LES ENNBMIS DE VOLTAIRE
Ce caractère tout opposé de celui de Voltaire, si sensible à la souffrance des autres, si peu mattre de lui, avait établi des relations d'un genre particulier entre le malade et le médecin. Le malade prodiguait au médecin les termes affectueux, soit dans ses lettres soit dans ses conversations, et Tronchin, qui lui disait la vérité sur les soins à prendre pour sa santé, parlait à ses amis ou à ses correspondants, du grand écrivain comme d'un de ces sujets qu'a trouvé un chirurgien dans un hôpital, c Cet homme, dit-il à Bonnet, de Genève^ était prédestiné à mourir dans mes bras d, et il fait suivre cette phrase du récit des effusions de Voltaire qui rappelle son ami, qui lui dit dans son désespoir <k ayez pitié de moi^ je suis fou. ]>
Tronchin qui avait approché Voltaire comme mé* u légende do decin, sans avoir d'affection pour lui, était un sujet ^nmlxlm!'' tout trouvé pour être cité avec quelque vraisemblance dans un récit mensonger. Aussi vit-on paraître, le 7 juillet^ dans la Gazette de Colognej rédigée par un jésuite, à propos de la mort de Voltaire, un article daté d'une ville d'Allemagne qu'on appelle Erlang, dans lequel est écrit : <c Si ce que mande de Paris un homme bien respectable, et ce qui est attesté par M. Tronchin, témoin oculaire et qu on ne peut guère récuser, est bien exactement vrai, celte mort n'a pas été une mort de paix » ; et le journaliste entre dans des détails tellement révoltants qu'un historien doit les reléguer, comme des objets de triste curiosité, dans des notes qu'un lecteur n'est pas forcé de lire * .
* VoUaire, son retour et sa mort, par Desnoiresierres, p. 265, 297 et ni?., 304 et suiv., 30S et sui?., 325 et saiv., 328 et lai?., 332 et soiv.,
ieO> UVRE PREMIER.
En 1781, trois années après, le père Élie copie la (kiZêttede Confie; en 1 7 84 c'est le jésuite Fel 1er, puis l'abbé Barruel en 1785, l'abbé Chaudon en 1797. Deluc vient en 1817, Lepan en 1824, Paillet de Warcy en 1835. L'abbé Depery qui fut évêque de Gap, profite dit-il des confidences de la marquise de Villette pour contredire, en 183S, le récit de cette dame à lady Morgan et jusqu'à celui de l'abbé Gauthier. La série de ces inepties se poursuit par le comte d'AUonville en 1838, par M- Nicolardot en 1854, l'abbé Martin en 1861, et enfin l'abbé Maynard qui en 1867 résume ses devanciers \
Il est impossible de ne pas comprendre, à la fastidieuse uniformité de ces ridicules assertions, qu'on se trouve, à propos de Voltaire, en présence d'unede ces faiblesses de l'esprit humain qui sont aussi insondables qu'inexplicables. La religion nous enseigne que la vérité doit être attestée, en toutes choses et en toutes circonstances, et montre, dans la glorifi-
336 et 8uiv., 338 et suiv., 341 et suiv., 349 et sniv., 352, 353 et suiv., 357> 361,364 et suiv., 368 et suiv., 371, 375, 379, 391, 392 et suiv. — C&frespandance liuéfaire de Laharpe^ torue II, p. 238, 242 et suiv., 244 et suit. — Défense de Voltaire contre ses amis et contre ses ennemis ^ par Courut. Paris, 1872, in-8, p. 23 et suiv., 29 et 8ttiv.« 50. *« Mémoires secrets pour sertir à la république des lettres y tome XI, p. 210, 214, 232, 237, 239; tome XII, p, 4, 5, 6, 15, 32, 90 et suiv. — Œuvres de d'Alem' bert, tome VI, p. 405, 406, 407. — Œuvres de Yoltaire, tom« I, page 480 et suiv.; tome LXX, p. 469. — Mémoires pour servir à V histoire de M. de Voltaire (par Chaudon). Amsterdam, 1785, in-12, 2« partie, p. 38, 39 et suiv., 42. — Correspondance littéraire de Grimm et Videroty tome IV, p. 221 et suiv., 22. ^ Le dernier volume des œuvres de Voltaire. Paris, Henri Pion, in-8, p. 24, 26. Fac-similés des écrits de l'abbé Gaultier et du rapport de Couverture et embaumement du corps deVolUire. — Mélanges de Uttératwi^ publiés {Mr 3iiaiiid,wtome If, p. 24, 19. -^ Les souvenirs de Félicie, par M^e de Genlis. Paris, 1804, in-8, p. 213.
* Voir le récit de Vabbé Maynard aux pièces jiistlfleati.wir D.
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parti.
LES ENNEMIS DE VOLTAIRE. m
cation des martyrs, le respect qu'elle doit inspirer. Il n'est pas un prêtre,, il n'est pas un laïque qui ne témoigne, en paroles du moins, du mépris pour le mensonge, et pourtant nous voyons des hommes qui désirent qu'on prenne au sérieux leurs récits historiques, se faire» à propos d'un vieillard mourant dans une somptueuse demeure, les vulgarisateurs d'un fait matériel auquel ils ne peuvent pas ajouter de créance. L'étrangeté de pareils récits, qui se continuent de improwtô
t ^ ^ jt i' 1 «tte provoque
nos jours \ est une preuve sans réplique que la respritde société, dans sa marche, avait touché des passions vivaces et implacables. Ces passions sont celles que fait éclore l'esprit de secte et de corporation en créant chez l'individu une sorte de conscience impersonnelle qui lui donne pour règle de conduite les intérêts du corps auquel l'attache, soit des liens qu'il a sciemment acceptés^ soit même une simple conformité d'opinion. Les partis politiques ou religieux, les corporations laïques ou ecclésiastiques finissent tous plus ou moins par altérer, parmi leurs membres, l'esprit de probité et de justice. Leur caractère distinctif étant de tout soumettre à l'obtention du but qu'on veut atteindre, devait s'accentuer avec d'autant plus de violence que, dans la lutte engagée entre la nation et le clergé, il s'agissait à la fois de richesses matérielles et d'influences gouvernementales, c'està-dire de tout ce qui donne le bien-être et satisfait Torgueil.
* Voir, dans l'oavrage de M. Gourtat, intitiHé : Bifauê d9 VoUéiré contre ses amis et ses ennemis (Paris, 1872, in-8)> l*accord singulier établi entre des écrivains et des journalistes pour défigurer la vérité à |>ropos de Voltaire.
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ifn LIVRE PREMIER.
L'ÀCftdèmie La défense faite aux journalistes ou écrivains de
et rîShSy^o parler de Voltaire dès qu'il fut mort, ne pouvait être
*^"' de longue durée. L'Académie allant demander aux
Gordeliers la messe qui avait lieu pour les membres
qu'elle perdait, provoquait un refus de l'archevêque
de Paris, auquel elle répondait en décidant qu'aucun
service ne serait fait pour un académicien avant que
celui dû à Voltaire eût eu lieu. Peu de jours après,
elle donnait pour sujet du concours de poésie Téloge
de Voltaire et acceptait que le prix à décerner fut
augmenté par un don de d'Àlembert.
▼ioietSw'ées ^® clergé, attaqué de toutes parts, se plaignit
contre vaincmeut d'une pareille décision. Maurepas répon-
le clergé. fiwx. w.x x-
dit aux cures de Pans « que c était a eux a prier pour le repos de l'âme du défunt, et aux gens de lettres à célébrer son génie et ses ouvrages. » Le ministre de la maison du roi ne voulut point permettre qu'on représentât une parodie de l'accueil fait à Voltaire au Théâtre Français, intitulée : Fête au Parnasse en V honneur de M. de Voltaire^ et donna ordre au lieutenant de police Lenoir d'empêcher l'association des curés de Paris pour protester contre l'éloge du grand écrivain provoqué par l'Académie. Les vers en faveur du mort et contre le curé de Saint-Sulpice abondaient :
Oui, vous avez raison, Monsieur de Saint-Sulpice, Et pourquoi l'enterrer? N'est-il pas immortel? Sans doute à ce grand homme on peut avec justice . Hefuser un tombeau, et non pas un autel.
s'écriait la marquise de Bouf(lers,qui s'altaquant ensuite au roi lui-même, disait dans son indignation poétique :
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