LES ROIS ET LES PEUPLES. 19S
gouvernements, aveugle la plupart du temps leurs chefs sur les changements accomplis dans Tesprit d'un peuple. Ils ne savent pas comprendre la portée des tentatives timides et inoffensives qui sont faites pour les éclairer et les foules toujours réprimées, usant un jour de leur irrésistible puissance, imposent leurs volontés au milieu des désastres qu'amènent leurs passions soulevées.
La venue de Voltaire à Paris, comme les événe- ungooTernement
' est le produit
nements arrivés à sa mort, était un de ces avertisse- d'une ments solennels qui sont comme une sorte de som- mathématique
,./»•* IX A T ^I*** *° résume eo
mation faite par un peuple a son gouvernement. La une vaste royauté avait, à partir de ce jour, perdu tout son «>^»*^*"o°3''n«-' prestige. Centre naguère de toutes les volontés, de tous les dévouements, de toutes les obéissances, elle avait cessé de les réunir, comme il arrive à ces disques de cristal qui perdent à la fois leur éclat et la chaleur qu'ils propagent, lorsque le soleil ne concentre plus ses rayons à leur foyer. La nécessité de tenir compte des aspirations des Français allait s'accentuer tous les jours davantage et forcer les gouvernements à se persuader que les intérêts, les passions, les besoins intellectuels d'une nation, forment une sorte de résultante qui ressemble beaucoup à celle d'un problème de dynamique morale et ne s'impose pas moins qu'elle. Un gouvernement, en fin de compte, n*est que l'administration d'une vaste société anonyme dont les habitants d'un pays sont les actionnaires. S'il est constitué comme les organise la ci*vilisation moderne, les actionnaires ayant des règles admises et reconnues, peuvent faire exécuter leur
i96 LIVRE PREMIER.
volonté et tout se passe bu doit se passer sans violence. Si au contraire, l'administration , comme à l'époque dont nous nous occupons^ ne repose que sur la volonté d'une famille représentée d'âge en âge par un de ses membres, les actionnaires se trouvent, par ce fait, en présence d'une sorte de divinité qui exige leur passive obéissance et non leur acquiescement raisonné. Le gouvernement n'est plus une administration, mais une religion. Tant que la foi existe, il participe à la puissance qu'elle exerce sur les âmes; mais du jour où elle est ébranlée, il se trouve immédiatement en présence des passions ardentes que déchatne la lutte engagée entre ceux qui ont conservé leurs convictions premières et ceux qui les ont abandonnées.
Le malheureux roi et la malheureuse reine avaient entendu , sans le comprendre, Tenthousiasme de Paris, en face de Voltaire vivant ; ils assistaient, sans s'en rendre compte davantage, à l'indignation de la capitale au moment de sa mort. C'était pourtant le signal d'une sorte de guerre religieuse, la plus implacable et la plus terrible des guerres. La royauté avait encore dans ses mains les rouages d'une vaste organisation administrative, elle semblait disposer encore d'une armée puissante et disciplinée , mais l'âme de ces immenses machines matérielles, la volonté des hommes qui y sont encadrés, allait s'affaiblissant chaque jour. Les deux enfants, comme les appellera encore Lafayette douze ans plus tard, ne se doutaient pas qu'ils tendaient à devenir les idoles vivantesd'un culte abandonné, que les uns détruisent comme de honteux fétiches et que les autres brisent
Googk
Mort de