MANIFESTE DU CONGRÈS AMÉRICAIN
Breed's hill, célébrant la mort du docteur Warren, tué à cette dernière affaire. <r Tant que vivra le nom de la liberté américaine, s'écriait un journal, celui de Warren enflammera nos cœurs et animera nos bras contre J'exécrable fléau des armées permanentes. ]»
Ainsi se poussait, dès le début delà révolution, ce cri de malédiction contre une calamité qui a permis d'infliger tant de maux à l'humanité, et d'élever au rang de grands hommes tant de criminels qu'aurait rejetés la société, s'ils eussent suivi dans la vie privée les odieuses maximes qu'ils pratiquaient à la tête de leurs soldats. Ainsi se dégageait, sous le poids des dangers, comme une sorte de prescience, le but que doit poursuivre une société fondée sur le travail et le respect de l'individualité humaine. Ainsi se désignait l'ennemi contre lequel se coaliseront un jour les peuples civilisés.
Le Congrès adressa un manifeste aux nations, dans , Appeifait lequel il racontait ce qu'avaient fait les colons de paMec^ngi l'Amérique, les souffrances qu'ils avaient endurées, les avantages que la mère patrie avait retirés de leurs efforts sur un sol désert, où ils étaient venus chercher un refuge contre les persécutions religieuses. Il racontait combien les colons avaient été fidèles à l'Angleterre dans les luttes qu'elle avait eu à soutenir, et mettait en parallèle du bien qu'ils lui avaient fait les lois rendues contre eux, les tentatives de lord North pour jeter la division entre les provinces. Il faisait un récit émouvant de Tattaque de Lexinglon, de la boucherie de Breed's hill, de l'incendie de Charles- Town, et concluait qu'il était réduit à la triste né-
cessité de ployer sous la tyrannie de ministres irrites, ou de leur résister par la force.
Les chaires de toutes les églises retentirent de sa proclamation, et quand Tarmée de Boston se rangea en bataille pour en entendre la lecture, elle marcha sous les plis de drapeaux nouvellement envoyés au général Putnam, qui portaient inscrits en gros caractères ces mots : J*en appelle au ciel^ suivis delà devise latine : O^ii transtulit sustinet. A ce manifeste succéda une adresse au peuple anglais, puis aux Irlandais, et une lettre de remercîment aux citoyens de Londres pour la sympathie qu'ils avaient témoignée au sort de TAmérique.
Congrès Ces appels faits à Topinion, le Congrès chercha à ie*fom^e obtcnir Tautorité réellement indispensable à Tin- QiroiMes t<^ï*^t de l'ensemble des colonies. Il étudia méthodi- Ites'^^s Queinent, sans se laisser aller aux entraînements de létruire. j^ yauité, qui pousse malheureusement les agglomérations d'hommes, comme les individus isolés, à augmenter inutilement les limites de leur pouvoir, ce qu'il devait faire pour ne permettre au gouvernement chargé de régir les affaires générales que les décisions nécessaires à sa mission. Placé en face d'États qui avaient leur autonomie et que la jalousie pouvait d'un jour à l'autre porter à lui refuser obéissance; soutenu par le désir ardent qui poussait les provinces à opposer à la puissance anglaise une nation compacte, le Congrès, forcé de tenir compte de ces deux sentiments également respectables, se mit à étudier par quels points de contact pouvaient se toucher des popu'ations habituées à régir ellesmêmes leurs affaires, et quels étaient les sacrifices
qu'elles devaient accepter pour acquérir à la fois plus de sécurité et plus de bien-être, tout en n'éprouvant aucun froissement dans leurs habitudes journalières. Les membres du Congrès ne tardèrent pas à comprendre, en hommes pratiques qu'ils étaient, que le citoyen d'un État tient avant toute chose à ne pas être gêné dans la gestion des affaires de la commune au milieu de laquelle il vit ; que ce sentiment faiblit chez lui, quoique encore très-vivace, quand il s'agit d'une réunion de communes appelées cantons en France ; qu'il diminue encore d'intensité lorsqu'il faut régler les relations de canton à canton ; qu'il devient moins vif quand il faut décider les rapports entre des agglomérations de cantons, c'est-à-dire de départements; et qu'enfin il aboutit à n'être plus que la préoccupation de la portion la plus instruite de la nation, lorsqu'il faut s'occuper des relations de l'État entier avec les nations étrangères. Le Congrès comprit que, s'il attribuait à un pouvoir central le droit de régler les forces militaires nécessaires à la défense des provinces réunies, le droit de faire la paix et la guerre, le droit de juger les différends qui pourraient avoir lieu entre les provinces, le droit de régler les lois commerciales de l'ensemble des provinces, le droit de battre monnaie, le droit enfin de représenter les États réunis devant les autres nations, il ne froisserait en aucune façon les habitudes des masses populaires. Il comprit qu'en conviant toutes les anciennes colonies anglaises de l'Amérique du Nord à l'organisation de ce pouvoir, il respecterait le sentiment de nationalité, qui est cher au cœur de l'homme, et amènerait chacune d'elles à renoncer à des droits
qui n'ont en réalité qu'une valeur nominale quand ils s'exercent dans un petit pays. Que signifie, en effet, pour un petit peuple une petite armée? Que peut-il faire de son droit de paix et de guerre, si ce n'est de s'humilier devant une nation plus forte que lui ? Que signifient ses lois commerciales, lorsque le marché ouvert à ses industriels ou à ses agriculteurs est fermé au bout de quelques pas par les barrières qu'ont élevées des peuples voisins? Quel intérêt a-t-il à avoir une monnaie qui pourra être refusée en dehors de rétroite limite de ses frontières? Quel cas feront les nations voisines de ses réclamations, que le défaut de sanction, qui réside dans la force, réduira à n'être que de vaines supplications ?
Le Congrès proposa donc à ohaque colonie de conserver, au dedans de ses limites, le droit de faire des lois d'administration intérieure, le droit de rendre justice à ses concitoyens, le droit d'exercer chez elle la police, enfin de régler comme elle l'avait fait toujours ses affaires domestiques. Il demanda que les autres affaires fussent résolues par un Congrès contenant autant de députés que chaque colonie pouvait grouper de fois cinq mille habitants mâles. Les frais de guerre devaient être répartis entre chaque province en proportion du nombre d'hommes qu'elle contenait de l'âge de seize à soixante ans. Le Congrès projeté aurait eu naturellement le droit de choisir les officiers civils et militaires destinés à servir l'Union des États, comme les ambassadeurs, les généraux, les amiraux et autres. Pour respecter jusqu'au bout le sentiment délicat de nationahté qui existait dans chaque province, le Congrès demandait
que chaque session fût tenue dans un Etat différent, en observant un ordre fixé à Tavance.
C'était la formation d'un gouvernement n'ayant jusqu'alors aucune similitude dans l'histoire de l'humanité. C'était non-seulement une organisation qui tenait compte des sentiments les plus intimes et les plus divers de l'homme privé, mais une organisation qui respectait cette passion puissante que l'on nomme patriotisme, qui a enfanté les plus sublimes dévouements.
Les Américains, discutant leur constitution en hommes rompus aux affaires , débarrassés de croyances en des chefs mystiques qu'on appelle encore en Europe les oints du Seigneur, avaient compris de suite que la force créatrice en politique, comme la force vitale dans la nature physique, ne peut être suppléée par aucune volonté, par aucune loi. Ils avaient vu dès le premier jour que le temps, les habitudes, les besoins, l'opinion, sont les seuls éléments d'organisation, et qu'il n'est pas plus permis d'instituer quelque chose sans ces éléments, qu'il n'est donné au statuaire de faire à coups de ciseau un être vivant.
Ils présentaient aux nations les moyens de se fortifier et de s'enrichir par des annexions qui ne froisseraient pas leur orgueil et ne détruiraient pas leur individualité, et, en se mettant en position de faire cette offre, ils ne déterminaient pas seulement en leur faveur une attraction qui tendrait à les grandir, mais ils se créaient le droit incontestable d'assurer leur sécurité.
S'il est non-seulement licite mais parfaitement
sensé d'interdire à des particuliers de réunir dans leur demeure des matières explosibles et inflammables qui menacent la vie et la fortune de leurs voisins, pourquoi une nation ne pourrait-elle pas exercer le même droit de surveillance et de défense vis-à-vis d'un peuple? Une armée permanente, rompue aux exercices militaires, est un danger plus grand que de la poudre et des canons. Tolérer son organisation, cVst mettre son existence à la merci du peuple qui la possède ou se condamner à des efforts désastreux pour soutenir une lutte qui tôt ou tard s'engagera, parce qu'il n'est pas dans la nature de l'homme de posséder un pareil instrument de force sans être tenté de s'en servir.
La fédération américaine, telle que la rêvaient ses premiers législateurs, donnait les moyens d'assurer une paix durable entre les nations, et le général Grant a su l'interpréter quand, avant d'arriver à la présidence, il disait à ses concitoyens : « Ne permettons pas un empire du Mexique, car un empire amènerait une armée permanente qui troublerait la base de nos institutions. »
Les sociétés ont de tout temps reçu une organisation en rapport avec le but qu'elles poursuivaient. La féodalité s'est perfectionnée comme les grands empires militaires, en vue de perpétuelles guerres. Napoléon I", qui, à l'exemple de J.-J. Rousseau, pensait pouvoir changer le cours de la civilisation^ voulait transformer les soldats français en soldats romains, qui recevaient leur blé, avaient des moulins à bras et cuisaient leur pain sur de petites platines, ce J'avais médité tous ces changements, disait- il,
quand il expiait ses terribles et violentes attaques contre l'esprit moderne, mais il m'eût fallu une longue paix pour les réaliser. . . en créant des mœurs militaires nouvelles. » L'armée, les soldats, tels étaient les bases principales des civilisations de Tantiquité et du moyen âge ; il en devait être autrement pour des sociétés plus vouées au travail qu'à la conquête, et il n'est pas surprenant que les Américains aient trouvé les éléments des institutions nécessaires aux peuples de notre époque. Ils ont, en créant une armée permanente peu nombreuse, fait d'elle un élément d'ordre pour l'intérieur et non d'effroi pour leurs voisins. Ils ont montré qu'il était possible à des nations faibles de vivre auprès d'eux sans craindre, comme en Europe, de disparaître au moindre accord diplomatique établi entre des voisins ambitieux.
L'Angleterre qui, pendant tout le xviii^ siècle, a été le gouvernement modèle, a perdu cette situation enviée : les nations tournent leurs regards vers l'Amérique. Elles raillent parfois les habitudes d'un peuple en état de formation, qui reçoit par milliers des cultivateurs venant de tous les pays, mais elles ne confondent pas l'œuvre politique accomplie par des législateurs pleins de désintéressement et de respect pour leurs semblables avec les défauts que peut avoir une nation.
Qu'on compare, du reste, l'empire d'Allemagne, comparais
, , , 1 A ODire la conf
avec ses royautés vassales, qui portent sur leur front rauon acta