MÉMOIRE DE TURGOT SUR LA TOLÉRANCE
empressé d'éclairer le roi sur l'usage de sa puissance en matière de religion : « Votre Majesté, en rendant justice à mes vues, disait-il, a craint l'éclat de la démarche que j'osais lui conseiller ; Elle sait combien j'ai regretté qu'EUe se soit soumise à des formules d'engagement dressées dans des temps bien dépourvus de lumière. Mais tout n'est pas perdu, et Votre Majesté ne peut être engagée à une chose qui serait injuste*.. Vos sujets ont intérêt, ils ont droit à votre justice... Commettre une injustice pour exécuter des formules qu'on vous a fait prononcer^ serait violer ce que vous devez à Dieu, à vos peuples^ à vous-même. Vous devez donc examiner, Sire, si les engagements contenus dans les formules du sacre, par rapport aux hérétiques, sont justes en eux-mêmes; et, s'ils sont injustes, c'est un devoir pour vous de ne les pas accomplir... Qu'est-ce que la religion, Sire? C'est l'assemblage des devoirs de l'homme envers Dieu ; devoirs de culte à rendre à cet Être suprême, devoirs de justice et de bienfaisance à l'égard des autres hommes, devoirs connus par les simples lumières de la raison... ou que la Divinité elle-même a enseignés aux hommes... Il est notoire qu'il y a sur la surface de la terre une foule de religions dont les sectateurs croient également que la religion qu'ils professent est la seule qui soit l'ouvrage de la Divinité. . . De la croyance et de la pratique d'une vraie ou d'une fausse religion, dépend pour l'homme une éternité de bonheur ou de malheur. Je conçois que les hommes qui croient toutes les religions également fausses, qui tes regardent comme des inven*
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tions de la politique... peuvent ne se faire aucun scrupule de contraindre ceux qui dépendent d'eux à suivre la religion qu'ils croient avoir intérêt à leur prescrire... Mais, s'il y a une religion vraie, si Dieu doit demander compte à chacun de celle qu'il aura crue et pratiquée... comment a-t-on pu imaginer qu'aucune puissance sur la terre ait le droit d'ordonner à un homme de suivre une autre religion que celle qu'il croit vraie en son âme et conscience?... Si les martyrs ont dû résister à la puissance civile pour suivre la voie de leur conscience, leur conscience ne devait donc pas reconnaître pour juge la puissance civile*. • Dieu, en jugeant les hommes, leur demandera s'ils ont cru et pratiqué la vraie religion. Il ne leur demandera pas s'ils ont «cru et pratiqué la religion de leur souverain... Jetez les yeux sur la mappemonde, Sire, et voyez combien il y a peu de pays dont les souverains soient catho* liques. Comment se pourrait-il que, le plus grand riombre des souverains de l'univers étant dans l'erreur, ils eussent reçu de Dieu le droit de juger la vraie religion ? S'ils n'ont pas ce droit, s'ils n'ont ni l'infaillibilité, ni la mission divine qui seule pourrait la donner, comment oseraient-ils prendre sur eux de décider du sort de leurs sujets?... Tout homme, dans les principes de ta religion, a son âme à sauver ; il a toutes les lumières de la raison et de la révéla^ lion pour trouver les voies du salut; il a sa conscience pour appliquer ses lumières; mais sa conscience est pour lui seul... nul homme n'a droit de donner la sienne pour règle à un autre... Si le sort des hommes pendant l'éternité pouvait dépendre