‹ La France sous Louis XVI; (volume 3)Chapitre 83 sur 95 · LA REINE ET LES COURTISANS · texte numérisé non relu

LA REINE ET LES COURTISANS

VOUS, et VOUS attribue tout plein de petites menées qui ne seraient convenables à votre place. » Piquée de cette leçon indirecte, Marie- Antoinette répliqua : « Je ne devine pas ce que Ton entend par de petites menées non convenables à ma place; j'ai laissé nommer les ministres sans m'en mêler d'aucun manière ; j'ai dit avec franchise à ma chère maman que je n'étais pas fâchée du départ des autres : c'est qu'ils mécontentaient presque tout le monde. » Réponse équivoque d'une jeune femme de vingt-deux ans, qui traite comme un jeu d'enfant les graves intérêts d'une nation, et croit que tout est gagné si elle a évité une remontrance.

La situation était plus dangereuse que ne pouvait le croire et le supposer son entourage frivole. Si la duchesse de Choiseul, écho d'un monde léger et sans patriotisme, écrit à M™^ Du Deffand : « J'ai été, comme vous, transportée de joie du triomphe de M. de Guines ; je trouve que la disgrâce des deux ministres qui Ta accompagné le fait ressembler aux triomphateurs romains, qui traînaient leurs esclaves à leur suite ; » le comte de Mercy est loin de partager sa quiétude : <ic Parmi les bruits, ditil, en résumant les faits qui ont eu lieu dans deux années de règne, qui s'élèvent contre la gloire et la considération essentielle à une reine de France, il en est un qui parait plus dangereux et plus fâcheux que les autres... parce qu'il doit faire impression sur tous les ordres de l'État, et particulièrement sur le peuple... On se plaint assez publiquement que la reine fait et occasionne des dépenses considérables ; ce cri ne peut aller qu'en augmentant, si la reine

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n*adople bienlôt quelque principe de modiiration sur cet article. »

Mais ce qui domine à ce moment solennel et décisif de la monarchie, où le trône est occupé par un jeune homme digne de saint Louis par ses vertus, et par une jeune femme qui avait les qualités d'une épouse fidèle, et était destinée .à devenir une mère tendre et dévouée, c'est la lettré écrite par Turgot à Louis XVI, six jours après son renvoi, itre de Turgoi, a Jc profite, lui dit-il, de la liberté que Voire i8ma[i776. Majcsté a bien voulu me donner d'avoir l'honneur de lui écrire. M. Berlin... m'a dit que Votre Majesté était disposée à m'accorder un traitement plus avantageux, et qu'Elle me permettait de lui exposer mes besoins... Vous savez. Sire, ce que je pense sur tout objet pécuniaire... Jc recevrai les appointements de ministre, parce que sans cela je me trouverais avoir environ un tiers de revenu de moins que si j'étais resté intendant de Limoges. Je n'ai pas besoin d'être plus riche, et je ne dois pas donner l'exemple d'être à charge à l'État.- Je supplierai Votre Majesté de réserver les grâces qu'Elle me destinait pour dédommager quelques personnes qui, après avoir fait le sacrifice de leur état pour m'aider dans mon travail, perdront, par ma retraite, celui que je leur avais procuré... Quanta moi, Sire, je dois regretter votre confiance et l'espérance qu'elle me donnait d'être utile à rÉlat. La démarche que j'ai faite *, et qui paraît

* Il est à peu près certain que Turgot fait allusion à la démarche faite par lui pour la destitution de de Guines, et non, comme le dit M. Bailly, {Histoire financière, tome II, p. 224) à une ordonnance de comptant que Turgot avait refusé d'acquitter. Aucune trace d'acquit de comptant de 500,000 livres u existe aux Archives nationales, à celte date.

LETTRE DE TURGOT AU ROI. 5i3

VOUS avoir déplu, vous a prouvé qu'aucun autre motif ne pouvait m'attacher à ma place, car je ne pouvais ignorer le risque que je courais... Vous avez vu nussi^ dans mes lettres, combien il m'était impossible de servir utilement dans cette place, et par conséquent d'y rester, si vous m'y laissiez seul et sans secours. Votre Majesté savait que je ne pouvais y être retenu que par attachement pour sa personne. J'espérais qu'Elle daignerait me faire connaître Ellemême ses intentions. . . Si je n'envisageais que l'intérêt de ma réputation, je devrais peut-être regarder mon renvoi comme plus avantageux qu'une démission volontaire, car bien des gens auraient pu regarder celte démission comme un trait d'humeur déplacé. D'autres auraient dit qu'après avoir entamé des opérations imprudentes et embarrassé les afiTaires, je me relirais au moment où je ne voyais plus de ressource ; d'autres, persuades qu'un honnête homme ne doit jamais abandonner sa place, quand il y peut faire quelque bien, ou empêcher quelque mal, et ne pouvant pas juger comme moi Timpossibilité où j'étais d'être utile, m'auraient blâmé par un principe honnête, et moi-même j'aurais toujours craint d'avoir désespéré trop tôt, et d'avoir mérité le reproche que je faisais à M. de Malesherbes... J'ai fait, Sire, ce que je croyais de mon devoir, en vous exposant, avec une franchise sans réserve et sans exemple, les difficultés de la position où j'étais, et ce que je pensais de la vôtre... Tout mon désir. Sire, est que vous puissiez toujours croire que j'avais mal vu, et que je vous montrais des dangers chimériques. Je souhaite que le temps ne me justifie pas, et que votre règne soit

aussi heureux, aussi tranquille, et pour vous et pour vos peuples, qu'ils se le sont promis d'après vos principes de justice et de bienfiiisance. »

Jugement porté Dlx-scpt annécs après cette lettre, dont les ^^l^iilt^^^T*' événements ont fait une prophétie, Malesherbes, ^^uue^son^ ^^ prison avec de Vaines, l'ancien coopérateur de ami. Turgot, rappelait ces temps d'espérances si vives el si promptement déçues : c( M. Turgot et moi étions deux fort honnêtes gens, disait-il, très-instruits, passionnés pour le bien; qui n'eût pensé qu'on ne pouvait mieux faire que de nous choisir? Cependant nous avons mal administré; ne connaissant les hommes que par les livres, manquant d'habileté pour les affaires, nous ne pouvions former le roi au gouvernement; nous l'avons laissé diriger par M. de Maurepas, qui a ajouté sa faiblesse à celle de son élève, et, sans le vouloir ni le prévoir, nous avons contribué à la Révolution. » Singulière appréciation de ce rêveur, qui a oublié que Turgot avait, pendant quatorze années, continuellement gouverné des hommes et qu'il ne s'agissait que de réaliser en grande partie, pour la France entière, les bienfaits que, pendant sa vie d'administrateur, il avait accomplis dans une province ! Malesherbes pouvait soulever, dans ses conversations, d'amers souvenirs, car il avait abandonné son ami, fléchi devant la reine comnie Maurepas, et perdu toute la fermeté du penseur et de l'écrivain quand il s'était trouvé face à face avec les faits. Que Turgot n'ait pas eu dans le caractère la souplesse de l'homme qui dominait le siècle; qu'il ait ignoré, comme Voltaire, l'art de réunir autour de lui les esprits les plus disparates, de

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