LES ANGLAIS A LA MARTINIQUE
douze cents fusils et cent quatre-vingts barrils de poudre à un Américain de la Virginie, Paul Allen, Sartines voulut essayer de masquer encore, par des formes diplomatiques, la pression de Topinion publique qu*il subissait, moitié volontairement, moitié malgré lui. Vous n'avez pas saisi le sens des instructions données à M. Dorves, commandant de VAigretle^ répondit-il de suite à d'Argout. a II est prescrit aux commandants des frégates de Sa Majesté d'accorder la protection du pavillon aux bâtiments insurgents qui viendraient la réclamer. .. mais il leur est enjoint. •• de ne point aller au-devant des bâtiments insurgents, d'attendre que les circonstances aient mis ceux-ci a proximité de pouvoir réclamer la protection du Roi... Les instructions n'indiquent point que Sa Majesté veuille favoriser ouvertement les insurgents... Vous deviez favoriser secrètement, mais sans le déclarer formellement, l'acquisition des difTérents objets dont le Congrès vous a fait la demande. j>
Sophismes auxquels il faut, peu de temps après, renoncer dans des instructions données au comte Du Chaffault, quand il part pour la Martinique, à la tête de six vaisseaux et de quatre frégates. Le roi lui écrit de sa main :
a L'objet de la mission du comte Du Chaffault est insiructioi de protéger le commerce de ces îles... d empêcher Dacharrac qu'il soit fait aucune insulte ou violence, soit aux novembrT i bâtiments de la Nouvelle- Angleterre, soit à tout autre qui viendrait y commercer ou s'y réfugier... 11 sera en conséquence moins occupé de poursuivre le commerce inlerlope que les Américains peuvent con-
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tinuer qu*à tenir ses croisières à d'assez grandes distances des îles pour en écarter les frégates anglaises, et empêcher qu'elles s'approchent de la côte en deçà des limites fixées, et encore moins qu'elles fouillent les ports et les différents mouillages... Le sieur Du ChaCTault ne recherchera point la rencontre des vaisseaux de Sa Majesté Britannique ; mais lorsqu'il ne pourra les éviter, il en usera avec beaucoup de politesse envers eux.,, sans toutefois permettre que, dans aucun cas, il soit manqué au respect dû à la France... Dans le cas où un bâliment de la Nouvelle-Angleterre appartenant aux insurgés serait poursuivi par un vaisseau anglais et réclamerait la protection du pavillon de France, le sieur Du Chaffault la lui accordera ; et si, nonobstant la déclaration qu'il en aura faite, le vaisseau anglais s'obstinait à la poursuite de l'insurgé et voulait s'en emparer, le sieur Du Chaffault emploiera pour s'y opposer les forces que Sa Majesté lui a confiées... Il en usera de même pour les bâtiments neutres partis des ports de l'Europe ou de ceux d'Amérique, et chargés de munitions et autres secours pour les insurgents ; et dans le cas où quelqu'un desdits bâtiments, poursuivi par un vaisseau anglais, viendrait à réclamer la protection du pavillon du roi, le sieur Du Chaffault ne souffrirait point qu'il soit visité. Mais dans les deuxcas précédents, il n'ira point au-devant desdits bâtiments, et attendra que les circonstances lésaient mis à proximité de pouvoir réclamer sa protection... S'il se trouvait obligé d'employer la force et de combattre un vaisseau anglais... et qu'à la suite du combat le vaisseau anglais amenât son pavillon et se
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rendît, le vaisseau du roi ne Tamarinera point, mais le sieur Du Chaffault ou le capitaine qui aura combattu... se fera donner une déclaration signée du capitaine et des officiers du vaisseau anglais, comme quoi il a été obligé d'employer la force... Il relâchera ensuite le bâtiment qui se sera rendu *. »
Les marins, les militaires, étaient tous saisis d'une Lettre de k sorte de délire patriotique. Aucun d'eux ne pouvait "24 d^cemt voir de près, sans s'exalter, la lutte d'un peuple pour ^™' la liberté, et la possibilité pour la France de venger les affronts qu'elle avait reçus dans la dernière paix conclue avec TAngleterrc. Un officier chargé d'explorer le côtes d'Amérique, M. de Kersaint, envoyait à Sartines un rapport détaillé au sujet de la mission qu'il avait reçue, et épanchant, à la suite de ce travail administratif, les ardeurs de son âme, lui écrivait : t( Je ne quitterai point ce sujet sans vous faire part de quelques-unes de mes idées... Ceci étant pour vous seul, j'oserai. Monseigneur, vous parler librement et vous exprimer ce qui fait le fond des conversations de tous ceux qui aiment encore leur patrie, et voudraient la voir glorieuse et prospère.
ce La France désire-t-elle ou ne désire-t-elle pas l'indépendance des colonies rebelles? Cette question me parait décidée par sa conduite, qui, bien qu'équivoque, a cependant eu assez d'éclat pour que l'Angleterre n'ait aucun doute sur ses sentiments à cet égard : il demeure donc certain que nous souhaitons l'indépendance et la favorisons en tout ce qui ne peut pas entraîner une rupture ; mais on se trompe
* Archives de la marine, instructions particulières au sieur Du Ciiaffault, autographe de Loui^ XVI, écrit à Versailles le 15 mai 1776.
d'abord en ce point, et ce n*est pas à cette conduite que nous devons la continuation de la paix ; nous n'en sommes réellement redevables qu'aux circonstances qui forcent les Anglais de dissimuler leurs ressentiments, dans l'espoir que bientôt, dégagés de la guerre d'Amérique, ils pourront nous venir demander compte de notre bonne volonté, et nous faire repentir d'être demeurés tranquilles spectateurs d'une scène qui entraînait leur ruine, si nous avions eu le courage de nous en mêler, . . Nous n'avons d'ennemis naturels que les Anglais ; ils en font profession, tous
leurs vœux tendent à notre anéantissement, ils ne prononcent jamais de sang-froid le nom français ; insolents de leurs succès, n'en ont-ils pas abusé pour nous imposer, à la paix dernière, les conditions les plus humiliantes ? Si je vais en Afrique, je trouve une poignée de Français, relégués sur un rocher malsain, qu'ils semblent ne nous avoir laissé que comme un moyen de destruction ; si je vais en Amérique, c'est encore pis, je trouve encore des Français végétant honteusement à des conditions révoltantes. Suis-je entraîné vers l'Asie, au Bengale, je trouve une nation encore plus abattue : je vois une ville ouverte, que nous n'habitons que d'une façon précaire, n'ayant pas même la liberté de creuser un fossé pour l'écoulement des eaux et la salubrité de l'air. Honteux de n'oser me dire Français dans aucune partie du monde, je reviens dans ma patrie, à Dunkerque, lieu de ma naissance, où le nom du peuple qui nous opprime est le plus en horreur ; mais que vois-je en y débarquant? Un homme de cette même nation qui fait briser nos digues et nos écluses qui
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rendaient ce port si redoutable, et tenaient a flot les vaisseaux commandés par Jean Barl... Profonde^ ment affligé de cette humiliation qui crie vengeance, j'examine le moment présent, et je vois, pour comble de maux, que l'instant est arrivé, et que nous le laissons échapper ; que l'insolente Angleterre en demeurera plus convaincue de notre faiblesse, et en sera plus disposée à nous insulter, et son mépris et celui du monde entier doivent être les fruits de la conduite timide et cachée que nous tenons dans cette circonstance. Ainsi TAngletcrrc, à la gloire d'avoir soumis ses colonies rebelles, joindra celle d'avoir retenu dans l'inaction l'Espagne et la France, et sans doute elle ne tardera pas d'y joindre celle plus grande encore de les punir d'avoir eu la vague envie d'en sortir. Tout nous invite à la guerre, notre honneur, notre sûreté, notre intérêt. Notre honneur, en ce que nous aurions décidé cette séparation des deux mondes, époque mémorable à jamais, et à laquelle nous devrions brûler d'associer le nom français; notre sûreté, en ce que c'était Tunique occasion de rabattre la puissance anglaise, et la réduire au point de ne pouvoir plus balancer la nôtre ; notre intérêt, en ce qu'il en résulterait nécessairement des avantages qui tourneraient au profit de notre commerce, objet si essentiel aujourd'hui, puisque la prospérité des empires dépend constamment de la sienne.,, L'Amérique tout à l'heure comptait encore sur la France; mais nos délais l'inquiètent, et sans le secours d'un allié puissant en Europe... il est à craindre que le défaut de moyens ne l'oblige à une capitulation... Le Sénat américain n'a pas douté du
parti que nous devions prendre, il a compté sur nous, il s'étonne et s'indigne de notre inaction ; les peuples leurrés de Tespoir d'être fortement secourus par la France sont ébranlés, et Ton craint déjà la défection du Maryland. L'union rompue, tout est fini, et l'Ang'eterre triomphe. 0 France, c'est toi qui la feras triompher ! Est-il un bon Français qui ne frémisse à cette idée, est-il un homme sensé qui ne gémisse sur sa patrie? Quoi ! de si grands avantages ne pourront la déterminer à faire un effort. Ils disent tous: Que la France maintenant licencie son armée, brûle ses flottes! Dans nulle occasion, il ne peut lui être plus avantageux de faire la guerre. Elle ne la fera donc plus? Alors qu'elle ouvre ses ports, qu'elle démantèle ses places frontières, qu'elle déclare indépendantes ses colonies; cette conduite ne nous surprendra pas, elle sera la juste conséquence de celle qu'on vient de tenir.
« Vous pensez ainsi, Monseigneur, et personne n'a mieux ni plus fortement senti, dans le Conseil du 29, le prix de ce moment qui, si nous le laissons échapper, sera un sujet pour nous d'éternels regrets et une tache ineffaçable, dès les premiers jours d'un règne que cette circonstance inespérable pouvait illustrer à jamais, d Parlement Daus cc momcut solcnncl où la France, l'œil 4'iiw2terr fixée au delà des mers, voyait au loin se réaliser les Séw^ubîSî, désirs encore confus qui la tourmentaient^ pendant 1™?**"* que ses soldats frémissaient à l'espoir de venger les outrages qu'elle avait reçus, le Parlement ne pensait qu'à ressaisir son pouvoir passé, en ramenant les abus d'un autre âge.