‹ La France sous Louis XVI; (volume 5)Chapitre 13 sur 98 · TURGOT TRAITE LA QUESTION DES BLÉS · texte numérisé non relu

TURGOT TRAITE LA QUESTION DES BLÉS

Elle est salutaire pour tous, puisque ceux qui, dans un moment, se refuseraient à partager ce qu'ils ont avec ceux qui n'ont pas, se priveraient du droit d'exiger les mêmes secours... Enfin, elle est juste, puisqu'elle est et doit être réciproque... Cette communication, qui se fait par le transport et la garde des grains.... ne peut être établie que de deux manières, ou par l'entremise du commerce laissé à luimême, ou par l'intervention du gouvernement. La réflexion et l'expérience prouvent. . . que la voie du commerce libre est, pour fournir aux besoins du peuple, la plus sûre, la plus prompte, la moins di^ pendieuse... Les négociants, par la multitude des capitaux dont ils disposent.... par Tusage et l'habitude de traiter les afiaires de commerce, ont des moyens et des ressources qui manquent aux administrateurs les plus éclairés et les plus actifs. Leur vigilance, excitée par l'intérêt, prévient les déchets et les pertes ; leur concurrence rend impossible tout monopole... Plus le commerce est libre, animé, étendu, plus le peuple est promptement^ efficacement et abondamment pourvu... Les approvisonnements faits par les soins du gouvernement, ne peuvent avoir les mêmes succès. Son attention, partagée entre trop d'objets, ne peut être aussi active que celle des négociants, occupés de leur seul commerce. Ses opérations, presque toujours précipitées, se font d'une manière plus dispendieuse. Les agents qu*il emploie n'ayant aucun intérêt à l'économie, achètent plus chèrement, transportent à plus grands frais, conservent avec moins de précaution: il se perd, il se gâte beaucoup de grains. Ces agents peuvent, par

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défaut d'habileté» ou même par infidélité, grossir à Texcès la dépense de leurs opérations. •• Quand le gouvernement se charge de pourvoir à la subsistance des peuples en faisant le commerce des grains, il fait seul ce commerce, parce que, pouvant vendre à perte, aucun négociant ne peut, sans témérité, s'exposer à sa concurrence. Dès lors, l'administration est seule chargée de remplir le vide des récoltes. Elle ne le peut qu'en y consacrant des sommes immenses, sur lesquelles"^ elle fait des pertes inévitables... qui forment une augmentation de charges pour l'État, et, par conséquent, pour les peuples... Enfin, si les opérations du gouvernement sont mal combinées.... si elles sont trop lentes^ si le vide des récoltes est tel que les sommes destinées à cet objet par l'administration soient insuffisantes, le peuple, dénué des ressources que le commerce, réduit à l'inaction, ne peut plus lui apporter^ reste abandonné aux horreurs de la famine... Le seul motif qui ait pu déterminer les administrateurs à préférer ces mesures dangereuses aux ressources naturelles du commerce libre, a sans doute été la persuasion que le gouvernement se rendrait par là maître du prix des subsistances, et pourrait, en tenant les grains à bon marché, soulager le peuple... L'illusion de ce système est cependant aisée à reconnaître. Se charger de tenir les grains à bon marché^ lorsqu'une mauvaise récolte les a rendus rares, c'est promettre au peuple une chose impossible... La production d'une mauvaise année est nécessairement au-dessous des besoins. Dès lors, le besoin étant aussi universel qu'impérieux, chacun s'empresse d'ofirir à l'envi un

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prix plus haut de la denrée pour s'en assurer la préférence. Non-seulement ce renchérissement est inévitable, mais il est l'unique remède possible de la rareté, en attirant la denrée par Tappât du prix... Quelques moyens que le gouvernement emploie, quelques sommes qu'il prodigue.... il ne peut empêcher que le blé ne soit cher quand les récoltes sont mauvaise^. Si, par des moyens forcés, il réussit à retarder cet effet nécessaire, ce ne peut être que dans quelque lieu 4)articulier, pour un temps trèscourt... Les sacrifices faits par l'administration pour procurer ce bas prix momentané sont une aumône faite aux riches au moins autant qu'aux pauvres. . . La cupidité sait s'approprier ce que le gouvernement a voulu perdre, en achetant au-dessous de son véritable prix une denrée sur laquelle le renchérissement qu'elle prévoit.... lui promet des profits considérables. Un grand nombre de personnes, par crainte de manquer, achètent... au delà de leurs besoins, et forment ainsi une multitude d'amas particuliers... qui sont entièrement perdus pour la subsistance des peuples. .. Pendant ce temps, les grains du dehors, qui ne peuvent venir qu'autant qu'on a du profit à les apporter, ne viennent point. Le vide augmente par la consommation journalière ; les approvisionnements par lesquels on avait cru soutenir les bas prix s'épuisent ; le besoin se montre tout à coup dans son étendue, et lorsque le temps et les moyens manquent pour y remédier. . . Le gouvernement ne peut donc se réserver le transport et la garde des grains, sans compromettre la subsistance et la tranquillité des peuples. C'est par le commerce, et par le com-

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merce libre, que Tinégalité des récoltes peut être corrigée. 3) A la suite de ce traité sur la matière, Turgol déclarait, par l'organe du roi, que les commerçants en grains ne seraient plus obligés de faire inscrire, sur les registres de la police, leurs noms, surnoms, qualités et demeures, le lieu de leurs magasins et les actes relatifs à leurs entreprises, faisant ressortir que ces formalités avilissantes écartaient de ce commerce les négociants qui, par leurs capitaux, leur capacité et leur honnêteté,, seraient les seuls propres à procurer une véritable abondance. La défense de vendre ailleurs que dans les marchés était abolie. Tous les peuples pouvaient amener du blé en France, et même le réexporter, a sans payer aucuns droits, en justifiant que les grains sortants sont les mêmes qui ont été apportés de l'étranger. » Les blés français pouvaient circuler librement de province à province, mais ne devaient pas, jusqu'à nouvel ordre, franchir les frontières.

Émerveillé du simple et noble langage que Turgot prêtait au roi ; charmé de voir un souverain enseigner son peuple, raisonner avec lui, le persuader avant de lui commander. Voltaire, dans l'entraînement de son admiration, écrivit au contrôleur général : «Vous ne poitvez m'empêcher de vous appeler Monseigneur. Mon évêque, prétendu de Genève, les grands qui m'emportent mon argent et qui ruinent ma colonie ne sont pas Messeigneurs ; mais l'auteur de rÉdit sur les blés, le ministre humain et éclairé, le sage, le bienfaisant, sera mon seul seigneur. »

Le lendemain même où Turgot prenait une décision sur la question dès blés, il écrivit une lettre

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