‹ La France sous Louis XVI (volume 4)Chapitre 47 sur 177 · VOLTAIRE AU THÉÂTRE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

VOLTAIRE AU THÉÂTRE FRANÇAIS

Aux yeux de Paris enchanté,

Reçois en ce jour un hommage

Qae confirmera d'âge en âge

La sévère postérité.

Non, ta n'as pas besoin d'atteindre au noir rivage Pour jouir de l'honneur de l'immortalité.

Voltaire, reçois la couronne

Que i'on Tient te présenter ;

11 est beau de la mériter Quand c'est la France qui la donne.

Le public soulevé d'aise fit répéter une seconde fois à M"* Vestris le compliment adressé au dieu de la fête, et des milliers de copies, faites à l'instant même, furent distribuées parmi les spectateurs. Quand chacun des acteurs, à la suite de ce compliment, vint déposer autour du buste les guirlandes qu'il tenait en main, une des actrices, M"* Fanier, entraînée par Bon exaltation, le baisa et tous les acteurs suivirent les uns après les autres son exemple.

« Le moment, continue, Grimm, où M. de Voltaire est sorti du spectacle a paru plus touchant encore que celui de son entrée; il semblait succomber sous le faix de Tâge et des lauriers dont on venait de charger sa tête. Il paraissait vivement attendri ; ses yeux étincelaient encore à travers la pâleur de son visage, mais on croyait voir qu'il ne respirait plus que par le sentiment de la gloire. Toutes les femmes s'étaient rangées sur son passage dans les corridors et sur l'escalier ; elles le portaient pour ainsi dire dans leurs bras; c'est ainsi qu'il est arrivé jusqu'à la portière de son carrosse. On l'a retenu le plus longtemps qu'il a été possible à la portede la comédie. Le peuple criait : Des flambeaux, Des flambeaux, que tout le monde puisse le voir !

Quand il a été dans sa voiture, la foule s'est pressée autour de lui, on est monté sur le marchepied, on s'est accroché aux portières pour lui baiser les mains... On a supplié le cocher d'aller au pas afin de pouvoir le suivre, et une partie du peuple Ta accompagné ainsi en criant des : Vive Voltaire, jusqu'au pont Royal. »

Le lendemain de cette soirée étrange et solennelle, le poëte écrivait à la présidente de Meynières, « après trente ans d'absence et soixante ans de persécution, j'ai trouvé un public et même un parterre devenu philosophe, et surtout compatissant pour la vieillesse mourante. »

La date du Grimm a compris comme lui la cause de ce

couroDoement de .• i* •• •i'*i.vi * ja t*

Voltaire triomphc moui, car il écrit à la même date. « L en- ''dM^rjp^nd* thousiasme avec lequel on vient de faire l'apothéose ''^'Thumanké"* ^c M. dc Voltairc de son vivant, est la juste récompense, non seulement des merveilles qu'a produites son génie, mais aussi de l'heureuse révolution qu'il a su faire dans les mœurs et dans l'esprit de son siècle, en combattant les préjugés de tous les ordres et de tous^les rangs, en donnant aux lettres plus de considération et de dignité, à l'opinlop, même un empire plus libre et plus indépendant de toute autre puissance, que celle du génie et d,e la raison * . »

* Voltaire^ son retour et sa mort, par Gustate Desnoiresterres, p. 232 et suiv., 234, 245, 252, 255. 267, 279 et sùiv. — Correspondance IMraire^ par Laharpe, tome II, p. 212, 218. -r- Mémoires ^secrets pour servir àla république des lettres, tome XI, p. 129, 133, 135, 137, 139, 147, «48, 158, 162, 167, 171, 175, 188, 188, 190, 200, 205. - Œuvres de Tiirgot, tome II, p. 676, 699. — Mémoires ou souvenirs et anecdotes, par le comte de Ségur, tome 1, p. 193 et suiv., 200. — Correspondance s^çréie

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PIN D'UN GOUVERNEMENT THÉOCRATIQUE. ilo

Que signifie devant la démonstration de ce siècle qnî s'affirme avec cette violence, Tattitude hostile du clergé et du roi qui demeure solitaire à Versailles s'isolant de son peuple, si ce n'est la fin d'un gouvernement théocratique, si ce n'est une preuve à la fois d'impuissance et d'aveuglement ?

Un gouvernement n'existe et n'a été établi que pour la gestion des intérêts généraux d'une nation. Une nation comme tout particulier, lorsqu'il s'agit de ses propres affaires, a le droit de dire comment elle entend qu'elles soient menées. Que pouvaient faire les Français que la suite des temps avaient livrés à un clergé, à une noblesse et à des magistrats tous unis par le même intérêt, si ce n'est de protester en toute occasion de leur volonté, si ce n'est d'en appeler autant qu'ils le pouvaient à l'esprit de justice et de bon sens des gouvernants ?

Voltaire, qui décidait son retour à Femey toutes Harangue

dd 1* astronome

les fois qu'il se sentait malade, oubliait vite ses sages Laiande. résolutions dès que la santé revenait et se livrait, avec la fougue de son caractère, à la fois au travail et au charme qu'exerçait sur lui ses relations avec ses amis et le sympathique accueil du public. Le 7 aVril, il allait visiter la loge maçonnique des Neuf sœurs, où il était harangué par l'astronome Laiande, qui se faisait l'interprète de tous les frères en lui disant : a Quel citoyen a mieux que vous servi sa patrie en l'éclairant sur ses devoirs et sur ses véri-

entre Mcurie-Thérèse et le comte de Mercy, tome III, p. 181. -^ Œuvres de Voltaire, tome LIX, p. 534. — Correspondance littéraire, philosophique et critique, parGrîmmet Diderot, 1812, in-8, tome IV, p. 177 «et siiiv., 183. •^ Œuvres de d'Alembert^ tome V, p. 403 et suiv. — Leitres inédites de Yoltaire, publiées par de Cayol, tome H, p. 553.

m LIVRE PREMIER.

tables intérêts, en rendant le fanatisme odieux et la superstition ridicule, en rappelant le goût à ses véritables règles, rhistoire à son véritable but, les lois à leur première intégrité...? Vous avez été le créateur d'une peuplade entière qui vous adore... Vous avez élevé un temple à TÉternel ; mais ce qui valait mieux encore, on a vu près de ce temple un asile pour des hommes proscrits, mais utiles, qu'un zèle aveugle aurait peut-être repoussé. >

Le soir du même jour il allait assister, chez M°*' de Mon tesson, à un spectacle où paraissaient, comme acteurs, la maîtresse de la maison et le duc d'Orléans, son époux. Quelques jours après^ le 27 avril, il faisait décider par l'Académie française, après un discours d'une véhémence et d'une éloquence entraînante, la réforme du dictionnaire; et prenait pour lui une part considérable du travail. voiuîre Le 29 avril, assistant à la rentrée publique de

et Franklin ., . ,/ . , . , ., « . .

urAcadémie des 1 Acadcmic des sciences, dont il ne faisait pas partie, SCS membres le forçaient de s'asseoir au milieu d'eux, et Franklin, présent comme associé étranger, se précipitait dans les bras du poëte aux applaudissements d'un public exalté par la vue de ces deux illustres vieillards. L'éloge de Trudaine, fait par Condorcet, rappelait les justes bienfaits accordés par Turgot au pays de Gex, auxquels s'était associé Trudaine et proclamait, à la satisfaction de l'auditoire, que grâce à Voltaire et à Trudaine, il était arrivé à ce petit pays perdu dans les montagnes « des jours heureux qu'ils n'espérait plus. »

Cette vie agitée et pleine d'émotions, ne pouvait être quefataleàunvieillardquijd'aprèsl'expressiondumé-

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Beanregird.

EXALTATION DU CLERGÉ. m

decin Tronchin, ne vivait, depuis qu'il était à Paris, que sur ce le capital de ses forces. x> Aussi, dès les premiers jours de mai, commença-t-il à souffrir, il ne vint pas à l'Académie le 11, il ne put pas d'avantage s'y rendrelelS; etsesconfrèresremirentlaréunionau 25.

Le clergé, outré de l'accueil fait par la population Exaltation du parisienne au grand écrivain, s'était déchaîné contre sermon^daièsaue lui, avec une violence inouïe, depuis son couronnement au théâtre. Un ancien jésuite^ un abbé de Beauregard, prêchant devant le roi à Versailles, avait fait une sortie véhémente contre les philosophes modernes qui attaquaient , suivant lui , Dieu , le roi , lesbonnes mœurs; et, au lieu de répression méritée, obtenaient des couronnes. ccOnnousaccuse, s'était-il écrié, d'intolérance; ah ! ne sait-on pas que la charité a ses fureurs^ et que le zèle a ses vengeances. 3» Le clergé n'attendait, pour exécuter, autant qu'il le pouvait, les menaces de Beauregard, que l'occasion, si l'on en croit un journal très répandu^ dans lequel on dit que, depuis la maladie de Voltaire, il s'était « tenu plusieurs conciliabules chez l'archevêque de Paris, et que le résultat avait été d'exécuter la menace que l'Église faisait, il y a longtemps, contre ce chef de l'impiété, de lui refuser la sépulture chrétienne. » Puis, le journal ajoute : « on ne désespère pourtant pas encore de vaincre, par le secours de l'autorité, l'opiniâtreté des prêtres, qu'on apaisera d'ailleurs avec beaucoup d'argent ». Réflexion ironique qui peut faire comprendre à quel point le clergé s'éloignait, par un éclat, du but qu'il poursuivait, s'il eût cédé uniquement à une pensée religieuse.

La famille de Voltaire attristée du scandale qui aln. 12

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coBieiis da lait se produire, s*était adressée à Versailles. Le mi- "^"^'p^oteT*^*' ï^îstre Amelot conseilla de ne pas tenter un procès au de Louis XVI. pariejuent qui pouvait compromettre à la fois la mémoire du mourant et l'honneur de ses parents. Le roi dit qu'il fallait laisser faire les prêtres. Réponses parfaitement naturelles si Ton se reporte à celte époque où le clergé, les magistrats et la noblesse formaient une sorte de corporation compacte en face de la majorité de la nation.

Affaissement de Lcs Frauçais, Ics ycux fixés sur l'hôtel de la rue aaieltrràLaiiy; dc Bcaunc, chcrch a icut vaincmeut à pénétrer ce qui àTAr^mbert, ^'v passait. La réserve de la famille était extrême, w mai 4778. gf |g maladc abattu ne présentait plus « qu'une machine affaissée et plaintive d. On ne peut pas « fuir sa destinée, disait-il à la Harpe, je suis venu à Paris pour y mourir. » Il eut pourtant un réveil à l'annonce que le Conseil du roi venait de casser l'arrêt qui avait condamné Lally à mort. « Le mourant ressuscité, écrivit immédiatement au fils de cette victime judiciaire, en'apprenant cette grande nouvelle: 11 embrasse bien tendrement M. de Lally ; il voit que le roi est le défenseur de la justice; il mourra , content. » Puis, il fit attacher à la tapisserie qui touchait son lit un papier sur lequel étaient tracés ces mots : « Le 26 mai, l'assassinat juridique commis par Pasquier, conseiller au Parlement, en la personne de Lally, a été vengé par le Conseil du roi. » Le 29 mai, écrit d'Alembert, « sur quelques mots d'amitié que je lui disais, il me répondit en me serrant la main, vous êtes ma consolation... Son état me fit tant de peine et il avait tant de difficulté à s'exprimer, même par monosyllabes^ que je n'eus

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