‹ La France sous Louis XVI (volume 4)Chapitre 54 sur 177 · FIN DE LA ROYAUTÉ ANTIQUE · texte numérisé non relu

FIN DE LA ROYAUTÉ ANTIQUE

pour les punir de ce quMIs appellent leur mauvaise volonté. Louis XVI avait reçu Franklin à Versailles, s'inclinant ainsi devant les opinions des Français, au moment où il en repoussait Voltaire représentant bien autrement puissant des volontés de son peuple. Contradictions singulières qui ne peuvent s'expliquer que par la marche mystérieuse d'une société entraînant pêle-mêle les hommes qui s'altachent au passé et ceux qui le répudient, et confondant les espérances comme les regrets dans Timmcnse et irrésistible courant qui naît du développement intellectuel d'une agglomération d'hommes.

Un mois s'était à peine écoulé depuis la mort de Voltaire, que Jean-Jacques Rousseau le suivait '•{^"^jjj^,;'" dans la tombe. Retiré à Ermenonville, dans la « J«'»^» *778. campagne d'un riche particulier qui l'avait accueilli à cause de sa renommée, il mettait fm à son existence par le suicide. La société lettrée de Paris s'occupa seule de la disparition de cet éloquent rhéteur, parlant, avec une sorte de reconnaissance, des plaisirs délicats qu'il avait su lui procurer par ses œuvres, et s'occnpant des derniers jours de cette existence qui s'était écoulée dans une sorte de folie. Les jugements des contemporains de Rousseau nous les montrent plus charmés de la pompe de ses phrases que préoccupes des idées qu'elles exprimaient, plus impressionnés de sa sensiblerie, quand il parle de lui-même, que de la sauvage haine provoquée dans son cœur par la vanité et Tenvie. a J'ai un cœur très aimant, mais qui sait se suffire à lui-même. J'aime trop les hommes pour avoir besoin de choisir parmi eux... c'est parce que je les aime que je les fuis ; je

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souffre moins de leurs maux quand je ne les vois point, D écrivaiMl Tannée même où s'imprimait, pour la seconde fois, la Nouvelle HéUnse et où apparaissait V Emile. Aveu d'égoïsme qu'il complétait par d'autres aussi peu honorables. <x Je ne puis vous dissimuler, dit-il à Malesherbes dans la même lettre, que j'ai une violente aversion pour les états qui dominent les autres; j'ai même tort de dire que je ne puis le dissimuler, car je n'ai nulle peine à voua l'avouer. •• Je hais les grands, je hais leur état. ^ Il parlait à Malesherbes de (c son indomptable esprit de liberté que rien n'a pu vaincre, devant lequel les honneurs, la fortune et la réputation même ne lui étaient rien, » se vantant^ sous forme de confession, de sa paresse qui lui rendait insupportables les moindres devoirs de la vie civile. Le pédagogue qui, dans sa lettre à d'Alembert sur les spectacles, disait que dans une ville où l'aisance des citoyens était assez facile pour leur permettre l'oisiveté, il fallait rendre leur vie « insupportable, en les contraignant à force d'ennui, d'employer utilement un temps dont ils ne sauraient qu'abuser; » qui, dans son Contrat social, allait vouer les contrées riches à la monarchie, pour qu'un prince, en dévorant le superflu des peuples, les forçât au travail, écrivait, en s'en faisant gloire : a La vie active n'a rien qui me tente ; je consentirais cent fois plutôt à ne rien faire qu'à faire quelque chose malgré moi ; et j'ai cent fois pensé que je n'aurais pas vécu trop malheureux à la Bastille, n'y étant tenu à rien du tout qu'à rester là. » Partisan du mendiant, qu'il regardait comme exerçant un métier aussi utile qu'un autre, il laissait

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MORT DK JEAN-JACQUES ROUSSEAU. lOt)

après lui une œuvre qui résumait toutes les incofaé*rences d'un esprit troublé par l'orgueil et les convoitises les plus diverses, œuvre mêlée de formules mathématiques, d'imprécations, de raisonnements bizarres, de prophéties absurdes, d'approbation de l'esclavage sous prétexte d'assurer la liberté d'un peuple par cette institution. Le Contrat sodal de Rousseau qui, d'après ses propres termes» se résumait dans a l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté; » le Contrat social, qui déclarait punissable de mort toute personne qui prétendrait non seulement à un droit individuel, mais qui , par sa conduite, semblerait faire penser qu'elle ne croit pas à « l'existence de la divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants; d le Contrat social^ qui déclarait ce qu'il n'a jamais existé de démocratie, qu'il n'en existera jamais, 3d conviction tellement enracinée dans l'esprit de Rousseau qu'il écrit à M. d'Ivernois, le 31 janvier 1767 : « Dans le Contrat social, je n'ai jamais approuvé le gouvernement démocratique ; j> le Contrat social devait être transformé en une sorte de code de la Uberté des peuples et traduit dans une quantité de langues comme le plus éloquent appel à l'affranchissement des nations.

L'auteur du Contrat social, aussi sombre et inso- RouBseaa aitacbé ciable que Voltaire était gai et aimable ; aussi égoïste et comme" incapable d'accepter une gène pour servir ses sembla- wïLMàHwufe. blés que Voltaire était prêt à tout sacrifier pour un pareil but ; aussi ingrat envers les personnes qui l'avaient

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200 UYHË PREMIER.

servi, que Voltaire était ardent dans les témoignages de sa reconnaissance ; aussi livré aux écarts d'une imagination sans règles, que Voltaire était précis, positif et ordonné dans ses conceptions ; aussi ennemi de la liberté humaine que Voltaire était le partisan dévoué, convaincu et éclairé de toutes ses manifestations, son auteur fut, par une singulière bizarrerie du sort, rivé à un écrivain qu'il détestait. Voltaire essaya vainement de se soustraire à cette espèce de confraternité. Rousseau fut attaché à lui, par Topinion publique, comme cette tunique de Nessus qui se collait sur le corps d'Hercule, brûlant sa chair et affaiblissant ses forces. Voltaire et Rousseau ne sont pas jugés par leurs œuvres ; la plupart du temps, les écrivains substituent leurs propres idées à celles de ces auteurs célèbres. Voltaire et Rousseau ne sont souvent qu'un prétexte de déclamations. Un éditeur des œuvres de Rousseau affirmant que la conquête de la Corse n'a eu lieu que pour satisfaire la jalousie de Voltaire, qui redoutait de voir Rousseau devenir le législateur de cette île S traite Rousseau de bienfaiteur du genre humain, à cause de son Contrat social^ et demande, en 1790, qu'une statue lui soit élevée au sein de l'Assemblée nationale. Un écrivain de notre temps affirmant, en 1861, que Voltaire n'avait que Tinstinct de la démolition et de la ruine, parce qu'il a écrit le poëme de la Pucelky dit que le Contrat social est ce une œuvre de profonde palingénésie, le plus solide portique du

* Voir la constitution qu'il préparait pour la Corse dans la France sous («oiiis XV, tome V, p. 603 et suiv.

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