DOULEUR DE VOLTAIRE
faire fléchir les opinions les plus opposées les unes aux autres ; qu'il n'ait pas tenu assez compte des embarras d'un jeune homme, des fantaisies d'une femme vive et inconsidérée, mais susceptible de retour à la raison : cela est possible. Mais que penser d'une administration qui repose sur une base assez fragile pour que Mercy, après nous avoir initiés à la puissance exercée par la reine, dise, à propos d'un confesseur : d Ce choix sera de la plus grande conséquence, particulièrement pour le roi, eu égard à la tournure de son esprit et de son caractère, » et qui ajoute : « Ce serait un vrai don du ciel qu'il arrivât à ce poste un homme vertueux ? »
Voltaire, qui portait dans son ame toutes les aspi' Douleur de rations de son siècle, fut vivement ému. « Ah! mon ciatioVdeMs Dieu, monsieur, écrivait-il à de Vaines, quelle funeste pîédéricTjoirdu nouvelle j'apprends! La France aurait été trop heu- «^^^''Ké français.
reuse, que deviendrons-nous... Je suis atterré et désespéré. » Peu de jours après, il mandait à Frédéric la retraite des deux ministres philosophes en s'écriant : « Qui sait si les scènes des La Barre et des d'Étallondes ne se renouvelleront pas! » Je ne m'étonne point de ces changements, répliqua son royal correspondant : « Je me représente Louis XVI comme une jeune brebis entourée de vieux loups : il sera bien heureux s'il leur échappe... Il est tout simple qu'un jeune monarque sans expérience se soit laissé entraîner par le torrent des intrigues et des cabales... Mais je ne croirai jamais que la patrie de Voltaire redevienne de nos jours l'asile. . . de la superstition. » Par suite d'un mirage trop commun qu'enfante la faiblesse humaine, les ennemis de Turgot se
5i6 LIVRE TROISIÈME.
prirent à croire que les orages qu'il prévoyait, c'était lui qui voulait les faire naître. Ils confondirent la main qui lance la foudre avec le regard de rhomme qui la voit venir, et, le 20 mai, un journal écrit, à propos d'un livre en faveur des protestants : ce Le clergé serait désolé... si la disgrâce de M. Turgot ne le consolait de tout en ce moment. y>
Impassible et ferme au seuil de ces époques de trouble qu'il aperçoit dans le lointain, Turgot va se renfermer dans la vie du savant. 11 dédaignera les vils manèges, les ruses et les mensonges des ambitieux, restant jusqu'au bout le type idéal et accompli de ce que Voltaire appelle un homme, quand il lui dit:
Philosophe indulgent, ministre citoyen, Qui ne cherchas le vrai que pour faire le bien, Qui d'un peuple léger, et trop ingrat peut-être. Préparais le bonheur et celui de son maître, Ce qu'on nomme disgrâce a payé tes bienfaits.
A toi-même rendu, tu nMnstruis que les sages; Tu n*as plus à répondre aux discours de Paris.
Hélas ! au bord de l'Inde autrefois Alexandre
Disait, sur les débris de cent villes en cendre :
Ah I qu'il m'en a coûté quand j'étais si jaloux,
Railleurs Athéniens, d'être loué par vousl
Ton esprit, je le sais, ta profonde sagesse,
Ta mâle probité n'a point cette faiblesse.
A d'éternels travaux tu t'étais dévoué
Pour servir ton pays, non pour être loué.
Gaton, dans tous les temps gardant son caractère,
Alourut pour les Romains sans prétendre à leur plaire.
Mais où sont les héros dignes de la mémoire. Qui sachent mériter et mépriser la gloire * ?
* Archives nationales, K 164 : Correspondance de Vergennes. Lettre du comte de Guines au roi, 3 mars 1776. Vergennes au rot.