MAUREPAS SE JOUE DU ROI
rautorité de la justice... Les lits de justice, dont M. de Maupeou a aussi tant abusé, sont des coups de force dont l'État tout entier ressent Tébranlement. Quatre années de bouleversement sont sur tout cela une expérience suffisante. On me dit qu'il faudra du temps et une politique prudente et mesurée pour rétablir l'ancien ordre de choses; j'y arriverai avec mon bon et fidèle conseiller, M. de Maurepas. Mais ce rétablissement me paraît être le vœu le plus général... Il vaut mieux se faire aimer que se faire craindre, et je veux être aimé. Je n'enverrai pas une lettre de cachet à M. de Maupeou, je ne veux pas lui ôter sa liberté ; mais vous lui direz de s'éloigner sur-le-champ... C'est user grandement d'indulgence envers lui, car j'ai là sous les yeux un rapport de détails pénibles à lire sur la dureté et même l'inhumanité de ses procédés contre les parlementaires ; et M. de Malesherbes vient de me faire parvenir à l'instant même la supplique touchante d'une de ses victimes, le vieux conseiller Clément de Feillet, qu'il avait enfoui dans les neiges d'un bourg inconnu sur la carte de l'Auvergne, en même temps qu'il exilait à l'île Dieu le pauvre Montblin qui se mourait. Je tiens à dédommager M. de Lamoignon des souffrances qu'il a éprouvées. Je veux le voir après demain. »
Ces confidences sur des projets que le roi ne vou- Appréciation de dra pas encore avouer deux mois plus tard aux ma- roi ? il vriuière gistrats qui doivent en être les victimes, ces outrages à Maupeou, cette sensibilité, puérile quand elle s'adresse à Lamoignon, que nous avons vu prêt à entrer dans la cour de justice érigée parle chancelier, tout, jusqu'au naïf avjBu de son inexpérience et de ses hé-
sitalions, porte le cachet d'une légèreté et d*une absence de dignité qui est le caractère de Maurepas.
Ainsi les vertus mêmes du jeune monarque étaient
une cause d'humiliation pour le pouvoir royal, et la
jeune compagne de Louis XVI nous apprend ce que
peut devenir un royaume entre les mains d'une
reine de dix-neuf ans, quand elle écrit à sa mère, à
propos de Maupeou : ce J'aurais regretté ce chancelier
comme défenseur des droits du roi; mais, outre
qu'il était souvent de mauvaise foi, on prétend qu'il
a brouillé toutes les affaires pour s'en emparer et les
arranger à son goûtjet intérêt * . »
Dignité Lorsque La Vrillière se présenta pour exécuter les
Maup^a£^ ordres qu'il avait reçus, il trouva le chancelier la
sa disgrftce. fjgyp^ calmc ct screine, Maupeou l'écouta dans un
silence respectueux, et quand il eut fini, il lui répondit : « Monsieur, voilà les sceaux que je remets au roi ; c'était un dépôt. Quant à la place de chancelier, je mourrai avec elle ; elle est inhérente à mon existence et à mon honneur ; on ne peut me l'ôter qu*en me dénonçant à la France entière comme criminel, en prouvant que je le suis. Le roi, dont je serai toujours le plus fidèle sujet, ne peut avoir d'autres reproches à me faire que mon trop de zèle pour le maintien de son autorité. » A l'ordre qui lui fut donné
* Mémoires secrets d'Angeard, pages 77 et suivantes. —Archives nationàleSf 0* 1 19, fol. 19 1 à 193.— Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy, tome II, p. 207, 241, 253. — Louis XVI, Marie- Antoinette et Jf- EUsabeih, par Feuillet de Couches. Paris, 1864, in-8°, tomel, p. 40.— Journai historique de la révolution opérée par Maupeou, tome VI, p. 86, 62, 95, 97, 99, 118, 128, 144, il6,— Mémoires de Vahhé Georgel, 1867, in-S", tome I, p. 410 et suivantes. — Œuvres diverses de Vahbé de BadonviUiers. 1807, in-S", tome I, p. g et suivantes.
EXIL de; MAUPEOU. 133
de s'éloigner de la cour, il répliqua : <k Assurez Sa Majesté qu'Elle va être promptement obéie ; rien ne pouvait me retenir ici que le devoir; il n'en est plus pour moi que là où mon roi m'exile. » A peine La Vrillière était-il sorti que Maupeou entra dans la salle d'audience où l'attendaient un grand nombre de personnes. <c Je ne puis plus vous être utile, leur dit-il, mon ministère vient de cesser ; j'ai remis les sceaux au roi, et Sa Majesté m'exile dans ma terre de Thuy. y>
Le même jour, Maupeou quittait Compiègne. Les femmes de la halle, qui portaient un bouquet au roi, l'ayant aperçu, lui crièrent des injures qu'il reçut avec dédain, et quand, à la première poste, des curieux demandèrent des nouvelles de la cour, il leur dit que le chancelier était exilé. Arrivé dans la soirée chez son père, il se mit à une table de whist, égaya ses partenaires par ses plaisanteries pleines de finesse et de grâce, et, quand le jeu fut terminé, leur apprit ce qui était arrivé. A quelques jours de là, jouissant du repos de la campagne et du calme que lui pro* curait son éloignement des affaires, il s'écriait, en faisant un retour vers le passé : a Plût à Dieu qu'on n'ait plus besoin de moi, et qu'on me laisse désormais dans ma solitude ! J'avais envie de faire bâtir à Roncherolles pendant que j'étais à la cour ; je suis fort aise de ne l'avoir pas fait. Cela m'amusera dans mon loisir.» Le père de Maupeou supportait aussi gaiement, à quatre-vingt-huit ans, la disgrâce de son fils. A un compliment de condoléance du comte de Yoisenon, il répondit en souriant : ce Mon cher comte, les dieux et les rois n'ont jamais tort. Respectons le^urs volon-
tés. Vous aimez la bonne chère, vous aurez d'excellent gibier... vous jouerez gros jeu; en un mot, vous ferez tout ce qui vous fera plaisir, et je vais m'occuper à vous témoigner combien je suis enchanté de vous voir. »
La nouvelle de cette disgrâce fut accueillie avec étonnement dans les pays étrangers. L'empereur Joseph, abordant Tabbé Georgel, lui apprit le renvoi du chancelier, en ajoutant : ce II me semble que ce n'était pas au roi à le punir, car il avait bien affermi son autorité. »
Caractère de Qucl était, cu cfTct, cc chancclier que le roi éloireXrest^r gnait dc lui, malgré la disette d'hommes capables "^du'règ/r^^ révélée par le dernier règne? Aucun outrage n'a manqué à Maupeou : son caractère, son esprit d'intrigue, ont été dénoncés avec colère; mais il n'existe pas des faits précis justifiant la généralité des assertions passionnées émises contre lui. La correspondance de Mercy avec Marie-Thérèse, qui révèle avec détail les misères d'esprit, les turpitudes de la vie des courtisans et des plus hauts personnages, ne mentionne pas une seule fois Maupeou. Dans les cabales qui ont heu autour de M°' du Barry, Maupeou ne s'y trouve jamais mêlé; il est bien avec la favorite, comme Mercy, comme les tantes de Louis XVI dans certains moments ; et Choiseul, dans sa mauvaise humeur, ne fait que l'accuser d'être le conseil de l'abbé Terrai. Son existence est austère ; il n'est pas, comme La Vrillière, affiché par les scandales de sa vie et il est facile d'apercevoir, au milieu des assertions puériles de pamphlétaires essayant de ressusciter le souvenir
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d'un assassinat commis, en 1758, par un certain chevalier Maupeou, que le personnage qu'ils attaquent leur inspire une sorte de crainte respectueuse. Les mêmes journalistes qui Tont insulté racontent, quand il n'est plus au pouvoir, sa dignité calme et le froid mépris que lui inspirent les orgies populaires provoquées par son renvoi .
Maupeou était le seul ministre de l'ancien roi qui, dans une entreprise difficile, ait montré de l'esprit de suite, de la vigueur dans l'exécution, et ait en définitive réussi dans ses desseins. Se séparer de lui était une faute : ce fut la première du règne, elle fut commise trois mois après l'arrivée de Louis XVI au trône.
Si l'on avait pu, en faisant appel aux sentiments de bienveillance du jeune prince, le séparer d'un ministre qui avait défendu avec courage les prérogatives royales à la suite de luttes ardentes, il était bien plus facile de détruire la position du contrôleur général Terrai, que les exigences financières de l'État et la dureté de son caractère avaient voué à une animadversion presque générale.
Terrai, après avoir trouvé les revenus de l'État, L'abbé Ten en 1770, à deux cent soixante-six millions de livres, ^^ui^qucsuoi les avait portés à cent millions de plus en 1774. Pour arriver à un pareil résultat, il avait agi comme un comptable. Alignant les chiffres des revenus du royaume comme si, derrière l'argent qu'il récoltait, ne se trouvaient pas des hommes, il n'avait poursuivi qu'un but, celui de faire monter le revenu au niveau de la dépense. Froid et sceptique, regardailt les douleurs humaines comme des fatalités aux-
des finances royaume.
quelles il n'est pas possible de se soustraire, et la population d'un pays au point de vue du cultivateur qui compte le bétail renfermé dans ses écuries, Terrai disait au roi, dans un mémoire destiné à éclairer le monarque sur les finances du royaume :
a Les impositions ne sont et ne peuvent être, en aucun pays ni gouvernement, que de trois espèces :
1° Celles qui portent sur les fonds ;
2° Celles qui affectent les personnes ;
3"* Celles qui tombent sur les consommations.
Je les réduis plus simplement encore à deux espèces, savoir : celles que le roi perçoit sur la recette des particuliers, et celles qu'il perçoit sur leur dépense...
J'appelle impositions sur les recettes d'un particulier, celles qu'il est obligé de payer avant d'avoir reçu ses revenus ; celles qui, quoi qu'il fasse, lui enlèvent une portion déterminée de son revenu : telles sont la taille et les accessoires, la capitation, les vingtièmes... L'imposition sur la dépense, au ^contraire, est celle qui ne se paie qu'à mesure de la consommation des choses nécessaires à la nourriture, au logement, aux vêtements, lors de la confection et passation des actes... Enfin, c'est la partie que chaque particulier déboiirse pour le roi, lorsqu'il débourse pour lui-même... Cette imposition diffère de la première, en ce qu'il dépend de celui qui la paie de la restreindre... Le riche paie infiniment plus que le pauvre... Les habitants oisifs des villes sont plus chargés que les cultivateurs... Ce genre d'imposition est le seul, sauf la capitation, qui puisse atteindre le particulier dont la fortune est en portefeuille.