SAINT-GERMAIN EN FACE DE SES BUREAUX
Plus d'un loyaliste qui, à l'exemple de bien des hommes, acceptait comme des vérités indiscutables les idées qui avaient cours, se déclara pouf la liberté, et il y eut un cri unanime parmi le peuple pour demander l'indépendance.
Pendant que cette clameur, traversant l'Océan, devait résonner en Europe comme un appel au réveil des nations, les tentatives d'améliorations les plus sensées étaient compromises en France.
A peine Saint-Germain fut-il enfermé dans son saim-Genn cabinet, excitant, après un premier accueil d'enthou- ses engagen siasme, Tattente à la fois impatiente et craintive de "^ Targl^e toute la cour, que les employés chargés des finan- **®*^*«»**«' ces de l'armée, et ceux occupés à régir les provinces frontières qui étaient du ressort du ministère de la guwre, vinrent lui représenter le tort qu'il ferait à sa pla<;e en cédant ces parties importantes de son administration au contrôleur général et au ministre de la maison du roi. C'était, lui disait-on, s'assujettir, par ce démembrement, à Turgot; c'était s'exposer à se voir accuser, par ses successeurs, d'avoir dégradé une place importante. Toutes ces raisons de commis de bureaux, qui ne pensent qu'à leur intérêt particulier, et se reproduisent aujourd'hui encore sous toutes les formes, ne pouvaient manquerd'impressionnerSaint-Germain,espritétroit, qui n'avait de valeur réelle que dans sa spécialité. Il s'insurgea contre Turgot, ne voulant pas remplir les engagements qu'il avait pris, et en appela à Maurepas, qui, « selon sa coutume ordinaire^ écrit un contemporain, approuvant tout» espèce de réforme, ëtait le premier à en empêcher l'exécution. :» Celle
faiblesse de Saint-Germain vis-à-vis de son entourage était une circonstance grave pour le contrôleur général. Comment réaliser le programme financier qu'il s'était tracé s'il n'y avait pas accord entre tous les ministres, et surtout avec le ministère de la guerre, le plus dispendieux de tous, le plus livré aux spéculations des hommes qui avaient Thabitude de vivre aux dépens de la nation? Turgot et Malesherbes s'étaient évidemment trompés ; ils avaient confondu, ce qui arrive parfois, un misanthrope et un frondeur avec un homme doué de caractère ; ils s'étaient persuadé à tort qu'un homme qui a approfondi une question particulière et peut en raisonner, est capable de saisir les rouages d'une vaste administration et de comprendre la part que doit occuper, dans l'ensemble, la spécialité dont il s'occupe. Désintéressés comme ils l'étaient, ils avaient cru qu'ils trouveraient dans Saint-Germain un ministre préoccupé comme eux du but qu'ils voulaient atteindre, et prêt comme eux à dédaigner les puériles vanités qui préoccupent si souvent des personnages investis du pouvoir.
udgetde Turgot, décidé à remplir les trois conditions qu'il r* à 1780. avait posées au roi lors de son acceptation du Contrôle général : point de banqueroute, point d'augmentation d'impôts, point d'emprunts, n'avait pas* un seul jour perdu de vue cet engagement solennel.
Les dettes de l'État ayant été faites avec promesse de remboursement au bout d'un certain nombre d'années, et ayant été contractées à diverses époques, il s'était établi par ce fait un genre de comptabilisé qui comprenait, dans les dépenses obligées et
annuelles, une somme d'environ vingt-cinq millions pour remplir les engagements pris avec les créanciers de l'État.
Le budget portait donc dans sa con texture l'amortissement graduel des dettes, et, si rien ne l'eût dérangé, le gouvernement, en continuant de percevoir les mêmes revenus et à faire les mêmes dépenses, serait arrivé à se débarrasser de tous ses emprunts sans avoir recours à des moyens financiers extraordinaires. Mais une pareHle fixité dans les dépenses n'était possible qu'avec, non-seulement un ordre des plus exacts, mais un accord entre les nations sur lequel il est difficile de compter, et l'absence de tout cataclysme imprévu.
Le désordre, les guerres, les famines avaient sans cesse troublé les prévisions du bqdget, et un ministre se trouvait toujours en face de deux sortes de créancier^ Qeux qui ayant à réclamer le prix de fournitures ou de services rendus n'étaient pas payés aux échéances prévues, et formaient la dette arriérée, et ceux qui touchaient les rentes qu'on leur avait promises, dont. le capital s'appelait la dette constituée. Les créances auxquelles il n'ayait pas été possible de satisfaire avaient créé le système des anticipations, c'est-à-dire le rejet, sur l'année suivante, du paiement qui devait être fait dans l'année. Les anticipations amenaient les rescriplions, qui étaient des billets ou reconnaissances fournies par l'État à des financiers qui consentaient à faire des avances pour payer les cré^ces exigibles, moyennant un bénéfice.
lurgot calculait qu'un vingt-neuvième des rentes viagères , s'éteignant annuellement par suitp delà
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mortalité, il en était de même pour les traitements des personnes pourvues d'emplois qui devaient finir avec elles, comme les anciens serviteurs de la mère de Louis XVI, ou ceux qui avaient servi le roi et ses frères dans leur bas âge. Appliquant ces données statistiques aux pensions etgratifications annuelles, dont le montant dépassait vingt-huit millions, diiffre exorbitant pour un budget qui, dans sa totalité, n'atteignait pas trois cents millions, Turgot comptait se ])rocurer des ressources qu'il pouvait estimer à Tavance, en obtenant du roi qu'on ne ressusciterait que la moitié des pensions éteintes.
Il partit de ces prévisions, qu'il était raisonnable d'espérer, pour établir le budget do 1775.
Quand il entra au ministère, le Trésor était tenu, par ses engagements, tant pour une portion de la dette constituée que pour des billets dus aw fermiers généraux^ de solder, en 1775, una^tfktme de 23,833,081 livres (119,165,405 francs de notre époque). Gomme Terrai laissait en caisse 5,146,089 livres, Turgot n'avait à trouver, si les prévisions de recettes de son budget étaient exactes, que 18,686,992 livres. Mais, malgré les soins que Ton avait pris d'estimer les recettes aiî taux le plus bas, comme cela doit avoir lieu pour éviter des mécomptes, elles laissèrent uii vide de 3,621,134 livres, ce qui éleva par le fait la somme à trouver à 22,308,126 livres. Turgot, se proposant de rembourser quinze millions, en outre de cette somme, fixa le déficit prévu de son budget à 37,308,126 livres (186,540,636 francs, argent de notre temps).
Pour arriver à son but, Turgot trouvait dans le
Trésor 66,213,418 livres^ provenant soit des restes d'un emprunt fait par son prédécesseur, soit de billets sur les fermes qu'il vendit, soit du bénéfice réservé au roi sur le dernier bail des fermes générales, soit d'argent fourni par un emprunt du clergé.
Turgot n'ayant, dans Tannée 1775, payé quline somme de 53,703,418 livres (268,517,090 francs de notre temps), au lieu de 66,213,418 livres, il resta au Trésor 12,510,000 livres de disponibles pour Tannée 1776.
Il calcula son budget pour Tannée 1776 comme il Tavait fait pour 1775. Il prévit, dans son évaluation affaiblie des recettes et exagérée des dépenses, que son budget serait en déficit de 14,459,739 livres (72,298, 69&franc8, argent de notre temps), et se proposa de rembourser, sur la dette arriérée, une somme de »vî33,843 livres (48,669,215 livres, argent de nidÉré temps) ^ ce qui porta ses prévisions de déficit à 24,193,582 livres (120,967,910 francs, argent de notre temps).
Mais, comme il rentra au Trésor des sommes sur lesquelles on ne comptait pas, que desdépenses furent moindres qu'on ne Tavait supposé, il faut retrancher de cette somme 7,259,000 livres; qui ramènent le déficit réel à 16,934,582 livres (84,672,910 francs, argent de notre temps). Comme il restait à sa disposition 12,510,000 livres non dépensées exi 1775, le ministre qui succéda à Turgot n'eut à trouver, pour faire face au déficit de recettes , que 4,424,582 livres (22,122,900 francs, argent de notre temps).
Si^ frandussant cette époque où Turgot n'est plus
au pouvoir, on continue à faire fonctionner le budget d'après les règlesqu'ila établies^ et que l'on pour* suive, comme son collaborateur, le confident de ses pensées, l'exécuteur de ses volontés^ ce qui n'est plus qu'un roman, la suite d'une histoire dont le début a été vrai et dont la continuation se perd dans un songe, on trouve, en se résumant, qu'en 1777 l'abaissement des dépenses de l'Etat amené par Turgot i^'élevait, au commencement de cette année, à 15,307,594 livres. Mais, comme les fonds prévus dans le budget de cette même année, pour des remboursements de la dette arriérée, s'élevaientà25,976,827 livres, et qu'il n'en fut employé que 18,776,088 livres, il est juste de retrancher 7,200,739 Uvres des améliorations constatées dans les dépenses ; comme de plus il avait été compté, dans les recettes précédentes, une somme de 1,545,000 livres, qui provenaient de lapairt du profit du roi dans le bail des fermes de 1776, somme qui ne se reproduirait plus, rabaissement réel des dépenses amené par Turgot à la fin de 1776 était seulement de 6,561,855 livres.
En 1777, l'accroissement des ressources, tant par l'extinction des rentes viagères et des pensions que par le paiement de dépenses qui ne se reproduiraient plus, devait s'élever à 5,156,907 livres.
Cette somme, ajoutée à celles réalisées dans l'année précédente, libérait, par le seul cours du temps, à la fm de 1777, 11,718,762 liv. (58,593,800 fr. de notre époque).
En 1778, les extinctions de rentes viagères, les remboursements de dettes arriérées, amenaient, par le fait seul de la persévérance du ministre dans
les règles qu'il s'était tracées, une amélioration de 3,632,000 livres.
Enl779,ramortissementétaitde4,835,3331ivres,
En 1780, de 6,531,467 livres.
. En additionnant fous ces accroissements de revenus amenés, soit par une diminution dans les dépenses, soit par la création de nouveaux produits, on arrivait, cette année 1780, à une somme totale de 25,767,562 livres (128,837,810 francs, argent de notre époque).
Le budget de 1780, au lieu de 25 millions de revenus consacrés au remboursement des engagements annuels de l'Etat, aurait eu plus de 50 millions pour un pareil service. Ainsi se serait réalisée cette parole de Turgot au roi : « Il faut réduire la dépense au-dessous de la recelte, et assez au-dessous pour pouvoir économiser chaque année une vingtaine de millions, afin de rembourser les dettes anciennes ^ »
Si, livré à ses propres forces, trompé dans les espérances de concours qu'il devait obtenir du ministre de la guerre, Turgot, par la persévérance de ses principes, par sa sagacité dans l'emploi des ressources mises dans ses mains, par la confiance qu'il inspirait, devait atteindre un pareil résultat, que serait-il advenu s'il eût pu réaliser l'économie de plus de quinze millions qu'il voulait obtenir sur les dépenses de l'armée? Où serait-il donc arrivé s'il eût pu approfondir chaque jour le dédale d'une administration qui a présenté le scandale de deux ministres des finances, successeurs de Turgot, ne
* Voir aux pièces jostificatives : B, Budget de Turgot.
pouvant pas s'accorder sur les chiffres du budget de l'État ' !
La réalisation possible du plan de Turgot suggère aux hommes de notre temps une autre pensée. S'il pouvait débarrasser l'Etat de ses embarras financiers avec une pareille promptitude, par une persévérante et habile économie, s'il pouvait lui ménager de semblables ressources pour une guerre prévue, s'il arrivait à ces résultats, non-seulement en suivant les voies exactes de la justice, mais en ménageant, avec une scrupuleuse délicatesse, les positions acquises, c'est que la question financière était loin d'être insoluble, c'est que la question financière n'allait devenir un drapeau, un prétexte au soulèvement de plus en plus accentué des esprits, que par suite du mauvais, vouloir ou de l'incapacité des personnes chargées de gouverner le pays. La question financière voilait de plus hautes visées, les hommes qui parlaient d'économies voulaient plus que des économies. Les soufl'rances morales dominaient les douleurs matérielles, et se dérobaient derrière elles.
aint-Germain Trop habitué à comptcr avec la faiblesse des ii^re^'' par hommcs, Turgot se résigna à la déception que lui „"yan"e. f^^^*"^ éprouvcr la conduite de Saint-Germain, prêt à appuyer ce qu'il ferait de bien, et à sacrifier des améliorations utiles^ s'il pouvait au moins obtenir ainsi la réalisation de quelques autres.
(X Relativement au marquis de Saint-Germain, dit Mercy, si les ministres actuellement en crédit
* Voir le Compte rendu au roi par Necker, en 1781, et les nouveaux éclaircissements, publiés par Necker en 1788, en réponse à Galonné.