BEAUMARCHAIS ET LES AMÉRICAINS
nera le jeu le plus libre à votre bienfaisance universelle, et le roi de Prusse, qui délaie aujourd'hui son humeur dans ses sarcasmes, sera un des plus empressés à venir compter avec vous et à consulter vos désirs et votre volonté * . »
Mais à peine cette correspondance, qui dévoile les perplexités du gouvernement français, était-elle envoyée que la force des événements entraînait de nouveau les ministres dans les voies d'une guerre prochaine.
Beaumarchais avait complété son mémoire remis au roi au mois de septembre 1775 dans un entretien avec Vergennes, où il lui parla de sacrifices d'argent que pourrait faire le gouvernement en faveur des Américains. Retourné à Londres, il continua par correspondance à faire part à ce ministre de ce qu'il voyait autour de lui, peignant sous les couleurs les plus noires la situation intérieure du pays où il se trouvait, ce L'Angleterre est sur la pente du désespoir, écrit Vergennes au roi en lui envoyant les appréciations de Beaumarchais. Je crois facilement... que la révolution du ministère n'est pas éloignée; il n*a peut-être pour le soutenir encore quelque temps contre l'orage ou pour échapper au danger qui menace les têtes des individus que des partis désespérés. Cette prévoyance semble exiger toute celle de Votre Majesté ; mais il est peut-être plus aisé d'imaginer ce qu'il y aurait à faire que d'indiquer les moyens de le mettre en exécution. »
* Archives nationales, K 164; Correspondance de Vergennes :hou\sXyi à Vergennes, 11 avril; au roi d'Espagne, 7 août 1775; du roi d'Espagne à Louis XVI, il y a deux copies de la lettre par Louis XVI et l'original, 21 avril 1775 ; Vergennes au roi, 12 avril, 4 mai, 8 août 1775.
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moire Un mois après cette lettre, Beaumarchais, de plus
.*îTJ^ate en plus convaincu de l'urgence, pour sa patrie, de ri^m«. pi'endre une décision, s'adresse encore à Louis XVI dans un mémoire intitulé : La paix ou la guerre^ qui portait, à côté de son titre, ces mots : Au roi seul. Dans ce mémoire, remis par Vergennes, le 29 février, son auteur s'exprimait ainsi :
a La fameuse querelle entre l'Amérique et l'Angleterre, qui va bientôt diviser le monde et changer le système de l'Europe, impose à chaque puissance la nécessité de bien examiner par où l'événement de cette séparation peut influer sur elle et la servir ou
lui nuire Dans un premier mémoire, j'ai tâché
d'établir seulement que la justice de Votre Majesté ne pouvait être blâmée de prendre de sages précautions contre des ennemis qui ne sont jamais délicats sur celles qu'ils prennent contre nous. Aujourd'hui que l'instant d'une crise violente avance à grands pas, je suis obligé de prévenir Votre Majesté que la conservation de nos possessions d'Amérique et la paix qu'EUe paraît tant désirer, dépend uniquement de cette seule proposition : // faut secourir les Américains... Le roi d'Angleterre, les ministres, le Parlement, l'opposition, la nation, le peuple anglais, les partis enfin qui déchirent cet État, conviennent qu'on ne doit plus se flatter de ramener les Américains... De là ces débats violents entre les ministres et l'opposition... Lord Germaine, étourdi des cris et frappé des arguments terribles de Topposition, dit aujourd'hui aux lords Shelburne et Rockingham... : Dans l'état où sont les choses, Messieurs, osez-vous répondre à la nation que les Américains sesoumettront
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à l'acte de navigation et rentreront sous le joug à la seule condition... d'être remis en Tétat où ils étaient avant les troubles de 1763 ? Si vous l'osez, investissez-vous du ministère, et chargez-vous du salut de l'État à vos risques et périls... L'opposition, disposée à prendre le ministre au mot, et toute prête à dire oui, n'est arrêtée que par l'inquiétude que les Américains, encouragés par leui^ succès et par quelque traité secret avec l'Espagne et la France, ne refusent aujourd'hui ces mêmes conditions de paix qu'ils demandaient à mains jointes il y a deux ans. » a D'autre part, le sieur Lee, député secret des colonies à Londres, absolument découragé par l'inutilité des efforts qu'il a tentés par moi auprès du ministre de France, pour en obtenir des secours de poudre et de munitions de guerre, me dit aujourd'hui : « Une dernière fois, la France est-elle décidée à nous refuser tout secours et à devenir la victime et la fable de l'Europe?... Obligé moi-même de répondre positivement, j'attends votre dernière réponse pour donner la mienne. Nous offrons à la France j pour prix de ses secours secrets^ un traité secret de commerce qui lui fera passer^ pendant un certain nombre d'années après la paix^ tout le bénéfice dont nous avons depuis un siècle enrichi V Angleterre, plus une garantie de ses possessions selon nos forces. Ne le voulez- vous pas? Je ne demande à lord Shelburne que le temps de l'allée et du retour d'un vaisseau qui instruira le Congrès des propositions de l'Angleterre, et je puis vous dire, dès à présent, quelles résolutions prendra le Congrès à cet égard. Ils feront surle-champ une proclamation publique par laquelle ils
offriront à toutes les nations du inonde, pour en obtenir des secours, les conditions que je vous offre en secret aujourd'hui. Et pour se venger de la France et la forcer publiquement à faire une déclaration à leur égard qui la compromette à Texcès, ils enverront dans vos ports les premières prises qu'ils feront sur les Anglais... Si vous les recevez, la rupture est certaine avec TAngleterre ; si vous les rejetez, a l'instant le Congrès accepte la paix aux conditions proposées par la métropole ; les Américains outrés joignent toutes leurs forces à celles de l'Angleterre pour tomber sur vos îles, et vous prouver que les belles précautions mêmes que vous aviez prises pour garder vos possessions, étaient justement celles qui devaient vous en priver à jamais... » Voilà, Sire, le tableau terrible et frappant de notre position... Ou TAngleterre aura, dans cette campagne, le succès le plus complet en Amérique, ou les Américains repousseront les Anglais avec perte, ou TAngleterre prendra le parti... d'abandonner les colonies à ellesmêmes... ou Topposition, en s'emparant du ministère, répondra delà soumission des colonies... Voilà toutes les possibilités rassemblées : y en a-t-il une seule qui ne vous donne à l'instant la guerre que vous voulez éviter?. , .
« 1** Si l'Angleterre triomphe de l'Amérique, ce ne peut être qu'avec une dépense énorme d'hommes et d'argent ; or, le seul dédommagement que les Anglais se proposent. . . est d'enlever à leur retour les îles françaises... Alors, Sire, il vous resterait uniquement le choix de commencer trop tard une guerre infructueuse, ou de sacrifier à la plus honteuse des
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paix inactives toutes vos colonies d'Amérique, et de perdre 280 millions de capitaux et plus de 30 millions de revenus.
a %"" Si les Américains sont vainqueurs, à l'instant ils sont libres, et les Anglais, au désespoir... n'en seront que plus empressés à chercher un dédommagement.
<L 3** Si les Anglais se croient forcés d'abandonner, sans coup férir, les colonies à elles-mêmes... le résultat est semblable au précédent...
<L k!" Si l'opposition se met en possession du ministère et conclut le traité de réunion avec les colonies, les Américains, outrés contre la France, dont les refus les auront seuls forcés de se soumettre à la métropole, nous menacent dès aujourd'hui de joindre toutes leurs forces à celles de l'Angleterre pour enlever nos îles. . .
a Que faire donc en cette extrémité pour avoir la paix et conserver nos îles?
« Vous ne conserverez la paix que vous désirez, Sire, qu'en empêchant à tout prix qu'elle ne se fasse entre l'Angleterre et l'Amérique. . . Le seul moyen est de donner des secours aux Américains, qui mettront leurs forces en équilibre avec celles de l'Angleterre, mais rien au delà... Si l'on répond que nous ne pouvons secourir les Américains sans blesser l'Angleterre et sans attirer sur nous l'orage que je veux conjurer. . . je réponds... qu'on ne courra point ce danger, si l'on suit le plan... de secourir secrètement les Américains sans se compromettre, en leur imposant comme première condition qu'ils n'enverront jamais aucune prise dans nos ports. . . Si Votre Majesté n'a
pas SOUS la main un plus habile homme â y employer, je me charge et réponds du traité... » Beaumarchais conseillait de faire le nécessaire pour obtenir, sans le demander, le rappel de l'ambassadeur, lord Stormont, qui, par ses relations, était à portée d'instruire journellement son gouvernement de ce qui se faisaitftB France. IlproposaitdenepasremplacerimmediatementM.de Guines, d'envoyer à sa place un chargé d'affaires « d'une capacité reconnue, » ce qui amènerait les Anglais à ne plus vouloir d'ambassadeur en France, et ajou lai t cette réflexion, qui caractérise rabaissement où était tombée dans l'opinion Taristocratie française : « La crise une fois passée, le plus futile ou le plus fastueux de nos seigneurs pourrait être envoyé sans risque à Londres; la besogne étant faite ou manquée, tout le reste alors serait sans importance. » Devant celte ardeur et la persistance des convictions si clairement motivées de Beaumarchais, Vergennes est ébranlé, car le 20 avril il écrit à Garnier, chargé d'affaires de France à Londres : <c Quoique la tendance de la France et de l'Espagne soit pour assurer la durée de la paix, je vous avoue que je ne suis pas tranquille quand je considère la foule des accidents indépendants de la volonté di^ souverains qui peuvent confondre leur prévoyance * . »
< archives nationales, K 164, n" 1S: Correspondance de Vergennes, lettres au roi, le 23 sept. 1775 ; K 164, année 1776, n° ï, 22 janvier. — Beaumarchais et son temps, par Henri de Lomén|e, Paris, 1850, în-8», tom. II, p. 92 et suiv., 99 et suiv., tp6. -^Mémoires ou souvenirs et anecdotes, par le comte de Ségur, Paris, 1824, in-8». tom. I, p. 86 el striv. — The history ofthe United States, by James Grahaihe, tom. ï/, p. 4^6, 428, 498 et siûv.^ 502 et suiv., 505>'ô07, 508. ^Miitoire de la guerre d'indépendance des États-UniSy par Botta, tom. l, p. 169 et sulv., 292, 394 et suiv.
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Yergennes ne tarda pas effectivement à s'entendre Beanmarchai avec Beaumarchais pour Tenvoi de secours aux Amé- m^^nem rîcains, sous le couvert d'une entreprise commerciale ri^e, m Ji privée. Le 2 mai 1776, ce ministre proposa au roi d'autoriser le versement d'un million à la maison de commerce qui devait fournir des munitions de guerre aux Américains : <e Comme il importe, écrit-il à Louis XVI, que cette opération ne puisse être pénétrée ou du moins imputée au gouvernement, je compte, si Votre Majesté le permet, mander ici M. de Montaudoin ; le prétexte apparent sera de lui demander compte de ses correspondances avec les Américains, et le motif réel de le charger de leur faire passer les fonds que Votre Majesté veut bien leur faire passer en fës chargeant de toutes les précautions à prendre, comme s'ils faisaient l'avance pour leur propre compte. .. Cela fait, j'écrirai à M. le marquis de Grimaldi, je l'informerai avec détail de notre opération, et lui proposerai de la doubler. »
Le gouvernement d'Espagne, animé comnie celui de la France par sa haine contre le gouvernement anglais, suivait avec anxiété les péripéties de la lutte, prêt à avancer si les Américains triomphaient, et à reculer s'ils avaient des revers. Vergennes, moins impressionnable, rassurait la cour de Madrid en lui affirmant que les Anglais étaient engagés dans une guerre où les « avantages mêmes qu'ils célébraient sont des pertes réelles * . »
Depuis le combat de Lexington, la lutte entre
* Archiver na(tonaie«, K 164, n*9^: Correspondance de Vergennes, 2 mai 1776. Lettre de Louis XVI au roi d'Espagne, n* 14, 15 août 1776; Vergennes au roi, n" 16, 17 octobre 1776, n» 17, 26 oct. 1776.
r Angleterre et ses colonies était définitivement sortie des phases d'une discussion légale et pacifique. A la nouvelle de cet engagement, les jeunes gens du Connecticut, courant aux armes, s'étaient dirigés sur Boston, commandés par un officier plein de courage et de fermeté, Israël Putnam. Ils avaient rencontré sous ses murs des régiments du New-Hampshire, et en peu de temps un rassemblement de vingt mille Américains cernait la ville et les forces militaires venues de l'Angleterre qui y étaient renfermées. Dans toutes les provinces, des soldats étaient réunis, les fonds du gouvernement saisis, et les forts et arsenaux envahis par les milices. La ville de New- York, où dominaient les tories, c'est-à-dire les partisans de l'Angleterre, fut arrachée à ce parti par un soulèvement populaire que provoqua la nouvelle du massacredeLexington, et la majorité de la population proclama la résolution de suivre la destinée de ses compatriotes américains. L'armée des insurgés s'accrut d'une foule de jeunes hommes venus de Baltimore, et l'Assemblée du Maryland voulant empêcher les populations de perdre de vue la situation grave du pays, défendit les distractions populaires, telles que les combats de coqs et les courses de chevaux. La ville de Boston, assiégée par un nombre de soldats triple de celui que commandait le général Gage, ne tarda pas à être en proie à la famine. La flotte anglaise ne pouvait pas suffire à alimenter la population, et les excursions des Américains dans les îlesvoisines diminuaient chaque jour les approvisionnements sur lesquels il était possible de compter. Les Américains, qui s'étaient aguerris dans une
BATAILLE DE BREBD'S HILL, juin i775. 417
foule de rencontres, étaient prêts à tenir tête aux troupes nouvelles que venait de recevoir Gage, quand ils surent que ce général, décidé d'abord à forcer leurs retranchements au nïidi de l'isthme sur lequel s'élève Boston, à Roxbury, avait changé d'avis. Apprenant que les Anglais, franchissant le bras de mer qui les séparait de Charlestown, devaient ve* nir les attaquer d'un côté tout opposé, les Américains se portèrent de nuit vers une hauteur qui dominait Boston, et travaillèrent dans les ténèbres à y élever des fortifications. Leurs retranchements étaient poussés avec une fiévreuse ardeur et dans le plus grand silence, quand, vers les quatre heures du matin, un capitaine d'un vaisseau de guerre anglais les aperçut et donna l'alarme par une décharge de tous ses canons.
Gage, prévenu, vit de suite qu'il devait à tout Baume «î prix arrêter des travaux qui, en aiicrmissant les Bouker'sh Américains sur la hauteur de Breed's hill, eussent ^ rendu le séjour de Boston impossible. Les Américains persistant dans leur entreprise sous une grêle de boulets, G-ige quitta Boston vers midi et s'avança contre eux en brûlant Charlestown, dans l'espoir que la fumée de l'incendie, alors projetée par le vent, protégerait ses troupes contre les coups de leurs adversaires. Mais le vent, changeant de direction, découvrit les troupes anglaises, et la lutte devint des plus sanglantes. Trois fois les Anglais s'avancèrent contre la montagne, qu'ils voulaient emporter, sous les yeux des habitants de Boston hissés sur les clo-? chers des églises et le toit des maisons, et pleins d'espérance ou de crainte, suivant le parti au-
418 f^IVRE TROISIÈME,
quel chacun d'eux se rattachait. Ce ne fut qu'en semant le sol de leurs morts et de leurs mourants que les Anglais, guidés par leurs officiers, finirent par obtenir le but de leurs efforts. Une fois maîtres de la montagne, ils s'arrêtèrent, n'ayant pas une armée suffisante pour garder à la fois Boston et se hasarder à poursuivre des soldats qui venaient de montrer une énergie que les Anglais ne leur supposaient
pas.
kmgrèsde Pendant ces événements, qui devaient retentir en nîfms?' Europe, le Congrès projeté à Philadelphie s'y était ouvert dans le mois de mai. Il se réunissait en \m moment où tout annonçait l'ouverture d'une guerre longue et sanglante. Les loyalistes, c'est-à-dire les partisans du gouvernement de la mère patrie, qui avaient compté obtenir, par des pétitions, le redressement de leurs griefs et étaient restés tranquilles jusqu'à ce jour, allaient-ils demeurer passifs quand il s'agirait de combattre le gouvernement royal? Ne se joindraient-ils pas aux Anglais? Les partisans de la Hberté ne faibliraient-ils pas à l'aspect des dangers qu'ils allaient courir, des pertes qu'ils allaient subir? Les plus ardents d'entre eux, obligés de renoncer à leurs habitudes de cultivateurs et de commerçants, pour se vouer pendant longtemps au métier des armes, ne seraient-ils pas saisis eux-mêmes d'un vif désir de rapprochement avec les Anglais? Jusqu'alors, les Provinces, unies par un intérêt commun, avaient pris part à la fois à la guerre et aux conseils qui avaient lieu pour la diriger. Comment, avec une pareille manière d'agir, qui n'était que le rapprochement instinctif né d'un danger, pouvait-il
CONGRÈS DE PHILADELPHIE, mai i77o. 419
y avoir de Tunité dans les résolutions à prendre? Comment^ dans cette sorte d'entente fortuite plutôt que raisonnée, créer un commandement respecté par tous, pourvoir aux levées d'hommes et d'argent nécessaires? Comment empêcher qu'un ou plusieurs Etats n'administrent les affaires communes dans des vues personnelles et privées ?
La question d'un gouvernement apparaissait donc ^^ *ï"«»^o" au milieu de la lutte ; elle s'imposait par la force des posée »u coi événements à des populations habituées à respecter Mam»n la liberté individuelle dans la demeure du citoyen, la liberté des agglomérations qu'on appelle des communes en France, c'est-à-dire de leur administration ; la liberté de la gestion des agglomérations de communes réunies dans ce que les Américains nomment districts ou comtés ; enfin l'administration de la réunion des comtés ou districts, qui forment des provinces ou États.
11 s'agissait donc, sans blesser des habitudes profondément enracinées dans le cœur de chaque citoyen, et, il faut le dire, trop légitimes et trop en rapport avec la nature même des choses pour qu'un esprit raisonnable ait le désir et la volonté de les troubler, il s'agissait de régler les intérêts généraux de chacune des provinces. Il fallait, en un mot, respecter dans chaque État le droit de police, les droits de justice, les droits individuels d'administration des communes, des districts, et le règlement de leurs rapports entre eux. Il fallait voir dans l'individualité d'un État ce qu'il peut sacrifier de la puissance publique sans se détruire lui-même, pour augmenter sa force de résistance vis-à-vis des nations étran-
gères et son importance en face des autres peuples.
Avant d'aborder ce problème, le Congrès dut penser immédiatement à l'armée de Boston, qui obéissait, par suite d'une sorte d'accord tacite, au général Putnam, comme à l'officier le plus ancien. Il décida qu'il fallait un général en chef désigné et accepté par tous les États. Les généraux Putnam et Ward furent écartés, parce qu'ils s'étaient prononcés nettement pour une séparation des colonies d'avec la mère patrie, extrémité que les esprits n'avaient pas encore acceptée. On n'osa choisir ni Lee ni Gates, (Je psur que leur qualité d'Anglais ne vînt à soulever des soupçons populaires dans le courant d'une guerre pleine de péripéties.
Dans les discussions qui avaient lieu pour un choix pareil, les membres du Congrès ne se préoccupèrent pas seulement du point de vue du métier, c'est-àdire de l'habileté d'un chef d'armée. Ils comprenaient l'influence décisive qu'il aurait nécessairement sur les résolutions qui seraient prises, et ne se dissimulaient pas la fâcheuse empreinte que donne généralement au caractère d'un homme l'habitude de compter sur la force matérielle et de fioisser, pour obtenir des triomphes, les sentiments les plus sacrés et les plus légitimes de l'humanité. Ils savaient trop bien, comme l'écrit un historien, à l'époque même où la France ployait sous la dure étreinte d'un soldat, a que des chefs militaires, lorsqu'ils ne sont point adoucis et retenus par les principes d'une éducation libérale, ne se font aucun scrupule d'assouvir leurs passions avides, et que, non contents de piller le bien de l'ennemi, ils ne
WASHINGTON NOMMÉ GÉNÉRAL EN CHEF. 42i
respectent pas même celui de leurs alliés ou de leurs propres concitoyens. »
Les suffrages se réunirent sur un des repré- Washington
j , . j tv • • 1 11 noramé général
sentants de la provmce de Virginie, le colonel en chef do» Washington. Alors âgé de quarante - trois ans, ^""'"^cain^s^* Washington offrait toutes les garanties que pouvaient désirer des hommes sérieux et dévoués à leur patrie. Il appartenait par se sopinions politiques au parti qui cherchait à obtenir justice de l'Angleterre, et n'acceptait une rupture définitive avec la mère patWe-quesi elle était inévitable. Il avait une fortune qui le mettait à l'abri de toute tentation, et, dans sa carrière militaire, son caractère, à la fois plein de prudence et de fermeté et exempt de toute ambition personnelle, lui avait attiré une estime qui ne s'était pas affaiblie quand il était rentré dans la vie privée. Washington, assis au milieu de ses collègues, se leva quand il entendit prononcer son nom. Il remercia avec dignité le Congrès de l'insigne honneur qu'il lui faisait. Il exprima la crainte de ne pas pouvoir supporter dignement un pareil fardeau, ajoutant que cependant il ne voulait pas se laisser effrayer par la tâche que lui imposait le service de la patrie. Il se bornait, dit-il, à prier ses collègues de vouloir bien se rappeler, dans le cas où il surviendrait un événement malheureux, qu'il leur avait avoué sincère- , ment qu'il se croyait incapable de soutenir le haut rang dont il leur plaisait de Thonorer. Il finit en déclarant que la renonciation qu'il faisait de sa tranquillité domestique et de son bonheur, pour accepter une pénible carrière, n'étant déterminée chez lui par aucun espoir de récompense, il était décidé à ne
retirer aucun bénéfice de son emploi, et n'accepterait par conséquent aucun traitement.
Cette nomination, parfaitement accueillie dans toutes les colonies, fut complétée par le choix de généraux qui donnèrent, comme leur chef, des garanties morales propres à contre-balancer les funestes entraînements d'une vie militaire.
Washington fut reçu avec les plus grands honneurs au camp de Boston, où ses premiers soins durent être consacrés à rétablir la discipline et à pourvoir d'objets nécessaires des troupes qui étaient sur le point de manquer même de poudre. Le Congrès, venant en aide au chef qu'il avait choisi, prescrivit, par un décret, à toutes les colonies de se mettre en état de défense. Il donna ordre de fouiller les caves et les étables pour trouver du salpêtre, et de rassembler du soufre destiné aux fabriques de poudre qu'il élevait. Il établit aussi plusieurs fonderies pour des canons. Obéi avec ponctualité, et voyant que les rivalités des assemblées provinciales s'étaient dissipées devant la gravité de la situation, le Congrès, prenant chaque jour plus de confiance en lui-même, fit une ordonnance générale destinée à régulariser les levées de soldats qui devaient avoir lieu dans chaque province, i populaire, Lc Congrès était du reste soutenu et encouragé par trHefléaa uu élau populaifc dcs plus accentués. Les quakers, mânTûtcs. lïïalgré leurs opinions religieuses, entraient dans les milices; les femmes brodaient des drapeaux, et formaient entre elles une souscription destinée à l'équipement d'un régiment. La presse racontait d'une manière dramatique les combats de Lexington, de