LES ENNEMIS DE VOLTAIRE. I
opposition directe et absolue avec l'immense majorité de la nation, ils agirent comme cela a lieu continuellement dans la vie privée, où les méfaits d'un supérieur sont expliqués par Tinfluence fâcheuse d'un de ses chargés d'affaires.
S'il convient dans l'intérêt de la cause que Voltaire ait été laid et ait ressemblé au démon» M. de Maistre écrit : « Voyez ce front abject, ces deux cratères éteints où semblent bouillonner encore la luxure et la haine. Cette bouche, — je dis mal peut être, mais ce n'est pas ma faute, — ce rictus épouvantable courant d'une oreille à l'autre, et ces lèvres pincées par la cruelle malice, comme un ressort prêt à se détendre pour lancer le blasphème ou le sarcasme. » Il ne pense à cet écrivain que saisi, dit-it, d'une espèce de rage sainte qui n'a pas de nom », ce qui implique pourquoi il oublie que M°** Suard parlant de ses yeux brillants et perçants comme ceux de l'aigle, trouvait qu'ils n'exprimaient oc que l'indulgence lorsqu'ils s'attachaient sur sa nièce » et que son regard et son sourire étaient rempli de la plus aimable malice ». Appréciation d'une amie qui a vu réellement Voltaire, confirmée par M""' de Genlis qui Ta vu aussi et n'est pas exaltée en faveur de celui qui blesse ses principes religieux, oc Tous les portraits et tous les bustes de M. de Voltaire, écrit-elle, sont très ressemblants, mais aucun artiste n'a bien rendu ses yeux : Je m'attendais à les trouver brillants et remplis de feu ; ils sont en effet les plus spirituels que j'ai vu, mais ils ont en même temps quelque chose de velouté et une douceur inexprimable; l'âme de Zaïre est tout entière dans ces
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Le médecin Tronchin
iHH LIVRE PREMIER.
yeux-là. y> Si un fait matériel que chacun peut vérifier à son aise au moyen des portraits sculptés, peints ou gravés est ainsi présenté, que sera-ce d'autres allégations plus difficiles à vérifier ?
Voltaire ayant été abandonné par Fabbé Gaultier et le curé de Saint-Sulpice trois heures seulement avant sa mort, les entrepreneurs de contes moraux se hâtèrent de profiter de cet intervalle où le vieillard resta seul au milieu de sa famille pour y intercaler ce que Ton est obligé d'appeler la légende du pot de chambre.
Dévoué avec passion à la science, le médecin et'Voîuikê. Tronchin ne considérait en général ses malades que comme des sujets d'études. Ses formes affectueuses et autoritaires, qui lui attachaient les personnes qu'il traitait, n'étaient pour lui que des moyens hygiéniques ; et la sécheresse de son cœur, pour les douleurs de ses semblables, contrastait avec le zèle empressé qu'il mettait à les soulager * .
* M"* de Genlis écrit : a J'ai vu de lui un trait qui prouve sa passion pour son art, mais qui fait frémir : ce fut à la maladie de M. de Puisieux. M. Tronchin était son médecin, son ami intime, et lui avait les plus grandes obligations. M. de Puisieux, au cinquième jour d'une fluxion de poitrine, était à l'agonie, il n'avait plus de connaissance; à trois heures du matin, M. Tronchin, qui ne l'avait pas quitté depuis vingt-quatre heures, dit à M»» de Puisieux qu'il n'y avait plus rien à faire, et qu'il allait se coucher. Nous entraînâmes M"* de Puisieux dans sa chambre ; M. de Genlis resta dans celle du malade. Au bout de trois quarts d'heure, j'envoyai chercher de ses nouvelles ; on vint me dire que M. Tronehin était rentré dans sa chambre, et qu'il s'était remis au chevet de son lit. Je repris un peu d'espérance, et je retournai chez M. de Paisieux.... H. Tronchin, assis près du malade, le regardait fixement... Je l'appelai, et lui demandai s'il avait quelque espérance... « Mon Dieu! non, répondit-il, mais je n'avais jamais vu le rire sardonique, et j'étais bien aise de l'observer. » Bien aise, continue M*"* de Genlis, d'observer ce symptôme affreux d'une mort prochaine. Et c'était l'ami du mourant I » (Mémoirêt de IT*' de GenliSf 1825, in.8, tome U, p. 297 et luiv.)
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