‹ La France sous Louis XVI (volume 4)Chapitre 56 sur 177 · LE COMTE DE CHATHAM · texte numérisé non relu

LE COMTE DE CHATHAM

Lafayette ctVergennes; retour de LtfayeUe à Botton, 71 ayril 1780. ~ Les finances en 1778, 1779, 1780, 1781. — Lutte à propos dMmpôt entre la noblesse et le tiers- état en Bretagne, 1779-1781. — Les élections ne sont que des institutions nominales et illusoires. — Réformes dans la maison du roi, 1779-1780. — Privilèges onéreux ; recrudescence de Tesprit d'exclusion de la noblesse, 1780. — Superstitieux respect des origines anciennes. — Faiblesse du gouTernement en face des grands seigneurs. — Résistance aux réformes, passions des Français pour les obtenir, 1780. — Assemblée générale du clergé, 29 mai 1780. — Défense des propriétés de T Église. — Réclamations contre la suppression des ordres religieux. — Le clergé et les protestants. — Le clergé et la presse. — Le clergé et l'instruction publique. — Piété des ministres de Louis XYI et libertinage de certains prélats. — Le clergé supérieur et le clergé inférieur en 1779-1780.

Les décisions prises par la France, qui devaient pourtant être prévues, surprirent les ministres anglais au milieu d'étranges illusions. Les propositions d'accommodement avec les colonies américaines, faites dans un discours de lordNorth, avaient étonné au dernier point, et la chambre restait silencieuse en présence de Topinion nouvelle du ministre, quand Fox produisit la plus vive agitation par Tannonce du traité conclu entre la France et les États-Unis.

Le 17 mars, jour ou lord North apprit à la Di.cours Chambre des communes que ce traité lui avait c^û!lim^ été communiqué, un orateur proposa^ en vue d'une inévitable lutte avec la France, de reconnaître rindépendance des colonies. Le 7 avril, les pairs d'Angleterre délibéraient sur la décision prise par les Communes de poursuivre la lutte avec les Américains et de déclarer la guerre, quand parut, appuyé sur le bras de son fils et celui de son gendre, le vieux comte de Chatham. <i^ Je me suis transporte aujourd'hui dans cette enceinte, dit-il d'une voix cmue, en rassemblant le

avril 1778.

peu de forces qui me restent, pour exprimer Tindignation dont je suis pénétré, en voyant que Ton cherche à vous démontrer qu'il faut renoncer à la souveraineté de TAmérique. Je me réjouis de ce que le tombeau ne s'est pas encore fermé sur moi, de ce que je respire encore, pour élever ma voix contre le démembrement de cette antique et noble monarchie. Accablé par les infirmités, je suis peu en état d'aider ma patrie dans la plus périlleuse des conjonctures; mais, milords, tant que je conserverai ma raison et ma mémoire je ne consentirai jamais à ce qu'on prive les descendants de la royale maison de Brunswick, les successeurs de la princesse Sophie, de la plus belle part de leur héritage. Qui ose conseiller une semblable mesure? Milords, Sa Majesté a hérité d'un Empire aussi vaste en étendue qu'intact dans son honneur. Ternironsrnous le lustre de cette nation par un ignominieux abandon de ses droits et de ses plus belles possessions ? Ce grand royaume, qui a survécu entier aux déprédations des Danois, aux incursions des Écossais, à la conquête normande, aux formidables armements des Espagnols, lors de leur flotte, l'Armada, irait se prosterner devant la maison de Bourbon ? Certainement, milords, cette nation n'est plus ce qu'elle était? Un peuple qui, il y a dix-sept ans, était la terreur de l'univers, peut-il maintenant descendre assez bas pour dire à son. ennemi invétéré : Prends ce que nom avons, donnes^ nous seulement la paix. C'est impossible... A^u nom de Dieu, s'il est absolument nécessaire de se déclarer pour la paix ou pour la guerre, et que: la paix ne puisse pas s'obtenir avec honneur, pourquoi bé^

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LK COMTE DE CHATllAM. 207

siter à commencer la guerre ? Je ne suis pas, je l'avoue, bien au courant des ressources du royaume, mais J'espère qu'elles sont suffisantes pour le maintien de nos droits. Mais, milords, tout vaut mieux que le désespoir. Faisons un dernier effort, et, si nous devons tomber, tombons comme des hommes. ^

Le duc de Richemond répliqua à Ghatham en insistant sur la nécessité où était l'Angleterre^ de reconnaître la séparation des colonies anglaises de la mère-patrie et de traiter avec elles. Ghatham qui l'avait écouté avec la plus grande attention, essaya trois fois de se lever pour lui répondre, mais la force lui manqua et il retomba évanoui. La Ghambre, vivement impressionnée, suspendit sa séance et, le lendemain, la motion du duc de Richemond étant rejetée, la guerre fut décidée. Ghatham, transporté dans sa maison de campagne, y expira au bout de quelques semaines, le 13 mai.

Le gouvernement anglais sentait vivement les j„g^u7iro?ment dangers de la résolution qu'il avait prise. L'amiral MgJ«»;

^^ ' *^ mesures prises

Keppel se plaignait, les premiers jours d'avril , à lord contre Sandwick des retards qu'éprouvait l'armement de aTrii im. ' la flotte réunie à Portsmouth. Des affiches, mises dans tous les ports, offraient une prime de 12 livres sterling aux matelots expérimentés, de 5 à ceux qui avaient navigué peu de temps, et de 3 aux hommes qui n'ayant pas encore servi sur un vaisseau consentiraient à s'engager dans la marine royale. La disette des marins, la crainte, si on prenait de force les équipages des navires marchands, d'infliger de trop fortes pertes ap commerce, poussaient les ministres à des sacrifices qui pouvaient être

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encore insuffisants, a Je suis d'opinion, écrivait le 3 avril, Tambassadeur d'Espagne, résidant à Londres, à son collègue de Paris, je suis d'opinion que si l'Angleterre pouvait éviter la guerre sans manquer à son honneur, elle l'éviterait. »

Les gouverneurs des diverses provinces de la Grande-Bretagne eurent ordre de tenir les milices prêtes, à marcher au premier signal, et des régiments furent envoyés sur tous les points des côtes où pouvait aborder une armée d'invasion. Les ministres ne dissimulaient pas leurs craintes et les journaux annonçaient que l'ambassadeur espagnol devait s'apprêter à quitter Londres une heure après en avoir reçu Tordre de sa cour. Les projets d'attaques contre les îles françaises de l'Amérique, l'indication des mesures à prendre pour empêcher la jonclion des flottes de France et d'Espagne, étaient aussi nombreux en Angleterre que pouvaient l'être en France les plans de débarquement dans la Grande- Bretagne \

Depuis que les événements d'Amérique avaient pu faire entrevoir la possibilité d'une guerre avec l'Angleterre, la passion nationale enivrant une foule de têtes, engendrait une suite de combinaisons destinées à finir en une seule fois, par un coup de force^ la rivalité qui existait entre deux peuples. La France

< Archives du ministère de la marine. Campagnes. Carton n" 76. Extraits de lettres secrètes de Tambassadeur d'Espagne à Londres, Exavano au comte d'Aranda, ambassadeur d'Espagne à Paris, 3 avril 1778.— Histoire de la guerre de Vindépendance des États-Unis ^ par Botta, tome III, p. 253 et suiv., 259 et suiv., 269 et suiv., 283, — History of the , reign of George 111, by Edouard Baines. Leeds, 1820, in-4, tome F, p. 254.

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s'écriait un des faiseurs de projets, n*a de vrais ennemis que les Anglais, <& les entraves qu'ils mettaient à son commerce, les conditions humiliantes qu'ils lui avaient imposées, les tentatives qu'ils faisaient pour ruiner les tentatives des Français dans rinde et le Levant, l'esprit de domination qui les animaient étaient autant de preuves de leurs projets dé nuire. »

Les ministres avaient du reste trouvé, dans leurs p,ojet archives, plus d'une pièce constatant les sentiments cn^ie^ttrr^re"de8 de vei^eance qui fermentaient dans le cœur humilié '"^J^'n^^J^S"*' des Français. Ils avaient pu lire des projets de re- « »« «"nw. vanche à prendre contre l'Angleterre conçus à l'époque même du traité de paix fait avec la cour de Londres par le duc de Choiseul.

A peine Louis XVI était-il en présence d'une guerre imminente contre l'ennemi de sa nation, que le n^aréchal de Broglie lui présentait un mémoire sur ce grave sujet. « Quand la crise politique du royaume disait-il au roi, invite tous les bons citoyens à spéculer et à réfléchir, il en est pour lesquels ce droit semble être plus particulièrement dévolu... Tels sont ceux qui sont attachés au roi par reconnaissance... qui peuvent avoir acquis quelque lumière par une longue expérience... Encouragé par cette situaticHi, le maréchal de Broglie prend la liberté de présenter à Sa Majesté ses spéculations sur les affaires présentes. Ce n*est point ici spn travail seulement, c'est le fait de l'expérience de son frère dans la carrière politique et celui de la sienne dans la carrière militaire... Parmi les diyers travaux confiés au comte de Broglie pendant la durée n. 14

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2f0 LIVRE DEUXIÈME.

de sa correspondance avec le feu roi, un des plus considérables et des plus importants a été la préparation d'un plan de guerre contre l'Angleterre... Ce fut dès 1765 même, c'est-à-dire presqu'au moment de la paix que le comte de Broglie, quoiqu'alors exilé, proposa au feu roi de préparer ce grand travail... Ce ne fut point par espoir d'ambition, et dans le projet de rompre une paix dont ie .royaume avait besoin... Mais il savait que le roi gardait dans son coeur l'amère souvenir des injures de l'Angleterre. La paix même venait de manifesta sa prétention à l'empire exclusif de toutes les mers; et dans Texécution des articles de cette paix, elle se conduisait avec une hauteur qui ne décelait que trop son plan d'humilier la France et de la rattaquer toutes les fois qu'elle chercherait à relever sa marine... L'expérience de deux guerres de mer malheureuses et .la sagacité du jugement du feu roi lui avaient démontré que tous nos revers avaient pour principale cause d'avoir toujours été prévenus par les Anglais et de ne leur avoir jamais opposé un plan. Il ne fut donc nécessaire que de mettre sous ses yeux le détail des moyens de la France et de ceux de l'Angleterre pour lui en faire sentir l'énorme supériorité quand on saurait les préparer. .. et l'avantage que la France devait avoir à attaquer cette dernière corps à corps au lieu de se consumer en expéditions lointaines et morcellées, et ces conséquences lui avaient fait embrasser avec ardeur le projet d'une descente en Angleterre... le seul qui pouvait effacer les regrets de la paix qu'on venait de . conclure... Le travail agréé par le feu roi fut accom-

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pli à travers tous les obstacles qui résultaient d'abord de la difficulté intrinsèque et ensuite du profond secret auquel on était assujetti... 11 fut fait dans le cours d'un an tt non comme se font trop souvent tous les travaux de celte espèce dans le cabinet et sur des spéculations vagues et incertaines, mais sur les lieux... D'habiles officiers furent envoyés en Angleterre. Ils reconnurent la possibilité de la descente, les points de débarquement, les moyens de subsistances, les marches, les camps, les positions, enfin toutes les opérations possibles jusqu'au delà de Londres. Ensuite on calcula, on combina, sur nos côtes même, les moyens que nous aurions pour exécuter ce projet, les lieux où devaient se rassembler les troupes, les ports oùjl convenait de les embarquer, la quantité de bâtiments que chacun d'eux pouvaient fournir, les agrès qu'il fallait préparer en artillerie, en munitions, en vivres. Le nombre et l'espèce de troupes pour l'expédition. Tout enfin jusqu'aux calculs des saisons, des vents, des marées entra dans ce plan qu'on accompagna en même temps des cartes, tableaux de dépense et autres pièces propres à donner à la possibilité du succès le dernier degré de probabilité... »

ce Le travail du comte de Broglie ne se borna pas à ces spéculations. Il lia cette expédition avec d'autres projets de diversion... Il proposa de s'y préparer au dehors par un plan de politique qui sappait peu à peu le crédit des Anglais dans le nord... La révolution qu'éprouve aujourd'hui l'Angleterre, par la révolte de ses colonies et la guerre qui doit néccssairament s'ensuivre entre la France

âl2 LIVRE DEUXIÈME.

et elle^ y furent indiquées comme le moment où ce grand projet pourrait s'exécuter. . . Aucune des mesures préparatoires indiquées par le comte de Broglie ne fut prise.. • La mort du roi ayant révélé le mystère de sa correspondance avec le comte de Broglie, ainsi que du travail dont il l'avait chargé, et les nuages actuels entre la France et l'Angleterre pouvant amener d'un moment à l'autre la guerre que l'objet de ce travail était de prévoir et de préparer, le maréchal de Broglie a cru devoir se livrer à l'examen du plan donné par le comte de Broglie. •• C'est cet ancien travail mûrement examiné aux circonstances et aux possibilités actuelles entre son frère et lui, qu'il prend la liberté de mettre sous les yeux de Sa Majesté. »

Le projet débute par constater que l'époque à choisir pour la traversée de la Manche doit être du l'"" octobre au 20 novembre. Les vents dans ce moment sont propices, les récoltes destinées à assurer la vie d'une armée sont rentrées, les ports de l'Angleterre dégarnis pour le commerce de la plus grande quantité de leurs navires, ce qui diminue le nombre des matelots dont il serait possible de disposer, et par conséquent de défeuçeurs.

Il indique le port de Brest comme point de concentration de la marine militaire et les porls de Dunkerque, Calais, Boulogne, Dieppe, le Havre, Honfleur, Cherbourg, Saint-Malo et Morlaix comme devant contenir les bâtiments marchands qui devront être saisis au moyen d'un embargo rais le même jour dans tous les ports de France et d'Espagne.

PROJETS DE DESCENTE EN ANGLETERRE. 2t3

Nous aurons par ce moyen le nombre de navires nécessaires au transport des troupes, dit-il, cela « est prouvé par le tableau général de la reconnaissance des moyens de tous les ports qui fut faite par ordre du feu roi (Louis XV) en même temps qu'on dressait le premier projet de descente en Angleterre. »

De Broglie entre ensuite dans une foule de détails sur Tarmement des navires marchands et des corsaires, sur la quantité de vivres dont il seront chargés. Il destine les bâtiments légers à garder Tabord des côtes, pour que ce qui se fait en France soit ignoré. Puis il passe à la description de l'armée d'invasion qui ne sera composée que de <k soldats parfaitement en état de servir ». Il faut, dit-il, une armée de cinquante-neuf mille hommes, dont cinquante-six mille cinq cents cavaliers ou fantassins, et deux mille cinq cents artilleurs, ouvriersetmineurs.il énumèrc le nombre des officiers nécessaires et indique avec détail, aux quatre divisions entre lesquelles il répartit les régiments, les ports où chacune d'elles ira rejoindre les bâtiments destinés à les prendre. Il lui fallait, d'après ses calculs, cinq cent quatre-vingt-dix navires de cent cinquante tonneaux l'un dans Tautre, dont les plus petits seraient choisis de préférence pour y embarquer les chevaux, les bœufs et Tartillerie, à cause de leur faible tirant d'eau qui leur permettrait d'approcher très près des côtes. Les approvisionnements en vivres étaient réglés sur une consommation d'un mois, les équipages des officiers réduits au simple nécessaire, et le nombre des pièces d'artillerie fixé à cent.

L'exécution du plan de campagne des frères de

2U LIVRE DCUXIÉMC.

Broglie était subordonnée à la réunion, dans le port de Brest, de quarante vaisseaux de ligne, vingt frégates ou corvettes, et, dans celui de Dunkerque, de six frégates, qui prendraient à leur bord sept à huit cents hommes des garnisons de Flandre et menaceraient In côte de TAngleterre qui borde la mer du Nord et celle qui fait face à la France.

Le début de l'expédition était une victoire navale, ce Si les Anglais, écrivait-il, ont, comme il est apparent, une flotte considérable dans la Manche, ils prendront le parti de se porter devant Brest ou de la tenir dans leurs ports pour déboucher sur nous et venir défendre la Manche au moment où nous sortirons de Brest. Dans les deux cas^ une bataille navale est le préliminaire indispensable, car point de possibilité ou de sûreté d'expédition ou de débarquement tant qu'on ne sera pas absolument maître de la Manche... En cas de mauvais succès et d'un échec considérable qui disperserait et ruinerait notre flotte, il va de soi que toute espérance d'expédition serait perdue ; mais, au cas d'un succès partagé ou d'un léger échec on pourrait, après s'être raccommode dans ses ports, tenter de nouveau la fortune, l'expédition ne pouvant avoir lieu qu'en cas d'un grand avantage. On le suppose ici, et on passera en conséquence aux détails ultérieurs ».

Les de Broglie choisissaient pour point de débarquement de l'armée quatre petits ports dans le comté de Sussex, ceux de Rye, de Winchelsea, de Hastings et de Pevensea. Ils indiquaient les outils indispensables à débarquer les premiers pour établir des retranchements aussitôt que des soldats auront pris

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pied à terre, décrivaient les mesures à suivre pour mettre les dépôts de Tarme'e à Tabri d'une attaque, pour explorer le pays, contenir les populations par la crainte, lever des contributions. Les étapes de l'armée sont réglées des ports de débarquement jusqu'à Londres. Ils en comptaient huit, qui au besoin pouvaient être réduites à quatre avant d'atteindre des hauteurs situées entre Deptford et Hattersea,. en face de la capitale de l'Angleterre.

Le conseil des ministres, appelé à résoudre cette question d'attaque corps à corps avec l'Angleterre qu'imposait en quelque sorte l'opinion publique et celle de l'armée, discuta cette grave tentative, et, dans un comité réuni le 20 juillet, finit par adopter le plan qui lui semblait à la fois le plus pratique et le plus facilement réalisable.

Le choix fait entre plusieurs projets, notamment , pi«d celui des de Broglie, porte dans sa rédaction l'em- Angieterw ^ preinte d'une étrange naïveté et d'une imprudence "^mlLu^cJ*"* qui atteste autant d'ignorance que d'incapacité. »«»]««»•» ^78.

D'après ce plan, où l'Angleterre devait être abordée du côté du canal de Bristol, au lieu de l'être du côte de la Manche, qui n'entre dans aucun détail pratique d'exécution, c'était toujours de Brest et des ports environnants qu'auraient dû partir la flotte militaire et les transports obtenus par la réunion des corsaires et des navires marchands au moyen d'un embargo. « Cet armement, dit le rédacteur de la résolution, auquel l'ennemi ne pouvait porter aucune atteinte, pourrait être couvert d'un prétexte spécieux tel que le ravitaillement, Tapprovisionnement de nos colonies des Indes ou

quelque convoi qu'on voudrait faire passer aux Américains d. À la suite de cette réflexion puérile, l'auteur, contrairement à l'opinion des de Broglie, déclare « qu'il ne faut pas hasarder de bataille navale avant que préalablement l'armée d'expédition ne soit passée en Angleterre, que la marche et les mouvements de cette dernière armée doivent être indépendants des opérations de l'armée navale, de manière que, quand même l'événement d'un combat entre celle-ci et celle de la Grande-Bretagne devrait nous être défavorable, l'armée d'expédition puisse néanmoins continuer ses opérations. »

Après avoir accepté comme la conception la plus naturelle Tabandon de soixante mille Français au milieu d'une nation nombreuse, sans aucuns moyens de retour dans leur patrie en cas d'un désastre, le projet finissait par ces vagues paroles :

« Voici le plan qui nous paraît le plus facile :

<L V L'armée navale rentrerait entière dans la ce rade de Brest ;

« 2** Les frégates, corvettes et autres continue- « raient d'aller à la mer;

« 3* L'embargo serait mis dans tous les ports;

« 4" Fréter un certain nombre de bâtiments dans « les ports de la Manche ;

« 5"* Tenir l'armée campée. »

Le passage de la Manche par une armée française devait être résolu de nouveau vingt-cinq ans après la décision arrêtée chez Maurepas.

En 1778 il s'agît Au Ucu dc ministrcs médiocres, c'était un homme

de la liberté , . i i . , / . -^^

des peuples; dc gucrrc mcomparablc qui le préparait. Etranger,

en 1803 , / / . • .. V / -i

de leur servitude, malgré SOU gcuie, âux aspiratious de son époque, u

! A LlBrRTÉ ^ÉFE^DUE EN 1778 ATTAQ13ÉE EN 1803. ?i7

allait, pour la satisfaction de son orgueil et de son cgoîsme, tenter de faire reculer Thumanité, et de la ramener, avec la résurrection des castes qu'elle s'efforçait de détruire, aux guerres et aux massacres sans fin dont rhistoire nous rappelle les sombres légendes.

Le triomphe de Louis XVI ne pouvait atteindre aucuns des progrès faits par les Anglais dans Tintérêt des peuples, comme dans le leur, il ne pouvait que hâter, dans le nouveau monde, Tavènement de la forme gouvernementale la plus récente et la plus perfectionnée pour assurer à chacun la libre disposition de sa personne et des fruits de son travail. Par une étrange coïncidence, le monarque doux, pacifique, étranger aux instincts égoïstes, trouvait dans les Français la fiévreuse ardeur de haine qu'exploitera vingt-cinq ans plus tard Tadmiration due à une grande puissance intellectuelle et l'étrange tendance des nations à courtiser les tyrans heureux.

Quand, à propos de cette lutte désespérée de deux peuples voisins, l'histoire rappelle, avec une sorte d'étonnement mêlée d'effroi, les gigantesques travaux de Napoléon P', les cent mille hommes arrachés aux joies de la famille, qu'il avait parqués sur les rives de la Manche pour en faire des instruments de précision, aussi irrésistibles dans l'art de tuer que le sont les machines industrielles dans leur lutte contre le travail manuel. Quand on voit une nation un instant aveuglée par un chef qui ce ne regardait pas les hommes, au dire de Benjamin Constant, comme des êtres moraux, mais comme des choses », il est impossible de ne pas gémir sur les faiblesses humaines, et de ne pas trembler en face de cette sorte

Les peuples progressent et

SIS LIYBË DEUXiËVIE.

d'inslinct bestial portant parfois les foules à plus admirer la force matérielle qui écrase à la fois les eorps et les âmeSi que les plus nobles découvertes destinées à prolonger la vie des hommes et à étendre leur intelligence.

Si, en 1803, la Manche eût été franchie, TAngleterre succombait, au moins pour un temps; les hécatombes humaines reprenaient leur cours, et TEurope, détournée de la voie où elle était engagée, eut été forcée, pour renouer la succession des progrès accomplis, d'aller en chercher la tradition au delà des mers, dans ce vaste continent qu'on a appelé le Nouveau-Monde.

Il y a heureusement, en dehors des diversités de échappent à rôp. caractèrcs et d'intelligence qui existent entre les in- ''"dMchdî^** dividus, des facultés communes inhérentes à la qua- '"TfneTs!"""' '»té d'homme. Ces facultés, qui sont comme une sorte d'instinct se développant chez tous les peuples indépendamment du climat et des circonstances, conduisent plus ou moins lentement et à travers des obstacles souvent nombreux, au but poursuivi sous Louis XVI par les colonies américaines, c'està-dire à la liberté individuelle de l'homme et à la destruction des esclavages successifs dont l'antiquité nous a conservé Thisloire. L'action d'un gouvernement ne dépassant pas les limites d'une mécanique, exige comme toute machine un moteur, à peine de s'anéantir. Cette nature purement matérielle qui entraîne de terribles désastres quand le pouvoir, tombe en certaines mains, trouve un correctif dans la durée éphémère d'une existence individuelle comparée à celle d'un peuple.

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