LES MUNICIPALITÉS DE TURGOT
le nombre de voix de citoyens qu'ils représenteraient. Comme les voix de citoyens étaient proportionnelles a«x revenus, il s'ensuivait tout naturellement que les communes étaient ainsi clai^sées d'après le revenu de chacune d'elles, et que Timpdl pouvait se répartir d'après la proportion des richesses de chacune des municipalités.
La municipalité du second degré s'oectt{Niit des travaux publics utiles à l'arrondîssemeitty pu» nommait un député à la municipalité de troisième degré ou assemblée provinciale, qui répartissait les impôls entre les arrondissements et s'occupait des affaires utiles à la province entière. Le conseil provincial nommait un député pour ce que Turgot appelait la grande mumcîpalité, ou municipalité générale du royaume, qui répartirait l'impôt entre les provinces et déciderait les travaux publics à faire et les secours et soulagements à apporter dans diverses parties du royaume. <c Rien ne serait plus facile, ajoutait-il, pour faire comprendre le but final et important de ces mesures, que de faire demander par les assemblées mêmes les réformes que Votre Majesté aurait projetées;.. Tous les obstacles seraient levés par l'union da v(Bu national à votre volonté. »
Dans cette organisation qui superposait Tune sur l'autre dfeë assemblées délibérantes, avce des pouvoirs hiérarchiques permettant de contrôler et de rectifier a^ besoin les décisions des pranières par celtes d'un degré supérieur, tout était prévu avec la précision ot la sagiacité de l'homme d'afïirires. On annoncera, dit Turgot, nux municipalités villageoises le privilège que Votre Majesté veiit bien tour accor-
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der de régler leurs travaux pour le bien de leur communauté; le mois suivant, une déclaration conférera les mêmes droits aux municipalités u^ baines. Trois ou quatre mois après, un état établira la hiérarchie des municipalités, le droit des paroisses d'envoyer des députés aux élections, des élections aux assemblées provinciales, et de ces dernières à une assemblée générale réunie à Versailles, ce Tout cela peut se faire tant cette année qu'au commencement de l'année prochaine, i> écrit Turgot dans ce mémoire, qui était rédigé au moisde septembre 1775. Il eut un instant la pensée de mettre de suite en vigueur cette vaste conception dès Tannée 1775. D'après son calcul, les premières assemblées d'a^ rondissenient pouvaient terminer leixr première session le 11 octobre. Alors se serait ouverte celle des assemblées provinciales, qui auraient fini de manière que, dans les premiers jours de novembre, les députés des provinces pussent être rendus à Versailles. Du 15 au 20 décembre, les députés des provinces revenaient rendre compte de leurs travaux aux assemblées provinciales qui les avaient délégués, et du 8 au 15 janvier 1776, chaque député de ville et de village viendrait arrêter dans les paroisses la répartition définilive de l'imppt.
Si Turgot eût suivi cette première pensée, le Parlement, coalisé avec la noblesse et le clergé, dans l'étrange opposition qu'il faisait à la suppression deis corvées, aurait été obligé de développer ses insolente arguments devant les représentants de tous «les grands et petits propriétaires de terres> car c'est au n^çis de jqaars 1776 que se plaidait le premier procès
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intente en faveur des cultivateurs français. Mais, soit qu'il ait été arrêté dans la réalisation de cette grande amélioration par les révoltes qu'amenèrent le prix des grains, comme le dit Dupont de Nemours, soit qu'il ait désiré revoir, suivant son habitude, avec uu soin scrupuleux, un travail qu'il n'avait pas rédigé lui-même, Turgot remit à Tannée suivante une exécution qu'il se croyait certain de pouvoir accomplir *.
Cette persuasion était d'autant plus naturelle que, dans le mois d'avril, Vergennes venait, par ordre du roi, communiquer à Turgot un mémoire où il exposait ses vues sur la conduite à tenir par la France et l'Espagne dans la querelle engagée entre l'Angleterre et les colonies américaines. Turgot approuva, en développant ses opinions, les idées pleipes de sagesse de Vergennes, et insista comme lui sur la nécessité pour la France de n'être mêlée à aucune guerre. « Le roi connaît la situation de ses finances, disait-il. Il sait que, malgré les économies et les améliorations déjà faites depuis le commencement de son règne, il y a entre la recelte et la dépense une différence de vingt millions... A la vérité, dans la dépense sont compris les remboursements assignés... La première éco-
* Mémoire historique et politique du règne de Louis XVI, par Soulavîe, t. U, p. 314 et suiv., 338 et suiv. — Œuvres de Condorcet, 1. 1, p. 118.
— Mémoires de Morellet, t. H. p. 304. — Archives nationales, 0* 417, 26 juillet, 8 août, Il septembre, Il octobre, 13-14 novembre, 19 décembre 1775; 0«47l, 12aoùt, 7 octobre, 24, 31 décembre, 1775; 7 janvier 177G; 0' 472, 1" mars [IIQ. — Mémoires secrets, tome VIIÏ, p. 127 et suiv., 158.
— Louis XVI, Marie-Antoinette et M°^^ Elisabeth, par Feuillet de Conches, t. 1, p. 75 et suiv. — Recueil des anciennes lois françaises, tome XXII I, p. 391 et suiv. — Mémoires secrets d*Augeard, p. 87. — Mémoires sur la vie et les ouvrages de Turgot, t. If, p. 50 et suiv. — Œuvres de Turgot, t. Il, p. 502 et suiv. i
nomîc doit cire celle des dépenses... Le roi,., a trouvé son militaire et sa marine dans un élat de faiblesse qu'on aurait eu peine à imaginer. » irriution cpou- Mais si ces trois ministres, Yergennes, Malesherbes Tné^ië8;Tw!2ôt et Turgot ne pensaient qu'à, la France, il était loin ^dTroVeu!?" d'en être de même de cette foule de personnages ^"repw.^"' vivant sans réflexion de revenus dont ils ignoraient la source, et jouissant de distinctions qu'ils regardaient comme le résultat de lois aussi naturelles que celles qui fixent la marche des astres. L'irritation était vive dans celte portion de la société qui s'était jusqu'alors partagé, à des titres divers, les revenus prélevés sur la nation. Les outrages adressés à Turgot et à ses amis se reproduisirent sous toutes les formes, et à propos d'une chanson où étaient insultés la duchesse d'Anville^ Condorcet, l'abbé Morellet et l'abbé Baudeau, un journal disait : a Cette facétie est très-recherchée; le clergé, la noblesse, la magistrature, la finance, se trouvent aujourd'hui d'accord pour détester le contrôleur général. »
Les chiffres du budget de 1776, où Turgot, comme un administrateur sage qui voulait éviter les mécomptes, avait exagéré les dépenses en portant les prévisions de receltes au taux le plus bas, étaient signalés à Maurepas, comme une preuve du désordre croissant des finances. « Il m'avait remis les détails relatifs au trésor royal, écrit le fermier général Augeard. Pendant les dix-huit mois de la vie ministérielle de M, Turgot, je lui en avais toujours rendu un si bon et fidèle compte, qu'il me dit qu'il n'y avait que moi qui pouvais lui faire comprendre tout ce grimoire. » Aveu précieux qui peut faire
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saisir le genre d'explications données par Augeard, puisque ce fermier général jugeait Turgot « un être systématique dont aucune réflexion n'était posée, »
Pezai communiquait de son côté les chifl'res du budget à Necker, et ils faisaient ensemble la critique des opérations de Turgot, les résumant dans des mémoires qui, après avoir clé donnés au roi, arrivaient à Maurcpas. Souvent Necker, enveloppé d'une ample redingote, allait attendre, dans un ca- '. briolet caché au fond d'une remise, que son protecteur fût revenu de Versailles, tant il élait impatient de savoir ce qu'aurait dit Louis XVI à son mentor.
Au mois d'avril 1776, commençait à se répandre pamphlet.
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de plus en plus un âpre pamphlet du marquis de necker. Condorcet contre Necker, intitulé : Lettre d'un laboureur de Picardie à 31. iV..., auteur prohibitif . Condorcet faisait allusion à la vanité de Necker, et rappelant les bienfaits médilés ou donnés par Turgot, comme la destruction des corvées, la suppression des gabelles et de la taille arbitraire, il lui disait : a J'ai peine à croire que votre législation sur les blés fasse de plus grands biens. » Rappelant les circonstances des séditions qui avaient eu le prix du blé pour prétexle, il lui reprochait d'avoir dit ce que le peuple haïrait toujours les marchands de blé; que cet état^ flétri par Topinion, ne sera jamais un état honnête. » « Mais, Monsieur, continuait-il, le peuple hait les financiers, qu'il appelle mnltoliers, et les marchands d'argent, qu'il appelle usuriers : direzvous que ces étals sont malhonnêtes? Tous ces préjugés ont une source commune. Ces différents étals n'ont été remplis longtemps que par des hommes
déshonores; tous trois, protégés, employés en secret par le gouvernement, étaient flétris par des lois... Mais ces préjugés, fondés autrefois sur la raison, et maintenant désavoués par elle, se dissiperont.., Vous exagérez la stupidité du peuple. Nous sommes ignorants parce qu'on n'a point daigné nous donner les moyens de nous instruire,.. Si nous souffrons des violences de la part d'un riche, des vexations de celle d'un subalterne, c'est que nous savons qu*il nous sera impossible d'obtenir une réparation, et qu'en osant la solliciter, nous nous exposerons à une vengeance dont les lois ne nous préserveront pas. Voilà l'origine de cette patience apparente que vous avez prise pour de la stupidité. Mais un roi juste et qui veut le bien de son peuple nous a rendu l'espérance et la voix... Croyez-vous, Monsieur, qu'il serait dangereux de souffrir que le peuple sortît de son ignorance? Croyez-vous que l'homme devient méchant en s' éclairant ? » Passant de la liberté du commerce des blés aux autres libertés publiques, il faisait dire à un prêtre que TÉlal serait perdu sans ressources si elles existaient. < Du pain et de la religion, voilà ce qu'il faut au peuple... Voilà précisément, ajoutait-il en développant celte théorie, ce que les Jésuites avaient fait au Paraguay ; ils distribuaient à chaque habitant un peu de maïs et beaucoup de reliques, et ils donnaient le fouet à quiconque aurait osé faire un pas, dire un mot, sans la permission du père supérieur. » A rironie La lutte entre les économistes, qui veulent les lira^é^otoiSr bertés publiques, et ceux qui les refusent s'accentuait •accède nnsuua chaqucjour avec plus de fougue. Au début, quand il
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ablait que les questions soulevées n'avaient trait à des affaires commerciales et agricoles, Tiron^e aissait suffisante pour attaquer des adversaires iton dédaignait les théories, et, au commencement 'année 1775, circulaient les vers suivants, intitulés vpérience économique :
Un Limousin, très-grand rérormateur, D'un beau haras fait administrateur, Imagine, pour enrichir son maître.
Un beau matin, de retrancher le paître Aux animaux confiés à ses soins.
Aux étrangers il ouvre la prairie ; Du râtelier il fait ôter le foin :
Un jour n'est rien dans le cours de la Tie. Le lendemain, les chevaux affamés Tirent la langue et dressent les oreilles. On court à l'homme ; il répond : A merveille 1 Ils y seront bientôt accoutumés, Laissez-moi faire. On prend donc patience. Le lendemain langueur et défaillance ; Et l'économe, en les voyant périr, Dit : lis allaient se faire à l'abstinence; Mais on leur a conseillé de mourir, Exprès pour nuire à mon expérience.
Jne année après, quand les réformes sérieuses de *got sont commencées, la colère se mêle à la raile, et le résultat de ce que Ton nomme ses idées tématiques est annoncé en ces termes :
Inonder l'Ëtat de brigands,
Multiplier les mendiants.
De malheurs augmenter la somme,
Et soulever les paysans,
Sont les résultats effrayants
Du système de ce grand homme,
Dont les fous sont partisans.
)ans les Prophéties turgotinesy le roi était oujé, parce qu'il avait adopté les idées chimériques
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(le son ministre. La duchesse de Bourbon, demandant une sorte de boîte plate dans une boutique, la désignait sous le nom de Turgotine. (( Cela s'appelle des platitiideSj rcpliciuait le marchand. — Oui, ripostait la princesse, c'est la même chose, » et les ennemis des économistes se pourvoyaient de platitudes ou Turgotines, en répétant la malicieuse plaisanterie de la princesse, ampiiietdu Lc frcrc du roi, le comte de Provence, qui avait •vencectnire ^crit pour cmpêchcr le rappel des parlements, puis Turgot. s'était joint à eux quand ils étaient revenus, le comte de Provence, qui avait blâmé le comte de Saint-Germain, se mêla au débordement d'invectives déchaînées contre Turgot, contre Maurepas, contre les économistes. Dans un pamphlet clandestin intitulé le Poisson, ou le songe de M. de Maurepas, ou les machines du gouvernement français, il supposait que le génie de l'Angleterre, voulant dégrader les Français en altérant leurs mœurs constitutives, avait voulu égarer M. de Maurepas dans le choix d'un ministre des finances. Prenant la ressemblance de M°"° de Maurepas, s'appuyant du fantôme de l'abbé Very, qui la gouvernait, il lui avait montré, dans un rêve, (( une machine à ressort chargée d'ordonnances et d'édits... Maurepas étonné parcourt, mesure des yeux cette machine fatale... Considérez bien cette machine, dit M"® de Maurepas, étudiez-la, cherchez dans la France une personne qui lui ressemble. C'est sur elle que votre choix doit s'arrêter, il sera le restaurateur de la France... Dans le moment, le mauvais génie de la France découvre à Maurepas, par la force de son art, tous les ateliers, il voit le