LA MARINE ROYALE EN
vagues aspirations. Aveuglé par des intérêts personnels, par des répulsions qu'il sentait partagées, Joseph rêvait des réformes prématurées qui satisfaisaient plus les conceptions de son esprit que les volontés actuelles de -ses peuples. Par une singulière inconséquence, il sapait, comme le roi de Prusse, la base de toute royauté en poussant à l'affaiblissement des croyances religieuses, qui seules les font vivre en l'absence d'une régulière acceptation d'un peuple. Gomment, en effet, comprendre la force d'un chef, s'il ne compte par derrière lui toute une nation groupée? Gomment lier un peuple à la suite d'un seul homme^ si ce n'est par une foi religieuse qui l'attache à ce personnage, ou par des services rendus qui donnent confiance dans son intelligence ? C'est ainsi que les nations les plus civilisées étaient, au moment de la guerre d'Amérique, à discuter la valeur d'un pouvoir royal héréditaire, et, amenées à railler, en imitant l'exemple donné par leurs princes, l'opinion religieuse qui prétendait l'imposer aux nations. Il ne devait pas s'écouler un siècle avant que les classes moyennes eussent arraché aux aristocrates le droit exclusif dé les gouverner. Égoïstes à leur tour, voulant pour elles les avantages du pouvoir, elles ont été forcées, après une faible résistance, de partager avec les autres citoyens une puissance qui appartient, en exacte justice, à tout le monde et doit être dirigée, conduite et surveillée par tous, puisqu'un gouvernement a pour mission de faire respecter la liberté de chacun et d'empêcher toute entrave au développement de l'activité individuelle.
Joseph, frappé des ressources de la France, s'arrêta
umuioe avec admiration devant Toulon : ce C'est le plus beau sartinëre^i777. popt quo j'aie VU 2) ; puis il ajouta : <c Malgré cela, je ne sais ce que c'est, mais la marine française ne m'inspire aucune confiance. Les équipages sont mauvais et mal exercés ; j'en- ai jugé par les manœuvres que j'ai vues et par les avaries continuelles qui arrivent à leurs vaisseaux. j> Cette appréciation raisonnée justifiait le jugement du public, qui n'avait pas oublié les défaillances des officiers de la marine militaire dans les expéditions faites sous le règne précédent, et leurs hautaines exclusions vis à vis des plus courageux ^marins de la marine marchande. Irritée de la coterie formée par ce corps, composé de nobles, qu'elle aurait volontiers accusés de vouloir occuper toutes les places sans être en état de les remplir, et envahir tous les honneurs sans les avoir mérités, la nation applaudissait aux décisions de Sartines, lorsque ce ministre faisait appel aux officiers des navires du commerce, et forçait les marins de l'État de les accepter comme collègues, en menaçant de punition les querelles et les duels provoqués à la fois par l'orgueil et la convoitise de l'esprit de corps. Necker nommé Lcs tcutativcs dc réformcs se poursuivaient donc
directeur général , «^ ^ . . .i i . i j»
des fioancM, par uuc uecossite mvmcible, et sous la menace d une guerre, dans presque toutes les branches de l'administration de la France. Le contrôle général, préci pitamment organisé après la mort subite de Clugny et les désastres de sa passagère administration, ne pouvait rester dans l'état provisoire où il se trouvait. Chacun comprenait que ce ministère important, duquel dépendaient forcément tous les autres, t\e devait pas demeurer indéfiniment partagé entre
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NËC&ER DIRECTEtJR DES I^INANGES. 61
deux chefs, l'un s'oceupant exclusivement du coutentieuXy et Tautre de ralimentation du Trésor. Chaque jour les nouvellistes faisaient des suppositions sur la réorganisation de cette partie du service public, sur le plus ou moins d'accord qui existait entre Taboureau et Necker sur les changements médités par ce dernier, quand enfin ce qui était prévu et désiré arriva. Taboureau reçut S0,000 livres de pension, et Necker fut nommé directeur général des finances.
Necker continua le système d'emprunts dans Améiioratiou lequel il était entré dès son arrivée au pouvoir. Le empraou 28 août 1777, il faisait faire un emprunt de 12 mil- ^"^\^i^'^^ lions par la ville de Paris en rentes perpétuelles à 5 pour 100, et viagères à 7 pour 100. Le 7 décembre, rÉtat empruntait directement 25 millions, remboursables en sept années au moyen d'une loterie. Il faisait un emprunt de 12 millions sur Tordre du Saint-Esprit; il obtenait 18 millions sous la forme de billets remboursables par les fermes, et 15 millions au moyen de cautionnements exigés de fonctionnaires divers, ce qui, en y comprenant l'emprunt de 24 millions, fait au mois de janvier 1777, formait une somme totale de. 106 millions empruntés en 1777 (plus de 530 millions, argent de notre époque). Les nécessités de la situation politique devenaient de plus en plus pressantes, et chaque jour elles se faisaient sentir dans les services publics. La marine, qui avait absorbé à elle seule, dans les années 1776 et 1777, 105 millions 725,000 livres (plus de 528 millions, argent de nos jours), sollicitait encore le 17 août 1777 un fonds extraordinaire de 6 mil-
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lions (80 miUkws d'aujourd'hui), c Sans lea secours extraordinaires que je demande à partir de ce moisci, écrivait Sartines à Necker, il m'est impossible de soutenir le service tel qu'il est. J'insiste, avec les pl«s vives instances, pour que vous vouliez bien y pourvoir. Tout est actuellement dans les ports dans la plus grande activité» et les ouvriers multipliés autant que possible pour profiter de la belle saison ^ »
Necker, poussé par la nécessité d'bbtenir des réductions de dépenses et d'augmenter les sources de revenus sans créer des impôts nouveaux, prolongea de six années le bail des fermes moyennant une augmentation annuelle de 1 million 90,000 livres, achetée par quelques privilèges de carrosses et de coches d^eau. Il mit, dans ta même année, les postes en régie, puis changea la régie en un bail, dans lequel était stipulé moitié des bénéfices en faveur de l'État. Il supprima des offices d'intendants de commerce, d'intendants de finances, de receveurs et contrôleurs généraux des domaines et bois, de receveurs, gardes généraux et collecteurs des amendes dans les maîtrises des bois^ eaux et forêts, portant la lumière au milieu de cette branche importante de revenus publics où s'étaient glissés une foule d'abus, comme a des croupes ou des part» i des hommes étrangers à l'affaire^ et des récompenses attachées essentiellement, non au succès du travail et des soins, mais à l'étendue du fonds d'avance )> . Louables efforts, comme la déclaration qui coupa court aux excès des gages intermédiaires, c'est-à-diire à la perception de traitements sous prétexte qu'on avait rem-
* Voir cette lettre de Sartines aux pièces justificatives, A.
L*IMPaT SUR LE REVENU. 6^
placé momentanément le titulaire d'une fonctioQ q.ijii s'était absenté de son poste ou l'avait résigné*.
Necker ne pouvait, même en face dea bescnnsi urgents de l'État, oublier qu'il y avait un impôt commode pour les administrateurs, mais exécré par les populations, impôt qui n'avait d'autre base matérielle que l'estimation purement arbitraire de quelques fonctionnaires. L'impôt connu aijgourd'hui sous le nom d'impôt sur le revenu, était alors appelé impôt du vingtième, c'est-à-dire impôt qui devait prendre à chacun le vingtième de son revenu réel ep lui laissant la disposition des dix-neuf autres vingtièmes. Que pouvait signifier en réalité cette définition pour les propriétés rurales d'une nation dont le territoire n'était pas cadastré ? Que signifiait^ pour les produits de l'industrie, c'est-à-dire les fruits nés du travail et de l'intelligence, l'estimation de quelques fonctionnaires réunis à quelques citoyens, pour apprécier ce qui ne laisse pour toute trace matérielle de revenus que les dépenses d'une existence plus ou moins luxueuse ?
Dans l'impossibilité de renoncer à cet iqopQt territorial, dont Turgot avait voulu corriger les bases d'uae manière prompte et aussi décisive que possible, par Torganisation de ses municipalité?, Necker voulut au moins amortir quelques-un^ des maux qu'ijl causait. Il fit dire au roi, dans Tédit du 4 novembre 1777, que son aïeul avait décidé que les vingtièmes seraient proportionnés aux revejius dfis^ contribuables, et qu'on avait repris en 11%% lies opérations cadastrales commencées en 1749 : «; EN le& ont été finies avec beaucoup d'exactitude dans
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apporté à
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plusieurs paroisses^ mais dans d'autres.. • elles n'ont point été commencées ; en sorte que, malgré l'augmentation considérable qu'ont éprouvée progressivement les biens-fonds, les vingtièmes sont encore perçus conformément à des rôles formés en 1749, en 1741 et même en 1734. » On ne pourrait interrompre leur vérification sans porter atteinte aux lois de la justice distributive ; on ne pourrait renoncer à la contribution due par une partie des sujets après l'avoir exigée d'une autre : ce serait satisfaire à des plaintes injustes en excitant des réclamations légitimes : <k C'est la classe la plus pauvre qui paie les vingtièmes dans la proportion la plus exacte ;... l'immutabilité de toutes les cotes actuelles serait une faveur accordée principalement aux propriétaires qui en ont le mpins de besoin... Il résulterait de cette disparité dans les bases des vingtièmes que, si des circonstances extraordinaires contraignaient à un surcroît d'imposition, ce nouveau fardeau, supportable pour une partie des contribuables, serait peutêtre excessif pour les autres. » S'il est nécessaire, pour maintenir l'équilibre dans les finances, que les revenus de l'État suivent à une certaine dislance les progrès de la valeur des biens, il est nécessaire aussi de faire une sérieuse attention aux inquiétudes que des recherches trop fréquentes répandent parmi les propriétaires. Pour concilier ces différents intérêts, Necker décida qu'à partir de 1771, toute vérification faite des revenus d'un propriétaire ne pourrait être renouvelée que vingt années après, « en sorte, disaitil, que les vingtièmes fixés en conséquence ne devront jamais être augmentés ni vérifiés pendant cet
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PRESSENtlMENTS DE VOLTAIRE. 65
intervalle. 2> Pour l'imposition des vingtièmes qui portent sur Tindustrie, Necker disait « qu'une pareille contribution ne pouvait jamais être répartie^ avec une sorte d'équité, qu'à l'aide d'une imposition tellement illimitée, qu^une estimation même arbitraire devenait préférable »; il exprimait le regret de ne pouvoir l'abolir entièrement et la supprimait dans tous les bourgs, les villages et les cam pagnes, « tant pour y attirer davantage l'industrie que parce qu'on ne pouvait pas y régler cette imposition comme dans les villes, où la répartition est confiée aux chefs de corps et communautés ».
Voltaire, assistant de Ferney à ces débats, qui en- jugement Àousiasmaient les uns et irritaient les autres^ était sorNerker sondé avec une curiosité extrême par les visiteurs qui abordaient sa demeure. A table» un jour du mois d'(>ctobre, avec quelques Français, parmi lesquels était une dame aimable, il causait, avec le charme qu'il mettait dans ses récits, de toutes sortes de sujets. Sur une observation de M""^ de Blol, qui admirait l'administration éclairée et incorruptible du roi de Prusse, il s'était écrié : a Par où diable, Madame, pourrait-on prendre ce prince? Il n'a ni conseil, ni chapelle, ni maîtresse, d Puis de la Prusse il avait passé à la France, au nouveau ministre des finances, sur lequel il ne s'expliquait pas, quand tout à coup, se tournant vers un Genevois, son convive, il lui dit : « Votre république. Monsieur, doit être bien glorieuse, elle fournit à la fois à la France un philosophe (J.-J. Rousseau) pour l'éclairer, un médecin (Tronchin) pour la guérir, et un ministre (Necker) pour remettre ses
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finances; et ce n'est pas Topération )a mofw difficile : il faudrait, lorsque l'archevêque de Paris mourra, donner ce siège à votre fameux minis^e Vemet, pour y rétablir la religion « j> Il en restai ce persiflage sur Necker, que s'expliqua un des auditeurs en voyant au bas d'un portrait de Turgot ces mots significatifs de la main même de Voltaire : a Ostendunt nobis hune lentum fata j> (les destins nous le montrent agissant lentement). Il est plus que probable qu'il apercevait, comme Turgot, un avenir troublé, et que, tout en appréciant chez Neckerdes qualités personnelles dignes de respect, il ne pouvait que craindre un ministère qui semblait fronder les désirs de la nation en revenant en arrière. Un écrivain nommé Pelissery venait, disait-on, d'être mis à la Bastille, sur la demande du directeur général des finances, pour avoir publié un pamphlet intitulé : le Café politique d'Amsterdam, oùétaient critiquées vive* ment les loteries établies par Necker, et un membre du Parlement de Paris avait dénoncé la recrudescence des lettres de cachet depuis la retraite de Malesherbes, « le ministre citoyen et ami des lois ».
Agitation des Ccs mcsurcs occultcs, priscs contre quelques leTp^î^yin^î. citoycus, uc pouvaicut avoir du reste aucune portée au point de vue d'un apaisement des esprits. La mauvaise humeur qui s'était emparée des populations, presqu'à leur insu, saisissait tous les prétextes pour s'exhaler. La tenue des États de Bretagne avait été des plus orageuses; le tiers état, à propos d'un abonnement à faire pour l'impôt de la capitation, avait fait les derniers efforts pour augsieiifter la part
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