‹ La France sous Louis XVI; (volume 3)Chapitre 43 sur 95 · LES ÉCONOMISTES ET LES PARTISANS DES ABUS · texte numérisé non relu

LES ÉCONOMISTES ET LES PARTISANS DES ABUS

que rien ne pourrait en prévenir et arrêter les effets. » Le lihraire fut mandé à la barre ; le censeur de Touvrage fut appelé devant les magistrats, qui firent brûler la brochure par la main du bourreau, et auraient incarcéré son auteur, si le gouvernement ne s'y fût pas opposé. « Cet événement donne à ce volume de la vogue, le fait renchérir, et soutient le courage du lecteur, » ajoute le journaliste qui raconte ces faits.

A ces condamnations de leurs partisans, les ministres répondaient par des arrêts du grand Conseil qui supprimaient des écrits de leurs adversaires, comme <r Réflexion des siœ corps de la ville de Paris sur la suppression des jurandes ; » comme les « Réflexions des maîtres tailleurs; » les a Observations des maîtres cornposant la communauté des graveursciseleurs. » L'arrêt portait que, le pouvoir législatif n'appartenant qu'au roi, il n'était pas permis aux particuliers de « discuter d'avance l'objet ou les dispositions de ces lois ; d'opposer, pour ainsi dire, un sentiment isolé à Tautorité de Sa Majesté. » Messieurs les économistes, observe un écrit du temps, « prêchant la liberté pour tout ce qui les concerne, ne se soucient pas que leurs adversaires en usent ; en conséquence, ils ont provoqué un arrêt du Conseil qui supprime » divers mémoires. Observation -trèsjuste, qui ne pouvait atteindre ni Malesherbes, ni Turgot.

Plusieurs années auparavant , Malesherbes , opinion de alors directeur de la librairie, écrivait à propos Turgot^su'i! de la presse : <c Mon principe de liberté n'est ^'^^^^^ pas restreint à la littérature... J'incline beaucoup

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à rétendre jusqu'à la science du gouvernement, sans même en excepter la critique des opérations du ministère. » Turgot n'avait pas voulu arrêter la publication de l'ouvrage de Necker dans un instant des plus critiques. Ces deux nobles espritsétaient frappés de la tendance qu'ont les hommes à repousser toute critique et à échappera tout contrôle, a J'ai entendu dire sérieusement, remarquait Malesherbes, qu'il est contre le bon ordre de laisser imprimer que la musique italienne est la seule bonne. Je connais des ma< gistrats qui regardent comme un abus de laisser imprimer sur la jurisprudence des livres élémentaires. La plupart des médecins -voudraient qu'on défendît d'écrire en langue vulgaire sur la médecine. » Ceux qui se croient diffamés, écrivait-il à d'Alembert peuvent se pourvoir devant les tribunaux. Le censeur des livres n'a pas à prévenir de pareils abus, « sans quoi il serait à craindre que, sous prétexte d'empêcher la diffamation personnelle, on n'empêchât les critiques qu'on trouverait trop dures, et qu'on n'en vînt par degrés à interdire toute espèce de critique. » Us ne se dissimulaient ni l'un ni l'autre Jes excès dans lesquels peut tomber la presse ; mais ils. se rendaient un compte exact et impartial de cet instrument de bien et de mal, mis à la disposition des hotpmes par les progrès de la civilisation.

Ce qie c'est que L© papier imprimé est plus qu'une conversation combien'^poé- répétée à une quantité plus ou moins considérable de ttondiu^J^nte^^^^ C'est un produit manufacturénqui s'offre

dans les bornes g^x achetcurs ct cborche, comme cela arrive pour

de la mod6ratioo * ^

' tout produit, à se vendre en plu^ grande quantité possible. De cette qualité de produit manufacturé

dérive comme conséquence que celui qui cherche à le placer doit, comme pour tout autre produit, tâcher de se conformer au goût des acheteurs. Ce goût consiste, pour la presse, dans la satisfaction donnée à Timagination, aux passions, aux préjugés, aux ignorances, tout aussi bien que dans celle réclamée par la raison, le désir de s'instruire, le respect de ses semblables, Tamour de la vertu et les émotions religieuses. Comment est-il possible, du moment qu'on s'adresse à ce pêle-mêle de vices et de vertus qui existe parmi des hommes réunis, de croire que la presse ne cherchera des clients que parmi les personnes sages et instruites ; comment est-il possible de supposer que tout écrivain prenant la plume sera pourvu par cela seul d'un sentiment de modération et de justice? Ce serait aussi chimérique de le croire que de s'imaginer que, par le fait seul qu'un homme sait lire et écrire, il n'aura plus que des sentiments vertueux. Il faut donc s'attendre que, soit par suite du goût des écrivains, soit par suite de leur désir d'obtenir une clientèle de lecteurs, ils s'adresseront souvent aux instincts mauvais et pervers de l'espèce humaine. Conclure que, parce qu'on abusera de la liberté de la presse, il est nécessaire de la mettre en tutelle, de confier à quelques fonctionnaires le droit d'interdire des écrits ou de les juger en dehors des règles établies pour les délits et les crimes ordinaires, n'est pas plus sensé. Le monde ne doit pas oublier que des vérités scientifiques ont été proscrites pendant des siècles comme des atteintes portées à la rel^ion, et que leurs propagateurs et leurs inventeurs ont été plus d'une fois cruellement punis.

goQveroe- L'histoire moderne nous présente des gouverne- 108 souvent ments plus occupés de tromper les peuples par le ^i^^fedeia moycn de la presse que de les moraliser, et plus ^uSation d'un fonctionnaire abandonnant l'honnêteté qu'il lorïuwr. POï*te dans ses relations privées quand il s'agit des affaires publiques * . Napoléon r% après avoir ramené la victoire sous les drapeaux de 1^ France et comprimé les passions mauvaises, auxquelles il s'était associé lorsqu'il cherchait à parvenir au gouverne-

< La déposition du préfet de police, M. Léon Renault, faite le 20 janyier 1875 devant une commission de la Chambre, nous initie, avec les preuves les'plus convaincantes à l'appui de ses assertions, au rôle que consentent à jouer des personnes appartenant aux classes les plus élevées de la société, soit par suite de légèreté d'esprit et de puérile vanité, soit par suite d'une ambition effrénée de distinctions, de pouvoir et d'argent. L'empereur déchu poussait aux dernières limites la passion de destruction d'une société qui avait fini par ne plus vouloir subir ses caprices. Cet homme si doux, au dire des personnes qui lui soutiraient de l'argent et obtenaient de lui des places, est devenu un tigre : il se met en relation avec les incendiaires de Paris ; il est l'ennemi du capital, il est l'ennemi de la bourgeoisie. Tous ses acolytes, titrés ou non titrés, le suivent dans la même voie, et la France se trouve enlacée dans une vaste société secrète composée d'anciens ministres, d'anciens préfets, d'anciens députés et d'anciens fonctionnaires de tous ordres, qui veulent à tout prix exploiter ses richesses à leur profit, et lui faire croire, comme cela a eu lieu pendant vingt ans, à leurs mensonges. Voilà les hommes qui ont tenu la presse sous leurs pieds; voilà les hommes qui lui ont dicté ses nouvelles ; voilà les hommes qui ont fait l'opinion publique. La compression de la liberté de la presse a permis que le pouvoir restât pendant vingt ans entre les mains d'un homme que ses écrits et ses actes peuvent convaincre de démence aux yeux de toute personne qui lit et réfléchit. La compression de la presse a livré notre pays à l'exploitation effrontée d'hommes prêts à fonder leur fortune personnelle sur la ruine de leur patrie. Robespierre, pas plus que Napoléon I", pas plus que Napoléon 111, pas plus que Cabet et les prophètes socialistes, ne voulaient la liberté de la presse. En faut-il davantage pour faire comprendre que ce n'est que dans un intérêt personnel que des individus réclament le monopole de la presse? En faut-il davantage pour faire comprendre qu'une société est saisie de vertige quand elle le donne ? Les égorgeurs et les prescripteurs ne portent pas tons des bonnets rouges sur leurs têtes et des sabots aux pieds.

ment de son pays, a organisé une presse de mensonge pour créer une opinion erronée en faveur de ses actes. A l'instant même où il attirait l'Europe civilisée sur la France et ouvrait ses frontières à l'invasion étrangère, il répondait avec dédain à un de ses serviteurs qui lui parlait des moments critiques où l'esprit public a besoin d'être ménagé: « Vous êtes de l'école des idéologues. . . qui soupirent au fond de Tâmepourlaliberté de la presse... qui croient à la toute-puissance de l'opinion publique. » Puis, portant la main droite à la garde de son épée, il ajoutait: «Tant que celle-là pendra à mon côté, vous n'aurez aucune des libertés après lesquelles vous Soupirez. » Paroles qui réduisent à sa véritable valeur le patelinage humanitaire qu'il a inventé dans les ennuis de sa captivité et les commentaires de ses singuliers plagiaires. Le César qui semblait avoir jeté un défi aux aspirations généreuses de son époque, a eu pour successeur un Claude. On a pu voir alors, dégagé des voiles dont la gloire l'enveloppait, ce qu'était un gouvernement faisant appel à tous les égoïsmes et rabaissant la direction d'un peuple susceptible des plus nobles dévouements aux froids calculs de l'influence qu'exercent les vices sur l'espèce humaine. Que serait devenue la France aux mains d'un homme qui avait vécu loin d'elle, dont l'intelligence s'était troublée au contact d'une mère ambitieuse et exaltée, si, préoccupé comme il l'était d'une manière exclusive et féroce des intérêts de sa dynastie, il eût pu établir le silence autour de lui; s'il eût pu, comme il le voulait, parler seul, lui et ses avocats, et imposer sans contra-

diction possible, à tout un peuple^ les combinaisons que son esprit paresseux et rêveur poursuivait à travers la fumée de son cigare ? L'ambition démoniaque implantée dans son âme en avait arraché tous les sentiments de moralité qui guident les hommes les plus vulgaires. Il avait fait égorger des citoyens par ses soldats, périr parla déportation des centaines d'hommes; il avait rétabli la confiscation, non-seulement ouvertement pour une famille princière dont le chef avait épargné sa vie, mais secrètement pour d'obscurs citoyens. Le pays, trompé par des budgets compliqués à plaisir pour rendre difficile toute vérification, croyait à la prospérité, quand le désordre du gouvernement conduisait à la ruine. La magistrature, triée avec soin, était entamée dans son honorabilité par la corruption de quelques-uns de ses membres, quand un de nos plus grands orateurs est venu dénoncer cette audacieuse entreprise contre la Justice du pays. La presse, semblable à Tair que l'on comprime et qui s'échappe par les moindres fissures qu'il rencontre, parla des malheureux qui avaient été déportés sans jugement, de notaires que le gouvernement avait dépouillés de leurs charges. La lugubre histoire du coup d'État de Napoléon III, tant à Paris que dans les provinces, fut racontée dans des livres, dans des comptes rendus de journaux, et la France, renaissant à la vie intellectuelle et morale, allait sortir des ténèbres étendAies sur elle d'une manière systématique par u»e ^esse gouvernementale ou dirigée, quand une effroyftble catastrophe est venue affirmer, pour la seconde foiç, sous le gouvernement d'un Bonaparte, que, sirimpriunerie, comme la poudre ou d'autres inventions,

pouvait causer d'immenses dommages à la société, ces dommages ne peuvent être comparés aux désastres lamentables qu'attirent sur une nation les spéculations effrontées, permises à quelques hommes, par le monopole exclusif de ce redoutable instrument de publicité '.

Turgot, désintéressé comme il Tétait, n'ayant àEirorudeTi cœur que le bien public, s'efforçait d'éclairer la nation uïSiot^; a sur ses intérêts et expliquait tous ses actes avec une ^^'SdS?.' lumineuse clarté. Il opposait son bon sens aux déclamations de ses adversaires, contrôlant leurs asser-

• Mémoires secretspour servir à l'histoire des lettres, t. VÎH, p. 153, 165; t. IX, p. 51, 53, 55, 56, 59. — Collection des proeès-verhau» des asseri^ blées générales du clergé de France, Assemblée de 1775, pièces justificatives, col. 798, 799, 7 sept. Archives nationales, AD« , 1 022, 22, 23 fév. 1776.

— Œuvres de Vohaire, t. LXIX, p. 334, 337, 349, 548, bA5.— Mémoires de MoreUet, t. I, p. 47, 50. — Histoire politique et littéraire de la presse en France, par Eugène Hntin. Paris, 1859, in- 12. tom. II, p. 400 et suiv. — Mémoires du comte Beugnot. Paris, 1868, 10-8", tom. I, p. 373; tom. Il, p. 21. — Papiers et correspondance de la famille impériale. Papiers saisis aux Tuileries, voir les dépenses faites pour la presse : 1'* livraison, p. 20 ; 7« livraison, p. 164-170 ; 13« livraison, p. 265; 2 >• livraison, p. 174.

— Biographie de Napoléon 111, par Sybel, traduit de l'allemaid, dans la Revue politique et littéraire, n" 51, 21 juin 1872. —Voir, dans la Revue Britannique de 1873, le journal de M. Senior, où il raconte ses entretiens avec M"* Cornu, l'amie d'enrance du prince Louii Napoléon, notamment M lettre de 1847, et ses apprécia tione sur l'habitude qu'avait le prince de rêver en fumant et de saisir l'idée qui lui passait par la tête comme une inspiration qui réglait sa conduite. —Voir, dans le journal le Temps des 19 et 20 janvier 1869, la condamnation du journal l'Avenir du Gers, qui avait publié la liste des personnes de ce département déportées en 1852, et la citation du journal la Cloche, signé par Ulbach, sous le pseudonyme de Ferragus, qui donnait la liste de notaires dont le gouvernement avait confisqué les charges. — Voir le discours de Berryer sur la magistrature, séance du 14 février 1868 (Chambre des députés). — Voir le discours du prioee Napoléon Jérôme à l'occasion du monument élevé à Ajaccio à sa famille, journal le Temps, du 20 mai 1865. —Les Conflits de la science et de

[a religion, par J.-W. Draper. Paris, 1875, in-8o, p. 44 et suiv., 115,

127, 129, 156 et suit.

lions dans une sorte de débat public dont les éléments se trouvaient dans les préambules de ses lois, dans les plaidoiries des avocats et dans les jugements et les remontrances des cours de justice. Aux subtilités des discussions religieuses, au fanatisme qu'elles excitaient dans les âmes, s'était substituée, soit par suite des souffrances éprouvées, soit par suite de la marche mystérieuse de l'esprit humain, une investigation passionnée sur Torigine des gouvernements, sur leurs droits, sur leurs devoirs, sur les conditions d'existence des sociétés. Une irritation fébrile contre les douleurs du passé, une impatience extrême contre celles du présent, se faisaient jour en toute occasion, et Turgot était saisi d'une inquiétude d'autant plus vive, que Louis XVI, malgré son désir du bien, semblait impuissant à réaliser ses propres aspirations.

Nous avons vu le chiffre des pensions accordées en neuf mois de l'année 1774 atteindre cent quarante mille livres pour des serviteurs domestiques (700,000 fr. en argent de nos jours), et les brevets de retenue s'élever à deux millions (10 millions de nos jours). L'année 1775 ne devait pas être moins onéreuse à la nation. Le roi donnait au comte Valentin d'Esterhazy une somme de cent mille livres en rentes viagères, parce que ce seigneur était bien vu de la reine; il accordait à chacun des cinq officiers de la garde-robe trois (;ents livres de pension, parce qu'ils avaient été au-devant de la reine, de Madame et de la comtesse d'Artois, lors de leur mariage. Madame Ballot en avait une de douze cents livres, pour avoir blanchi autrefois le linge de corps du

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