MÉMOIRE DE NEGKER AU ROI. 3I
observations en cas de demandes nouvelles, de manière que la volonté du roi fût toujours éclairée et jamais arrêtée ; enfin le nom de don gratuit absolument interdit et celui de pays d'administration subrogé à celui de pays d'État, afin que la ressemblance des noms n'entraînât jamais des prétentions semblables. Voilà un abrégé des conditions essentielles. y>
Les habitudes de l'homme d'affaires se montrent dans cette démonstration péremploire de Timpossibilité d'une administration équitable et juste en dehors du concours et de la surveillance effective des personnes intéressées à sa bonne conduite, mais son insuffisance, comme homme d'État, se révèle avec une sorte de naïveté illogique. Necker signale la fermentation générale des esprits, dit que toute augmentation d'impôt est impraticable à cause de la pauvreté des contribuables, o: qu'il lui parait difficile que le peuple pût être plus maltraité qu'il ne l'est en général dans les pays d'élection. » Puis il conclut, en face de pareilles misères et de pareils ferments de désordres, qu'il faut agir sans précipitation, <K qu'on délivrerait peut-être insensiblement les habitants des campagnes du joug sous lequel ils vivent. » Il veut que l'institution nouvelle qu'il propose ne soit annoncée aux peuples que comme un essai temporaire et laisser ainsi au roi <c constam- Bfient dans sa main les moyens de la supprimer ou de la maintenir. » Necker n'a aucune des intuitions de itiiomme d'État qui sont comme le diagnostic ôhêls4è médecin, c'est un banquier qui voit, dans le nouvel ot^e d'administration qu'il propose, la pos-
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sibiUté de multiplier les moyens de crédit, c*esl un homme du monde qui espère a attacher d'avantage les propriétaires dans leurs provinces » en leur y ménageant quelques occupations publiques dont ils se croient honorés, d Les réponses aux objections qu'on peut faire à ses projets, mises à la suite de son mémoire, sont presque toutes consacrées à prouver qu'ils n'affaibliraient pas la prérogative royale, en faisant ressortir le peu de puissance réelle des administrations qu'il propose. Il n'est incisif et vrai que lorsqu'il met ces assemblées provinciales en présence des Parlements et fait pressentir que le roi pourrait leur demander leur sanction pour des contributions extraordinaires au lieu de la solliciter des magistrats, a Le gouvernement, dit-il, traiterait presque toujours plus facilement avec des États sagement constitués qu'avec des Parlements ; y> ajoutant : <K Le public^ par la tournure des esprits, a les yeux ouverts sur tous les inconvénients et tous les abus. Il en résulte une critique inquiète et confuse qui donne un aliment continuel au désir qu'ont les Parlements de se mêler de l'administration. .. Ils s'y prennent comme tous les corps qui veulent acquérir du pouvoir, en parlant au nom du peuple et se disant les défenseurs des droits de la nation ; et l'on ne doit pas douter que bien qu'ils ne soient forts ni par l'instruction ni par l'amour pur du bien de l'État, ils se montreront dans toutes les occasions, si longtemps qu'ils se croiront appuyés de l'opinion publique. Il faut donc ou leur ôter cet appui ou se préparer à des combats répétés qui troubleront la tranquillité du règne de Votre Majesté et conduiront
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MÉHOmË i)É NBCREH ad roi. 3i7
successivement ou à une dégradation de Tautorité ou à des partis extrêmes dont on ne peut pas mesurer au juste les conséquences. y>
Cette appréciation justifiée parle passé commeelle devait l'être par l'avenir, est la seule prévision qu'ait Necker, le seul danger qu'il signale avec énergie à LouisXVI.Sa répulsion contre les Parlements ne devait pas plus déplaire au roi que son absence de logique et de prévision. Les manifestations populaires, le grand mouvement d'opinion qui s'était affirmé sous toutes sortes de formes, n'avaient rien appris à Louis XVI. Fermé, comme le sont souvent les esprits étroits, à tous les enseignements qui dépassent l'heure présente, le roi n'avait conservé des leçons de Turgot et de ses inquiétudes à la fois patriotiques et paternelles, que le souvenir de critiques qui blessaient son amour-propre princier et lui faisaient redouter une diminution dans son pouvoir. Relisant le mémoire de Turgot sur les municipalités pour le comparer sans doute aux propositions de Necker, il écrivit en marge : « Il ne faut pas être fort savant pour juger que le présent mémoire est fait pour établir en France une nouvelle forme de gouvernement et pour décrier les institutions anciennes, que l'auteur suppose être l'ouvrage des siècles d'ignorance et de barbarie, comme si les règnes de mes trois derniers prédécesseurs pouvaient être classés, par un esprit juste et raisonnable, avec ceux des siècles barbares ; ou comme si mon royaume ne devait à ces trois règnes le ton et la place qu'il tient et qu'il occupe en Europe. Ce n'est pas à TEurope qu'on persuadera que ces trois
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r^es sont ceux de la barbarie et de Tignorance ; on lui persuaderait plutôt que c'est i ces trois règnes qu'elle doit en partie la civilisation dont elle jouit en ce moment * . x>
L'organisation des assemblées que méditait Necker devait répondre à sa conception confuse de Tétat 4es esprits et à une sorte de quiétude relative repoussant, dans un avenir éloigné, les dangers qu'il semblait craindre.
Assemblée L'Asscmbléc provinciale du Berry, celle qui 4edo Berry, vait commeuccr ses essais de reforme, était compo- « juillet i7 . g^^^ ^^g j^ présidence de l'archevêque de Bourges,
de onze membres de l'ordre du clergé, de douze gentilshommes propriétaires, de vingt-quatre membres du tiers-état, dont douze étaient députés parles villes et douze devaient être choisis parmi les propriétaires habitant les campagnes. Pour arriver k la désignation de ces quarante-huit députés, le roi^hoi- «issait seize personnes, y compris l'archevêque, qui avaient mission de prendre trente-deux collègues ^ns les trois ordres.
Ces quarante-huit personnages, destinés à se réunir pendant un mois au plus tous les deux ans, de-
* Soulavie, qui dit avoir lu cette note écrite de la main de Louis XIU» dans un exemplaire du mémoire de Turgot sur les moqlcipalités, lui donne la date du 15 février 1788, date évidemment erronée, qui doit être remplacée par celle de 1778. Dupont de Nemours écrit, à propœ du mémoire sur les municipalités, qu'il a rédigé sous les inspirfiMona 4^ fTurgot, que ce grand ministre voulait le revoir et le corriger au mon^Qt de sa disgrâce. Est-ce une raison pour penser que Louis XVl ne fa pas-cenmi et une preuve que la note donnée par Soulavie est apQ4rypt»e?.iHou^ ne le pensons pas ; car le style et les idées, qui sont en complète ^positi^n avee le reste de Touvrage de Soulavie» se trouvent au contraire en complet accord nvec le genre d'intelligence du roi.
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ASSEMBLÉE PROYlNCtALÈ DtJ BERRY. 319
vftient <c répartir le& impôts, en faire la levée, diriger la confection des grands chemins, les ateliers de charité^ ainsi que tous les autres objets que Sa Majesté jugera à propos de leur confier. i>
Sept d'entre eux, assistés de deux procureurs syndics et d'un secrétaire, étaient préposés, sous la présidence de l'arche véque^ à veiller pendant leur éloignement, à l'exécution des décisions qu'ils avaient prises.
Il était interdit à l'assemblée de décider une dépense sans l'autorisation du roi, mais elle pouvait faire les représentations qu'elle voudrait et proposer les règlements qu'elle croirait justes et utiles à la province.
Dans l'article 7 il était dit que <c le sieur intendant et commissaire départi avait le droit de prendre connaissance des diverses déUbérations de l'assemblée provinciale et du bureau d'administration toutes les fois qu'il le croira convenable pour le service de Sa Majesté et le bien de son peuple. »
Telle est l'organisation que madame de Staël signale, en ces termes^ dans un éloge de son père : <c II établit des assemblées provinciales, c'e&t-à-dire des conseils composés des propriétaires principaux de chaque province, dans lesquels on discuterait la répartition des impôts et des intérêts locaux de Tadministration. M. Turgot en avait cona^a l'idée ; mais aucun ministre du roi, avant M« Jilecker» ne s'était senti le courage de s'^x^^er à Ja résistance que devait rencontrer une institution da ce genre. »
Que Ton compare ces petites réunions 4e don^
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neurs d'avis, presque étrangers les uns aux autres, puisqu'ils ne devaient se trouver légalement assemblés que tous les deux ans, à la conception de Turgot appelant tous les propriétaires grands et petits à administrer les villages et les villes par des délégués de leur choix, puis faisant sortir de ces conseils, par une suite d'élections, les assemblées d'arrondissement occupées des intérêts d'un certain nombre de localités, qui devront à leur tour fournir des membres à des assemblées provinciales d'où sortirait ce qu'il appelait la municipalité générale du royaume, destinée à porter à Versailles les vœux du pays entier, et l'on verra que la France a perdu le guide qui avait l'intuition de ses destinées prochaines.
Quand on entre dans les détails du mémoire de Turgot, qui n'est pas achevé, qui devait être complété par un ensemble de lois rattachant le gouvernement central à cette série d'assemblées superposées, il est impossible de ne pas comprendre qu'une pensée capitale sépare Turgot de Necker, et qu'à cet instant même la nation est engagée à son insu dans une voie qui peut la conduire aux abîmes. Il ne s'agit pas, pour Turgot, d'un sage équilibre entre les trois ordres de l'État, il s'agit de citoyens parmi lesquels il serait dangereux d'introduire oc des divisions, des distinctions qui feraient bientôt disparaître l'esprit public sous la vanité particulière et la susceptibilité des corps ou des ordres. »
Devant le soulèvement latent de la nation contre la distribution des revenus publics entre des favoris et des privilégiés, Turgot dit magistralement au roi : Il ne faut pas a accoutumer vos peuples ni vos mu-
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LES RÉFORMES DE NECKER ET CELLES DE TURGOT. m
nicipalités à une sorte d'élat perpétuel de mendicité. Le nécessaire ne doit jamais être refusé, l'inutile jamais demandé... Chacun doit pourvoir à ses propres besoins par ses propres forces. L'individu qui peut travailler et peut trouver du travail, n*a rien à demander à personne. S*il tombe dans un besoin qui excède réellement ses facultés, c'est à ses parents, â ses amis qu'il doit s'adresser avant de recourir à toute autre assistance... Celte marche. Sire, doit être suivie depuisleplussimple particulier jusqu'aux provincesdemandant vos bienfaits ou ceuxde l'État... Il en sera de même de la paroisse demandant Tappui de son arrondissement, et de même d'un arrondissement qui voudra s'adresser à la province... C'est le moyen simple et noble de graduer les dépenses en raison de l'intérêt... de les contenir dans les limites raisonnables... de faire que leur sollicitation ne soit jamais avilissante. »
L'entraînante description du bien qu'il espère, l'affirmation qu'au bout de quelques années le roi verra, a au lieu de la corruption, de la lâcheté, de l'intrigue et de l'avidité qu'il a trouvées partout, la vertu, le désintérersement, l'horineur et le zèle. » L'ardeur qu'il met à se mettre à l'œuvre, tout révèle dans Turgot la croyance qu'il se trouve en face d'un vaste incendie qui couve et qu'il n'y a pas un moment à perdre pour le maîtriser et l'étouffer. Turgot s'était montré trop sensé, trop prévoyant comme administrateur, trop ennemi de l'esprit de secte et de toute précipitation dans les améliorations même les plus nécessaires, pour mériter le doute formulé sur lui par un des esprits les plus remarquables de
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notre temps *. La pensée de Turgot se révèle dans le mot adressé à Louis XVI au moment où il s'éloigne : « J'ai fait, Sire, ce que je croyais démon devoir en vous exposant, avec une franchise sans réserve, les difficultés de la position où j'étais, et ce que je pensais de la vôtre. Tout mon désir est que vous puissiez toujours croire que j'avais mal vu et que je vous montrais des dangers chimériques. Je souhaite que le temps ne me justifie pas. »
Le maniement des affaires publiques qui avait
* Nous ne nous occupons, dans les notes de Tocqueviile sur Turgot e sur ses ouvrages, que de ce quMI dit de l'organisation de ses municipali» tés. Il est évident que Tabsence de pi'évision sur les rapports de la commune avec le pouvoir central, comme sur les difficultés qui pouvaient s'élever dans le fonctionnement des différentes assemblées locales entre elles, forment une lacune. Mais il ne faut pas oublier que ce ménooire, aa dire du rédacteur, de Dupont de Nemours, n'était qu'une préface, une entrée en matière, et que des lois organiques devaient le compléter. Il ne faut pas oublier que Turgot avait dû voir, dès le premier jour, l'impossibilité de faire saisir à Louis XVI le péril de sa situation, et qu'il essayait de le sauver d'un cataclysme qui l'effrayait pour lui. Nous n'admettons pas, avec Gondorcet, qu'après avoir fait ces assemblées « trop multipliées pour se réunir, trop faibles pour agir seules, » il allait se tourner vers le roi pour Tavertir « qu'en donnant au reste de ce plan toute son étendue, il ferait à sa nation un bien éternel, mais qu'il ne pouvait le faire sans sacrifier une partie de l'autorité royale* » autrement dit sans faire une monarchie constitutionnelle. Turgot n'a pas pu croire, eomme le dit TocquevilJe, « qu'il ne faisait qu'une réforme administrative, principalement destinée à faciliter la réfornie de l'impôt. » 11 a agi comme un homme qai se trouve eo face d'un incendie. Le pouvoir royal n'existait plus en fait ; il avait été manié par la Pompadour, la du Barry, et allait l'être par M** de Polignac. Turgot ne pouvait certainement pas prévoir d'une manière bien précise ce qui adviendrait de sa réforme, mais il essayait de sortir d'une impasse. La réforme était antinobiliaire, comme le dit Tocqueviile, mais aristocratique à cause du revenu de 600 livres (3>000 francs de nos jours) qu'il exigeait pour donner droit à une voix. Il serait arrivé ce que nous avons vu dans les questions de cens électoral, qui de mille francs est descendu à deux cents, puis a disparu, si toutefois il était encore temps, en 1770, d'arrêter les esprits dans la voie d'exaltation où ils commençaient de s'engager à lu suite d'un idéal impossible à atteindre.
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