DANGERS DE L'ESPRIT DE CORPS
recevoir la question tant ordinaire qu'extraordinaire puis à être pendu. Son corps, d'après la sentence du présidial d'Amiens, devait être brûlé et ses cendres dispersées; mais le procureur du roi trouvant la peine trop douce, en appela au parlement de Paris qui lui donna raison et, sans supprimer aucune des cérémonies expiatoires et aucune des tortures préalables, pensa qu'il fallait le livrer vivant auxflammes sur la place du grand marché d'Amiens au mois de janvier 1781 .
Il n'est pas surprenant, après de pareils faits d'ap- ^l^^^*^ prendre que Morellet écrivait, dès 1766, à l'illustre eopi». Beccaria, auteur du traité des délits et des peines : « ni M. de Voltaire, ni M. d'Alembert, ni Rousseau, ni vousj ni aucun philosophe ne produiront sur l'esprit de ceux qui gouvernent un effet immédiat. Nous agirons sur l'opinion publique ; et l'opinion publique subjuguera enfin les fanatiques et même les tyrans, les uns après les autres, quoiqu'impuissante contre la résistance que lui opposent les corps qui sont toujours les derniers à s'éclairer. L'esprit de corps est une espèce d'huile qui les empêche de s*emboirey pour employer un terme dont Montaigne aime à se servir, de l'opinion publique. Les corps ont des maximes qui se présentent à chacun de ses membres, comme autant de principes incontestables et sacrés, aussitôt qu'ils sont assemblés. Le particulier hors de sa compagnie est ou paraît être plus raisonnable, plus instruit, plus humain; mettez-le, lui dixième, dans une salle, il extravague, il est ignorant, il est féroce *. »
* Œuvres de Voltaire, lomes XXVII, p. 370 et suiv.; XXXI, p. 410; XXXII^ p. 52, 391^ 393; XXXIV, p. 334; XLH, p. 446; XLVI, p. 445
408 IJVRE TROISIÈME.
ouigatioii Nous avons vu apparaître bien souvent cette dé-
^^^!r^tè sastreuse faiblesse de Tesprit humain depuis que
'dîf.ï^'* Morellet la signalait dans les corps formés par les fonctionnaires ou les privilégiés de la France d'autrefois. Les partis, dans les assemblées des pays libres, nous ont plus d'une fois montré ce que deviennent les hommes groupés par des fonctions communes. Combien en avons-nous vu perdant leur individualité par suite d'une aggrégation éphémère à quelque réunion ? Combien imitant Rousseau, qui entra dans la vie publique par une déclaration contre les sciences et les lettres, ne peuvent pas plus que lui se soustraire à des sophismesqui outragent le bon sens, par la seule raison qu'ils se sont attaché, avec leur talent d'écrivain ou d'orateur, une petite coterie qu'entraînent les passions, les convoitises et les ignorances les plus diverses. Les années pendant lesquelles l'homme peut acquérir les notions élémentaires qui serviront à cultiver son intelligence sont peu nombreuses, celles durant lesquelles il porte un vague jugement sur les relations établies entre lui et ses semblables le sont moins encore. Les idées qu'il aura acquises pendant cette seconde période de son exis-
et suiv. — Archives nationalesy P2740, année 1779 : Ëdit abolissant le servage. ADi 1050 : Arrêt du Parlement de Paris contre Morel, 10 janvier 1781. — louû XV!, Marie-AntoinêHe et lf">* Elisabeth, Lettres et documents inédits, par Fem'Ilet de Conches, 1864, in-8, lume I, p. 124. — Recueil des anciennes lois françaises^ par Isambert, tome XXVI, p. 139 et sniv., 373 et suiv.; XXVIII, p. 529 et suif. — Mémoires secrets pour servir à Vhistoire des lettres^ tome XIV, p. 148 et sui?., !53; tome XV, p. 285 ; tome XVII, p. 239; tome XXî, p. 75. — Annales politiques et littéraires^ par Linguet, tome VI, p. 362. — Compte-rendu te Necker, article ; Mainmorte. — Traité des délits et des peines, par Bcccaria, traduit par Morellet. Paris, 1797, in-8 ; Lettre de Morellet à Beccaria, sept. 1776, p. Ixj.
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SUPPRESSION DES PÈAGITS. 409
tence, se graveront dans son esprit en y laissant des traces semblables aux premières instructions données à l'école, c'est-à-dire confuses, mais fermes. Bien peu, en se dégageant de rétroite atmosphère oùilsontvécu, arrivent à avoir une individualité réelle et à n'être pas une sorte d*ccho du petit monde où leur naissance les a placés.
Cette tendance de l'homme à se former en groupes, organise de puissantes forces pour atteindre un but donné; mais si elle permet de réaliser des améliorations impossibles à un être isolé, elle peut aussi créer des dangers et se mettre au service de passions mauvaises et hostiles au bien-être et à la sécurité de* la société entière. C'est en faisant appel à cette instinctive propension de l'homme à s'unir avec un certain nombre de ses semblables, que les chefs d'armée, que les aristocraties de toutes sortes ont réussi h ployer les peuples sous leur joug; c'est en se servant d'elle que les nations ont aussi parfois brisé leurs fers. Les peuples chez lesquels régnent les mœurs de la liberté ne pouvant permettre la compression d'une faculté humaine, sous le prétexte des abus qui pourraient se produire, ont instinctivement cherché les moyens de se garantir de l'envahissante tendance des petites sociétés qui se forment dans un pays, en opposant sans cesse à leurs fortes individualités l'irrésistible puissance d'une nation entière. Les extensions des droits électoraux sur un plus grand nombre de têtes, les assemblées délibérantes, assez nombreuses pour que les agglomérations d'hommes formées à des titres divers soient perdues dans une sorte de foule, les élections fréquentes, les compétitions ardentes
qui efl'raient les esprits timorés, ne sont en réalité que des moyens d'assurer à une nation sa liberté; et les changements fréquents des hommes chargés de conduire la société, que des luttes contre Fesprit d'exclusion et de domination qui est un des vices incurables de l'humanité.
Projet Dans le mois même où le respect superstitieux du
^dM^'^k^^' passé arrêtait Miromesnil et ses légistes en &ce d'un eUM*riïièîîî, usage cruel, Necker poursuivait son plan d'améliorai5aoftti77». jJQjj^ ^ Q^ pgj,jg beaiicQup^ publiait un journal, d'un
cdit par lequel Sa Majesté supprime tous les péages par terre et par eau appartenant aux seigneurs, particuliers ou autres... Depuis longtemps on se plaignait de ces gênes onéreuses..., mais le crédit jusque-là l'avait emporté sur l'utilité publique. Il paraît que M. Necker a encore obtenu du roi cet acte de bienfaisance. » Necker faisait dire au roi, dans le préambule de la loi, qu'il tenait à délivrer la nation de ces nombreux péages dont la perception arrêtait et fatiguait le commerce, dont la diversité exigeait une véritable étude de la part des marchands et des voituriers. Le roi affirmait que ces droits, nés pour la plupart des malheurs et de la confusion des anciens temps, étaient en grande partie prélevés sur les rivières, ce qui contraignait le commerce à préférer les routes de terre et par conséquent rendait inutile l'heureuse distribution naturelle des eaux dans le royaume. Amélioration det L'état dcs prisous uc pouvaît mauqucr d'attirer l'attention de Necker. Des personnes de toutes professions, de tout âge y étaient enfermées, soit en exécution des arrêts des cours de justice, soit pour préserver le gouvernement d'atteintes qu'il redoutait, soit
AMÉLIORATION DES PRISONS. 4fi
pour satisfaire les désirs de répression, de vengeance ou de cupidité des familles bien en cour ou de corporations puissantes, soit pour dérober des criminels aux peines que les lois leur auraient appliquées. On y rencontrait des personnages comme le M** deSades, dont Louis XYI avait permis l'incarcération^ sur la demande de sa famille, pour le préserver de la punition légale due à ses crimes ; des religieux comme Don de Vienne, l'auteur d'une histoire de Bordeaux et d'une histoire d'Artois, enfermé, sur la sollicitation de la congrégation de Saint-Maur, à cause, disaient ses supérieurs, de son esprit d'indépendance et de ses mau* vaises mœurs *• Ces lieux destinés à recevoir des coupables, s'ouvrant devant le caprice ou la passion de personnages puissants, setransformaient très fréquemment en d'affreuses oubliettes. Des malheureux qui avaient franchi leurs portes y restaient souvent comme de vieux meubles dont personne ne se soucie ; leur nom, la cause de leur arrestation, leurs relations avec une famille quelconque du dehors se perdaient à la longue dans le souvenir même de leurs geôliers. Quand, sur les injonctions de Malesherbes, le lieutenant de police, Albert, alla' au donjon de Yincennes, il sortit navré du spectacle qu'il avait eu sous les yeux. « Je m'occupe, écrit-il au chevalier de Rougement, de vos différents prisonniers.,. Voici ce que j'ai à vous recommander. Je vais vous parler de tous en général, et je crois qu'il ne faut refuser
* Don de Vienne était encore, sinon enfermé, du moins privé de sa liberté en 1783 ; pendant cette année, le contrôleur général Galonné s'étant intéressé i lui, le ministre de la maison du roi lui répondit en déclinant sa demande : a II jouit actuellement de toute la liberté dont il a besoin. » {Arehive$ fiottonales, 0<4SO, 21 mai 1784.)
à aucun de quoi lire et écrire ; le prétendu abus qu'ils en peuvent faire ne peut être dangereux : étant renfermés aussi étroitement qu'ils le sont, et cette privation de toute occupation dans la solitude est évidemment ce qui a fait tourner la tête au plus grand nombre. Il ne faut point se refuser non plus aux désirs de ceux qui voudraient se livrer à d'autres genres d'occupation, d II entre ensuite dans le détail de chacun des prisonniers : Le premier est un monsieur de La Roche-Géraud : < Je n'ai pu reconnaître, à travers les marques de fureur, si cet homme n'est que violent et irrité par le malheur, ou si sa tête est aliénée. C'est ce que vous pourrez vérifier par ceux qui visitent les prisonniers. Je voudrais qu'il sussent de lui s'il a, dans Paris ou ailleurs, des amis ou au moins des connaissances, et en général de qui il était connu lorsqu'il a été arrêté. Je pense que la plupart de ceux qu'il citera sont morts à présent... Les notes sur ce prisonnier portent qu'il est du pays de Galles. Il paraît cependant que c'est en France qu'il a passé sa vie. Je vous prierais de prendre les mêmes informations sur M. le baron de Yenna. Mes notes portent que c'est un homme de condition, et je n'y vois point à qui il appartient, ni de quelle province il est ; je voudrais savoir de lui quel était le colonel du régiment de Normandie lorsqu'il a été arrêté... Je m'informerai aussi de Prévôt... la tête de ce prisonnier n'est pas bien saine ; je ne sais cependant s'il est tout à fait fol ; s'il est d'un degré de folie pour lequel on l'eût enfermé ; s'il ne s'était pas porté à dire du mal du ministère. On craint chez vous les efforts qu'il fait pour se sauver;... on craint
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