comte d'Hézccques, car les princes ne pouvaient, dans un cas pareil, être éclairés par une seule bougie. La prière terminée, le bougeoir était remis au premier valet de chambre, qui devait le présenter. à un des seigneurs que le roi voulait distinguer. Cette faveur était très appréciée, car le maréchal de Broglie, âgé de quarante ans, déjà connu par des faits militaires, ne pouvait cacher son chagrin toutes les fois qu'il en était privé. Le roi, après sa prière, commençait à se déshabiller; le grand maître 4e la garde-robe^ qui était le duc de Liancourt sous Louis XVI, tirait la manche droite de l'habit, la gauche l'était par un premier maître de la garde-robe, monsieur de Boisgelin ou de Chauvelin. Le premier gentilhomme de la chambre offrait la chemise, si un prince du sang ne lui enlevait pas cette fonction, qu'on regardait comme un grand honneur. La robe de chambre était donnée de même par le premier geor tilhomme de la chambre, et le roi, après Tavoir endossée, laissait tomber son haut-de-chausse sur ses talons. Il se plaçait ensuite sur un fauteuil, et un
garçon de chambre à droite, un garçon de robe à gauche, le déchaussaient. Alors deux pages de la chambre, s'avançant, mettaient les pantoufles, et l'huissier, donnant le signal de la retraite, criait: c( Passez, Messieurs. » Le roi, qui ne restait plus entouré que des princes, des gens de son service particulier et de ceux qui avaient les petites entrées, s'entretenait avec eux pendant qu'on le coifl^ait de nuit, et se dirigeait ensuite vers sa chambre, éclairé, dans son trajet, par le seigneur pourvu du chandelier à deux bougies.
Pour ces fonctions, il fallait être grand seigneur. C'était un duc d'Estissac qui, comme grand maître de la garde-robe^ devait faire confectionner les vêtements du roi ; et les pages appelés à chausser les pantoufles du monarque avaient dû prouver une noblesse directe remontant à deux cents ans. Il n'y avait de toléré pour les roturiers que les fonctions en sous-ordre, comme on disait, celles dans lesquelles s'effectuait le véritable travail domestique. Le portechaise d'affaire, c'est-à-dire le personnage qui, en habit de velours et Tépée au côté, allait, lorsqu'on appelait la première entrée, visiter le pot de chambre du roi, pouvait encore être un roturier. C'était, sous LouisXVI, un petit tailleur qui alternait avecunancien marchand de faïence, car cette charge n'était remplie que six mois dans l'année par chacun des titulaires. Ce fonctionnaire, qui s'intitulait officier du roi, touchait 20,000 livres par an, tant du produit du linge qui avait servi que d'autres petits profits.
La divinité une fois créée, on avait eu soin, comme on voit, de ne la laisser aborder que par les membres
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d'un nombre fort restreint de familles^ qui, à leur tour, devenaient les génératrices d'une certaine quantité de divinités secondaires disposant^ au profit de leur bien-être et de leur vanité, au moyen de la divinité principale, de toutes les forces, de toutes les ri'^ chesses et de tout le travail d'un grand peuple.
Une des conséquences de l'organisation royale conséquences devait être l'introduction du monarque et de sa fa- ^'organisation
, , * royale établie.
mille dans toutes les cérémonies religieuses, comme partie intégrante du culte. Tous les jours le roi allait à la messe : c'était une suite de l'étiquette, dit le comte d'Hézecques. Le comte de Mercy , qui parle de la conduite désordonnée et libertine du comte d'Artois, appelle un scandale la peine et la répugnance que ce prince a marquées à faire sespâques, et constate que cependant ce il a fini par remplir ce devoir. » Lors du jeudi saint, avait lieu au château la cérémonie de la cène. Douze petits enfants, choisis avec soin et munis d'un bouquet de fleurs, venaient s'asseoir dans la grande salle des gardes du corps, à Versailles, et tendaient leurs pieds sur un bassin de vermeil tenu par un aumônier; un frère du roi, le comte d'Artois, versait de l'eau; le comte de Provence essuyait le pied, que le roi baisait ensuite. Après le lavement des pieds venait le service. Le prince de Condé, grand maître de la maison du roi, ayant en main un bâton de commandement, enrichi de diamants et un magnifique bouquet de fleurs, précédait le premier maître d'hôtel et les maîtres d'hôtel portant aussi des bouquets et de grands bâtons garnis de velours et de fleurs de lis d'or. A leur suite arrivait le comte de Provence portant des petits pains
sur ufi plat, puis le comte d'Artois avec une petite
cruche de grès pleine de vin et une petite tasse, et
derrière lui, les princes chargés chacun d'un plat.
Le roi prenait chaque plat, le remettait au grand
aumônier, qui le donnait aux parents de l'enfant * .
.a royauté "QucIIc qu'ait été, dans plusieurs circonstances, !a
îganteation résistancc des rois à l'Église et leurs violences même
jveraement contrc Ic papc, SOU chcf, il cst impossiblc de ne pas
éocmique. ^,QJp^ j^^g toutes Ics cérémonics de rétiquette de la
cour de France, les formes d'un gouvernement théocralique. Les démêlés des rois contre Rome n'étaient en fait que des guerres civiles, que des disputes d'influence et de pouvoir entre des prêtres du même culte. La situation surhumaine faite au roi entraînait une position analogue pour les personnes de son entourage. Elles avaient fini par se persuader que Dieu les avait choisies comme il a pris les anges et les archanges pour le servir dans le ciel. Cette conviction, d'aulant plus profonde qu'elle était moins raisonnée, se montrait dans tous les actes de leur vie, et le souverain l'acceptait comme une conséquence naturelle de sa propre existence et de celle de la société à la tête de laquelle Dieu l'avait placé. Marie- Thérèse, annonçant qu'un monsieur de Palm a donné 200,000 florins pour devenir chambellan, ajoute, pour expliquer la nécessité de cette générosité : a Les Palm ne sont pas de si peu de noblesse, mais ils ont eu des femmes bourgeoises. » Quand la Jeune Dau-
* Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy, loine H, p. 169 et suiv., 207, 236, 312, 439. Souvenirs d'un page de la cour de Louis XVI, par Félix, comte de France, d'Hézecques. Paris, 1873, in-12, page 113 et suiv., 164, 173, 177. 186, 211 et suivantes.
MARIE-ANTOINETTE de HTO a 1774. 39
phine demande que la femme du conquérant du Dekhan, dans l'Inde, du célèbre lieutenant de Dupleix, soit présentée à la cour, elle est refusée par Louis XV, « parce que, malgré le titre de comte, écrit Mercy, il a été avéré que M. de Bussy, avant son voyage dans l'Inde, n'était pas gentilhomme, et que son père était d'une extraction fort basse. » Cette séparation de la société en deux classes, à '-*.*»**«,
^ *^ religieuse da
peu près comme le sont les nègres des blancs dans gouvernement les colonies, ne pouvait plus durer. Quand des fem- nmniée. mes d'origine noble, mariées à des hommes anoblis, comme Bussy, pour leurs grandes actions, étaient repoussées à une cour où des courtisanes roturières trônaient sous la protection de leurs vices, les liens mystérieux de la croyance des uns dans leur propre importance étaient ébranlés, et le respect des autres pour des chefs imposés par le fait seul de leur naissance se trouvait détruit.
L'avènement en France de la religion protestante avait aussi porté un coup mortel à l'édifice de son gouvernement. La lutte énergique et indomptable soutenue par des hommes qui, sans répudier le christianisme, rejetaient les cérémonies brillantes du catholicisme, ses églises dorées et ornées de tableaux et de statues, et les magnifiques costumes de ses prêtres, était en réalité finie. Le protestantisme avait acquis droit de cité, et ses temples dénudés, le costume sévère de ses ministres, offraient aux yeux de tous la preuve vivante et palpable qu'il est possible de mettre à la portée de la multitude les plus augustes mystères, et de s'adresser à Dieu par l'organe d'hommes vêtus comme les autres et parlant
la langue nationale. Si Dieu pouvait se contenter d'un culte si simple, s'il permettait à tous de scruter ses volontés, pourquoi en serait-il autrement du roi? pourquoi le roi ne serait-il pas abordable à chacun? pourquoi les riches costumes des personnes qui Tentourent seraient-ils nécessaires pour l'approcher? pourquoi ces génuflexions quand il s'agissait de l'aborder, ces régies qui ont de grands rapports avec celles observées autour d'un prélat qui officie, et auxquelles il fallait être habitué dèsl'enfance, affirme le comte d'Hézecques, pour pouvoir les observer? L'étiquette, ajoute-t-il, était ce Tégide des rois contre la familiarité et le mépris; » puis, plus loin, caractérisant à son insu la royauté telle que la suite des temps l'avait faite, il la place résolument au centre du clergé français, en affirmant que ce les cérémonies sont un des plus forts rempartsde l'autorité royale; » que le prince, dépouillé de l'éclat quirenvironne,ne serait bientôt plus aux yeux de la multitude qu'un homme ordinaire; qu'on ne saurait trop l'environner de cette ce majesté qui commande le respect et persuade vraiment au peuple que le souverain est, sur la terre, le représentant du Dieu de l'univers. » Il termine en disant : « Quel frein donner à une formidable multitude, si ce n'est la crainte de Dieu, source du respect et de l'amour que l'on doit au dépositaire de son autorité ? y>
Que devient une religion quand les raisons de la croyance se résument ainsi, et que les iniquités commises dans son temple sont dévoilées par un de ses adeptes, le comte de Mercy, en ces termes, au moment de la mort de Louis XV : <c L'État se trou-
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vait au pouvoir d'une vile créature dont la parenté et les entours formaient un assemblage de gens misérables et abjects, sous le joug desquels la France se trouvait asservie. Les personnes honnêtes se tenaient à Técart, et avaient fait place aux fripons de tous genres qui inondèrent la cour... Le gouvernement n'avait plus de ressort; l'opprobre dans lequel se voyait la nation lui causait une honte et un découragement inexprimables. »
La fermentation des esprits qui existait en France Mane-Thérèse n avait pas échappe à Marie-Therese, et les contra- préoocupaiioi» dictions de ses jugements, influencés tantôt par sa pubuque. perspicacité, tantôt par ses désirs, nous font assister, dans cette intelligence de premier ordre, à la marche mystérieuse et inévitable de la raison humaine : « Que je plains ce bon prince, écrit-elle en parlant de Louis XV, enchaîné par les cabales de ses indignes favoris ! il n'y a que la confiance dans la miséricorde de Dieu qui, par pitié pour les bons (mais faibles) sentiments de ce souverain malheureux, voudra peut-être à la fin lui ouvrir les yeux. » Puis, jugeant au même moment le savant Haller, le médecin Tissot et Voltaire, elle écrit avec une sorte de colère : a On ne laisse pas que d'admirer encore ici ces malheureux comme de grands hommes et génies supérieurs; mais j'espère que vous réussirez à faire comprendre à l'empereur tout ce qu'il y a de vil, inconséquent et méprisable dans leur caractère et conduite *. »
Voltaire, il est vrai, était depuis longtemps le vouaireeties
' r *-» 1 écriTain» de
•on temps.
* Il s'agit de Tempereur Joseph II, qui méditait un voyage en France
qu'il exécuta p'us tard.
représentant d'une bourgeoisie qui devenait chaque jour de plus en plus altière : « Ceux qui n'ont eu pour père, disait-il, ni échevin, ni conseiller, ni homme anobli, ont été désignés paf des noms qui sont devenus des outrages : ce sont les noms de
vilain et de roturier C'est un effort de démence
dans un gouvernement d'avilir la plus grande partie de la nation ; » et il parlait de l'Angleterre et des pays libres. Conséquent avec lui-même, il devait plus tard répondre à' Frédéric, qui le félicitait d'une prétendue érection de sa terre de Ferney en marquisat : ce J'ai quatre-vingts ans... l'érection d'une terre en marquisat demande des soins au-dessus de mes forces; » et il écrivait à Marin : « Dites-lui bien (à Linguet) que je pense comme lui sur mon marquisat. Le marquis Crébillon^ le marquis Marmontel, le marquis Voltaire, ne seraient bons qu'à être montrés à la foire avec les singes de Nicolet. C'est apparemment un ridicule que messieurs les Parisiens ont voulu me donner, et que je ne reçois pas. » Dédain qui, chez Voltaire, n'était nullement une condamnation des titres anciens, qui s'incorporent, pour ainsi dire, avec les noms de famille et rappellent une page de l'histoire, mais une répulsion pour un anachronisme qui le froissait lorsqu'on ressuscitait des titres pour des domestiques de princes, des commis de marchands, en un temps qui n'avait aucun rapport avec les époques où ces dénominations avaient été inventées. Les privilèges des nobles et leurs prétentions soulevaient partout des colères : « La corde n'est que pour le misérable, dit Grimm à proposd'un procès; un homme de condition qui lient par sa nais-
M.ARIE-AMÔFNETTE de 1770 a 1774. 43
sance et ses alliances à plusieurs familles illustres n'en doit point avoir le cou serré. » L'homme de lettres, écrit Diderot, « préférera la société de ses égaux, avec lesquels il peut augmenter ses lumières... à celle des grands, avec lesquels il n'y a que des vices à gagner. » A propos d'un livre mal écrit, mais parsemé des grands mots d'humanité, de vertu, de propriété, le critique remarque, d'une manière générale, qu'il faudrait « qu'un ouvrage qui parle en faveur du peuple et qui s'élève directement ou indirectement contre les abus de l'administration... soit bien détestable pour ne pas faire la plus grande sensation. » Les œuvres légères des poètes populaires caressaient les opinions du jour, et Collé saluait le nouveau règne par la chanson suivante :
Or écoutez, petits et grands.
L'histoire d'un roi de vingt ans.
Qui va nous ramener en France Les bonnes mœurs et rabondance.
D'après ce plan, que deviendront Et les catins et les fripons ?
S'il veut de l'honneur et des mœurs.
Que deviendront les grands seigneurs ?
S'il aime les honnêtes femmes.
Que feront tant de belles dames ?
S'il bannit les gens déréglés.
Que feront nos riches abbés ?
S'il dédaigne un frivole encens.
Que deviendront les courtisans ?
Que feront les amis du prince.
Autrement nommés en province ?
Que deviendront les partisans.
Si ses sujets sont ses enfants ?
S'il veut qu*un prélat soit chrétien.
Un magistrat homme de bien.
Combien de juges mercenaires, D'évêques et de grands vicaires Vont changer de conduite. Amen.
Domine^ salvum foc regem,
L'Angleterre Lcs pcuplcs, saîis 86 Fendre parfaitement compte du gmwe"raemen? but qu'ils voulaieiit atteindre, avaient saisi, dans leur '"^^up^erdi^* imagination, un idéal qu'ils poursuivaient. Cet idéal rEurope. ^tait personnifié par l'Angleterre depuis Montesquieu et Voltaire. Tout le monde ici est à présent Anglais, écrit Marie-Thérèse à Mercy; on adopte ce leurs sentiments, façons, modes et langue. » Mais je n'en vois, ajoute-t-elle avec une certaine ironie, a d'autres avantages, pour la plupart de nos cavaliers, que de se laisser dégénérer en rustres. » Elle est plus explicite une autre fois, et sa terreur de l'avenir et de l'opinion publique qui se forme sous ses yeux éclate, quand elle s'écrie, à l'occasion de la terrible émeute qui avait eu lieu à Londres, le 2 juin 1780, contre les catholiques : a Voilà cette liberté tant prônée, cette législation unique. » J'espère, répond Marie- Antoinette, que l'empereur « y pensera plus d'une fois avant d'aller dans un pays ennemi décidé de tous les souverains, et où les lois les plus nécessaires à la tranquillité et à l'honnêteté publique sont réduites à rien par l'esprit de liberté et d'indépendance. » Cette nation, depuis quelques années, réplique l'impératrice, « gagne furieusement partout ; on ne peut assez se précautionner et prévenir leur séduction et influence en tout. » Trois années avant cette réflexion de Marie-Thérèse, Linguet, attaquant
MARIE- ANTOINETTE de 1770 a 1774. 45
la philosophie, s'écrie : ce De toutes les sectes, je n'en connais pas de plus furieuses et plus aveugles... que celles qui choisissent pour cri de guerre la raison et la liberté. Or il en existe une aujourd'hui qui maîtrise la plus grande partie des esprits prétendus penseurs de l'Europe : elle a pris pour signe de ralliement ces mots imposants, et la Grande-Bretagne pour objet de son culte, tant au moral qu'au physique, au politique, etc. Ses panégyriques et la fortune ont fait de la nation anglaise le premier peuple du monde* . » Ces sectaires, comme les appelle Linguet, ne se rendaient, pour la plupart, évidemment pas un compte exact de ce qu'était la royauté anglaise. Ils savaient seulement, d'une manière confuse, que, dans cette contrée, il avait été possible de soustraire le pouvoir suprême du souverain à la coterie héréditaire de quelques familles, et d'en faire l'instrument de personnes qui représentaient plus ou moins les sentiments de la nation. Les rois, sans estimer plus que les classes éclairées du pays les personnages dont ils subissaient la direction, craignaient une organisation gouvernementale où ils étaient ramenés d'une manière légale à la position effective qu'ils remplissaient, celle d'entrepreneurs de fêtes.
* Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Merey^ tome I, p. 128, 221, 233, 458; tome U, p. 89, 104, 115, 230 et suiv.; tome III, p. 444, 453, — Souvenirs d'un page de la cour de Louis XVI, par Félix, comte de France, d'Hézecques, page 189. — Œuvres complètes de VoUaire, tome XVII, p. 17; tome LXIX, p. 406, 496. — Lettres inédites de Voltaire, recueillies par de Cayrol, 1856, in-8o, tome II, p. 461. — Correspondance littéraire de Grimm et Diderot, de 1770 à 1782, tome II, p. 417; tome III, p. 265, 273. — Mémoires secrets pour servir à Vhistoire des lettres, tome VU, p. 177 et suivantes. — Annales politiques, civiles et littéraires du xviii* siècle, par Linguct. Londres, 1777, m-8% tomel, p. 250.
46 LIVRE PAEMl&a/
LesAngiiasont 1*66 Aoglais avulont IcB preiBicrs coflipils q«6» pouF ro^autè''ce ^^^ ^ ^ Foyauté co qu'cllc a de malfaisant et de danr qu'eiie a de crereux, il était nécossaire de la réduire à Tétat d'aï-
dangereux en la , '
réduisant à léfforic de la puissance publique, et de ne donner le
l'étatd'allégorie ^.,,,,j ^ ^ . .^.
de la puissance, pouvoir rcel qu a des personnes qui» sortant incessamment des entrailles du peuple et répondant de leurs actes, assureraient l'exécution de ses volontés.
Le gouvernement constitutionnel, malgré l'apparente complication de ses rouages^, n'est, en effet, qu'une combinaison savante, destinée à prévenir Texploitation d'un p&uple par quelques familles qui faisaient parler un roi, comme les prêtres antiques dictaient des oracles par la bouche de leurs dieux de bronze, et écartaient de leur idole toute personne qui aurait pu leur faire concurrence.
Si Mercy, témoin bienveillant, avertit, au mois de janvier 1774, que l'empereur Joseph « verra avec une sorte de pitié et de mépris les individus qui formaient une partie du gouvernement de la France^ » comment ne pas comprendre que ce sentiment était celui des classes éclairées^ et que l'impulsion donnée aux esprits s'arrêterait d'autant moins qu'elle venait d'une nécessité impérieuse de conservation. La France Pendant Ics cent années qui se sont écoulées de-
détournée deux , , , ^
fois du but puis cette énergique réprobation de Mercy, la
poursaivaitàia Fraucc d subi deux fois un outrage fait à son bon
i^Sr XV. sens et à ses légitimes aspirations. Le gouvernement
^^ etTeup"*^ arbitraire a reparu deux fois dans notre, malheureux
légende; ^^ys. La première par un soldat d'un esprit guerrier
merveilleux, qui profita, pour s'emparer du pouvoir,
de la lassitude d'une nation fatiguée d'anarchie et de
meurtres. Satisfaisant l'orgueil de la France, ses
MARIE-ANTOINETTE M d770 A 1774. 47
ressentiments contre Tétranger, il promena ses armées victorieuses à travers l'Europe. S'enivrant à chacun de ses triomphes, s'exaltant aux cris d'enthousiasme que provoquaient son activité prodigieuse et la fécondité de son génie, il se prit d'un profond mépris pour ses semblables» d'une aifection inseiisée pour lui-même. Étranger aux sentiments moraux, dépravé par la société au milieu de laquelle il avait véciii, par l'admiration qu'il inspirait» cet houune qui ne voulait. qu*éblouir, étonner, écraser, qui prenait le monde pour un théâtre sur lequel il tenait à jouer un rôle n'importe lequel, pourvu qu'il fût seul en scène, cet homme qui. n'avait pas la compréhension d'un sentiment national et de famille \ ne pouvait que méconnaître les aspirations d'un peuple cherchant péniblement à conquérir des institutions libres en accord avec son degré de civih'satipn. Après avoir ressuscité les emplois de cour, les levers et les couchers des rois, il devait logiquement vouloir se placer et placer sa famille dans la situation surhumaine de personnages choi-
* (( Vot» connaisses mal mon frère, disait Joseph en pariant de Napoléuo au début de sa puissance : Tidée de partager le pouvoir reffarouche... il veut que le besoin de son existence soit si vivement senti, et que cette existence soit un si grand bienfait, que l'on ne puisse rien voir au delà sans frémir. » Plus tard, lors des revers qu'il vient d'éprouver, la femme de Joseph dissuade un envoyé de son mari de se rendre auprès de Napoléon en ces termes: (( Une conserve plus le souvenir de ses premières affections, il veut que tout plie devant sa volonté. Il ne vous reconnaîtra pas, on ne l'aborde qu'en tremblant. » Mémoires du comte Miot de Mélito. Paris, 1873, in-12, lom II, p. 46; tom III, p. 327.
Chaoning, dans un portrait de Napoléon H^, décrit, avec une rare impartialité, le caractère de ce génie qui fit de sa personnalité la source de tout acte humain. Channing, sa vie et ses œut^re^. Paris, 1861, in-12, p. 307 et suiv.
sis par Dieu. Ce fut alors que la France de Voltaire se vit distribuer un catéchisme où Ton demandait aux enfants quels étaient les devoirs des chrétiens à regard des princes qui la gouvernent. A quoi Tenfant devait répondre : « Les chrétiens doiventaux princes qui les gouvernent, et nous devons en particulier à Napoléon P', notre empereur, Tamour, le respect, l'obéissance, la fidélité, le service militaire. » A une seconde question : « Pourquoi était-on tenu de tous ces devoirs ? » Tenfant devait dire : ce C'est, premièrement, parce que Dieu, qui crée les empires et les distribue selon sa volonté, en comblant notre empereur de dons, soit dans la paix, soit dans la guerre. Ta établi notre souverain, Ta rendu le ministre de sa puissance et son image sur la terre. Honorer et servir notre empereur est donc honorer et servir Dieu lui-même. » A la demande sur ce qu'on doit penser de ceux qui manqueraient à leurs devoirs envers l'empereur, Tenfant répliquait : d Selon l'apôtre saint Paul, ils résisteraient à l'ordre établi de Dieu même et se rendraient dignes de la damnation éternelle. » Les devoirs envers l'empereur s'étendaient à sa famille, car, dans ce singulier catéchisme, il est dit : « Nous lisons dans la sainte Écriture que Dieu, seigneur du ciel et de la terre, par une disposition suprême de sa volonté et par sa providence, donne les empires non-seulement à une personne en particulier, mais aussi à une famille. » Enfin, pour couronner une pareille œuvre et rendre infaillible, non-seulement l'empereur mais ses délégués, l'enfant, expliquant le quatrième commandement, devait répondre : ce II nous est défendu d'être
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désobéissants envers nos supérieurs, de leur nuire et d'en dire du mal * . »
Une catastrophe inouïe mit fin à ce gouvernement; mais comme il avait péri d'une manière glorieuse, les armes à la main, couvert des lauriers de victoires stériles et cruelles, mais brillantes, la légende qu'il avait ouverte continua son chemin, et des esprits faibles et exaltés se prirent d'amour pour le Tamerlan moderne qui avait livré à la destruction l'Europe, la demeure de la civilisation, ce Je ne suis pas membre du parti bonapartiste, disait M. de Persigny, je suis de la religion napoléonienne. Le principe de mon dévouement n'est pas seulement dynastique, il est religieux... Je n'ai jamais été lié aux princes Bonaparte, que je ne connais point. Si je me dévoue à eux,
< Cette manière d'agir est si logiquement indiquée par la nature même d'un pouvoir royal, que l'Europe a vu créer, en 1815, une religion faite uniquement pour y encadrer une famille et pour en diviniser les membres. Cette opération singulière, qui met sur le même niveau la science du juriste et la conviction religieuse, a eu lieu en Prusse. Frédéric-Guillaume Hl, neveu du grand Frédéric, a tenu à réaliser cette aspiration, qui lui était commune avec Louis XIV : a Un seul troupeau, dans une seule foi, sous un seul pasteur, » et il a jeté les bases de l'Église évangélique, destinée à remplacer, pour les Prussiens, le catholicisme et les différentes sectes protestantes. Il a tout naturellement copié, en grande partie, la législation faite par Louis XIV contre les protestants, en émondant seulement les violences permises à une époque moins civilisée que la nôtre. C'est cette législation, créée en faveur des catholiques contre les protestants, qui est aujourd'hui appliquée par les évangélistes contre les catholiques. D'après la théorie de l'Église évangélique, c'est Dieu qui a donné les Prussiens à la famille de Hohenzollern, comme il avait, d'après les théories légitimistes, donné les Français aux Bourbons et ensuite aux Bonapartes.
(Voir, pour la législation religieuse de la Prusse, les articles du CorreS" pondant du 25 juin 1869 et du 25 décembre 1873, par l'abbé Lesmnyoux. Les faits qu'il rapporte, les citations qu'il donne, mettent en lumière celle bizarre tentative, qui, comme l'a prédit Bayle pour Louis XIV, ne pourriiit aboutir qu'à détruire toutes les croyances religieuses, si elles n'avaient pas dans le coeor de l'homme un germe indestructible.)
oO LIVRE PREMIER.
c'est en vertu de ma foi. Ils portent en eux, indépendamment de leurs qualités personnelles, un principe dont ils ne sont pas maîtres, qui aura ses conséquences inévitables, quelles que soient leurs volontés. » L'héritier présomptif de Napoléon était aux prises avec des aberrations du même genre, et regardait le trône de France comme sa propriété, et la famille des Bonapartes comme une famille prédestinée à gouverner les Français. L'histoire de son oncle l'occupait sans cesse ; les mensonges que s'était permis le grand capitaine dans l'intérêt de sa renommée, et qu'il présentait avec l'éclat d'un écrivain de premier ordre, prenaient sous sa plume l'aspect d'une de ces histoires des saints comme le moyen âge en a connu aux époques d'une foi naïve. Toujours en quête de ce qu'il regardait comme son bien, c'est-à-dire du trône de France, il s'était mêlé, dès sa Jeunesse, aux conspirations qui pouvaient lui faire atteindre son but, et en 1847 il écrivait :
<c Dans toutes mes aventures, j'ai été poussé par un sentiment profond. Je crois qu'il y a de loin en loin des hommes providentiels qui tiennent dans leurs mains les destinées de leur pays. Eh bien, je sens que je suis un de ces hommes. Si je me trompe, je mourrai obscur et inutile. Si j'ai raison, la Providence me donnera les moyens d'accomplir ma mission. Dans tous les cas, je ne renoncerai pas à mes desseins. Vivant ou mort, j'aurai servi la France. » Une année après, la Providence qu'il invoque le rappelait en France. Il y vint, imbu de la légende fabriquée au profit de la famille Bonaparte, et convaincu que le talent militaire de son oncle lui avait
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été octroyé par Dieu comme une partie de son héritage. Arrivé dans sa patrie avec une courtisane, et nommé pour présider à l'exécution des lois, il viola le serment qu'il avait prêté en face de l'Europe de les respecter, se servit de l'armée pour assassiner des citoyens dans les rues, des fonctionnaires publics pour calomnier les personnes qui le désapprouvaient, et imposa silence à tout le monde pour «que sa voix seule fût entendue du pays. Le pape approuva sa conduite dans une allocution aux soldats français, le 1*' janvier 1852, comme un des prédécesseurs du Saint-Père avait prononcé l'éloge de Louis XV dans un consistoire secret, le 6 juin 1774 ; les évêques le proclamèrent un homme providentiel, et, pour que rien ne manquât à l'intronisation de la nouvelle famille parmi les membres de l'Église, il reprit l'usage des rois de la race des Bourbons en affichant le mariage adultère des vices de sa vie avec les sacrements afccordés aux chrétiens convaincus * . La légende de
< Dans le Moniteur du 23 janvier 1853, on lit, dans rallocution de Na|>o1éon III au Corps législatif et au Sénat, assemblés aux Tuileries, p. 1B9 du vol : «Sous ce dernier règne (celui de Louis-Philippe)... l'amourpropre du pays n'a-t-il pas souffert, lorsque rhéritier de la couronne sollicitait infructueusement, pendant plusieurs années, l'alliance d'une maison souveraine, et obtenait enfin l'alliance d'une princesse accomplie, sans doute, mais seulement dans les rangs secondaires et dans une autre religion?.... Celle qui est devenue Tobjet de ma préférence est d'une naissance élevée... catholique et pieuse, elle adressera au ciel les mêmes prières que moi pour le bonheur de la France Bientôt, en me rendant à Notre-Dame, je présenterai l'impératrice au peuple et à l'armée; la confiance qu'ils ont en moi assure leur sympathie à celle qtre j'ai choisie; et vous, Messieurs, en appre* nant à la connaître, vous serez convaincus que, cette fois encore, j'ai été inspiré par la Providence. » Dans le Moniteur du 28 janvier 1853, p. 111, article Faits divers , on lit : a Ce matin, à dix heures, Monseigneur l'évéque de Nancy, premier aumônier de l'empereur, a célébré la messe dans la chapelle de l'Elysée, en présence de Sa Majesté et de Son Excellence la comtesse de Téba. Sa Majesté et Son Excellence la comtesse de Téba ont reçu la sainte communion de la main de Sa Grandeur. »
Marengo, d'Austerlitz et de Waterloo finit dans l'effroyable catastrophe de Sedan, où Ton ne peut pas dire que tout fût perdu fors l'honneur, car l'honneur du chef d'armée y périt tout entier. A cet effondrement de tous les sentiments militaires succéda la trahison de Metz, le plus odieux des crimes commis contre une nation. La légende formée en faveur d'une famille, pre^sque sous nos yeux, par )'apparition d'un génie doué d'un courage indomptable, d'un orgueil que rien ne pouvait abattre, échoua sur un prince d'une humble sincérité dans l'infortune : ce Vous qui êtes le Moltke de l'Angleterre, écrivait Napoléon III au feld-maréchal anglais John Burgoyne, vous avez compris que tous nos malheurs provenaient de ce que les Prussiens ont été plus tôt prêts que nous à marcher, et qu'ils nous ont pour ainsi dire surpris en flagrant délit dans la formation. L'offensive m'étant devenue impossible, je me décidai pour la défensive; mais, entravé par des considérations politiques, notre retraite fut retardée et finalement devenue impossible. Rentré à Châlons, je voulais conduire à Paris la dernière armée qui nous restait, mais là encore des considérations politiques me forcèrent d'entreprendre la marche la plus imprudente etla moins justifiable au point de vue stratégique, marche qui aboutit au désastre de Sedan. » Il finit en disant: ce Je voulais vous donner ces explications, parce que je tiens à votre respect * . » Singulière aberration d'un esprit qui avoue l'égoïsme inouï d'un homme mettant
* Lettre de Napoléon III au feld-marshall sir John Burgoyne, écrite de Wilhemshœhe, le 29 octobre 1870, publiée par les journaux, notamment dans le journal le Temps du 4 septembre 1874.
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en balance les destinées d'une nation et ses intérêts personnels ! 11 y a loin de cette absence complète de sentiments patriotiques à cette phrase pompeuse rappelée par le roi Joseph et tous les Bonapartcs comme un adage de leur famille : « Tout pour le peuple français. »• Le roi Joseph est plus dans la vérité lorsque, stimulé par ses convoitises, il s'adresse aux députés de la France, le 18 septembre 1830, en s'écriant : « En vain le duc d'Orléans abjure sa maison au moment de ses malheurs ; Bourbon lui-même, rentré en France, Tépée à la main, avec les Bourbons à la suite des étrangers^ qu'importe que son père ait voté la mort du roi, son cousin, pour se mettre à sa place?... Est-ce l)ien sur le choix du peuple ou sur le droit divin qu'il compte pour s'asseoir au trône de ses ancêtres?. . . La famille de Napoléon a été appelée par 3,500,000 votes... Napoléon Il pour être légitime, dans la véritable
acception du mot, c'est-à-dire légalement et volontairement élu par le peuple français, n'a pas besoin d'une nouvelle élection. » Toutefois, ajoute-t-il, pour ne pas sans doute se placer tout à fait dans le cas de la légitimité, ce la nation est maîtresse de confirmer ou de rejeter les titres qu'elle a donnés, si telle est sa volonté * . »
* Voir ia lettre de Joseph Bonaparte dans les Mémoires du général La Fayette, tome VI, p. 464 et suivantes. — La lettre du roi Joseph aux députés est reproduite dans les Œuvres de Napoléon 111, tome II, p. 440 et suivantes. Quoiqu'elle finisse par ces mots : la liberté de la presse est le triomphe de la vérité, les commentaires du neveu de Napoléon I®"^ font comprendre que les convictions politi(|ues des Honapailes peuvent se résumer dans ces mots : une bonne liste civile pour tous les membres de la famille, la jouissance de palais, et la possibilité de satisfaire leurs appétits de tous genres.
54 LIVRE PREMICR.
Les Bonapartes, si fiers des victoires de leur ancêtre sur les étrangers, finissent par mériter les reproches qu'ils ont si bruyamment faits aux Bourbons. L'ambassadeur de la Prusse victorieuse constate, dans une lettre du 6 mai 1872, que les bonapartistes sont les seuls « qui recherchent ouvertement son appui, pendant que les autres partis évitent toute relation avec lui et écrivent le mot de revanche sur leur drapeau. » A quoi M. de Bismark réplique : (( Parmi tous les partis, l'empire bonapartiste est probablement celui dont on peut le plus espérer des relations supportables entre TAllemagne et la France *. » Ainsi avorta, sous nos yeux, la fiction qui transmet aux descendants les qualités de leurs ancêtres. Les vertus de saint Louis, le génie de Henri IV, avaient abouti à Louis XV; Napoléon I" disparut dans Napoléon IlL Ainsi finit l'audacieuse tentative de la résurrection d'un gouvernement thcocratique, c'est-à-dire d'une administration dont les chefs seraient censés désignés par Dieu lui-même. Ces prétentions sacrilèges, soulevées par des hommes qu'aucun talent extraordinaire et qu'aucun événement exceptionnel ne devaient signaler à l'imagination des peuples, furent ramenées à leur véritable caractère.
Les foules^ qui hésitent au moment des grands changements sociaux, firent comme dans les religions vieillies, où les peuples, après être revenus aux idoles abandonnées ou avoir essayé d'en construire d'autres, finissent par les délaisser à jamais.
* Rapport (lu comte d'Arnim au prince de Bismarck, du 6 mai 1872. Dépêche confidentielle du prince de Bismarck au comte d'Arnim, du 12 mars 1872, publiée dans le journal le Français du 15 décembre 1871
MARIE-ANTOINETTE de ^70 a I77i. 55
L'épopée militaire qui avait séduit nos pères, a cessé de couvrir de son éclat les convoitises, les vanités puériles et les spéculations effrontées dirigées contre 1 honneur et les intérêts d'un peuple.
Nous avons voulu, en rapprochant deux gouvernements érigés en faveur de deux familles, à deux époques différentes, montrer que, pour s'.établir en dehors du contrôle des citoyens, ils devaient suivre les mêmes principes. Le jour où une nation renonce à conduire elle-même son administration, elle subit fatalement le joug d'un clergé justifiant toujours le pouvoir du chef, et d'une caste qui se réserve le droit exclusif de diriger le souverain. Les faits démontrent avec évidence la nécessité, pour une royauté héréditaire et absolue, d'être consacrée par une religion ; la différence des temps ne fait rien à l'affaire, une royauté ne peut vivre et durer qu'avec la foi qui vivifie un culte ' .
Quand le nouveau roi, Louis XVI, né le 24 août Quel était réfat 1754, arriva sur le trône, à vingt ans, il trouva la p^biîqSe"Tn croyance religieuse sur laquelle s'étay ait son pouvoir, et dans laquelle il était incarné, détruite dans le cœur même de ses plus intimes serviteurs. A côté d'un clergé dont la puissance morale était atteinte,
* Correspondance secrète entre Marie^Thérèse et le comte de Mercy, lome II, p. 100. — VÉglise romaine et le premier Empire, par le comte d'Haussonville. Paris, 1868, in-S", tome II, p. 269 et suivantes. — If^morial de Gouverneur Morris^ traduit par Augustin Gandais. Paris, 1842, in-8*, tome II, p. 379. — Le duc de Persigny et les doctrines de l'Empire. Paris, 1865, in-8o, p. 13 et suivantes. — Jf^morial de Sainte-Hélène, par le comte de Las Cases. Paris, 1823, in-8°, tome II, p. 328 et suivantes. — Le second Empire et une nouvelle Restauraiion, par Charles Dunoyer. Paris, 1864, in-8', tome II, p. 53 et suivantes. — Journal de M. Senior, où il raconte ses entretiens avec M"" Cornu, amie d'enfance du prince Lo'iis-Napoléon, publié par fragments dans la Revue Britannique de 1873.
France lo 10 mai 1774.
56 LlVRt: PREMIER.
existaient de nombreuses familles de la magistrature détruite par Meaupeou, qui brûlaient du désir de se venger et cherchaient des appuis, soit parmi les princes du sang, soit parmi les prélats dont elles avaient combattu autrefois l'influence. Les grands seigneurs étaient divisés; les uns regrettaient les anciens parlements, les autres approuvaient leur destruction. En face des prélats, des magistrats, des grands seigneurs, dont les familles étaient unies par des alliances soit récentes, soit anciennes, soit par le souvenir de hautes fonctions publiques remplies par les ancêtres des uns ou des autres, se dressait pour la première fois ce que, dans le langage d'aujourd'hui, on appelle la classe moyenne. Cette classe, nommée aussi bourgeoisie, méprisant les nobles pour leur vie licencieuse, les surpassant en général en lumières et en talent, était blessée par les privilèges humiliants qu'ils possédaient, et désirait ardemment marcher de pair avec eux.
Dans la série des alliances nées d'intérêts éphémères, la bourgeoisie s'était plus d'une fois unie aux parlements quand ils s'opposaient à des aggravations d'impôts, notamment quand les magistrats de Rouen réclamèrent, en 1760, la convocation des États généraux, c'est-à-dire l'appel à la nation entière. Séparée d'eux lors des fameux procès Calas, Sirven et La Barre, la bourgeoisie applaudit à leur destruction ; puis, peu de temps après, trouvant les anciens magistrats dans l'opposition contre le gouvernement, elle s'unit à eux et forma avec eux et leurs amis un parti de mécontents. Comment discerner entre les clameurs, les railleries,
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les insultes de tous ces hommes^ où se trouvait la véritable opinion publique? comment discerner les mesures à prendre pour concilier au gouvernement le plus grand nombre d'intérêts particuliers, puisque tout ce qui est au delà de ce moyen de régner n'est que de la violence qui comprime et ne garantit point? Les anciens magistrats, blessés dans leurs intérêts et leur orgueil, appelaient améliorations toute mesure qui leur rendrait leur importance d'autrefois et l'augmenterait. La bourgeoisie, qui avec son chef, Voltaire, avait appelé ces magistrats des cannibales en robe, ne pouvant sérieusement les regarder comme ses protecteurs, les suivait momentanément pour donner cours à sa mauvaise humeur contre un gouvernement qui froissait sa dignité et ne donnait pas satisfaction à ses intérêts.
Le prince appelé par sa naissance à la tête de cette a qui société troublée était un jeune homme timide qui, ^'^^rtS*^*" sous un extérieur rude et sévère, cachait un caractère ^ poiv"o°r.**'' doux et faible. Régulier dans ses mœurs, il avait le désir du bien : « Rien ne serait si facile à la reine de le gouverner, écrit Mercy, un mois après l'arrivée de Louis XVI au trône, si elle voulait s'en donner la peine et employer, dans les journées, quelques heures de réflexion et de soin à ce grand objet... Le métier d'un premier ministre en France a toujours été d'intercepter et de détruire le crédit des reines... La reine est aimée par son époux ; avec de la modération et de la complaisance, elle acquerra un pouvoir absolu sur le roi. y> C'était donc, en définitive, à une jeune femme de dix-neuf ans qu'incombait en fait le gouvernement de la France.
58 I.IVRK PREMIKR
Le comte deMercy, craignant l'influence des tantes du roi, ou plutôt l'influence « des intrigants qui les dirigeaient, » avait fait des instances auprès de la reine pour que Mesdames fussent envoyées à Trianon et séparées de leur neveu dans le premier moment. Les raisons pour appuyer ce conseil ne manquaient pas, puisque Mesdames n'avaient pas quitté leur père et pouvaient porter en germe la terrible maladie dont il était mort ; mais les tantes, mettant à profit l'émotion d'attendrissement qui régnait dans la famille, eurent facilement raison des prévisions de Mercy, et Marie-Antoinette leur permit de venir, à Choisy. Elles profitèrent immédiatement de l'intimité de ce séjour pour ofl*rir leurs conseils, par l'intermédiaire de la reine, et indiquèrent Maurepas comme la personne la plus à même de donner des avis dans un pareil moment. Louis XVI avait pensé, dit-on, à Machault, qui avait été contrôleur général de 1746 à 1757, et s'était attiré une certaine réputation comme administrateur. Madame Adélaïde eut-elle beaucoup à insister pour soutenir son protégé, et est-il parfaitement exact que le roi, qui avait écrit à Machault, changea l'adresse de la lettre pour l'envoyer à Maurepas : rien n'est bien prouvé à cet égard. Augeard, secrétaire des commandements de Marie- Antoinette, affirme que la reine lui a plusieurs fois assuré qu'il n'avait jamais été question de Machault. M™'' Campan écrit que ce fut son beau-père qui rappela le page chargé de porter la lettre pour qu'on en changeât l'adresse. Ces contradictions, indifférentes pour l'histoire, ne prouvent qu'une chose, l'état d'ignorance et d'incertitude où se trouvait le
Lettre de Louis XVI
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roi. La reine, qui avait pour le duc d'Aiguillon a une horreur qui passe toute mesure, » nous dit Mercy, montrait, en demandant pour son successeur Toncle de ce duc, qu'elle n'en savait pas plus que son époux, et qu'en fait le hasard désignait le mentor appelé à faire ses volontés sous le nom de deux enfants. La lettre de Louis XVI à Maurepas, que reproduisirent les journaux, est empreinte d'une modestie naïve qui prouve qu'à son insu même, le roi était atteint par le courant d'opinon régnant dans la nation.
« Dans la juste douleur, disait-il, qui m'accable et que je partage avec tout le royaume, j'ai de grands |^|"ÎÎI[J'*iÇ5î' devoirs à remplir. Je suis roi, et ce nom renferme bien des obligations ; mais je n'ai que vingt ans, et je n'ai pas toutes les connaissances qui me sont nécessaires : de plus, je ne puis voir aucun ministre, tous ayant vu le roi dans sa dernière maladie. La certitude que j'ai de votre probité et de votre connaissance profonde des affaires, m'engage à vous prier de m'aider de vos conseils. Venez donc le plus tôt possible, et vous me ferez grand plaisir. »
Maurepas, né comme Machault en 1701^ avait été nommé ministre en 1715, et revenait au pouvoir à soixante-treize ans, après un éloignement de vingtquatre années de la cour. Ce choix fut à peine connu à Paris qu'il fut l'objet d'un blâme presque général. « On croit devoir rabattre beaucoup sur ce qui s'était répandu d'abord de consolant et d'avantageux, écrit un des représentants de la classe bourgeoise. Peuton voir en effet avec satisfaction le comte de Maurepas, proche parent du duc d'Aiguillon et du duc de La Vrillière, jouir de la confiance de Sa Majesté
et présider à toutes les opérations du conseil ? Maurepas a déjà, dit-on, annoncé au roi que ce qu'il pouvait faire de mieux était de laisser les choses dans rétat où le feu roi les a mises. Ce bruit ne contribue pas peu à augmenter la défiance et la crainte.» Il me semble, écrit avec ironie Voltaire, ce qu'il n'y a rien de mieux à faire pour les Français que d'être doux, gais et aimables. M. le duc d'Orléans donnait, il y a quelques années, des fêtes charmantes et jouait parfaitement la comédie. M. deMaurepas était le premier homme du monde pour les parades, il élait célèbre pour ses bons mots. Tout cela est plus agréable que de se déchirer les oreilles pour savoir si les assassins des Calas et des La Barre achcleront encore le droit de nous juger. y>
Louis XVI, Trois jours après l'appel fait à Maurepas, la reine ane- n^ ine te g»jj^j[j.gggg^jj ^ g^^ ^^^^^ gj |yj pgpiajt (Je )a mort édi-
Marie-Thérèse. f^^j^^^ ^^ Louis XV, dout Mcrcy avait dû lui donner les détails; elle lui disait: « Le nouveau roi paraît avoir le cœur de ses peuples ; deux jours avant la mort du grand-père, il a fait distribuer deux cent mille francs aux pauvres, ce qui a fait le plus grand effet. Depuis la mort, il ne cesse de travailler et. de répondre de sa main aux ministres... Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il a le goût de l'économie et le plus grand désir de rendre ses peuples heureux. En tout il a autant d'envie que de besoin de s'instruire ; j'espère que Dieu bénira sa bonne volonté. Le public s'attendait à beaucoup de changements dans le moment ; le roi s'est borné à envoyer la créature au couvent et à chasser de la cour tout ce qui porte ce nom de scandale. . . On m'exhorte beaucoup à prêcher
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la clémence au roi pour un nombre d'âmes corrompues. . . J'y suisfort portée; mais,au milieu de ces idées, je ne puis m'empécher de songer au sort d'Esterhazy. Je crois qu'on a indisposé Votre Majesté par des rapports faux et exagérés. — Je ne vous fais point de compliment sur votre dignité, qui est achetée bien chèrement... répondit l'impératrice, vous êtes tous deux bien jeunes, le fardeau est grand ; j'en suis en peine et vraiment en peine. Sans que votre adorable père, dans le cas pareil, m*aurait soutenue, jamais je n'aurais pu en sortir, et j'étais plus âgée que vous deux. Tout ce que je puis vous dire et souhaiter, c'est que tous deux vous ne précipitiez rien ; voyez par vos propres yeux, ne changez rien, laissez tout continuer de même : le chaos et les intrigues deviendraient insurmontables, et vous seriez, mes chers enfants, si troublés que vous ne pourriez vous en tirer. Je puis vous en parler d'expérience... Je ne saurais vous exprimer combien j'ai été touchée des lignes que le roi a voulu mettre à la fin de votre lettre... Il s'exprime même qu'il voudrait avoir des conseils : que cela est respectable à son âge I II en trouvera s'il ne précipite rien ; qu'il fasse voir qu'il ne souhaite que le bien public... qu'il veut s'instruire lui-même ; s'il n'a de confiance dans ceux qui sont actuellement à la tête des départements, après mûre délibération, qu'il prenne ceux qu'il croit les plus habiles... Point de gens fougueux, violents, ambitieux, point de premier ministre ; cela fait trop souffrir le reste de ses égaux et le peuple. . . Nous sommes heureusement en paix, rien ne presse ; la France a des ressources immenses. Il y a dos abus énormes;
mais ceux-ci augmentent pour ce moment les res- • sources, en les abolissant on s'attirerait par là la bénédiction des peuples. La perspective est grande et belle ; il ne s*agit que de ne rien précipiter et faire un bon choix des ministres et même des alentours... Le choix que le roi vous a permis de faire dans votre maison n'a pas moins réussi ; je vous en fais mon compliment... Il n'y a que le choix de Maurepas qui étonne, mais qu'on attribue à Mesdames. x> Marie - Thérèse finissait sa lettre par cette grande leçon donnée à sa fille : a Vous me sollicitez encore pour Esterhazy... Je ne puis m'empêcher de relever cette grande protection pour ce jeune homme qui a triplement manqué et grièvement, et votre rigueur visà-vis de la famille ou adhérents de cette malheureuse. » J'ai cru, dit-elle en écrivant à Mercy, chargé de remettre sa lettre à Marie- Antoinette, « devoir mettre quelque chose de la pauvre du Barry ; elle m'en a écrit dans sa lettre avec véhémence, la traitant de créature. Cette malheureuse est plus à plaindre que nous tous ; elle a tout perdu et n'a aucune consolation ni ressource dans la religion, qui, dans ces sortes d'occasions, est le seul efficace remède * . » - du Barry. Madame du Barry avait reçu Tordre de se retirer à l'abbaye de Pont-aux-Dames, dans le diocèse de Meaux, et les différents membres de sa famille s'étaient
< Correspondance secrète entre Marte-Thérèse et le comte de Mercy^ tome I, p. 445, tome II, p. 123. (Marie-Thérèse nous apprend qu'Esterhazy s'était battu en duel et que, marié, il entretenait la femme d'un autre et faisait pour elle des dépenses considérables), 128, 139, 146, 147, 149, 150, 154 et suiv., 156, 157, 177, 197, 200, 232. — La France sov^ Louis XV, par Alphonse Jobez, tome IV, p. 148, 155. — Œuvres complètes de VoUaire, tome LXVII, p. 195 et sniv, tome LIX, p. 14. -* Mémoires du baron de Besenval. Paris, 1821, in-S", tome I, p. 379. —
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éloignés de la cour. Elle vécut au couvent entourée du luxe de serviteurs auquel elle était habituée, traitée avec déférence par les ministres, pouvant recevoir la visite de ses parents et de ses amis. Des courtisans, moins justes que Marie-Thérèse, blâmèrent la conduite du roi à son égard. « Cette ancienne courtisane, favorite de Louis XV, fut traitée à sa mort, par son successeur, dit l'un d'eux, avec une bonté qui avait sa source dans la douceur de Louis XVI et dans son respect pour son aïeul . Loin de sévir contre elle... on lui laissa, avec ses grands biens, la faculté de fixer sa résidence où elle voudrait. » Réflexion pour le moins singulière quand il s'agit d'une courtisane livrée à vingt-quatre ans à un vieillard de cinquante-huit ans. Louis XVI ne fut que juste en respectant cette femme. A peine sortie de l'abbaye, où elle était encore séquestrée au mois de décembre 1774, madame du Barry, retirée dans sa propriété de Luciennes, s'intéressa à la jeune fille de lord Seymour, qui était malade. Le père vint plusieurs fois la remercier de ses attentions, a Je suis touchée, Monsieur, lui écrivait la comtesse, de la cause qui me prive du plaisir de vous voir chez moi, et je plains bien sincèrement mademoiselle votre fille du mal qu'elle souffre; je juge que votre cœur est tout aussi malade qu'elle-même et je partage votre sensibilité ; je ne puis que vous exhorter à
Mémoires secrets d'Augeard, Paris, 1866, in-8«, p. 77. — Mémoires secrets de Jf""* Campan, '1822, in-8», tome I, p. 80, 343. — Mémoires secrets pour servir à l*histoire de la république des lettres, tome VII , p. 172. — Journal historique du rétablissement de la magistrature. Londres, 1776, in-12, tome VI, p. 9 et suivantes. — Journal de Hardy, tome 11, p. 349. {Bibliothèque nationale, fonds français, n*> 6681.)
prendre courage, puisque le médecin nous rassure sur le danger; si la part que j'y prends pouvait être de quelque adoucissement pour vous, vous seriez moins agité. » Ces relations, en se multipliant, amenèrent un tendre sentiment dans le cœur de cette femme, qui avait alors trente ans. Quand elles durent cesser, ce fut un cri de douleur résignée qui forme un pénible contraste avec sa vie flétrie. «Il est inutile de vous parler de ma tendresse, écritelle à Seymour, et de ma sensibilité, vous les connaissez; mais ce que vous ne connaissez pas, ce sont mes peines, vous n'avez pas daigné me rassurer sur ce qui affecte mon âme. Ainsi je crois que ma tranquillité et mon bonheur vous touchent peu; c'est avec regret que je vous en parle, mais c'est pour la dernière fois. Ma tête est bien, mon cœur souffre; mais avec beaucoup d'attention et de courage, je parviendrai à le dompter. L'ouvrage est pénible et douloureux, mais il est nécessaire ; c'est le dernier sacrifice qu'il me reste à lui faire, mon cœur lui a fait tous les autres. C'est à ma raison à lui faire celui-ci. Adieu, croyez que vous seul occuperez mon cœur * . » Marie-Antoînette Après avoîr satisfait son antipathie, fort naturella renvoi^dJdiic ^^cz uuc jcunc rciuc, contre madame du Barry, Mad'Aigtiiiin. rie- Antoinette s'occupa avec passion du renvoi du duc d'Aiguillon. Mercy demanda vainement à la reine de ne pas presser les changements dans le
* Souvenirs d'un page de la cour de Louis XV ly par le comte de France, d'Hézecques, page 102 et suivantes. —Journal de Hardy y tome II, p. 340, 344, 354. — Archives v^tionaleSy 0* 416 : Dépêches de Saint- Florentin, 12 mai, 3 juillet, 6 août, 16 décembre 1774. — Portraits intimes du xviii* siècle, par Edmond et Jules de Goncourt. Paris, 1858, in-12, tome II, p. 5 et suivantes.
MARIE-ANTOINETTE de 1770 a 1774.
gouvernement; lorsqu'il la vit, le 12 mai» deux jours après la mort de Louis XV, il lui parla vainement du bien de TÉtat, qui exigeait qu'on ne mît aucune précipitation ; des intérêts de sa mère, qui pourraient souffrir du choix d'un ministre des affaires étrangères : tout fut inutile. Le roi, qui voulait conserver d'Aiguillon, se vit harcelé chaque jour par la reine et dut finir par céder. Tout ce que Mercy put obtenir, c'est que ce ministre ne fût point exilé. « Il sort de là une grande preuve du crédit de la reine, ajoute Mercy à Marie-Thérèse, mais j'ai été affligé de l'usage qu'elle en faisait dans le cas en question : premièrement parce que cet usage était dicté par un esprit de vengeance, secondement parce que la rancune n'avait pas cédé à des raisons où l'intérêt de Votre Majesté se trouvait impliqué. »
Une fois la passion de la reine satisfaite, elle ne s'inquiéta plus de savoir quel serait le successeur d'Aiguillon, et le chevalier de Vergennes fut nommé, le 4 juin, ministre des affaires étrangères presque à son insu. La reine fut aussi ardente pour le retour de Choiseul à la cour que pour l'expulsion d'Aiguillon. Le roi, qui avait une répugnance marquée à revoir cet ancien ministre, résista, demanda que Choiseul ne reparût devant lui que dans deux mois; mais Marie-Antoinette répondit « qu'elle exigeait cette complaisance, et cela sans retard, » et ce courtisan put revenir à Versailles, à condition pourtant qu'il retournerait à sa campagne de Chanteloup jusqu'à l'automne après cette première visite.
La conviction qu'il y avait beaucoup de changements à opérer, beaucoup de mal à réparer était gé-
Vorgenncs
remplace
d'AiguilloQ
comme ministre des
affaires
étrangère^l,
4 juin 1774.
Uelour de
Choiseul
à Versailles.
Désirs de
changement,
bruits de Paris;
Louis XVI nérale; il ne se passait pas de jour sans qu'il courût et à c^diioi. à Paris des bruits sur des décisions prises par le roi, sur les nouveaux ministres qu'il veut choisir. Le 13 mai, le lendemain de l'enterrement de son aïeul, Louis XVI aurait, dit-on, annoncé à son maître d'hôtel qu'il ne voulait plus qu'une table pour lui et sa famille et exigeait la plus grande économie. Le même jour il avait, prétendait-on, réduit le nombre des chevaux de son service, qui étaient de cinq à six mille, à dix-huitcents. Le lendemain c'étaitl'équipagevert qu'il venait de supprimer, c'était la petite écurie qu'il se proposait d'abolir, ainsi que les spectacles de la cour, et généralement les menus plaisirs. Quelques jours après, le roi, s'entretenant avec le lieutenant de police Sartines, lui aurait dit. «Chargez-vous de la réforme des mœurs de la capitale, et moi je me charge de réformer celles de la cour. » On racontait que le jeune monarque, sortant incognito du château de Choisi et marchant du côté d'Orly, avait aperçu du pain noir dans un sac de toile, et que, continuant sa promenade, il s'était approché d'ouvriers qui mangeaient de ce pain, leur en avait demandé le prix, et les avait assurés avec bonté que dans peu ils en auraient du meilleur et moins cher. Histoire touchante qui devait d'autant plus être admise, que des hommes sérieux semblaient croire que le prix du pain était à la volonté du gouvernement. Nous lisons en effet que Mercy, le jour même de la mort de LouisXV, conseillait « de prendre des mesures pour que, dans deux fois vingt-quatre heures, le prixdu pain soit diminué, ^) et il ajoute: ce Le peuple disait hautement qu'il attendait cette faveur de la reine, qui est adorée. »
LOUIS XVI DU 10 MAI AU 24 août 1774. 67
Les discours prêtés au roi, les entretiens supposés entre lui et ses ministres, roulaient tous sur son désir de supprimer les dépenses superflues, de réparer des injustices commises. La foule se portait à réglise des Minimes de Chaillot pour voir les deux époux, qui édifiaient le.public par leur piété; et quand ils revenaient à la Muette, c'était au milieu de battements demainset de cris redoublés de vive le roi, vive la reine. Le2juinl774, jour delà fêle du Saint-Sacrement, Taffluence des Parisiens fut énorme à Passy pour voir le roi et la reine suivre la procession avant d'entendre la grand'messe. A leur sortie de l'église, le curé, s'adressant à Louis XVI, lui dit en finissant un discours de remercîments pour un cadeau fait à son église : ce Votre Majesté ne veut régner que par la religion; aussi annonce -t-elle déjà aux mœurs pu« bliques un modèle, au vice un vengeur, à l'autel un appui, au peuple un père, à la législation un oracle, à l'Europe un souverain, et à la France un roi. i>
Un des sujets sur lequels l'opinion publique cherchait le plus à deviner les intentions du nouveau roi était celui qui concernait TabcHtion de l'ancienne magistrature.
Les nombreux et bruyants amis des parlements craignaient que Maupeou ne s'emparât de lesprit du jeune monarque. Le texte d'une lettre du roi au comte de Lamarche l'assurant qu'il n'oublierait jamais le service important rendu à son aïeul par les nouveaux magistrats, était colporté dans Paris. L'histoire d'une importante cassette, confiée par le Dauphin, père de Louis XVI, à Mgr de Nicolaï, évêque de Verdun, qui, à sa mort, aurait été remise au premier
es LIVRE PREMIER.
président de la Cour des comptes, occupait de nouveau les propagateurs de nouvelles. Cette cassette contenait, dit-on, un plan de conduite et d'administration et des indications sur les personnes en qui son fils pourrait mettre confiance. Comme le père du roi n*aimait pas les parlements, il était supposable, affirmait-on, qu'il ne les recommandait pas à son fils, et que le clergé, adversaire des anciens magistrats, était au contraire traité avec faveur. Lorsque les nouveaux juges vinrent à Versailles présenter leurs compliments, les réponses du roi et de la reine furent commentées, et Ton observa minutieusement le ton quMls avaient mis en les débitant, pour en tirer des conclusions favorables ou défavorables au maintien ou à la destruction de l'œuvre de Maupeou. Il n'y avait pas jusqu'à la gaieté du chancelier, dans un repas d'apparat, qui n'inquiétât ses adversaires, parce qu'il y avait paru comme « un homme qui se croit assuré de l'estime, de la confiance et de la bonne grâce de son souverain. » Les préoccupations ardentes des amis de l'ancienne magistrature, les répulsions du clergé contre elle, qui se formulaient dans des écrits ou des sermons, se résumaient dans les foules par des actes de violences et d'insultes ; et lors du service fait a Notre-Dame pour Louis XV, le duc de Lavrillière écrivit au lieutenant de police Lenoir de prendre les mesures les « plus positives et les plus assurées pour empêcher au moins toute voie de fait, en supposant qu'il ne soit pas possible de provenir les huées.» tfaurepos". Dix jours uc s'étaicut pas écoulés depuis la mort de Louis XV, que l'on trouvait le roi bien lent à prendre des décisions : « On comprend, cependant, dit le
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contemporain qui nous apprend ces impatiences, qu'un grand royaume ne se gouverne pas comme une famille \ d Maurepas n'était pas, comme on l'en accusait, hostile à toute réforme et à tout progrès. Insouciant et égoïste^ plaisantant sur tout, ne recherchant que le côté ridicule des hommes et des choses, ce vieillard n'avait en lui ni la force de résistance à des changements qu'il aurait trouvés mauvais, ni la persévérance nécessaire pour vaincre les contraditions que soulèvent les améliorations les plus simples et les plus légitimes. Attaché par tradition aux anciens parlements, il appartenait à cette portion opposante de la cour qui haïssait l'ouvrage de Maupeou, autant par jalousie contre le chancelier que par une appréciation raisonnée des mesures prises par lui. Il était trop léger pour réfléchir aux graves circonstances qui avaient amené de pareilles décisions et pour comprendre que, s'il est parfois mauvais de détruire certaines institutions, il est souvent plus sage d'accepter les faits accomplis que de tenter la résurrection d'un passé détruit.
Le jour même de la mort de Louis XV, étaient circulaires parties de Versailles des circulaires aux évoques, gouvernem
, ^ j . aux intenda
aux gouverneurs et commandants de provinces, aux et aux parlements, conseils supérieurs, cours des aides, 4™m*^'i^ pour leur apprendre qu'un nouveau règne commençait : « Le roi mon très-hon seigneur et aïeul vient
* Journal de Hardy, tome If, p. 337 et suiv., 346 et suiv., 353. — Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Jfercy, tome II, p. 139, 102 et suiv., 172, 197 et suiv., *^39. — Archives nationales,0* ilO: Dé[tèehesôeSà\ni'Y\oreni\r\,2dmdi\ \11\,0^ \[9,M.ll àlO — Journal historique du rétablissement de la magistrature, tome Vi, p. 50 et suivantes. — - Mémoires secrets, tome VII, p. 193, 197.
de mourir, disait le roi au clergé. La piété et la fermeté qu'il a montrées dans sa maladie sont la suite des grâces que le Seigneur a bien voulu lui faire pendant son règne... II eût été à souhaiter que sa vie eût été aussi longue qu'elle a été remplie de gloire et de modération, et qu'elle m'eût donné le temps d'acquérir l'expérience nécessaire pour lui succéder. » Aux fonctionnaires laïques il ajoutait que Dieu avait voulu donner à son grand-père a un repos perpétuel après de longs travaux, pour maintenir, pendant son règne, la monarchie dans le haut point de gloire où il l'avait trouvée à son avènement à la couronne. » Phrases banales qui ne diffèrent de celles écrites par les prédécesseurs de Louis XVI que par l'humilité qu'il montre pour lui-même, qui est un signe de la défiance imposée à son esprit par les opinions de son époque autant que le résultat de son caractère personnel.
uemise du Lc prcmlcr édit publié par Louis XVI annonça au 'avéncS" peuple que le roi renonçait à l'impôt perçu, à chaque 30 mai 1774. j^Q^ygau règuc, SOUS le nom de droit de joyeux avènement: (c Assis sur le trône où il a plu à Dieu de nous élever, faisait dire l'abbé Terrai au roi, nous espérons que sa bonté soutiendra notre jeunesse et nous guidera dans les moyens de rendre nos peuples heureux.... Nous devons nous occuper de les soulager du poids des impositions, mais nous ne pouvons y parvenir que par Tordre et l'économie... Il est des dépenses nécessaires qu'il faut concilier avec l'ordre et la sécurité de nos États. Il en est qui dérivent de libéralités susceptibles peut-être de modération, mais qui ont acquis des droits dans l'ordre de la jus-
LOUIS XVI DC iO MAI AU 24 août 1774. 71
tice par une longue possession^ et qui dès lors ne présentent que des économies graduelles. Il est des dépenses qui tiennent à notre personne et au lustre de notre cour. Sur celles-là nous pouvons suivre plus promptement les mouvements de notre cœur, et nous nous occupons déjà des moyens de les réduire a des bornes convenables: de tels sacrifices ne nous coûteront rien dès qu'ils pourront tourner au soulagement de nos sujets, d
<c Le préambule de cet cdit, qui répand la joie dans les esprits, peut passer pour un chef-d'œuvre de politique, s'écrie Hardy.... On en attribue la rédaction à l'abbé Terrai, contrôleur général des finances, vrai prêtée sachant suivre toutes sortes d'impulsions, et se prêter au bien comme au mal, suivant que les circonstances ou les personnes peuvent l'exiger. »
Les intentions du roi étaient parfaitement sincères ; sincère pcnil refusa les jetons d'or que la ville de Paris devait *^i^ur "e^ lui offrir le 1*' janvier de chaque année, en annon- ju^m^rdo çant au prévôt des marchands qu'il ne les voulait plus ***'^^°^''*«'^ désormais qu'en argent; il fit écrire aux maires des "^^'lur^if ^^® villes de Compiègne, deBeauvais, aux trésoriers de France, au bureau des finances de Soissons, à propos des hommages à rendre au nouveau roi, qu'il ne voulait pas constituer en dépenses les différents corps des provinces du royaume. Il renonça à la vaniteuse satisfaction de voir l'empreinte de sa figure sur les monnaies françaises pour épargner les frais et les déchets d'une refonte générale, et décida que les pièces aux coins et armes du feu roi continueraient d'avoir cours. Mais quand il dut rosisler aux convoitises des personnes de son entourage, ses résolu-
tions faiblirent. Le duc d'Aiguillon, qui avait reçu 400,000 livres de brevet de retenue, ayant danandé en outre 500,000 livres pour ses dépenses extraordinaires pendant son ministère ; Louis XVI ne les refusa pas, et s*empressa aussi d'accorder une pension à l'ancien ministre de la guerre Monteynard. Marie- Thérèse, surprise, écrivit aussitôt à sa fille : « Il vaut mieux passer pom^ exact et économe, pour juste et religieux^ comme on a cru que Louis XVI sera, que de croire qu'il sera capable... d'être bon ou faible... et de ne pas soutenir la première idée que le public en a tirée, et dont vous avez vu les effets merveilleux... La gratification d'Aiguillon de 500,000 livres, la pension de Monteynard et d'autres ont fait une grande sensation dans le public... On cherchait les sujets qui ont pu entraîner le roi, et on a conclu tout de suite : Il ne sera pas ferme, et aura des favoris qui pourront le mener... Ne le menez pas dans des dépenses extraordinaires, ajoutait Timpératrice en faisant allusion au petit Trianon, donné à la reine; que ce charmant premier don du roi ne serve pas à faire trop de dépenses et encore moins de dissipations : tout dépend que cet heureux début, qui passe toute croyance, soit conservé et vous rende tous les deux heureux, en rendant vos peuples de même, qui n'attendent leur salut que de vous. — Il est vrai, répondit Marie- Antoinette, que les éloges et l'admiration pour le roi ont retenti partout. Il le mérite bien par la droiture de son âme et l'envie qu'il a de bien faire; mais je suis inquiète de cet enthousiasme français pour la suite. Le peu que j'entends des affaires me fait voir qu'il y en a de fort
LOUIS XVI DU iO MAI AU 24 août 1774. 73
difficiles et embarrassantes.... Les esprits sont divisés, il sera impossible de contenter tout le monde dans un pays où la vivacité voudrait que tout fût fait dans un moment... Le roi n'aura pas la même faiblesse que son grand-père... Mais je crains qu'il ne soit trop doux et trop facile, comme quand M. de Maurepas lui a fait donner 500,000 fr. à M. d'Aiguillon. La pension de M. de Monteynard est bien différente. On ne lui a donné que ce qu'on donne toujours aux ministres retirés. » Moins de deux mois après, la jeune reine, oubliant les graves leçons de sa mère, lui écrit d'une façon enjouée, au moment du remplacement de Rohan par le baron de Breteuil :
a Le coadjuteur a eu une petite consolation dont il n'est pas trop content; . . On lui a donné une pension de 50,000 francs pour payer ses dettes jusqu'à ce qu'il ait l'évêché de Strasbourg ; j'en fais mon compliment à ses créanciers * . »
Le duc d'Aiguillon, en se retirant, avait laissé '>"^"7non
o ' ' ministre c
libres deux ministères, celui des affaires étrangères i» ««e^rc
A juin 177
et celui de la guerre. Vergennes, ambassadeur de Turgot non
•n ^i-iiii •//i»-^ 11 ministre de
France a Stockholm, avait ete choisi a cause de la marine, conduite habile et sage à la fois qu'il avait tenue ^^J^*"""'*' lors de la révolution de Suède ; le comte du Muy fut appelé au ministère de la guerre à' cause de la
« Archives nationaks.O* 146, fol. 97, 99, 103, 146;0' 119, fol. 76, lettres du 22, 23, 28 mal 1774. Brevet de retenue en faveur de Vergennes pour le paiement qu'il doit faire à Aiguillon du 21 août 1774, fol. 112, 0< 416. Saint-Florentin au prévôt des marchands, 29 septembre 1774, p. 2,507, année 1774. — Recueil général des anciennes lois françaises. Paris, 1826, in-8«, tome XXIII, p. 4 et suivantes. — Journal de Hardy, tome II, p. 351 et suivantes. —Correspondance secrète entre Marie- Thérèse et le comte de Mercy, tome If, p. 162, 205, 229, 234. — Mémoires de Besenval, tome 1, p. 333, 340.
tendre amitié du père de Louis XVI pour lui : ces deux ministres se trouvaient parmi les personnes recommandées par le Dauphin à son fils. Un mois après ces deux nominations, le 20 juillet, un nouveau ministère devenait libre, celui de la marine. <c Le roi a renvoyé M. de Boynes, écrit la reine à sa mère ; ce n'est pas pour ses liaisons et bassesses pour la du Barry, mais pour son incapacité reconnue de tout le monde : son successeur a la réputation d'un très-honnête homme. y> Mercy, annonçant que c'est l'intendant de Limoges qui a été choisi, ajoute : a Ce choix a l'approbation générale ; non pas qu'on suppose à M. Turgot un grand talent pour la marine, mais on lui connaît un grand fonds de probité et d'honnêteté ; son prédécesseur avait une réputation tout opposée. »
Turgot, inconnu à la cour, avait pourtant conquis dans le monde des lettres et des sciences une place des plus élevées, et, ce qui était plus utile encore pour les fonctions qu'il avait à remplir, il s'était montré un administrateur aussi habile que ferme dans l'intendance de Limoges.
Turgot. Né le 10 mai 1727, Turgot arrivait au ministère à
l'âge de 47 ans. En f an t| précoce par Tintelligence, quoique sa taciturnité et ses manières gauches l'eussent fait juger peu favorablement par sa mère, il avait, dès le début, séduit toutes les personnes qui l'approchaient pai: les plus nobles qualités du cœur et par les facultés les plus brillantes de l'esprit. Au collège Louis le Grand, il distribuait le petit pécule que lui donnait son père entre ses camarades pauvres pour les aider à acheter des livres. Au collège
TURGOT DE «748 a 1774. 7»
du Plessis, où il fit sa rhétorique et sa philosophie, ses maîtres prirent un profond respect pour leur élève, et Tabbé Morellet, parlant de trois d'entre eux qui étaient des gens de mérite, écrit : Ils a ont toujours regardé M. Turgot avec une vénération profonde, qui devenait une sorte de culte, et je leur ai entendu dire souvent qu'ils se tenaient pour heureux d'avoir vécu dans un siècle où vivait M. Turgot, »
L'admiration et l'affection qu'éprouvaient pour lui ceux qui l'approchaient le suivirent à la Sorbonne * où il vint faire sa théologie. Un de ses compagnons d'études, se rappelant l'année 1748, où Turj^ot, âgé de vingt et un ans, vivait à SCS côtés, parle de lui en ces termes : a Cet homme qui s'élève si fort au dessus de la classe commune, qui a laissé un nom cher à tous les amis de l'humanité, et un souvenir doux à tous ceux qui l'ont particulièrement connu, annonçait dès lors tout ce qu'il déploierait un jour de sagacité, de pénétration, de profondeur. Il était en même temps d'une simplicité d'enfant, qui se conciliait en lui avec une sorte de dignité respectée de ses camarades et même de ses confrères les plus âgés. Sa modestie et sa réserve eussent fait honneur à ime jeune fille... Cette réserve ne l'empochait pas d'avoir la gaieté franche et naïve d'un enfant et de rire aux éclats d'une plaisanterie, d'une pointe, d'une folie. Il avait une mémoire prodigieuse... Les caractères dominants de son esprit
' La Sorbonne était une société fondée sous saint Louis par son confesseur, Robert Sorbou. Le cardinal Richelieu l'avait réorganisée, dotée, et elle était devenue une faculté de théologie. (Voir Mémoires de MoreUei, tome I, p. 8 et suivantes.)
étaient la pénétration, qui fait saisir les rapports les plus justes entre les idées, et l'étendue, qui en lie un grand nombre en un corps de système... L'esprit de M. Turgot était dans une activité continuelle. » Ce fut étant à la Sorbonne qu'il fit son premier écrit sur réconomie politique, une lettre sur le papier-monnaie, adressée à Tabbé de Cicé, depuis évoque d'Auxerre. Ses études théologiques terminées, il résolut de ne pas suivre la carrière de la prêtrise. A cette nouvelle ses amis s'émeuvent et lui demandent un rendez-vous dans sa chambre. Les abbés de Cicé, de Brienne, de Vcry et de Boisjelin, d'accord dans leur affection, Tinterpellent en ces termes : « Nous sommes tous unanimes à penser que tu veux faire une action contraire à ton intérêt et au grand sens qui te distingue. Tu es un cadet de Normandie, et conséquemment tu es pauvre. La magistrature exige une certaine aisance sans laquelle elle perd même de sa considération, et sans laquelle on ne peut espérer aucun avancement. Ton père a joui d'une grande renommée ; tes parents ont du crédit : en ne sortant pas de la carrière où ils t'ont placé, tu es assuré d'avoir d'excellentes abbayes et d'être évêquc de bonne heure. Il sera même facile à ta famille de te procurer un évêché de Languedoc, de Provence ou de Bretagne. Alors tu pourras réaliser tes beaux rêves d'administration, et, sans cesser d être un homme d'Église, tu pourras être homme d'État à ton loisir ; tu pourras faire toutes sortes de biens à tes administrés. Jette les yeux sur cette perspective : vois qu'il ne tient qu'à toi de te rendre très-utile à ton pays, d'acquérir une haute réputation, peut-
TURGOT DE iUB A <774. 77
être de te frayer le chemin au ministère ; au lieu que, si toi-même tu te fermes la porte, si tu romps la planche qui est sous tes pieds, (u seras borne à juger des procès ; tu faneras, tu épuiseras à discuter de petites affaires privées ton génie propre aux plus importantes affaires. — Je suis, mes chers amis, extrêmement touché du zèle que vous me témoignez, répondit Turgot, et plus ému que je ne puis Texprimer du sentiment qui le dicte. Il y a beaucoup de vrai dans vos observations ; prenez pour vous le conseil que vous me donnez, puisque vous pouvez le suivre. Quoique je vous aime, je ne conçois pas entièrement comment vous êtes faits. Quant à moi, il m'est impossible de me dévouer à porter toute ma vie un masque sur le visage. »
Un pareil entretien, raconté par Dupont de Nemours, fait comprendre que le gouvernement de la France n'avait pas seulement l'apparence théocratique que lui imprimait la similitude d'étiquette observée vis-à-vis du roi comme vis-à-vis du prêtre qui officie. La confusion entre le gouvernement des intérêts matériels et celui des âmes était complète. Turgot, en répondant comme il le fit, n'obéissait pas seulement aux inspirations d'une morale élevée, qui ne confond pas la mission du prêtre avec les carrières où il est licite de chercher les honneurs et la fortune. Turgot avait le pressentiment de l'avenir, et sentait autour de lui cette fermentation sourde des esprits qui ressemble à la germination des plantes^ et aboutit, si elle est comprimée, à un volcan.
Nommé substitut du procureur général en 1751, Targotuon»
' ^ magistrale
conseiller au parlement de Paris en 1752, puis maître ïtm. ses
78 LIVRE PREMÎEU.
crits sur la dcs rcquctes en 1753, Turgot nous initie, dans cette
tolérance. , ., / * • u 'j • a w
dernière annee^ aux pensées qui obsédaient son esprit. ce Vous me demandez, ccrivait-il à un de ses anciens condisciples en Sorbonne, à quoi je réduis la protection que l'État doit accorder à la religion dominante. Je vous réponds... aucune religion n'a droit d'exiger d'autre protection que la liberté,.., aucune religion n'a de droit que sur la soumission des consciences. L'intérêt de chaque homme est isolé par rapport au salut ; il n'a, dans sa conscience, que Dieu pour témoin et pour juge. Les liens de la société n'ont rapport qu'aux intérêts dans la poursuite desquels les hommes ont pu s'entr'aider, ou qu'ils ont pu balancer l'un par l'autre. Ici le secours des autres hommes serait impossible, et le sacrifice de leur véritable intérêt serait un crime. L'État, la société, les hommes en corps, ne sont donc rien par rapport au choix d'une religion.... car une religion est fondée sur une conviction. Une religion n'est donc dominante que de fait et non pas dans le droit... Je ne veux cependant pas interdire au gouvernement toute protection d'une religion. Je crois, au contraire, qu'il est de la sagesse des législateurs d'en présenter une à l'incertitude des hommes. Il faut éloigner des hommes l'irréligion et l'indifférence qu'elle donne pour les principes de la morale. Il faut prévenir les superstitions, les pratiques absurdes... Il faut une instruction publique répandue partout, une éducation pour le peuple... Il faut donc une religion répandue chez tous les citoyens.... et que l'État en quelque sorte présente à ses peuples, parce que la politique, qui considère les hommes comme ils sont,
TtlRGOT DE n48 A n74. 70
sait que, pour la plus grande partie, ils sont incapables de choisir une religion,... Je crois donc que l'État doit, parmi les religions qu'il tolère, en choisir une qu'il protège.... Je voudrais que l'État ne fit autre chose pour cette religion que d'en assurer la durée, en établissant une instruction permanente et distribuée dans toutes les parties de l'État... que chaque village ait son curé ou le nombre de ministres nécessahres pour son instruction, et que la subsistance de ses ministres soit assurée indépendamment de leur troupeau.... Ce n'est pas là un droit qu'ait la rehgion; car c'est à celui qui la croit et qui croit avoir besoin d'un ministre à le payer. Mais on sent bien que, s'il n'y avait pas de ministres dont la subsistance fût indépendante des révolutions qui arrivent dans les esprits, toutes les religions s'élèveraient nécessairement* sur les ruines les unes des autres, et la seule avarice laisserait bien des cantons sans aucune instruction. Je ne laisserais donc aux ministres des religions tolérées que les subsides de leurs disciples.... Un État choisira ordinairement, pour l'adopter, la secte la plus nombreuse... La société peut choisir une religion pour la protéger, mais elle la choisit comme utile et non comme vraie ; et voilà pourquoi elle n'a pas le droit de défendre les enseignements contraires... ils ne peuvent être l'objet de ses lois prohibitives... Les guerres albigeoises et l'inquisition établie en Languedoc, la Saint-Barthélemi, la Ligue, la révocation de l'édit de Nantes, les vexations contre les jansénistes, voilà ce qu'a produit cet axiome : Une loi, une foi, un roi. »
Une année après cet écrit, se trouvant en face de
projets nouveaux contre les protestants et la singulière prétention des parlements de faire administrer les sacrements aux jansénistes malgré la défense des évêques, Turgot reprit de nouveau la plume : ce Quoi donc! s'écria-t-il, tandis qu'il serait permis aux évêques d'exclure les protestants du nombre des citoyens, il leur serait ordonné de distribuer les grâces du ciel à ceux qu'ils en ont jugés indignes!... Faut-il moins de dispositions pour la communion que pour le mariage? Si le prince peut obliger à donner le sacrement de TEucharistie, pourquoi n'oblige-1- il pas à donner le sacrement dont il a voulu faire dépendre l'état de ses sujets?... Rien n'est si commun que d'enlendre dire aux mêmes gens... qu'il ne faut gêner personne, et en même temps qu'on doit traiter les protestants de rebelles... Cette contradiction ne viendrait-elle pas de deux idées bien vraies, qu'on ne distinguerait pas assez? je veux dire la nécessité de ne point contraindre les consciences dans l'ordre civil, et la nécessité de n'admettre qu'une religion dans l'ordre spirituel. » Il démontrait, en s'appuyant sur l'Évangile et sur les Pères de l'Église, que la religion ce devrait toujours être séparée du gouvernement: l'Église, occupée du salut des âmes, l'empire, occupé du bonheur des peuples, l'un et l'autre ayant ses lois distinctes, comme les choses du ciel doivent l'être de celles de la terre. » Reproduisant ces objections futiles et banales qui consistent à dire que le prince obligé de tolérer dans ses États toutes sortes de religions, serait amené à souffrir des sacrifices humains, il répondait : « Les actions sont la seule chose qui intéresse
iij^
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rÉtat dans la religion. Quant à la docirine et même à la morale, dans les objets de pure spéculation, elles doivent lui être indifférentes, . . Il est défendu de tremper SCS mains dans le sang des autres.... ce ne sera un crime d'immoler que parce que c'en est déjà un de tuer... Le prince qui permettrait de croire à Mahomet ne serait pas obligé pour cela de permettre la polygamie... l'opposition de la mulli* plicité des femmes au bien public suflirait pour qu'il l'empêchât de s'introduire. Dans le voleur qu'on punit, on n'a point d'égard à l'Évangile ; il est condamné non comme mauvais chrétien, mais comme mauvais citoyen. y> Il démontrait que, si les campagnes fumaient encore du sang répandu dans les guerres de religion, c'était l'unité de religion à laquelle on avait voulu contraindre et non la multiplicité des opinions qui avait amené les guerres civiles. Il répondait aux personnes qui voulaient que le roi interdît les refus de sépulture qui <c déshonorent, disaient-elles, et celui qui meurt, et la famille qui lui survit : » L'inhumation du corps, « voilà ce qui regarde les magistrats ; les prières, les cérémonies, le lieu saint où doivent reposer les os des morts, voilà le patrimoine de l'Église... elle ne peut accorder la sépulture qu'à ceux qu'elle regarde conune ses enfants.... Pourquoi le refus de sépulture ecclésiastique serait-il déshonorant 7 II ne prouve rien autre chose sinon que celui dont on ne veut pas enterrer le cadavre ne pensait pas comme celui qui le refuse.... Ce déshonneur ne vient donc que de ce que la sépulture a été confiée aux seuls prêtres....
Celui qui ne pense pas comme son curé est Iraié I. ô
comme celui que TÉtat a proscrit, l'hérétique comme le voleur qui meurt sur la potence. Voilà la seule source de l'atteinte que les refus de sépulture donnent à la réputation. Pour en préserver les sujets, il n'est pas nécessaire de forcer les ecclésiastiques à enterrer les cadavres de tous ceux qui n'auront pas pensé comme eux : ce serait une injustice de plus. La source du mal vient de ce que la sépulture civile et la sépulture ecclésiastique sont confondues; le remède est donc de les séparer. »
ides variées Passaut dc CCS qucstions, qui enflammaient lèses-
\ Turffot* su
)Di8ion pour prits par suite des souffrances subies, à l'étude des co7p"o/ langues, de la méthaphysique, des lois, des sciences ipritdesecte. mathématiques, de*,la physique, de l'astronomie, à la poésie, il était ramené d'une manière invincible, au milieu de la fermentation d'un esprit qui veut tout connaître et tout approfondir, aux questions qui intéressent le bien-être des hommes. Dès 1753, il traduisait l'ouvrage anglais de Tucker sur le commerce, et les dissertations de Hume sur les partis politiques et la liberté de la presse. Connaissant l'anglais au point de pouvoir récrire avec facilité et correction, il puisait dans l'étude des auteurs de ce pays les idées pratiques d'un peuple qui, aujourd'hui encore, est le seul qui ait compris les vrais principes de la liberté rehgieuse, et qui depuis longtemps, abandonnant les guerres folles et stériles, qui n'ont pour but que la vanité des souverains, n'avait consacré ses forces militaires qu'à soutenir des intérêts commerciaux et qu'à développer la puissance effective de la nation anglaise. Portant, dans ses études, l'esprit généralisateur qui est une des qualités du génie français, comme la pré-
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cision et la clarté, il démêlait la vérité dans la comparaison des mœurs d'un peuple arrivé à la liberté politique avec celles d'une nation qui y aspirait.
Quoique magistrat de fait, il ne partageait aucun des préjugés des parlements. Il pensait que, le roi devant à ses sujets des tribunaux pour rendre la justice, il suffisait que les juges choisis fussent éclairés et indépendants dans Texercice des fonctions restreintes qu'ils avaient à remplir. Il pensait que des magistrats abandonnant leurs fonctions parce qu'on a blessé des opinions ou des privilèges étrangers à leur devoir principal, ne pouvaient que fournir des armes à l'anarchie ; aussi se sépara-t-il de ses confrères, et brava-t-il l'impopularité en acceptant une place, en 1753, dans la Chambre royale, destinée à les remplacer momentanément lors de leur exil. Il rentra dans le Parlement quand il fut rappelé. Occupant ses loisirs à faire divers articles pour V Encyclopédie, il en avait préparé d'autres ; mais sa répulsion raisonnée pour l'esprit de corps ou l'esprit de secte, qui est la même chose, Téloigna d'une œuvre à laquelle il avait applaudi, du jour où il fut question d'im parti, encyclopédique.
a C'est l'esprit de secte, disait-il à ses amis, qui appelle sur les vérités utiles les ennemis et la persécution. Quand un homme isolé propose modestement ce qu'il croit la vérité, s'il a raison, on l'écoute , et s'il a tort, on l'oublie. Mais, lorsqu'une fois des savants même se sont mis à faire corps et à dire nous, à croire pouvoir imposer des lois à l'opinion publique, l'opinion publique se révolte contre eux avec justice, parce qu'elle ne doit recevoir de lois que de
la vérité, et non d'aucune autorité. Tout corps voit bientôt sa livrée portée par des imbéciles, par des fous, par des ignorants, fiers, en s'y agrégeant, de faire un personnage. Il échappe à ces gens des sottises et des absurdités... qu'on ne manque pas d'imputer à tous les confrères de ceux qui se les sont permises... La vérité importante qu'on avait découverte demeure étouffée et méconnue. Elle paie les dettes de Terreur, de la partialité, de la prétention, de l'exagération, de l'imprudence avec lesquelles elle a fait la faute de s'associer. » Il avait trop vu combien il est difficile aux hommes les plus estimables de se soustraire à l'espèce de fanatisme qui est inséparable de l'esprit de corps, pour ne pas admettre que la morale des corps les plus scrupuleux ne vaut jamais celle des particuliers honnêtes.
Ses travaux le mirent en relation d'amitié avec Trudaine, le fondateur de l'école des ponts et chaussées, et avec son fils ; il se lia avec Quesnay, le chef de l'école des économistes, et l'intendant du commerce Gournay. Il accompagna Gournay dans les tournées qu'il fit, en 1755, à la Rochelle, Bordeaux, Montauban et dans la Guyenne. En 1756, il alla avec lui dans l'Orléanais, le Maine et la Bretagne, éclairant et modifiant les théories de Quesnay aux lumières de la pratique des hommes et des choses, dans de longues conversations avec cet observateur profond qui était fils de négociant et l'avait été lui-même *.
* Mémoires de M°^^ Campan^ tome I, p. 8t, 343. — Correspondanse secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy, tome II, p. 207, *lTlyU%.— Archives nationales, 0^ 119, fol. 80, 81,100, 101.— if^moim de Vabhé Morellet. Paris, 1821, in.8°, tome I, p. 8, It, 14, 15. — Mémoires sur la vie et les ouvrages de Turgot (par Dupont de Nemours). Philadelphie, 1782, in-S», tome I, p. 6 et suiv., 12, 20, 41, 43, 47. —
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Quand Gournay mourut, en 1759, Turgotfutpro- opinions
, , économiques
fondement afflige ; il rassembla ses souvenirs sur cet de Turgot; son excellent citoyen et rédigea un éloge de sa vie qui couroty^u résume, en un tableau clair et précis, les vues des économistes et les critiques des procédés administratifs de son temps. Ce travail, rédigé deux années avant qu'il entrât dans la vie active de Tintendant, montre à la fois les principes qui guideront Turgot dans sa carrière nouvelle, sa profonde sagesse et rétendue de ses lumières.
ce M. de Gournay, dit-il^ pensait que tout homme qui travaille mérite la reconnaissance du public. Il fut étonné de voir qu'un citoyen ne pouvait rien fabriquer ni rien vendre sans en avoir acheté le droit en se faisant recevoir à grands frais dans une communauté... Il pensait qu'un ouvrier qui avait fabriqué une pièce d'étoffe, avait ajouté à la masse des richesses de l'État une richesse réelle ; que si cette étoffe était inférieure à d'autres, il se trouverait parmi la multitude des consommateurs quelqu'un à qui cette infériorité même conviendrait... Il était bien loin d'imaginer que cette pièce d'étoffe, faute d'être conforme à certains règlements, dût être coupée de trois aunes en trois aunes, et le malheureux qui l'avait faite condamné à une amende... et qu'il fallût qu'un ouvrier, en faisant une pièce d'étoffe, s'exposât à des risques et des frais dont Thomme oisif était exempt... M. de Gournay
Œuvres complètes de Condoreet Paris, 1847, gr. in-8% tome V, p. 8, 18, 25. — Œuvres de Turgot. Paris, 1844, gr. in-8% tome I, p. xiii, xxv et suiv., xxxu et sniv., 94 et saiv.; tome II, p. 675, 686 et suiv., 688 et suiv., 696 et suiy., 700. — Journal historique du ritahlissemerU de Iq magistrature, tome VI, p. 112 et Buiyantes.
n'avait pas imaginé non plus que, dans un royaume où l'ordre des successions n'a été établi que par les coutumes, et où l'application de la peine de mort à plusieurs crimes est encore abandonnée à la jurisprur dence, le gouvernement eût daigné régler, par des lois expresses, la longueur et la largeur de chaque pièce d'étoffe, le nombre des fils dont elle doit être composée, et consçicrer, par le sceau de la puissance législative, quatre volumes in-4** remplis de ces détails importants... Il n'avait pas imaginé que, dans un royaume soumis au même prince, toutes les villes se regarderaient mutuellement comme ennemies, s'arrogeraient le droit d'interdire le travail dans leur enceinte à des hommes désignés sous le nom d'étrangers, de s'opposer à la vente et au passage libre des denrées d'une province voisine... Il n'était pas moins étonné de voir le gouvernement s'occuper de régler le cours de chaque denrée, proscrire un genre d'industrie pour en faire fleurir un autre, assujettir à des gênes particulières la vente des provisions les plus nécessaires à la vie, défendre de faire des magasins* d'une denrée dont la récolte varie tous les ans et dont la consommation est toujours à peu près égale, défendre la sortie d'une denrée sujette à l'avilissement, et croire s'assurer l'abondance du blé en rendant la condition du cultivateur plus incertaine et plus malheureuse que celle des autres citoyens... M. de Gournay avait fait et vu faire pendant vingt ans le plus grand commerce de l'univers, sans avoir eu occasion d'apprendre, autrement que par les livres, l'existence de toutes ces lois... Il ne croyait point alors qu'on le prendrait pour un novateur ou
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un homme à systèmes, lorsqu'il ne ferait que développer les principes que rexpérience lui avait enseignés... Ces principes, qu'on qualifiait de système nouveau, ne lui paraissaient que les maximes du plus simple bon sens. Tout ce prétendu système était appuyé sur cette maxime : qu'en général tout homme connaît mieux son propre intérêt qu'un autre homme à qui cet intérêt est entièrement indifférent. De là M. de Gournay concluait que, lorsque l'intérêt des particuliers est précisément le même que l'intérêl général, ce qu'on peut faire de mieux est de laisser chaque homme libre de faire ce qu'il veut... La liberté générale d'acheter et de vendre est le seul moyen d'assurer, d'un côté, au vendeur un prix capable d'encourager la production, de l'autre, au consommateur la meilleure marchandise au plus bas prix... Il peut y avoir un marchand fripon et un consommateur dupe... Vouloir que le gouvernement empêche ces fraudes, c'est vouloir l'obliger de fournir des bourrelets à tous les enfants qui pourraient tomber. . . S'imaginer qu'il y a des denrées que l'État doit s'attacher à faire produire à la terre plutôt que d'autres, qu'il doit établir certaines manufactures plutôt que d'autres... prétendre soutenir les manufactures aux dépens de l'agriculture en tenant de force le prix des vivres au-dessous de ce qu'il serait naturellement... c'est se méprendre grossièrement sur les vrais avantages du commerce; c'est oublier que, nulle opération de commerce ne pouvant être que réciproque, vouloir tout vendre aux étrangers et ne rien acheter d'eux est absurde. On ne gagne à produire une denrée plutôt qu'une autre qu'autant que cette
denrée rapporte, tous frais déduits, plus d'argent à celui qui la fait produire à sa terre ou qui la fabrique... Il est inutile de prouver que chaque particulier est le seul juge compétent de cet emploi le plus avantageux de sa terre et de 6es bras... M. de Gournay concluait que le seul but que devait se proposer l'administration était : 1"* de rendre à toutes les branches du commerce cette liberté précieuse que les préjugés des siècles d'ignorance , la facilité du gouvernement à se prêter à des intérêts particuliers... lui ont fait perdre ; 2° de faciliter le travail à tous les membres de l'État, afin d'exciter la plus grande concurrence dans la vente... M. de Gournay pensait qu'il était essentiel de délivrer l'industrie.... de cette multitude de taxes que la nécessité de subvenir aux besoins de l'État a fait imposer sur tous les genres de travail... l'arbitraire de la taille, la multiplicité des droits sur toutes espèces de marchandises, la variété des tarifs, l'inégalité de ces droits dans différentes provinces, la multiplication des visites, Timportunité des recherches nécessaires pour aller audevant des fraudes... les contestations interminables, si funestes au commerce. y>
Dans cet écrit se trouve plus d'une considération qui prouve que, si Turgot partageait les opinions des économistes de son temps, il était loin d'y être asservi au point d'admettre leurs théories comme des principes immuables qui ne devaient fléchir devant aucune considération pratique, ce L'État, dit-il, comme protecteur des particuliers,... est intéressé à ce que personne ne puisse faire à un autre un tort considérable.... Comme formant un corps
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politique, il est obligé de se défendre contre les invasions extérieures et d'employer de grandes sommes dans des améliorations intérieures; il est intéressé à ce que la masse des richesses de l'État et des productions annuelles de la terre et de l'industrie soit la plus grande qu'il est possible. » Il pense, il est vrai, que c'est la liberté la plus complète qui permettra d'atteindre le but qu'il propose; mais il reconnaît que, si le vendeur est lésé par manque d'un nombre suffisant d'acheteurs, ce qui abaisse le prix de sa marchandise, il cessera de produire (( la denrée en aussi grande abondance ; » il affirme que le gouvernement doit a procurer à la nation la plus grande masse possible de richesses... que l'État, n'ayant de richesses réelles que les produits annuels de ses terres et de l'industrie de ses habitants, sa richesse sera la plus grande possible quand le produit de chaque arpent de terre et de l'industrie de chaque individu sera porté au plus haut point possible... Il sera toujours vrai, affirme-t-il, que la plus grande richesse et la plus grande population donneront à TÉ* tat le moyen d^assurer son indépendance. » Et plus loin il dit: a II faut ouvrir au vendeur... tous les débouchés de sa denrée, seul moyen d'assurer au travail sa récompense et de perpétuer sa production. » La conclusion de ces principes généraux pouvait amener Turgot à ne pas pousser à l'extrême ses théories spéculatives. C'est en vantant Gournav qu'il écrit : ce Dégagé de Turgot était à
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tout intérêt personnel et de toute ambition, il n avait pratique et
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pas même cet attachement a son opinion que donne opioioos en
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1 amour-propre.... son esprit, toujours sans preven- dimpôts. tion, était toujours prêt à recevoir de pouvelles lu-i
90 LIVIIE PREMlIiB.
mières. Il a quelquefois changé d'avis sur des matières importantes, et il ne paraissait pas que son ancienne opinion eût retardé le moins du monde l'impression subite que la vérité offerte faisait naturellement sur un esprit aussi juste que le sien. j> Turgot, du reste, admettait qu'un État doit suffire à tous ses besoins : « 11 n'y a point de nations qui soient industrieuses et commerçantes par opposition à l'agriculture, il n'y a pas non plus de nations qui soient agricoles par exclusion de l'industrie et du commerce. Le mot nation n'a pas été jusqu'ici trop bien défini, parce qu'on a souvent confondu les nations avec les corps politiques et les États. Une nation est un assemblage d'hommes qui parlent une même langue maternelle.... Le nom de nation ne peut s'appliquer qu'à un grand peuple répandu sur une vaste étendue de pays qui fournit aux habitants de quoi satisfaire à leurs besoins. ï>
Turgot entrait donc dans l'administration en économiste éclectique, comme le dit Dupont de Nemours et lui-même* lorsqu'il conseille d'éviter les suppositions arbitraires par lesquelles on s'efforce souvent d'expliquer tous les phénomènes et prescrit d'avoir « une opinion adoptée mûrement, appuyée sur des preuves et suivie dans ses conséquences. » Il croyait de plus que, dans la réforme des abus, a toutes les améliorations ont besoin d'être préparées, que les secousses trop subites sont dangereuses; mais il pensait que la modération nécessaire devait être dans l'action et non dans la spéculation. » Ou peut ranger dans la spéculation la conviction exprimée par Turgot de la possibilité d'établir un impôt
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unique sur la terre. La surprise que peut causer celte idée est d'autant plus grande que Turgot la conserve même pendant sa vie d'intendant et après ses fonctions de ministre. Dans le plan d'un mémoire sur les impositions, destiné au contrôleur général Bertin^ Turgot, après avoir passé en revue les différentes sortes d'impôts conclut : ce J'ai déjà dit qu'il n'y avait que le propriétaire des biens-fonds qui dût contribuer à l'imposition ; une première raison, c'est que lui seul a intérêt à conserver l'ordre permanent de la société... Une seconde raison, et la plus péremptoire, c'est que le propriétaire de fonds est le seul qui ait un véritable revenu. » Il va jusqu'à écrire: a Une loi immuable pourrait terminer à jamais toutes les disputes entre le gouvernement et le peuple, surtout en fixant une quotité pour la guerre et une pour la paix. On s'arrangerait sur ce pied dans les achats et les ventes, et l'on n'achèterait pas plus la part qu'aurait l'impôt dans le produit net qu'on achète celle du curé. Au bout de quelque temps, il est très-vrai que personne ne paierait d'impôts; mais le roi serait propriétaire d'une partie proportionnelle du revenu de toutes les terres. .. Ce revenu augmenterait comme les richesses de la nation... La richesse du roi serait la mesure de la richesse des peuples, et l'administration, toujours frappée par le contre-coup de ses fautes, s'instruirait par une expérience de tous les instants. » Turgot faisait, comme bien d'autres, son roman dans ce mémoire, qui ne fut jamais achevé, et nous présente, sans nul doute, le premier jet de son âme ardente. Mais ce qui est plus caractéristique, et donne d'une manière plus sincère la per;-
sistance de sa croyance dans la possibilité d'un impôt, unique, levé sur les seuls revenus de la terre, ce sont les conseils qu'il se proposait de présenter à Franklin dans l'intérêt des États-Unis d'Amérique : a Comme chaque citoyen, dit-il, en achetant la denrée qu'il veut consommer , semble ne payer que volontairement l'impôt dont elle est chargée, bien des personnes... séduites par cette apparence de liberté, n'ont pas hésité à préférer à tout autre genre d'impôt ceux qui sont établis sur les diverses consommations et sur l'entrée et la sortie des marchandises ; mais ceux qui ont approfondi la matière sont loin de penser ainsi. Leurs réflexions, d'accord avec l'expérience, leur ont démontré que la totalité des impôts, sous quelque forme qu'ils soient levés, est toujours, en dernière analyse, payée par les propriétaires des terres... l'effet immédiat de tout impôt sur les consommations est le renchérissement de la denrée... Les propriétaires payent le renchérissement de toutes les denrées qu'ils consomment par eux-mêmes ou par leurs salariés... Il n'entre dans le commerce que deux choses, les productions de la terre et le travail... Ce sont... les dépenses du cultivateur et celles du propriétaire qui distribuent les subsistances etles autres jouissances à toutes les autres classes de la société... Puis donc que le cultivateur et le propriétaire salarient tout le reste de la société. . . il est clair que c'est le propriétaire qui paye seul l'augmentation survenue dans la masse des salaires... il ne peut éviter de payer seul, et il n'a sur ce point d'autre intérêt que de payer avec le moins de frais possible... L'impôt réparti proportionnellement sur
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le revenu des terres n'est point injuste : toujours demandé à celui qui peut payer, il n'est point accablant... Il n'en est pas de même lorsque l'impôt, établi sur le travail et les consommations, n'est payé qu'indirectement par les propriétaires... l'État (dans ces impôts) demande à celui qui n'a rien, et c'est contre celui qui n'a rien que sont dirigées immédiatement toutes les poursuites. t>
Malgré cette défense théorique de l'impôt unique impartiaiit et territorial, il est facile de trouver dans les œuvres ^^^\ de Turgot la preuve péremptoire qu'il était loin de faat^^! ces rêveurs ignorants, qui traitent leurs semblables **JÏS2w comme des matériaux inertes et n'hésitent pas à promener la misère chez un peuple pour satisfaire une fantaisie de leur imagination. A propos d'un prix qu'il avait offert à ses administrés pour le meilleur mémoire écrit sur l'effet produit par l'impôt indirect sur les revenus des propriétaires de biensfonds, nous lisons cette phrase : « De très-grands génies ont cru que la forme des impôts indirects mis sur l'industrie et les consommations pouvait avoir beaucoup d'avantages, en ce que le partage apparent des charges publiques entre tous les membres de la société en rend le poids moins sensible, en ce qu'une partie de cette charge est payée volontairement, en ce qu'elle se proportionne même à la fortune des contribuables, qui ne payent qu'à raison de leurs dépenses, et qui ne dépensent qu'en proportion de leurs richesses; enfin en ce que ces impôts sont quelquefois dans la main du gouvernement un moyen d'écarter de certaines branches de commerce la concurrence des
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étrangers, et d'en réserver le profit aux nationaux. » ipossibiiité L'immense développement des richesses mobi-
rèduire tous ^ *^*
s impôts en Hères a détruit, par le fait, les conceptions de lécole des physiocrates, et montré que si^ par suite du raisonnement, on pouvait rattacher toute chose matérielle à une des productions de la terre, ce n'était pas une raison pour pouvoir déduire de ce travail subtil de l'esprit une conclusion sensée en faveur d'un système d'impôt. La France, d'après la statistique faite en 1837, posséderait en terres arables, prés, bois, vignes, landes, etc., plus de quaranteneuf millions d'hectares. Si l'on appliquait la théorie des physiocrates, il faudrait, avec les budgets modernes, faire supporter directement à la terre un impôt de deux milliards au moins : cela ferait plus de quarante francs d'impôt par hectare. Or, si Ton considère qu'il y a plus de sept millions d'hectares de bois, plus de sept millions d'hectares de pâtis ou de landes, plus de soixante-quatre mille hectares d'oseraies, ce qui ferait près de quinze millions d'hectares qui sont loin d'être d'un grand rapport, on verrait que l'impôt dépasserait de beaucoup ce que Ton appelait, dans cette école d'économistes, le revenu net, et que le cultivateur, pour récupérer sur les autres citoyens l'impôt qu'il serait chargé d'avancer, serait obligé de leur demander, de sa denrée, des prix que les économistes étaient loin de prévoir et de pouvoir calculer. Il aurait du reste fallu, comme dans les systèmes éclos loin des salutaires et indispensables leçons de la pratique, supposer que tous les peuples voisins consentiraient à forcer les propriétaires à faire l'avance
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des impôts et que les charges des cultivateurs fussent sinon les mêmes, au moins assez élevées pour compenser les frais de transport d'une contrée dans une autre, et permettre ainsi aux cultivateurs français de donner à leur gouvernement les sommes qu'il leur demanderait en les exigeant des acheteurs.
Turgot, qui avait cherché, chez un ami commun, Ferwjîinfio. des consolations à la douleur qu'il éprouvait de la perte de Gournay, quitta la campagne de M. de Trudaine, Montigny, pour se diriger sur la Suisse. Il parcourut le pays observant la nature des montagnes, la qualité des terres, s'informant des méthodes agricoles, du commerce, des fabriques*. Il ne pouvait pas, en passant dans le voisinage de Ferney, oublier le génie puissant qui, attaquant les bases du gouvernement théocra tique de la France, avait indiqué l'origine des douleurs imposées si longtemps à un* peuple. Sans le travail préliminaire d'opinion que Voltaire avait suscité et auquel il s'était associé, les projets de bien rêvés par Turgot étaient impossibles, car il n'y avait pas un abus, pas une injustice sociale, qui ne fussent prônés et défendus au nom de la religion. Turgot avait trente-trois ans, juste la moitié de l'âge de Voltaire, quand sur les frontières de la France, à la porte d'un pays libre, il aborda cet homme qui, portant la pensée de son siècle, osa à la fois braver les clameurs des ignorants dont il défendait les intérêts et des hypocrites qu'il démasquait. Grandi aux yeux du jeune magistrat par les admirations mêlées d'outrages
I Œuvres de Turgot, tome I, p. 262 et suiv., 266 et suiy., 276, 280 et 8uiv., 289 et suiv., 400, 407 et suiv., 409 et suiv., 413, 417 et suiv., 440. Mémoires sur la vie et les ouvrages de Turgot, tome I, p. 45.
m UyRE PREMIER.
et d'amertumes qui s'attachaient à sa personne vivante comme encore aujourd'hui à sa mémoire, Voltaire reçut Turgot en ami. « Nous avons à présent M. Turgot, qui vaut mieux que tout le parquet. Celui-là n'a pas besoin de mes instructions^ il m'en donnerait, écrit-il à d'Argental. C'est un homme d'un rare mérite, mande-t-il plus tard à d'Alembert : quelle différence de lui à un conseiller de la Grand'Chambre! » Turgot, dont le premier besoin de l'âme était d'être utile au genre humain, éprouva une vive sympathie à la vue du premier homme qui eût mis l'incomparable' lucidité de son esprit au service du peuple. Voltaire, en faisant pénétrer la lumière dans les obscurités d'une administration publique, en brisant les liens factices qui rattachaient des affaires purement humaines avec des croyances religieuses, en faisant comprendre aux uns la cause de leurs souffrances, en reprochant aux autres leur égoïsme, présentait la puissance du génie sous une forme inconnue jusqu'à lui dans l'histoire. Les siècles passés avaient eu des savants qui enseignaient ce qu'ils avaient appris à quelques écoliers groupés autour de leur chaire, des ecclésiastiques rappelant d'une manière générale aux simples citoyens comme aux rois leurs devoirs de justice et d'humanité ; mais ils n'avaient pas eu et ne pouvaient pas avoir des hommes analysant à un peuple entier les détails d'un gouvernement, dévoilant une, à une les passions, les convoitises cachées sous des mots sonores, et flétrissant au nom de la conscience et de la raison la folle prétention d'enchaîner les pensées de l'âme et de cruellement châtier ses manisfestations les plus inoffensives. Pour qu'un pareil
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homme parût, il fallait qu'une civilisation avancée lui donnât des auditeurs intelligents, qu'une opinion publique assez puissante pour être respectée le protégeât contre les détenteurs du pouvoir. Pour qu'un instituteur de ce genre fût accueilli, il fallait que la nature le douât d'un amour sérieux pour ses semblables, d'une haine vigoureuse pour les injustices; il fallait que, tout en étant supérieur à tous, il ressetatît les passions, les désirs des hommes de son temps, et ne vécut point dans la contemplation d'un idéal plus ou moins éloigné. De pareilshommes seront les grands hommes de l'avenir. Ce sera pour eux que Ton tressera des couronnes, au lieu de les réserver à ceux qui font souffrir ou périr leurs semblables pour la satisfaction de leur orgueil. Le nom qu'ils doivent porter n'est pas encore trouvé, puisque le mot qui expliquerait le mieux leur mission bienfaisante, celui de vulgarisateur y n'est pas inscrit dans le dictionnaire.
Le premier qui a apparu a baptisé son siècle; celui qui sera le second, et que nous trouvons en 1760 à Ferney, a imprimé sur son nom un immortel respect.
A peine Turgot fut-il de retour à Paris qu'il fut xargot nommé nommé intendant, ce Depuis que j'ai reçu la lettre de Limoges que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, mande-til à Voltaire, j'ai le malheur d'être intendant. Je dis malheur, car, dans ce siècle de querelles, il n'y a de bonheur que de vivre philosophiquement entre Tétude et ses amis. C'est à Limoges qu'on m'envoie. J'aurais beaucoup mieux aimé Grenoble, qui m'aurait permis de faire de petits pèlerinages à la chapelle de Confucius et de m'instruire avec le grand prêtre.
— Un de vos confrères vient de m'écrire, lui répondit Voltaire, qu'un intendant n'est propre qu'à faire du mal ; j'espère quevous prouverez qu'il peut faire beaucoup de bien. »
État misérable Turgot trouva la généralité de Limoges dans
de la généra- / «» / n ' j '
lité de Limoges, uu ctat effrayant de pauvreté. Son prédécesseur, ']^nt\lm M. de Tourny, désirant établir la taille d'après le
^\I\eyéiI^r revenu des propriétés, avait commencé un ca- ^*"®** dastre en 1738. Les deux tiers de la province avaient été arpentés, mais aucune carte ne résumait ce travail, et c'était sur les simples brouillons des opérateurs que les paroisses étaient taxées. Sur le tiers de la province, où les propriétés n'avaient pas été mesurées, l'impôt se percevait d'après d'anciennes déclarations des propriétaires. Vingt-deux années s'étaient écoulées sans qu'aucune constatation eût été faite sur les changements de propriétés, par ventes, successions ou échanges, quand Turgot entreprit de débrouiller un semblable chaos. Les collecteurs de cet impôt, choisis par les habitants et forcés d'accepter leurs fonctions, ne savaient généralement ni lire, ni écrire. De cette bizarre situation résultait la ruine pour eux, puisqu'ils répondaient de l'impôt sur leur propre fortune^ et la ruine pour les contribuables, puisque souvent certains d'entreeux,victimesde l'ignorance du collecteur, devaient payerplusque la taxe. Comme les collecteurs étaient pris dans les familles les plus riches, il en résultait que chacune d'elles était successivement appauvrie sans que les plus pauvres s'enrichissent pour cela. Turgot, calculant la somme des remises accordées aux collecteurs, s'aperçut qu'en réunissant
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plusieurs paroisses soumises à plusieurs collecleurs, il pourrait obtenir un salaire suffisant pour un fonc* tionnaire sachant lire et compter et pouvant donner des reçus aux contribuables. Il pourvut ces commissaires aux tailles d'instructions précises leur indiquant les difficultés qu'ils rencontreraient et les moyens de les surmonter, et sachant ennoblir leur emploi 9 il leur écrivit après avoir parlé d'impôts t Vous devez vous regarder comme autant de subdelégués ambulants. Ne négligez point de vous instanire de Tétat de Tagriculture et de la quantité de tofres en friche, des améliorations dont elles seraient soflceptibles... Écoutez les plaintes des particuliers sur toutes sortes d'objets. Vous vous attacherez à découvrir... les abus de tous genres dont le peuple peut souCTrir. . Vous vous informerez. . . des médecins, des chirurgiens, des personnes charitables qui s'occupent de médecine. »
II y avait à peine quelques mois que Turgot on propose cherchait à amoindrir les souffrances des popula- nnteJdwMde lions du Limousin, dé TAngoumois et de la basse ml^uoHh Marche, quand sa mère demanda pour lui l'inten- **® ***" '^^•**' dance de Lyon. Placé entre son inU lêt personnel et celui des peuples qu'il administrait, il ne balança pas un instant sur la rcsolulion qu'il avait à prendre : « Cette place me paraîtrait certainement très-désirable par elle-même, écrivit-il au contrôleur général Bertin : j'y gagnerais une augmentation assez considérable de revenu^ un séjour beaucoup plus agréable, et, par la différence où se trouvent les deux généralités, une grande diminution de travail. Dans toute autre conjoncture, je n'hésiterais pas à me join.- .
dre à ma mère pour vous la demander très-vivement ; mais tous ces avantages sont balancés par une circonstance... qui a été un des plus forts motifs pour m'empêcher de profiter alors de vos bontés. Vous n'ignorez pas la situation où j'ai trouvé la généralité de Limoges ; feu M. de Tourny y avait établi une taille tarifée... Ce système, combattu dès sa naissance par les oppositions de toute la province.... n'avait pu s'établir, et ne s'est maintenu depuis que parce que, tous les rôles étant faits d'office, l'intendant... connaissait toutes les contestations concernant l'exécution des rôles. Les choses sont restées en cet état pendant vingt-cinq ans. Mais lorsque j'ai été nommé.... la déclaration du 13 avril 1761 venait de rendre aux élections la connaissance des contestations concernant les rôles d'oftîce... Les élus, aigris depuis longtemps, pouvaient renverser toute l'opération des rôles... Il n'y avait pas à balancer : ou il fallait rétablir la taille arbitraire abrogée depuis vingt-cinq ans, ou autoriser, par une loi enregistrée, le système du tarif... Je crois que le premier de ces deux partis eût fait un très-grand mal à la province; mais les estimations faites du temps de M. de Tourny ne l'avaient pas été avec assez de soin pour qu'on pût leur donner une autorité durable... C'est dans ces circonstances que j'ai eu l'honneur de vous proposer la déclaration du 30 décembre 1761... par laquelle le roi, en annonçant le projet de réformer le système de la taille tarifée, autorise, par provision, pour trois ans, le système de répartition établi... Vous proposer cette déclaration, c'était m'offrir à un très-grand travail, et je vous avoue»., que, si j'avais
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connu alorsaussi distinctement qu'aujourd'hui l'excès de désordre dans lequel était ce système de taille tarifée... et l'immensité du travail nécessaire nonseulement pour perfectionner l'opération à l'avenir, mais pour tirer de la confusion le système actuel, je n'aurais peut-être pas eu le courage de Tentreprendre... J'ai commencé un très-grand travail sans avoir pu encore rien achever. Je vous avoue que, malgré la peine qu'il doit me donner, je Tabandonnerais à regret... Je ne puis m'empêcher d'insister auprès de vous sur le tort que vous feriez à la province en abandonnant une pareille opération après l'avoir commencée... Pour ôter Tobstacle que fait aux progrès de l'agriculture la crainte que donne la taille arbitraire... il est très- important de répartir Fimposition que supportent les terres d'après une évaluation fixe * . »
Si l'impôt de la taille arbitraire et variable suivant Turgots'occ le bon plaisir d'un intendant, empêchait le cultivateur AeBw7^e de développer sa richesse par le travail, celui qui, sous le nom de corvée, le forçait à aller loin de chez lui et sans salaire ouvrir des routes ou les entretenir, n'était pas moins nuisible. Les hommes contraints à payer à l'État ces deux contributions, dont étaient exempts les nobles et le clergé, n'étaient-ils pas parfois appelés avec dédain du nom de taillables et corvéables à merci? Turgot, qui se préoccupait avec tant de sollicitude de l'impôt de la taille, ne pouvait
* Œuvres complètes de Voltaire^ tome LIX, p. 130, tome LXV, p. 391.— Mémoires sur la vie et les ouvrages de Turgot, tome I, p. 47, 48, 57 eisuiv., 66, 96 et suivantes.— Œuvres de Turgoty tome ï, p. xl, 493, 486 et suiv., 511 et suivantes; tome II, p. 780, 794. —Œuvres de Condorcet, tome y, p. ZO»'-' La France sous Louis XV ^ tome 1, p. 246 et suivantes.
oublier qu'il avait suffi à un auteur prolixe et bizarre de dénoncer les corvées et leurs abus pour se faire accorder le titre, qu'il s'était d'abord décerné lui-même, à" Ami des hommes. Turgot, pour la taille, se trouvait en face des privilégiés; mais les améliorations qu'il essayait d'apporter à la répartition de cet impôt n'étaient pas de son fait, il ne faisait que continuer^ en les réformant, les tentatives de son prédécesseur. Dans la question des corvées, il allait tenter une œuvre toute personnelle. Il était, il est vrai, soutenu par l'opinion publique ; les parlements, depuis longtemps, faisaient des remontrances contre les abus et les déprédations qu'entraînait cette forme d'impôt. Il était visible que des'gens qui viennent travailler de trois ou quatre lieues perdent leur temps en route ; que des gens qui n'ont pas l'habitude d'un métier le font mal ; que des gens qui ne sont point payés] travaillent sans courage ; que des cultivateurs arrachés à leurs travaux des champs font plus perdre à l'État, par Tamoindrissement de leurs récoltes, qu'ils ne lui rapportent par la confection de quelques chemins. La seule manière de faire des 'routes sans avoir recours aux corvées était leur confection au moyen d'adjudications; mais pour faire des adjudications il fallait de l'argent. Turgot se trouva de suite en face de deux grandes difficultés : en demandant à tout le monde l'impôt nécessaire aux routes, il rencontrerait l'opposition des nobles, du clergé, des membres des parlements et des privilégiés de toutes sortes, qui n'entendaient pas être confondus avec les corvéables; s'il proposait aux taillables, d'alléger leurs charges réelles en consentant à augmenter leurs
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contributions en argent, ii trouverait leur incrédulité et leurs défiances. Le gouvernement, après avoir exigé de l'argent sous prétexte de le consacrer aux routes, n'en disposerait-il pas pour d'autres emplois? Cette crainte était si naturelle que Trudaine, chargé de l'administration des ponts et chaussées, n'avait pas osé, pour cette raison, substituer un impôt à la corvée. Il fallait des ménagements infmis vis^à-vis de cultivateurs ignorants qui, si souvent victimes des représentants du gouvernement, ne pouvaient entendre parler de Tadministration qu'en tremblant, et s'imaginaient toujours qu'on ne s'occupait d'eux que pour enlever à leur pauvreté le fruit pénible de leur travail.
Turgot, perdu au milieu d'une population où les Turgot appelle
les cnrés
hommes instruits, capables de comprendre le bien & son aide, qu'il voulait faire, étaient rares, pensa de suite aux cures, espèce de magistrats que la sainteté de leur ministère et la charité qu'ils exercent ordinairement font naturellement respecter. Il savait qu'ils étalent dans la gêne, que les besoins de leur existence les mettaient malheureusement souvent aux prises avec leur& paroissiens et que, par suite de ces raisons, les curés de campagnes ne se trouvaient pas pourvues de sujets aussi instruits qu'il aurait fallu dans l'intérêt de la société. Mais, malgré les imperfections de ce clergé, dont il aurait voulu aûiéliorerlesort et rendre ainsi les membres plus propres à leur mission, les curés n'en étaient pas moins presque les seuls hommes lettrés des paroisses de campagne ; ils n'en étaient pas moins les seuls hommes chargés de prêcher la morale, de recommander la concorde et l'union,
Sachant tirer parti des éléments mis à sa disposition, et n'ignorant pas que les habitudes données à l'esprit par les devoirs d*une profession, exercent une influence considérable sur les hommes, Turgôt établit une correspondance suivie avec les curés. Il leur développa ses intentions, répondit à leurs objections avec une patience et une bonté touchantes ; il les chargea de l'instruire des accidents arrivés dans leurs paroisses, se servit de leur intermédiaire pour les secours qu'il distribuait, et finit par faire d'eux des auxiliaires dévoués, prêts à propager ses idées dans le plus petit des villages de la province.
Ce fut par leur influence bienfaisante qu'il put amener les paroisses qui avaient des chemins à ouvrir ou à réparer à délibérer qu'elles feraient une adjudication pour l'exécution de ce travail, et paieraient au moyen d'une contribution prélevée sur les habitants. Turgot se servit ensuite de son pouvoir d'intendant pour accorder à la paroisse un dégrèvement sur ses contributions égal à la somme qu'elle s'était imposée, comme si elle avait subi l'avarie d'une grêle ou était obligée de construire un presbytère. Il faisait un total de toutes les adjudications données dans son intendance, et ajoutait cette somme aux contributions de la généralité entière. De cette manière, l'État ne pouvait pas s'emparer des sommes votées par les. paroisses, car elles étaient la créance d'un entrepreneur, et toute la généralité contribuait aux routes faites, sans que leur coût pesât spécialement sur une ou plusieurs paroisses. Ce n'était pas la justice exacte que la répartition de cet impôt proportionnellement à la taille ; mais si l'on réfléchit que
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la corwe ne pesait que sur les paroisses limitrophes des chemins à ouvrir ou à réparer, que les habitants taiilables des villes se trouvaient la plupart du temps exempts de la subir, il est palpable que Turgot amé* liorait grandement le sort des malheureux que le hasard de la résidence y condamnait, et qu'en étendant la charge des chemins sur des populations qui, jusqu'à lui, avaient profité d'eux sans contribuer à leur ouverture ou à leur entretien, il faisait un grand acte de justice. Jugeant en homme pratique que les classes distinguées et instruites de la société, les seules à même d'exposer et de motiver une opinion sur les affaires publiques, n'avaient pas une notion exacte du lien qui rattache leurs intérêts à ceux du peuple, il avait voulu éviter avec soin toute contradiction avec la noblesse et le clergé, et il limitait le bien qu'il pouvait faire au pouvoir borné d'un intendant. Grâceà cette prudence, ilobtinljla tolérance du conseil d'État et des cours de justice» ; grâce à son inflexible probité, il s'acquit la confiance des peuples, et put, en deux années, de 1762 à 1764, établir le travail de toutes les routes de l'intendance de Limoge&à prix d'argent.
La charge des cultivateurs fut amoindrie comme Routes exécutées
1, ., ' m X A X • >^A • par Turgot
1 avait annonce Turgot, et moyennant un impôt qui dans varia entre cent vingt mille et trois cent mille livres, *°lJmog°e^. la route deParis à Toulouse, parLimoges et Bordeaux, fut ouverte; la route de Paris à Bordeaux par Angoulême, commencée depuis quatre-vingts ans au moyen des corvées, s'acheva, et une confection meilleure la préserva des éboulements qui l'avaient jusqu'alors rendue inutile. Une route de Bordeaux à
\exte partielle
dans les BcUons d'Àn-
goulême i de Briyes.
nstrucUoDS onuées par rurgot pour lain tenir la liberté du mmerce des lés, en 1765
et 1766.
Lyon, par Limogeset Clermont, une de Limoges à La Rochelle, passant par Angoulême, la rectification de la route jusqu'alors impraticable de Moulins à Toulouse par les montagnes, portèrent la vie dans les campagnes. Des cantonniers, établis sur le parcours des chemins, les maintinrent à l'état de bon entretien, et Turgot, suivi de l'ingénieur Tresaguet, bravant l'intempérie des saisons, visitant les travaux, étudiant les pentes, les contours des routes, toisant les déblais et les remblais, se perfectionna dans la connaissance de tous les détails de la construction, connaissance qui devait lui servir lorsqu'en 1770, en présence d'une disette, il eut à établir des ateliers de charité. Une disette partielle dans les élections d' Angoulême et de Brives,qui se fit sentir en 1765 et 1766, l'avait amené à vulgariser ses principes sur le commerce des blés. A l'annonce de la fermentation qu'excitait le transport des grains d'un lieu à un autre, et de l'embarras qu'éprouvaient les magistrats à faire exécuter les lois de 1763 et 1764 sur la liberté du commerce de cette denrée, Turgot s'était empressé de faire distribuer des exemplaires de ces lois, accompagnant, suivant son habitude, leur texte d'explications destinées à faire comprendre leur utilité : <i Pénétrés, disait-il aux officiers de police des villes de la généralité de Limoges, de la solidité des vues bienfaisantes qui ont engagé à consacrer, par une loi solennelle, la liberté du commerce des grains... vous vous ferez un devoir... de travailler à répandre la même conviction dans tous les esprits. Les moyens d'y parvenir sont de répondre avec douceur et en détail aux plaintes populaires que vous entendez
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chaque jour... Il suffit de consulter le simple bon sens pour voir que toutes les récoltes ne sont pas égales ; que les grains étant, dans les mêmes lieux, quelquefois très-abondantsetquelquefois très-rares. . . on ne peut vivre, dans les années et dans les cantons où le blé manque, que du blé qu'on y transporte des lieux où il est le plus abondant, ou de celui qu'on a gardé de la récolte des années meilleures. Il faut donc que le transport et le magasinage des grains soient entièrement libres, car si les habitants d'une ville particulière s'arrogent le droit d'empêcher qu'on ne transporte les grains ailleurs, les autres villes croiront avoir le même droit, et les lieux où la disette est la plus grande... seront condamnés à mourir de faim. Si les négociants qui font des magasins de blé sont exposés aux insultes, aux violences de la populace ; si les magistrats autorisent, par leurs soupçons. .. par des injonctions de vendre à bas prix, le préjugé du peuple contre ce commerce ; si ceux qui l'entreprennent ne peuvent compter sur un profit certain... les grains superflus se perdront dans les années abondantes, et l'on en manquera totalement dans les années de disette... Si on forçait les propriétaires de vendre à un prix moindre que celui qu'ils trouveraient de leurs grains dans les lieux où ils sont plus rares, on découragerait la culture. Le peuple raisonne comme s'il n'en coûtait rien pour labourer, pour semer, pour moissonner. . . Les fausses idéeà qu'dn avait autrefois sur le commerce des grains avaient donné naissance à une foule de précautions mal entendues... Il ne faut pas s'étonner que le peuple, accoutumé à voir ses idées adoptées
par Tadministralion, réclame à la moindre augmentation dans le prix des grains... Une erreur fondée sur l'exemple de ce qu'il a vu pratiquer tant de fois doit paraître excusable ; mais heureusement la loi lie à cet égard les mains du magistrat. . . Si les esprits commencent à fermenter, le magistrat ne doit rester ni dans rindifférenoe, ni dans l'inaction... Trop d'indulgence aurait des effets cruels pour le peuple... qui s'échaufferait de plus en plus... se porterait à des excès funestes aux objets de ses absurdes imputations et bien plus funestes encore à lui-même... Les mouvements auxquels la populace s'est déjà portée, dans quelques endroits, m'ont déterminé à faire publier une ordonnance pour renouveler les défenses de s'attrouper. »
Disette démo, qq mélaugc de persuasion et de fermeté devint
mesures pnses ^ *^
parTurgot bicn plus uécessairo à Turgot en 1770, quand il
dansTintérèt ^ ^ , / i /» . ti /»
des pauvres. Sa sc trouva cu prcscnce d une véritable famine. Il fit
fermeté pour , i ^ i / ' •* ' j • '
maintenir la alors appel a la générosité des personnes aisées;
commercedes il établit uuc taxc proportiounellc aux revenus ^^^' sur les propriétaires, il demanda des secours au ministère. Une fois ces ressources assurées, il établit des bureaux de charité pour les distribuer entre les pauvres incapables de travail, des ateliers pour occuper ceux qui pouvaient faire quelque chose, demandant le concours de tous les citoyens dévoués, du clergé, des fonctionnaires, traçant à chacun son devoir et la manière dont il devait s'y prendre pour Taccomphr. Plein d'encouragement et de mansuétude pour les personnes humaines qui l'imitaient dans une semblable calamité, il prenait le ton du commandement pour flétrir les égoïsmes qui
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se font souvent jour dans de pareils moments. Des propriétaires ayant renvoyé leurs métayers pour n'avoir pas à les nourrir, Turgot leur imposa l'obligation de subvenir à leurs besoins. <c Ils partagent, » disait-il dans l'ordonnanee qu'il rendit, « avec tous les citoyens aisés l'obligation qu'imposent la religion et l'humanité de soulager les pauvres ; cette obligation devient plus stricte encore, et semble appartenir plutôt à la Justice qu'à la charité, lorsqu'il s'agit d'un genre de pauvres avec lesquels ils sont liés par des rapports plus particuliers, fondés sur les services mêmes qu'ils sont dans l'habitude d'en recevoir. »
Cette famine le mettait encore plus qu'en 1766 en présence des difficultés que suscitaient des préjugés funestes toutes les fois qu'il s'agissait du commerce des grains. Il dut faire casser, par le conseil d'État, un arrêt du parlement de Bordeaux ordonnant aux fermiers, aux propriétaires et aux décimateurs d'approvisionner les populations et de ne vendre les grains que dans les marchés. Il blâma, en les rendant responsables de leur conduite, les échevins de la ville de Turenne, qui interdisaient la sortie des grains et forçaient les propriétaires de recevoir le prix de leur denrée au cours du marché : a Toutes les villes ayant les mêmes droits que celle de Turenne, il en résulterait partout, disait-il, une interruption totale du commerce des grains, et par conséquent les habitants de tous les lieux où les subsistances manquent, seraient réduits à mourir exactement de faim. » 11 n'était pas moins sévère pour le lieutenant de police d'Angoulême, qui défendait « à toutes personnes ayant du grain dans leurs maisons,
en magasin ou autrement, d'en retenir au delà de ce qui leur est absolument nécessaire pour leur subsistance et celle de leur famille... et voulait que tout grainetier amenant des grains dans la ville, les conduisît droit au marché. » Cette ordonnance, proclamait-il, est non-seulement contraire aux lois, elle tend de plus ce à irriter le peuple contre les propriétaires et marchands de grains... les seules personnes de qui il puisse attendre des secours... En gênant leur commerce et en faisant dépendre leur sort de décisions et de permissions arbitraires, elle ne peut avoir d'autre effet que de les écarter des marchés de la ville. En interdisant à toutes personnes d'avoir du grain dans leurs maisons... au delà de leur subsistance... elle prohibe équivallement tout commerce de grain, et rend impossible l'approvisionnement, non-seulement de la ville d'Angoulême, mais encore de plusieurs provinces, puisque, dans les circonstances fâcheuses où la médiocrité des récoltes a réduit l'Angoumois, le Limousin et une partie du Poitou et du Périgord, les peuples ne peuvent être alimentés que par les grains achetés dans d'autres provinces... et ces grains ne peuvent arriver à leur destination qu'après avoir été débarqués et entreposes dans les magasins du faubourg de l'Houmeau-sous-Angoulême. »
Pendant les efforts de Turgot pour maintenir l'exécution des lois sur la Hberté du commerce des blés, pour soulager les infortunés qu'il trouvait partout sur ses pas, l'abbé Terrai, impressionné des hauts prix ou étaient montées les subsistances, prenait la résolution de revenir sur la liberté restreinte qu'il avait accordée
TURGOr DE 1748 a 1774 111
et de retourner aux anciennes réglementations, momentanément suspendues.
Turgot, consulté comme les autres intendants, ^ ^^î^^^'f^x
, , Turgot à l'abbé
résuma dans sa pensée les observations qu'il avait Terrai sar la
, '^ ^ liberté dn
faites, les réflexions que rexpérience lui suggérait, commerce de»
•i*i« /i ••■ (praios. Ses
et, au milieu d une tournée dans son intendance, mémoires sur des détails multipliés soumis tous les jours à un d*arg^^^ ^r les administrateur et d'un continuel changement de ouvrage sur°ia lieux, il se mit à écrire une suite de lettres au con- uSbûuon trôleur général sur la grave question qu'il lui sou- ^«* richesses. mettait. Ces lettres, qui sont un traité complet du commerce des grains, démontraient, avec une clarté lumineuse, des détails multipliés et une suite de raisonnements pleins de sens, que la liberté était dans l'intérêt des propriétaires, des cultivateurs et des consommateurs. Toutes les questions qui se présentaient étaient approfondies par lui comme celle des blés. A propos d'un procès jugé à Angoulême, qu'il fit évoquer au conseil d'État, il traita la question de l'usure et des prêts d'argent. La demande de concession des mines de plomb argentifère de Glanges lui fit écrire un mémoire sur la législation des mines et carrières. Ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesseSj traité complet d'économie politique, datent presque de cette année de famine, car elles parurent, en 1769 et 1770, dans le journal des économistes appelé les Éphémérides .
Appelé quelquefois à Paris pour les affaires de sa Turgot fait an province, il assista, comme maître des requêtes, au législation péjugement qui réhabilitait la mémoire de Calas. La véhémence de son discours, en cette occasion, fut
même remarquée, parce qu'elle contrastait avec le calme habituel de sa parole. Ce fut dans un de ces voyages qu'il se lia avec le jeune marquis de Condorcet. Une correspondance des plus substantielles s'établit, entre les deux amis, sur les questions de science et de morale. Ils traitèrent, entre autres, des lois criminelles avec le plus grand détail. Condorcet soutenait la législation anglaise en cette matière, et Turgot, avouant sa supériorité sur celle des autres nations, la critiquait en y opposant, suivant les habitudes de son esprit, qui avait, au dire de Morellet, la a rage de la perfection, » tout un plan de jurisprudence.
purgot était Homme d'État complet par ses étqdes et ses mé-
lomme d'État ,.. , . ,,^ i i im */ %
le plus ditations, homme d Etat complet par son habileté a [^"pM^ibie de choisir les hommes et à les utiliser pour ses desseins, ^^UMneY homme d'État complet par sa bienveillance vis-à-vis tntZl^^ de la faiblesse humaine, qui lui faisait écrire à un de ses amis: « Je suis, en morale, grand ennemi de l'indifférence et grand ami de l'indulgence; x) homme d'État complet parce que, selon lui, aucune vertu ne dispense de la justice et qu'il ne faisait pas a plus de cas des gens qui font de grandes choses aux dépens de la justice, que des poètes qui s'imaginent produire de grandes beautés d'imagination sans justesse ; » pénétré des abus et des crimes commis au nom de la religion, il ne méconnaissait pas pour cela les bienfaits d'un culte, et ne croyait pas qu'une société pût s'en passer : « Il faut éloigner des hommes, disait-il, l'irréligion et l'indifférence qu'elle donne pour les principes de la morale. » Incapable de faiblesse et de dissimulation, éloigné des préjugés de caste et
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de corps, pénétré d'une affection sincère pour ses semblables, que n'avait fait qu'affermir la vue des misères de la foule pendant sa vie d'intendant, Turgot arrivait au pouvoir, au dire d'un de ses amis, avec <K une âme si heureusement douée, que tous les sentiments bons, nobles et honnêtes, même ceux qui semblent les plus incompatibles, y régnaient à la fois, et que nul des autres n'y pouvait trouver place, »
Comment cet homme, qui avait su maintenir le clergé et l'amener à lui prêter appui sans céder à ses exigences, résister aux prétentions injustes ds In noblesse sans se placer vis-à-vis d'elle en ennemi, qui avait, dans les questions d'impôt, su améliorer la situation du peuple sans aggraver celle des classes privilégiées, comment cet homme, qui représentait la réforme patiente, méthodique, éclairée, avait-il été choisi par Maurepas * ? Il est plus que probable que ce furent plutôt les instances de la duchesse d'Anville et de l'abbé de Very auprès de madame de Maurepas qui déterminèrent le choix du ministre que les services de Turgot comme intendant. Maurepas, qui avait entendu parler d'affaires dès sa jeunesse, en dissertait ayec assez de grâce pour paraître les résoudre facilement, mais au fond n'en avait qu'une idée très-superficielle. 11 était entouré de personnages aussi légers et aussi ignorants que lui. Son con-
* Mémoires sur la vie et les ouvrages de Turgot^ tome I, p. 61 » 63, 64, 66, 67, 68, 72, 74, 75 et suiv., 80 et saiv., 85 et suit., 101, 107 ; tome H, p. 202. —Œuvres de Turgot^ tome I, p. 1 et suiv., 186 et suiy., 158 it suiv., 256, 533 et suiv., 538 et suiv., 664 et suiv,; tome l\, p. 5, 21. 28, 37. 43, 45 et 46. 48, 54. 57, 60, 61, 62, 64, 67, 72, 91, 93, 95, 97, 130, 61^.— Œuvres de Condorcety 1847-1849, in-8% tome l, p. 227, 232,240. — U'^imins de HorelUt, tome I, p. 204.
lu LIVRE 1>REMIER.
seiller Augeard nous apprend que Turgot n'entendait rien en finances, et le baron de Besenval qui devait, comme favori de la reine, se trouver plus d'une fois en rapport d'intimité avec Maurepas, traite Turgot d'homme d'esprit, «mais systématique, qui, par un long travail de cabinet, en était venu à des spéculations pour la plupart ou fausses ou impraticables ; écart ordinaire des gens livrés à une théorie qui égare toujours dans l'administration. » Il ajoute : « Il avait administré une intendance, où ses Subdélégués prévariquaient comme à Tordînaire ; tandis que de son bureau sortaient des maximes qui, publiées par ses prosélytes/ remplissaient de ses éloges la capitale^ où Ton ne pouvait entendre les gémissements de ceux qu'il laissait opprimer par ses sous-ordres. » Turgot, étranger à la cour, recevait en revanche rhommage de la partie éclairée de la population, et Voltaire saluait sa venue en lui écrivant : « M. de Condorcet me mande qu'il ne se croit heureux que du jour où M. Turgot â été nommé secrétaire d'Étati Et trioi, Monseigneur, je vous dis que je me tiens trèsmalheureux d'être continuellement près de moaVir, lorsque je^ vois la vertu et la raison supérieure Hén place. Vous allez être accablé de comiplimerits vrsns, et vous sefez presque le seul à qui cela sera arrivé, i) Travaux de Jc ue Counàis pas la marine, disait Turgot,' avec
Torgot comme .. li* • i*n**A > * j i*
mioîstrodeia çcttc modcstic qui uc lui faisait apprécier dans luimême que les sciences qu'il avait approfondies par une patiente étude. Et cependant les marins qui l'abordaient étaient frappés de ses connaissances historiques et géographiques. Il savait la théorie de la navigation, l'art de la construction des navires, Tas-
manne.